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Introduction

En recherches qualitatives, la communauté universitaire convient aujourd’hui que la finalité de toute recherche est de produire des connaissances qui vont aider à mieux comprendre certaines situations jugées problématiques et à agir sur celles-ci. Or, certaines formes de recherches – comme les recherches à visées transformatrices et émancipatrices – considèrent les finalités de transformation de ces situations problématiques comme le moteur même de la conduite d’une recherche, sur le plan méthodologique. À travers un bref historique, nous constatons ci-après que cette tradition de recherches a suscité, à travers le temps, à la fois intérêt et critiques.

Plusieurs champs disciplinaires comptent la recherche à visées transformatrices et émancipatrices parmi leurs approches de recherche depuis les années 1940. La recherche-action (RA) est reconnue comme une méthodologie historiquement emblématique de cette perspective et elle a été adoptée par plusieurs, dont plusieurs personnes autrices dans le présent numéro d’ailleurs. Par leur apport significatif à la RA, un éventail d’écrits fort riches et variés (Guay & Prud’homme, 2018; Noffke, 2002) ont ainsi contribué à faire école, dans des perspectives disciplinaires plurielles comme la psychologie sociale avec les travaux de K. Lewin dès 1946; en sciences de l’éducation depuis 1953 avec les travaux de S. Corey (Guay & Prud’homme, 2018); en travail social depuis la fin des années 1970 (Mayer, 1992) ou encore en sciences de la gestion avec, notamment, les travaux d’Argyris et Schön sur la science-action (1990) (Zuber-Skerritt, 1996). La recherche-action participative s’est par ailleurs aussi développée dans les périodes postcoloniales en Afrique, en Amérique du Sud et en Asie, dans une visée distinctive de reconnaissance des compétences des personnes participantes pour « produire rigoureusement des connaissances “scientifiques”, afin d’agir, dans une perspective de droit et de justice sociale, sur les structures perpétuant les inégalités sociales et l’asservissement » (Gélineau et al., 2012, p. 37).

Divers types de recherches-actions cohabitent et peuvent être regroupés selon leur ancrage épistémologique et leurs finalités de changement (SavoieZajc, 2001). La recherche-action ancrée dans un paradigme critique affiche clairement ses visées transformatrices et émancipatrices : les connaissances produites s’intéressent aux processus d’ajustements des pratiques. Ces processus de transformation passent toutefois par une prise de conscience, par l’individu, des contradictions qui l’animent et de la nature des structures organisationnelles analysées comme opprimantes et méritant d’être changées. En ce sens, la RA renvoie notamment aux travaux de Freire (1968/2021) et s’oriente vers le développement du pouvoir d’agir des personnes et des collectivités, c’est-à-dire la concrétisation de la possibilité d’agir dans une direction importante pour elles, leurs proches ou leur collectivité (Le Bossé, 2016). Pour l’ensemble des personnes engagées, toutefois, cela implique la capacité de reconnaitre la valeur des choix qui les animent. Au nom de quoi leurs gestes sont-ils posés? Leurs actions sont-elles au service de structures aliénantes (Kincheloe, 2003)? Une telle recherche, aux fondements démocratiques, exige par conséquent la mobilisation des personnes participantes à toutes les étapes de la recherche et pour toutes les décisions. Elle donne aux acteurs le pouvoir de contrôler leur pratique et elle présuppose une relation dialectique entre action et réflexion critique tout au long de la démarche.

Plus largement, réaliser des recherches qualitatives à visées transformatrices et émancipatrices suppose l’articulation constante entre la théorie et la pratique, et convoque – tant pour les personnes chercheuses que praticiennes – la mise en dialogue, d’une part, de leurs valeurs, des finalités de leur activité, des caractéristiques de l’organisation socio- et politico-culturelle de leur champ (par exemple en éducation) et, d’autre part, de leur rôle dans la structuration de leur pratique professionnelle. Ce type de recherche peut donc avoir une visée politique (Van der Maren, 1995), en suscitant chez les personnes participantes un processus de conscientisation des inégalités (Freire, 1968/2021) au cours duquel elles se questionnent sur leur situation ou celle des bénéficiaires de leur activité de travail et constatent le besoin « de se politiser ou de contribuer à la politisation de l’enjeu » (Goyer, 2019, p. 115), et d’agir concrètement pour transformer certaines structures ou organisations à la source des inégalités.

