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Intervenir auprès des enfants exposés à la violence conjugale : l’exemple de Carrefour pour femmes

  • Geneviève L. Latour
Cover of La santé mentale des enfants et des jeunes aux frontières de la médicalisation du social, Volume 25, Number 2, Fall 2019, pp. 8-186, Reflets

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Introduction

L’exposition à la violence conjugale touche un nombre important d’enfants. Au Canada, de 20 % à 29 % des femmes vivant ou ayant vécu avec un conjoint ont déclaré avoir été agressées physiquement ou sexuellement au moins une fois au cours de leur vie (Fortin, 2009; Gouvernement du Canada, 1999). Fortin ajoute que 80 à 90 % des enfants vivant dans un foyer où se déroule la violence conjugale y sont également exposés, donc environ 10 % des enfants du Canada. D’autres auteures ou auteurs estiment plutôt que le nombre d’enfants canadiens qui ont été témoins de violence envers leur mère atteint les 23 % (Gouvernement du Canada, 1999, p. 3).

Les enfants peuvent être exposés à la violence de nombreuses manières, notamment quand ils voient leur mère humiliée, entendent et voient des conflits violents ou voient les séquelles de la violence, dont des blessures. Les enfants peuvent également être utilisés par un partenaire violent pour perpétuer la violence. Par exemple, l’agresseur peut menacer de faire du mal aux enfants ou leur parler de façon inappropriée du comportement de leur mère. C’est pourquoi il est essentiel pour les maisons d’hébergement de soutenir les enfants qui ont été exposés à la violence.

À cet effet, les maisons d’hébergement du Nouveau-Brunswick reçoivent des fonds du gouvernement provincial dans le but de « Prévenir le cycle de la violence familiale entre les générations en intervenant auprès des enfants d’âge préscolaire en maison de transition de façon à favoriser le développement sain de l’enfant et soutenir les mères dans leur rôle parental » (Gouvernement du Nouveau-Brunswick, s. d., p. 1).

Carrefour pour femmes est une maison d’hébergement desservant le sud-est du Nouveau-Brunswick. Nous y prônons une approche féministe et informée par le traumatisme. Nous avons un programme de soutien pour les enfants financés en partie par le gouvernement provincial et en partie par des dons de la communauté. Le présent article présente les principales stratégies mises en place par notre équipe dans l’accompagnement des enfants lors de leur séjour chez nous.

Mise en contexte

Depuis 1981, Carrefour pour femmes vient en aide aux victimes de violence familiale et d’agression sexuelle en leur offrant de l’éducation, des ressources, du logement d’urgence, du counseling et des services d’intervention de crise, et ce, 24 heures par jour, 7 jours par semaine. Ayant comme mandat d’aider les victimes de violence familiale et sexuelle et leur famille à se prendre en main et à briser le cycle de la violence, nous oeuvrons auprès des femmes et des enfants par l’entremise de services continus de logement et de soutien, ainsi que de programmes de sensibilisation et de prévention.

En 2018, nous avons accueilli 119 enfants, la moitié d’entre eux ayant moins de 5 ans. De plus, 68 % des enfants que nous accueillons sont admis dans une maison d’hébergement pour la première fois. Une intervenante de soutien aux jeunes y travaille à temps plein toute l’année et nous employons une intervenante à temps plein durant l’été pour lui prêter main-forte.

Nos intervenantes de soutien aux jeunes fournissent de l’éducation et de l’intervention aux enfants exposés à la violence. Elles leur offrent une programmation quotidienne par l’entremise d’activités de groupe et de rencontres individuelles. Les intervenantes de soutien aux jeunes travaillent de concert avec les intervenantes de la maison de transition pour offrir des programmes aux mères. Chaque enfant et famille présentent de nouveaux défis, besoins, succès et cheminements; ainsi, les programmes sont adaptés aux besoins de chaque enfant et mère.

Les enfants peuvent manifester des problèmes de santé physique et mentale, des problèmes d’ordre cognitif ou de concentration et des problèmes sur le plan du fonctionnement social (Wolfe et collab., 2003). Les difficultés peuvent s’exprimer différemment selon l’âge de l’enfant. Selon Fortin (2009, p. 120) les plus souvent rapportées sont l’anxiété, la dépression, les troubles de conduite et l’état de stress post-traumatique.

Comme les enfants restent chez nous en moyenne 25 jours, les intervenantes vivent le moment présent avec les enfants et les mères, en les soutenant dans leurs besoins à court et à moyen terme, et en leur donnant des outils nécessaires à un cheminement à long terme. Nous vous présentons ici cinq stratégies mises en place dans notre maison de transition : l’environnement thérapeutique; la thérapie par le jeu; le soutien aux mères; le soutien à la relation mère-enfant; l’approche fondée sur le traumatisme.

