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À en croire le discours dominant véhiculé notamment par les grands médias d’information, les jeunes femmes, individualistes, consommatrices, ne s’engagent plus dans les luttes collectives. Elles considèrent que l’égalité entre hommes et femmes a été atteinte. Elles refusent de s’accoler l’étiquette féministe. Le féminisme est révolu.

La réalité, cependant, est amplement plus complexe, et les sphères et modes d’engagement politique des jeunes femmes sont multiples. Bien qu’elles semblent avoir intégré des éléments d’analyse féministe, plusieurs jeunes femmes ne s’identifient pas à la mouvance (Guindon 1998). Par contre, certaines se disent explicitement féministes et militent au sein de la Fédération des femmes du Québec (FFQ) (Quéniart et Jacques 2004), tandis que d’autres sont à l’extérieur du mouvement féministe majoritaire (mainstream), puisque, somme toute, selon bon nombre de chercheuses, les jeunes femmes s’y investissent peu (Dubé 2005). Ainsi, plusieurs d’entre elles militeraient dans des groupes mixtes, tels les syndicats, les organisations antiguerre, écologistes et étudiantes, sur une multiplicité d’enjeux dont la pauvreté, la mondialisation néolibérale ou le racisme. On les voit notamment dans des groupes et coalitions, mixtes ou non mixtes, qui mettent en pratique des formes organisationnelles horizontales et collectives (Lambert-Pilotte, Kruzynski et Drapeau 2007). En effet, certaines d’entre elles se regroupent entre femmes au sein de collectifs de féministes radicales (Blais à paraître; Dupuis-Déri 2004; Kruzynski 2004; Pagé 2006) ou queer (Hogan 2006; Les Panthères roses 2005). Leur action prend également des formes diverses : le militantisme par l’art (Barbin 2006; Garneau 2006), le cyberféminisme (Labelle 2006) ou encore la production de zines[2] (Mensah 2005).

Il y a donc des jeunes femmes qui militent activement, mais à l’extérieur des groupes de femmes et des regroupements féministes qui s’inscrivent dans le courant de pensée majoritaire (mainstream). Nous nous intéressons ici aux discours produits et diffusés par une cohorte de notre génération politique[3], celle des groupes mixtes et non mixtes femmes et des personnes qui, à titre individuel, luttent contre le patriarcat et l’hétérosexisme en priorité, et qui semblent avoir une certaine culture libertaire[4]. C’est-à-dire qu’« illes[5] » portent un refus de toute autorité jugée illégitime, utilisent des stratégies d’action directe et préconisent une forme organisationnelle qui se caractérise par l’affirmation de la spontanéité, l’autonomie, la démocratie directe et la décentralisation du pouvoir (pour déterminer les critères ou la définition de notre sujet d’étude, nous nous sommes inspirées de Rosanvallon (1976) et de Pucciarelli (1999)). Certains de ces groupes et personnes sont explicitement anarchistes, tandis que d’autres laissent transparaître à travers leur discours anti-autoritaire et anticapitaliste une parenté certaine avec la définition de culture libertaire mentionnée plus haut. Le choix d’analyser les écrits de ces militantes et militants s’articule de façon cohérente avec notre sujet de recherche puisque la diffusion de discours alternatifs par le moyen de documents, tels que les zines et les journaux militants, non commerciaux et indépendants est à la fois une pratique ancienne des groupes anarchistes un peu partout dans le monde (Pucciarelli 1999), ainsi qu’une des caractéristiques des féministes de notre génération politique (Bell 2002).

La cohorte des féministes et queers de culture libertaire à Montréal est dynamique et plurielle[6]. Cette diversité est illustrée non seulement par le contenu des discours, qui sera analysé par la suite, mais aussi par le choix de lieux de diffusion, de types de documents produits[7], ainsi que par les formes d’expression et les positions de narration. Notre recherche s’est circonscrite à Montréal. Nous y avons découvert toute une panoplie de zines diffusés dans les lieux de service (auto)gérés par des féministes de culture libertaire tels que Elle Corazon ou par des queers tels que le Centre 2110. Dans les espaces de diffusion explicitement anarchistes comme le DIRA et l’Insoumise, nous avons trouvé principalement des brochures et des journaux féministes/anarchistes. Les lieux non explicitement anarchistes, les Groupes de recherche d’intérêt public (GRIP), par exemple, offrent une panoplie mixte de brochures, de journaux et de zines. Sur Internet, nous avons consulté des sites de groupes, ainsi que quelques blogues. Enfin, dans les infokiosques, c’est-à-dire des stands de diffusion de documents militants, nous avons pu recueillir des zines, des brochures ainsi que des compilations musicales et DVD/vidéo.

