ÉditorialEditorial

La solidarité en question(s)[Record]

  • Jean-François Draperi
LA SOLIDARITÉ EN QUESTION(S) La solidarité est à la mode, mais elle est plus fréquemment célébrée et mise en scène que problématisée. Plutôt que d’en présupposer le bien-fondé et de pla- cer la solidarité en haut de l’échelle des valeurs a priori, nous pensons utile, sur le plan heuristique, de l’aborder comme un problème. « Etymologiquement, le mot (solidarité) est une déformation du mot solidum, qui, chez les jurisconsultes romains, servait à désigner l’obligation qui pesait sur les débiteurs lorsque chacun d’eux était tenu pour le tout ( in solidum) », écrivent Gide et Rist dans leur Histoire des doctrines écono- miques (livre V, ch. iii, p. 671). La solidarité est d’abord un fait et elle désigne une dépendance réciproque. C’est ainsi que la définissait également Durkheim, avec ses deux modalités, mécanique et organique. A côté de cette conception faisant de la solidarité une réalité constatable, on définit plus souvent la solidarité de façon normative. A la fin du xix e siècle, le solidarisme appréhendait déjà la solidarité comme un devoir moral d’assistance et la considérait comme une valeur fonda- mentale. Ainsi que l’affirmait Léon Bourgeois dans Philosophie de la solidarité, il est essentiel de distinguer ces deux sens, fait (constat) et devoir (norme) : il faut constater le premier pour apercevoir la nécessité morale du second. Comme fait ou comme devoir, la solidarité suppose un lien réciproque (et s’op- pose en cela à la charité, conçue comme un devoir unilatéral). Réciprocitaire ou non, le devoir moral d’assistance, mais non la solidarité comme fait, postule d’une situation inégalitaire. De ce point de vue, l’économie solidaire s’appuie sur une économie de sujets inégaux, alors que l’économie sociale est, par ses principes et ses règles, une économie d’égaux. L’essor de l’économie solidaire est indissociable de l’accroissement des inégalités : si elle est économiquement et socialement nécessaire, elle n’est pas suffisante pour définir la société égalitaire à laquelle elle aspire, dans laquelle la solidarité morale définie par L. Bourgeois résulterait non d’une nécessité morale, mais d’un choix volontaire. Complémen- tairement, l’économie sociale ne semble pas en mesure d’apporter un remède à l’accroissement des inégalités ; en revanche, elle définit des expérimentations de sociétés égalitaires et, sous cet angle, elle apparaît comme l’horizon possible ou probable de l’économie solidaire : une voie qui permet aux « bénéficiaires » de la solidarité d’assumer leur économie, de façon volontaire et non dépendante. Il est donc tout à fait concevable de penser ces deux économies comme com- plémentaires et il est tout à fait souhaitable, plutôt que de bâtir entre elles des barrages, d’élargir les voies permettant à leurs mérites respectifs de confluer et de se fortifier mutuellement. L’économie sociale et l’économie solidaire en sortiraient sûrement renforcées. Les inégalités contre lesquelles elles se dressent l’une et l’autre en seraient peut-être amoindries. C’est le vœu que nous formons. Plusieurs contributions à ce numéro apportent des réflexions originales sur la so- lidarité. Nous reviendrons sur cette question plus largement dans une prochaine livraison. A tous les lecteurs, auteurs et correspondants régionaux et internationaux de la Recma, l’équipe rédactionnelle souhaite une excellente année 2001 ! Jean-François Draperi