L’environnement thérapeutique

Le travail dans notre maison de transition — comptant 41 lits — est intense et bat à un rythme rapide. Par exemple, nous accueillons constamment de nouvelles résidentes, nous intervenons continuellement avec des personnes en difficulté, nous répondons continuellement à des appels de crise et nous offrons de la programmation quotidienne. En gros, nous intervenons dans un milieu de vie où les femmes et les enfants ont des besoins immédiats en lien avec leur bien-être et leur sécurité et nous avons dû trouver une formule qui répond à leurs besoins et qui contribue à leur processus de guérison, tout en demeurant disponible pour les crises et les imprévus.

Sans intervenante spécifique pour soutenir les enfants, il serait difficile de répondre à leurs besoins. Les mères avouent elles-mêmes souvent leur incapacité de répondre aux besoins de base de leurs enfants, les nourrir, les coucher, changer leur couche, et autres. Afin d’intervenir auprès d’eux, nous avons constaté l’importance pour eux d’avoir accès à un endroit bien à eux à l’intérieur de la maison.

La disposition de notre salle pour les enfants a été conçue dans le but de leur offrir un environnement thérapeutique. Par exemple, il y a un espace pour méditer, avec des images démontrant certaines positions de yoga que les enfants peuvent imiter. Un autre endroit propose des livres soigneusement choisis pour eux. Il y a un espace où peuvent se tenir des activités de groupes et un espace fermé où les enfants peuvent rencontrer les intervenantes de façon confidentielle.

Dès son arrivée, les intervenantes se présentent à la famille (mère et enfants) afin de lui présenter leur rôle. Elles mentionnent qu’elles vont soutenir chaque membre de la famille dans son nouveau milieu de vie et dans son cheminement durant son séjour parmi nous. Elles s’adressent ensuite uniquement aux enfants pour leur présenter la salle pour enfants. Elles mentionnent que c’est un endroit sécuritaire et qu’elles sont disponibles tous les jours de la semaine — et de la fin de semaine durant l’été — pour leur offrir de l’appui. Elles mentionnent également la programmation quotidienne offerte aux enfants.

La thérapie par le jeu

La thérapie par le jeu permet aux intervenantes d’entrer dans le monde des enfants en utilisant des jeux et des jouets comme langage commun. Contrairement aux adultes, les jeunes enfants sont limités dans leur capacité à utiliser la verbalisation abstraite comme principal moyen de communication (Thompson et Trice-Black, 2012, p. 236). Grâce à la thérapie par le jeu, les enfants se détachent émotionnellement des expériences passées qui suscitent l’anxiété puisqu’ils utilisent des jouets pour explorer et chasser leurs peurs et tensions émotionnelles. Ils sont ainsi capables de communiquer des sentiments associés à des expériences de vie traumatisantes, telles que la violence domestique.

Le jeu leur permet également de maîtriser des situations fictives et d’acquérir de l’autonomie. À mesure que les sentiments de maîtrise s’intègrent dans le sentiment de soi des enfants, leur image de soi et leur estime de soi s’enrichissent (Thompson et Trice-Black, 2012, p. 237). Les intervenantes peuvent également utiliser le jeu pour aider les enfants à apprendre à identifier et à exprimer leurs émotions de manière socialement appropriée. De plus, le jeu peut contribuer à réduire le sentiment de culpabilité en fournissant un lieu sûr permettant de surmonter les sentiments de honte et de culpabilité (Thompson et Trice-Black, 2012, p. 237).

Le soutien aux mères

Il est nécessaire que les actions menées pour venir en aide aux mères dans leur rôle de parent soient complémentées par un soutien sur le plan personnel. Les femmes victimes de violence conjugale souffrent souvent d’impacts négatifs sur leur santé physique et leur santé mentale (par exemple, la dépression et le stress post-traumatique). Les mères qui présentent peu de problèmes de santé physique et peu de détresse psychologique, malgré la violence subie, sont celles qui parviennent le mieux à maintenir une relation de bonne qualité avec leur enfant (Fortin, 2009, p. 122). Il est donc essentiel d’apporter du soutien aux mères sur le plan personnel afin de promouvoir une relation mère-enfant de qualité.

Le soutien apporté aux mères sur le plan personnel leur permet de mieux comprendre la dynamique de la violence conjugale et ses impacts. Pour y arriver, nous leur offrons de la programmation de groupe et des interventions individuelles. Certains de ces programmes sont offerts par les intervenantes de la maison de transition et d’autres par l’intervenante de soutien aux jeunes. Nous abordons des sujets tels que le cycle de la violence, les roues de l’égalité et de la violence, les stratégies de protection et de survie (par exemple, le déni, le repli, la négociation) et les techniques de rationalisation pour excuser la violence (par exemple, la banalisation, la minimisation, la déresponsabilisation de l’agresseur). Du counselling individuel est également offert afin d’adresser plus spécifiquement les besoins des mères.