Cette nécessité d’action par et avec les personnes participantes au cours même de la recherche et l’exigence d’une réflexion critique sur cette action montrent à quel point sont pertinentes les diverses formes de recherches qualitatives visant à provoquer le changement chez les acteurs, dans les organisations et au sein des gouvernements, dont font partie, en l’occurrence, les recherches à visées transformatrices et émancipatrices. Toutes les personnes impliquées dans de telles recherches oeuvrent dans ces cas à la transformation des conditions sociales en jeu et au développement du pouvoir d’agir des personnes et des collectivités (Stetsenko, 2016). Or, ce travail de transformation – qui peut exiger un engagement prolongé sur un ou des terrains de recherche – peut aussi être parsemé de difficultés dans le contexte actuel de production de la recherche, caractérisé dans plusieurs disciplines par des pressions pour une productivité à court terme. La tâche des personnes chercheuses en contexte universitaire s’en trouve de facto teintée, et la pertinence scientifique de leurs travaux et de leurs engagements, dans leur visée sociopolitique, souvent remise en cause.

Dans le cadre de ce numéro, nous souhaitons interroger les conditions par lesquelles la contribution à une recherche qualitative peut soutenir le pouvoir d’agir des personnes participantes et, à contrario, identifier les contextes où ces types de recherches risquent de reproduire, chez ces personnes, des situations d’injustice liées au pouvoir (Le Bossé, 2016). Plus largement, nous voulons comprendre les conditions par lesquelles le recours à des méthodologies de recherche à visées transformatrices permet de faire face à des enjeux contemporains comme les injustices sociales ou la crise climatique. Nous convoquerons ainsi des travaux mobilisant ces orientations méthodologiques pour comprendre l’activité de personnes ou de groupes (Dionne et al., 2017), leur activité de travail (Kostulski, 2010; Saujat & Félix, 2018) ou l’activité transformatrice au sein de mouvements sociaux (Stetsenko, 2016) et chercherons à mettre en dialogue, dans une perspective multidisciplinaire, ces différentes échelles de recherches à visées transformatrices.

Cette édition de Recherches qualitatives permet donc d’aborder des questions épistémologiques et méthodologiques en relation avec la recherche qualitative à visées transformatrices et émancipatrices. Au fil des ans, les personnes chercheuses s’inscrivant dans cette perspective ont su redéfinir non seulement leur rapport à la production de connaissances et aux concepts fondateurs, mais aussi rendre légitime et essentielle leur relation avec les partenaires, qu’il s’agisse de personnes praticiennes ou citoyennes, rattachées tant à des organismes universitaires qu’à des milieux sociaux diversifiés (groupes d’action communautaire, populations marginalisées, etc.). Les articles de ce numéro s’inscrivent résolument dans cette voie et représentent une pluralité de disciplines de recherche au sein desquelles s’est forgée la tradition (Baribeau, 2016) des recherches à visées transformatrices et émancipatrices : on y retrouve des écrits en éducation, en santé, en sociologie et en psychologie, en service social et en orientation professionnelle. Il se dégage également des textes rassemblés une diversité de méthodologies aux visées transformatrices ou émancipatrices comme la recherche-action, la recherche-action participative, la recherche collaborative, la recherche-intervention, la recherche participative, la recherche ethnographique, la recherche évaluative de programmes d’intervention sociale. Au sein de celles-ci, des méthodes variées sont mobilisées pour susciter le dialogue, la conscientisation et l’action : la photovoix, les forums citoyens, l’autoconfrontation, l’instruction au sosie, le recours aux entretiens de groupes ou individuels, etc. En outre, les articles du numéro peuvent être considérés sous différents angles euristiques, décrits ci-après.

