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Des pratique à notre image

Spiritualité et intervention : convergence et défis

  • Pauline Gagné[1]

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  • Pauline Gagné[1]
    Soeur de la Charité d’Ottawa

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La Papouasie

La province de l’Ouest, là où j’ai travaillé pendant neuf ans, est la région la plus récente à avoir été colonisée en Papouasie. Ce qui veut dire qu’il y a quarante ans à peine, les gens y vivaient à l’état naturel, à l’écart des valeurs du monde contemporain. L’éducation en tant qu’institution n’y existait évidemment pas; l’éducation familiale et les habiletés, les moeurs et les coutumes étaient transmises de génération en génération. Chaque clan vivait de façon isolée, les seuls moyens de transport étant la marche et le canot. La jungle leur donnait tout ce dont ils avaient besoin comme nourriture, vêtements, logement et médicament. Se trouvant près de la mer, la partie sud de cette province était la seule accessible à ceux et à celles qui venaient de l’extérieur. Quelques îles sont habitées par des gens vivant de la pêche, mais cette partie est surtout marécageuse, donc inhabitable. Au centre, se trouvent les lagunes; les tribus y vivent de chasse et de pêche. Grâce à une alimentation riche en protéines, ces gens sont de bonnes tailles et de bonne constitution. Un peu plus au nord, les gens vivent surtout dans la jungle, se nourrissant de produits de la terre, d’un peu de poisson et de quelques animaux chassés dans la brousse. Ces individus tendent à être de plus petite stature. Au nord, dans les montagnes, la température est beaucoup plus froide. Faute d’animaux et de poissons dans ces régions, les gens y vivent surtout d’une sorte de tubercule et de très peu de viande. Dans ces tribus, parce qu’ils marchent constamment dans les montagnes, les gens sont courts de stature et très musclés. C’est aussi au nord que se trouvent actuellement les dernières forêts tropicales vierges du monde. Les montagnes y sont riches en minéraux.

Au cours des quelque trente dernières années, les industries minières et forestières sont entrées sur le territoire, accompagnées, presque du jour au lendemain, d’une batterie de technologie moderne; quelques villes ont poussé comme des champignons, apportant toutes sortes de biens matériels, des activités de loisir, de la nourriture, des biens jamais vus auparavant. En quelques années, les gens sont passés de l’âge de pierre à l’âge « moderne ». Qui plus est, le manque d’éducation officielle a permis aux multinationales de prendre avantage de ce peuple. Voici donc le milieu dans lequel devait oeuvrer le Bureau diocésain de développement Justice et Paix. Dans la suite de cet article, je vais tenter de préciser le genre de formation nécessaire à la prise en charge d’un tel bureau par les Papous.

Le service social en tant que développement de la conscience critique

Dans la culture papoue, le groupe (ou le clan) est de première importance. Il assure la survie de tous ses membres et, hors du clan, l’individu n’existe pas. Par contre, avec l’arrivée de l’industrie, l’individualisme commence à se développer, au détriment des valeurs traditionnelles, ce qui cause un impact négatif sur le tissu social du clan; les jeunes sont le plus affectés par ces changements.

Mon travail principal consistait en la formation de Papous afin qu’ils prennent en charge le Bureau diocésain de développement Justice et Paix. Cette formation se faisait sur place, en travaillant avec une équipe de Papous. Nous préparions du matériel de formation et de conscientisation pouvant être adapté à tout le diocèse, qui est d’une étendue de 99 000 km2 et qui compte 30 000 catholiques. Notre formation et conscientisation allaient de l’alphabétisation à la conscientisation politique, de la conscientisation de ce qu’est le développement véritable à l’acquisition des habiletés nécessaires à planifier, à mettre sur pied et à administrer des petits projets de développement répondant aux besoins de la communauté.

Dès le début, il m’est apparu évident que notre travail compterait beaucoup d’exercices visant à développer la conscience critique des citoyens. Le modèle de Paulo Freire, (modèle praxis) est celui que notre bureau a adopté. Ce modèle nous permettait à la fois d’aider les gens à développer une conscience critique et de s’engager dans des actions de transformation sociale, donc, en tant que communauté, de prendre leur vie en main.

Le travail social de notre bureau devait donc se baser sur les valeurs traditionnelles solides permettant un regard critique sur les valeurs modernes qui venaient inonder le clan, et ce, sans donner à ses membres le recul nécessaire à prendre conscience de ce qui leur arrivait et à réaliser comment ces valeurs affectaient non seulement leur vie en tant qu’individus, mais aussi celle de leur communauté. Un tissu qui avait été très stable pendant des siècles, pour ne pas dire des millénaires, se voit transformé radicalement, du jour au lendemain.

Les valeurs traditionnelles que notre bureau d’animation voulait promouvoir portaient, entre autres, sur l’importance du clan, donc de la communauté, sur l’entraide, sur la participation dans les activités du clan, selon les capacités de chaque membre, sur la résolution des conflits par le dialogue jusqu’à ce qu’il y ait consensus, sur le consensus dans les décisions prises à l’intérieur du clan, sur la sécurité à l’intérieur du clan, grâce auquel chacun a tout ce dont il a besoin pour vivre, et sur le travail d’équipe.

La conscientisation apportait les éléments nécessaires à comprendre la situation dans laquelle se retrouvait le clan ainsi que les enjeux qui se dégageaient d’un tel développement. Une fois que la compréhension de la situation est plus globale, le clan peut évaluer de façon critique ce qui se passe sur son territoire. Alors, les gens sont en mesure de poser les gestes et d’entreprendre les actions nécessaires afin d’apporter les transformations qu’ils veulent pour leur communauté. Ainsi, les transformations ne leur sont plus imposées de l’extérieur. Cela mène à une prise en charge de leur situation, de leur avenir et de leur clan.