Les intervenantes sont également disponibles en tout temps afin de soutenir les femmes lors de situation de crise. Leurs interventions sont inscrites dans une approche fondée sur le traumatisme et une approche féministe. Elles adressent ainsi la violence vécue par ces femmes sur le plan individuel (comment ces femmes l’ont vécue personnellement) et structurel (en présentant les concepts de patriarcat, de sexisme, de contrôle et de pouvoir).

Le soutien à la relation mère-enfant

Conjointement au soutien apporté sur le plan personnel, il est essentiel de soutenir les femmes dans leur rôle de mère. Fortin (2009) affirme que

le climat d’incertitude et de terreur induit par la violence conjugale peut entraver l’adoption de conduites maternelles de soutien et de chaleur, essentielles à la qualité de relation mère-enfant. La mère devient moins sensible aux besoins et aux demandes de l’enfant alors que celui-ci peut vivre de grandes difficultés qui appelleraient à davantage de soutien de la part de sa mère. [...] La violence conjugale peut également avoir un impact sur la capacité de la mère à discipliner l’enfant et à exercer, d’une manière positive et constante, son rôle d’éducatrice.

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Ainsi, nous discutons des effets de la violence sur les enfants et des moyens d’en atténuer les conséquences. Nous offrons des ressources afin d’appuyer les mères dans l’instauration de routines et de règles qui permettent le maintien de la vie familiale et qui apportent un sentiment de sécurité à leur enfant.

Nous offrons également des outils et des ateliers aux mères, et aux futures mères, afin de les aider à en apprendre davantage sur le développement de l’enfant, l’intervention comportementale et la discipline. Nous mettons l’accent sur le fait que peu importe leur âge ou leur capacité de s’exprimer avec des mots, les enfants vont bénéficier d’un rapport positif avec leur mère. Elles peuvent donc pratiquer de nouvelles techniques dans un environnement sécuritaire et peuvent poser des questions aux intervenantes sans avoir peur d’être jugées.

L’approche féministe fondée sur le traumatisme

Fondés sur le traumatisme, nos programmes offerts aux enfants et aux mères intègrent une compréhension de l’omniprésence et de l’impact de ce dernier. Informés par une approche féministe, ces programmes sont conçus pour réduire les re-traumatismes, soutenir la guérison et la résilience, et s’attaquent aux causes profondes des abus et de la violence. Vivre la violence domestique est traumatisant pour les femmes et leurs enfants. Nous reconnaissons l’influence généralisée du traumatisme et ses conséquences sur la capacité des enfants à faire face à une diversité de situation et à se sentir en sécurité dans un nouvel environnement.

Nous portons une attention particulière aux difficultés uniques à chaque enfant afin de le soutenir dans les différents modes d’expression de sa détresse, selon son âge et son niveau de développement, en prenant aussi en compte les facteurs de risque en présence. Nos programmes font la promotion de l’estime de soi de l’enfant et, de façon plus générale, de ses capacités de résilience. Nous en profitons également pour discuter de la place de la violence, du pouvoir et du contrôle dans notre communauté et dans la société.

Nous soutenons également les mères afin qu’elles puissent parler de la violence avec leurs enfants. En effet, le « silence qui entoure la violence conjugale est un élément additionnel qui peut miner la relation mère-enfant. Bon nombre de mères ne parlent pas de la violence avec leurs enfants. Elles redoutent leurs questions et craignent leurs reproches » (Fortin, 2009, p. 121). Pour ce faire, nous leur présentons des livres, des vidéos et des mises en situation pour aborder la question de la violence de façon sécuritaire et avec un langage approprié pour l’âge de leur enfant. Nos intervenantes sont aussi disponibles afin de faciliter ce genre de discussion. En mettant en pratique les outils partagés par les intervenantes (par exemple, parler de ses émotions, écouter avant de réagir, ne pas oublier de respirer), ce genre de discussion peut se dérouler plus aisément.

Conclusion

Nous avons remarqué que certaines ressources pour les enfants abordent seulement leurs difficultés d’adaptation apparaissant comme des conséquences directes de l’exposition à la violence conjugale. De notre côté, nous privilégions des stratégies qui font la promotion des compétences des enfants, qui favorisent leur estime de soi et qui prennent en compte l’analyse de la violence par l’enfant. Les stratégies que nous avons présentées misent aussi sur la force de la relation mère-enfant, tout en gardant en compte l’importance d’appuyer les mères sur le plan personnel afin qu’elles puissent alors être présentes pour leur enfant.

Appendices