Enjeux épistémiques de la recherche à visées transformatrices et émancipatrices

Sous l’angle épistémique, d’abord, des réflexions sont structurées pour améliorer la reconnaissance de la valeur des savoirs de populations historiquement discriminées dans le processus de conception et de réalisation des recherches qualitatives. Plus spécifiquement, Johanne Jean-Pierre et Tya Collins considèrent trois axes d’action et proposent

  1. de mobiliser le corpus d’intellectuelles et intellectuels noirs et des théories sociocritiques lors de la conception d’un projet de recherche;

  2. de pratiquer la réflexivité de la conception d’un projet de recherche jusqu’à la dissémination des résultats; 3) de reconnaître la pertinence d’intégrer la pluralité des savoirs des communautés noires (p. 13).

Louise Bélanger, Denis Bourque et Lucie Lemelin visent également, par leur recherche-action, à reconnaitre le savoir des personnes ainées et à développer le pouvoir d’agir de communautés en lien avec les services de soutien à domicile. Leurs résultats montrent des défis associés à la complexité des solutions pensées par les personnes participantes et des enjeux de constance dans la participation. D’autres personnes autrices analysent la nature des tensions, sur le plan des savoirs, entre l’autonomie et les ressources des personnes participantes et l’expertise provenant des membres du groupe de recherche. Dans leur article, par exemple, Monica Aceti, Petros Tsantoulis, Pierre O. Chappuis, Samia Hurst-Majno et Claudine Burton-Jeangros s’attardent à une initiative visant à mettre en dialogue, dans le cadre de forums citoyens, une pluralité de savoirs. Les personnes engagées dans ces forums délibératifs sont mises en présence de spécialistes provenant de divers horizons disciplinaires, et les groupes sont invités à échanger des idées concernant les avancées en génétique et leur influence sur le traitement de cancers. Les données soulignent les prises de conscience et les réflexions collectives générées durant les forums; celles-ci font avancer les réflexions autour des questions débattues, et ce, tant chez les spécialistes que chez les personnes citoyennes.

Réfléchir et agir sur des situations d’inégalités : le rôle de la recherche et des méthodes

En abordant les recherches sous l’angle des populations qu’elles impliquent ou visent, des situations d’inégalités, de vulnérabilité ou de précarité sont mises en évidence par les personnes autrices. Les méthodes mises en oeuvre engagent la prise de parole, la réflexion et l’action, à la fois sur et dans ces situations. Ces populations sont de générations variées : enfance, adolescence, âge adulte, troisième et quatrième âges. S’appuyant d’une part sur une RA participative pour les jeunes, Vicky Lafantaisie, Sarah Tourigny et Mélissa David souhaitent mettre l’enfant au centre de leur recherche afin de bien entendre sa voix et que celle-ci soit vecteur de changement. C’est aussi une approche qui permet d’éviter de reproduire les inégalités et les relations de pouvoir entre adultes et enfants et qui reconnait 1) que les savoirs expérientiels des enfants sont légitimes et pertinents, et 2) que la relation enfant-chercheuses est possible et importante. Des dispositifs relationnels et méthodologiques (dessins, vidéos, mises en situation) sont proposés afin de donner une voix aux enfants et de soutenir celle-ci de la meilleure façon possible. Les autrices explorent la complexité de mener une RA participative auprès de jeunes de même que les ajustements qu’elles doivent apporter dans la conduite de la recherche. D’autre part, Maud Pellerin, Sylvie Hamel, Andrée-Anne Lepage, Jean Montambeault, Chantal Chicoine et Carl Lacharité ont mobilisé le dispositif de la photovoix pour amener des familles vivant en contexte de pauvreté à exposer leur participation à un programme de soutien, à exprimer le sens de cette participation et à partager avec d’autres leur processus de transformation au cours dudit programme. Avec un regard contrasté, Anne-Marie Tougas, Julie Christine Cotton et Rémi Paré-Beauchemin proposent une analyse critique de la visée émancipatrice de cette méthode de la photovoix pour des jeunes en situation de vulnérabilité. Les personnes autrices montrent, à partir de deux recherches, les défis rencontrés par les personnes chercheuses qui ont le souci de contribuer à soutenir la transformation des situations délétères pour les personnes et les collectifs, tout autant que de produire des connaissances sur les processus aboutissant ou non à ces transformations.