Cela résume le modèle idéal auquel tend le personnel de notre bureau dans son travail de service social.

La spiritualité communautaire et son importance pour le service social

Ce travail social se fait dans le cadre d’un diocèse catholique, qui a adopté la spiritualité communautaire comme guide pour ses oeuvres diocésaines. Cette spiritualité est promue et encouragée par le Mouvement pour un monde meilleur, dont le siège social est à Rome. Ce mouvement travaille beaucoup avec les petites communautés de base, principalement en Amérique latine.

Cette spiritualité met l’accent sur la communauté et sur toutes les valeurs rattachées à la vie en communauté. Les valeurs promues sont : le travail en équipe, la collaboration, le dialogue, le discernement communautaire, la participation, l’ouverture à la conversion, la prière et les valeurs appartenant à la culture des clans et des tribus. Leurs croyances sont centrées sur un Être suprême, le créateur de l’Univers. Puisque la terre (l’environnement) pour le Papou représente la vie, il y a un grand respect pour la nature et pour toute créature.

Notre travail de conscientisation se faisait donc dans le mouvement de la spiritualité communautaire et se fondait sur les valeurs traditionnelles du groupe. En plus, l’importance de la terre est centrale dans l’évaluation des influences extérieures puisque, pour la plupart, elles proviennent des industries forestières et minières. Donc, il était facile de préparer une conscientisation visant à aider les personnes à évaluer les nouvelles dynamiques touchant leur communauté.

Un exemple de conscientisation qui fait le lien entre le service social et la spiritualité

Après plusieurs années de travail de conscientisation, nous avons mis au point une session de formation conscientisante qui amenait les membres d’une communauté :

  • à réfléchir sur les besoins et les ressources disponibles dans leur communauté;

  • à évaluer les besoins et à désigner les plus pressants;

  • à trouver ensemble des projets pouvant répondre à chacun des besoins pressants;

  • à dresser un bilan des ressources disponibles dans la communauté pour chacun des projets;

  • à dresser un bilan des ressources manquantes pour chacun des projets;

  • à déterminer où et à quel coût la communauté peut se procurer ces ressources;

  • à évaluer chaque projet à la lumière de l’information trouvée ensemble (ici nous regardons aussi l’impact sur l’environnement), en vue de choisir celui qui, à ce moment précis, convient le mieux à toute la communauté;

  • à choisir le projet communautaire dans lequel chaque membre de la communauté est prêt à s’engager selon ses possibilités (par voie de consensus);

  • à choisir un groupe de personnes de la communauté à qui confier la responsabilité de la planification et de la supervision du projet;

  • à dresser les lignes de conduite pour les groupes responsables de la planification et de la supervision (cela inclut les rapports à donner à la communauté, l’imputabilité envers la communauté, les lignes de conduite pour le financement et l’utilisation de l’argent et les prises de décision);

  • à faire la planification complète du projet (ce qui inclut les préparatifs, la mise sur pied, le fonctionnement, la supervision, la distribution des responsabilités pour chaque activité et les rapports nécessaires);

  • à soumettre la planification à l’approbation de la communauté, ce qui se fait par consensus (ici, la communauté peut proposer des changements);

  • mettre en oeuvre le plan accepté.

Cette méthode de planification de projet peut sembler longue. Pourtant, c’est la seule qui permet de demeurer fidèles, à la fois, à la spiritualité de notre diocèse ainsi qu’au modèle de service social que nous jugeons le meilleur pour la communauté que nous servons.

En engageant la communauté entière dans la phase de planification du projet, nous nous basons sur une valeur culturelle de première importance et nous assurons la participation de chacun, ce qui est essentiel à la spiritualité communautaire. Le processus se fait aussi dans le respect des particularités culturelles; c’est pourquoi, afin de parvenir à un consensus, beaucoup de temps est consacré à la réflexion et à un dialogue permettant à chacun et à chacune de s’exprimer. Le tout se fait dans la paix et la prière, selon les valeurs religieuses traditionnelles. La mise en oeuvre du projet, dans lequel chaque membre de la communauté a un rôle à jouer, démontre la volonté d’apporter des changements pour un meilleur bien commun et engage la communauté dans une prise en charge de son avenir.

Conclusion

Le service social ne peut pas être séparé de la spiritualité, puisque l’être humain est un tout, qui ne peut être compartimenté. Certes, nous pouvons nous adresser aux différents aspects de l’être humain, séparément, mais ceux-ci sont intimement liés dans la vie de la personne, ce qui nous oblige à considérer le tout, l’ensemble.

Dans l’expérience de la Papouasie-Nouvelle-Guinée que j’ai décrite très brièvement ci-dessus, on peut constater qu’en adoptant la spiritualité communautaire, le diocèse choisissait le modèle de spiritualité qui s’alignait le mieux aux valeurs culturelles et religieuses du peuple. De même, avec la méthode de Paulo Freire pour son travail de conscientisation et de formation, le Bureau diocésain de développement Justice et Paix adoptait la méthode qui pouvait le mieux correspondre aux traditions du peuple. Dans les deux cas, nous faisons appel aux mêmes valeurs profondes, valeurs qui sont déjà préservées dans la culture populaire. L’invitation à la conversion ou à l’action, selon l’angle dans lequel nous nous situons, c’est-à-dire, le spirituel ou le social, invite à la transformation, au changement, à la prise en charge de la personne ou du groupe.

Puisque le spirituel — tout autant que le social — est ancré dans les valeurs profondes d’un peuple, c’est en travaillant à partir de ces valeurs fondamentales que nous libérons les forces vives nécessaires pour amener des transformations sociales pour un mieux-être de l’individu et de la communauté.

Appendices