Certains articles du présent numéro s’articulent autour de méthodologies ou de méthodes permettant de discuter l’activité de personnes qui interviennent notamment auprès de populations en situation de vulnérabilité. Afin d’établir les rapports le plus égalitaires et respectueux possible dans un contexte de recherche collaborative et pour permettre l’émergence des savoirs tacites des personnes participantes, Catherine Bélanger Sabourin et Joëlle Morrissette ont introduit le dispositif de « la voix des absentes et absents ». Un tel dispositif a généré, chez les travailleuses sociales (TS) participantes à la recherche, des prises de conscience qualifiées d’importantes, car un tel dispositif fait remonter à la surface les représentations que les TS ont des populations vulnérables avec lesquelles elles travaillent. Ces prises de conscience constituent un premier pas vers la remise en question de certaines représentations et mènent éventuellement à des transformations à l’échelle de leur travail.

Interaction avec le terrain, modification du rôle des acteurs et implications sociales et scientifiques

À un troisième et dernier niveau d’analyse, sur le plan de la collaboration avec les milieux, l’activité de recherche à visées transformatrices et émancipatrices requiert généralement un engagement prolongé sur le terrain et peut s’appuyer sur une conception dialectique des acteurs et des situations sociales que ces acteurs souhaitent transformer (Dionne & Jornet, 2019). Il s’agit alors, pour toutes les personnes impliquées dans de telles recherches, de travailler à la transformation des conditions sociales en jeu et au développement du pouvoir d’agir des personnes et des collectivités (Stetsenko, 2016). En ce sens, Roxane Meilleur présente une analyse fine des défis que pose l’implantation d’une recherche à visées transformatrices et émancipatrices, et ce, particulièrement dans sa position précaire d’étudiante-chercheuse. Elle analyse les tensions entre les visées émancipatrices de la recherche et les enjeux et les attentes de partenaires oeuvrant au sein d’un regroupement communautaire consacré au logement social. La chercheuse propose un regard réflexif sur son parcours en termes de coopération en contexte d’interaction professionnelle.

Dans le cadre de son projet doctoral, Emanuel Guay s’engage également auprès de deux organisations dédiées à soutenir l’accès au logement pour les ménages à faible revenu. Les personnes composant ces ménages ressentent une certaine méfiance par rapport à la recherche, car plusieurs personnes chercheuses ont déjà fait des interventions sans que leur condition change. L’auteur, en tant qu’acteur engagé, susceptible de faciliter certains processus et de contribuer à la mise en oeuvre de stratégies d’action transformatrices, interroge dans ce contexte la tradition de la recherche à visées émancipatrices à partir de la notion « d’ethnographie suffisamment bonne », discutant ainsi le rôle des personnes chercheuses dans cette tradition, les compromis auxquels elles doivent consentir et l’ouverture dont elles doivent faire preuve sur le plan des rôles et de la disponibilité. Pour approfondir les implications de cet engagement prolongé sur un terrain de recherche, Yamina Abidli, Vincent Dubois et Céline Mahieu discutent de la posture de thèse de la première autrice – qu’elle qualifie d’embarquée – pour susciter une transformation au regard de la participation des personnes patientes aux décisions qui les concernent dans un établissement de santé mentale. En mobilisant une méthode d’analyse en groupe, elle dégage des épreuves, notamment relationnelles, vécues dans son processus doctoral pour créer des conditions propices aux visées transformatrices et émancipatrices de sa recherche.

Des échelles variées de transformation et d’émancipation

Les échelles de la transformation ou de l’émancipation visée varient également selon les articles que nous avons colligés. Certaines méthodes, comme la méthode trajectoire présentée par Catherine Loisy, visent plus spécifiquement les prises de conscience et l’action à l’échelle subjective. Bien que cette action soit pensée dans une dialectique avec le monde culturel-historique, l’échelle de transformation visée est subjective, et la recherche peut stimuler la transformation du rapport des personnes à elles-mêmes, à leur activité de travail et à leur trajectoire professionnelle. La recherche de Céline Gravel se situe également à cette échelle de transformation subjective, bien que ce ne fût pas son intention de départ, et vise à soutenir le développement du pouvoir d’agir de personnes enseignantes dans leur travail. Par ailleurs, dans les articles mobilisant la clinique de l’activité (celui de Patricia Dionne, Amélie Sandoval et Katia Kostulski et celui de Sylvie Moussay et Eric Flavier), la transformation visée est celle du travail d’un collectif de métier. Cette transformation touche les sujets et les collectifs qui, par les méthodes utilisées comme l’autoconfrontation et l’instruction au sosie, confrontent différentes façons d’agir, de penser et de ressentir le travail, ce qui peut ouvrir progressivement au développement de leur pouvoir d’agir sur leur travail et même à la mise en oeuvre de nouveaux instruments visant à agir au niveau de l’organisation (Dionne et al.). La recherche-action menée par Thierry Bouchetal, Hélène Crocé-Spinelli, Marc Guignard et Monica Gather Thurler vise également une transformation à l’échelle de l’organisation. Dans le cadre de cette RA, des prises de conscience sont faites à propos de la question de l’évaluation institutionnelle et de ses enjeux; des compétences d’autoévaluation sont en voie d’être développées. En ce sens, la RA a permis aux groupes participants de définir les changements souhaités et de décider de moyens d’action permettant d’aller dans le sens de ceux-ci. Des structures organisationnelles sont au final mises en place pour soutenir ces moyens d’action.

La recherche-action d’Elisabeth Greissler, Naïma Bentayeb, Eduardo González Castillo, Isabelle Morissette et Émilie Marineau vise une transformation à l’échelle de la communauté par l’évaluation en vue de la pérennisation d’un projet pour des jeunes en situation de vulnérabilité. Les personnes autrices discutent des conditions favorisant les processus d’émancipation à l’échelle d’un projet communautaire et elles en arrivent à la conclusion qu’une RA qui respecte le milieu en est une où des compromis sont faits tout au long de la démarche entre les critères de rigueur de la recherche et les besoins de résultats du milieu. Il s’agit aussi d’une démarche qui lie l’évaluation continue et les décisions pertinentes à prendre pour assurer la pérennisation du projet. C’est finalement une démarche au cours de laquelle l’équipe de recherche adapte le langage scientifique aux modes de communication du milieu avec lequel elle s’implique et se préoccupe de manière constante d’un partage équitable du pouvoir. Ainsi, le vouloir agir et le pouvoir d’agir constituent des vecteurs importants dans le processus d’émancipation, et Greissler et al. montrent comment le souhait d’émancipation et la recherche de pérennisation sont des processus en constante redéfinition au cours de la recherche. Cette échelle de transformation (la communauté) était également visée par l’étude de Pellerin et al., présentée en amont.

Une lecture transversale de ce numéro nous mène ainsi à poser l’hypothèse que les échelles de transformation aident à distinguer la recherche à visées transformatrices et émancipatrices – qui cible une transformation des structures créant les inégalités sociales, y compris les inégalités épistémiques – de la recherche à visées transformatrices qui cible la transformation, par exemple, d’une personne, du travail ou d’un collectif de personnes, sans explicitement chercher à agir sur les structures d’iniquité ni à s’actualiser auprès de populations en situation de vulnérabilité.

Pérennisation de la transformation : un défi persistant

Si les recherches présentées montrent dans plusieurs cas des retombées importantes pour les personnes, les familles, les organisations et les communautés participantes, la complexité et les exigences qu’elles suscitent sont soulevées dans plusieurs articles. La recherche qualitative à visées transformatrices et émancipatrices mobilise en effet des approches théoriques et méthodologiques complexes, exige un engagement dans la durée et une disponibilité des acteurs du terrain et des personnes chercheuses. Elle requiert la considération profonde de la valeur des personnes et de leur parole, la flexibilité et des connaissances fines des méthodes et du milieu. Elle peut générer une redéfinition de l’expertise de la personne chercheuse. De même, les objectifs de transformation poursuivis peuvent être perçus différemment par les acteurs et les personnes chercheuses, entrainant leur renégociation tout au long du projet. Un autre enjeu majeur qui ressort de l’analyse des articles relève de la difficulté associée à la pérennisation des transformations effectuées. Cette dernière – loin d’être acquise – semble une concertation durable dans le milieu ciblé. Or, les conditions optimales de cette concertation sont spécifiques à chacun des terrains de recherche et sont parfois difficiles à structurer de manière à assurer leur durabilité une fois la recherche terminée. Par ailleurs, documenter cette pérennité implique un suivi processuel ou longitudinal pour apprécier, tout d’abord, l’apport des résultats de la recherche qualitative à visées transformatrices et émancipatrices à la compréhension et à la transformation de la problématique ciblée et, par ricochet, à l’ouverture de nouvelles problématiques. Cette recherche peut également être considérée comme féconde (Proulx, 2019) si elle génère de nouvelles perspectives et l’exploration de nouveaux dispositifs de collecte de données. Les retombées à long terme relèvent ainsi tant du plan méthodologique que du plan sociopolitique.

Enfin, ce numéro montre l’important rôle social et scientifique de la recherche et des personnes qui y contribuent, dont les personnes chercheuses qui, comme le souligne Élias (1983/1993), ne sont jamais coupées du contexte social dans lequel elles évoluent. Ainsi, la recherche qualitative à visées transformatrices et émancipatrices, plus spécifiquement, met en lumière les relations étroites entre la recherche et les dimensions politiques, marquées par les lieux de prises de décisions collectives. Un bref survol historique a montré qu’au fil du temps, ce type d’activités de recherche a suscité certes de l’intérêt, mais aussi de la controverse, particulièrement en ce qui a trait, comme le souligne Anadòn (2013), au rôle de la personne chercheuse, à son engagement dans le changement et aux visées mêmes de toute recherche scientifique. Les propos de la chercheuse ouvrent une voie de réflexion :

[la personne chercheuse] s’engage dans une double intentionnalité : produire des connaissances et s’impliquer dans les luttes sociales qui revendiquent une société plus juste et égalitaire. Cette double intentionnalité s’accompagne d’une double exigence : les connaissances produites doivent être significatives et signifiantes pour les personnes et les organisations et ces connaissances doivent jouer leur fonction critique en stimulant la participation individuelle et collective et en se constituant en fondement du changement social

p. 7

Cette double intentionnalité engage les personnes chercheuses entreprenant des recherches qualitatives à visées transformatrices et émancipatrices dans des réflexions et des actions qui amènent à concilier les aspects éthiques, épistémiques et critiques de leur travail. Elle les invite à penser leur contribution et leur engagement à la modification des situations sociales actuelles – parfois porteuses d’injustices – comme un moyen de contribuer à la création d’un futur souhaité par les acteurs concernés. Elle suppose également un regard critique sur ses propres pratiques, sur les visées de changement non atteintes et sur les conditions nécessaires pour mener des actions et produire des connaissances qui s’avèreront signifiantes pour les personnes, les organisations et les communautés impliquées dans les recherches.