Trois microcohortes : féministe radicale, women-of-color et queer radicale

Au fur et à mesure de notre analyse, nous avons vu émerger trois microcohortes dans notre échantillon. La première tendance rassemble les féministes radicales, qui militent en groupes d’affinités relativement fermés et non mixtes, tiennent un discours anticapitaliste et antipatriarcal, mais ne remettent pas en question explicitement l’identité sexuelle « femme ». La deuxième tendance, peu représentée dans notre échantillon, s’apparente à ce qu’Amanda Lotz appelle (2003), dans sa typologie des variantes d’une troisième vague féministe, le women-of-color feminism. Les militantes de cette tendance, enracinées dans les luttes de quartier autour de l’immigration et de la réalité des personnes de couleur, ajoutent de manière plus explicite à la grille d’analyse féministe le racisme, l’impérialisme et le colonialisme. Et la troisième tendance, portée surtout par les groupes queers radicaux, ressemble plutôt au postféminisme (post-feminism) décrit par Lotz, soit une trajectoire qui serait moins en continuité avec le passé de par sa remise en question explicite de l’identité « femme ». À Montréal, ces militants et militantes s’engagent dans des réseaux de personnes partageant des affinités politiques et personnelles; les groupes sont fluides, diversifiés et, par définition, « mixtes[8] ».

Dans notre article, nous traçons d’abord un portrait des positionnements idéologiques des différentes microcohortes[9], pour ensuite dresser un panorama de leurs enjeux de lutte[10]. Puis, nous discutons du phénomène du « fais-le toi-même » (Do-It-Yourself) (DIY) (libre service) et du zine au regard des luttes contemporaines d’autonomisation et de préfiguration. Nous revenons, pour terminer, sur les trois microcohortes, leurs similarités et leurs différences, en posant certaines hypothèses. Cependant, avant de commencer notre analyse, nous estimons important de nommer notre propre position théorique sur la stratification sociale, car celle-ci influence, sans aucun doute, l’interprétation que nous effectuons des discours recensés.

Position théorique sur la stratification sociale

Selon Floya Anthias (1998 et 2002) dont nous nous inspirons, le genre, l’ethnos[11] et la classe sociale sont des espaces ontologiques transversaux impliquant des rapports et des processus sociaux qui se fusionnent, s’articulent et génèrent des conséquences différenciées et stratifiées. Pour rendre compte de cette articulation des systèmes de domination, Anthias a créé le concept de translocational positionality. Celui-ci permet d’analyser les diverses localisations d’une personne selon les contextes et situations. De facto, les divisions sociales se renforcent mutuellement – une femme racialisée qui vit en Occident avec peu de ressources financières peut être considérée comme occupant un des pires espaces dans les sphères tant politiques qu'économiques et culturelles. Cependant, ces articulations façonnent aussi des situations contradictoires – des hommes blancs de classe ouvrière sont en relation de domination sur des groupes racialisés et sur les femmes, mais ils sont aussi en relation de subordination en termes de classe sociale. Dès lors, si l’on admet la complexité des formes de domination et des rapports de pouvoir qui en découlent, nous devons ouvrir le débat sur des questions politiques fondamentales, sur notre compréhension de l’identité « femme », ainsi que sur les choix stratégiques et les formes organisationnelles dans divers contextes de lutte. Ces questionnements ont cours au sein du mouvement féministe québécois, et certains discours analysés ici reflètent ces développements au sein de la cohorte féministe et queer libertaire.

Compréhension du patriarcat selon les microcohortes

L’ensemble de la cohorte féministe et queer libertaire partage une base d’analyse antipatriarcale, anticapitaliste et anti-étatique. Cependant, l’appréhension du patriarcat et la primauté de ses intersections avec d’autres systèmes de domination diffèrent d’une microcohorte à l’autre. Ainsi, du côté des féministes radicales, c'est le lien unissant patriarcat et institutions hiérarchisées qui est davantage mis en lumière et combattu :

Le terme radical se dit d’une organisation ou d’une analyse féministe qui va à la racine du patriarcat et qui le combat dans sa nature profonde pour éliminer les fondements de l’oppression spécifique des femmes. Le féminisme radical postule que celles-ci sont individuellement et collectivement appropriées aux fins de reproduction biologique et de la production économique. Cette exploitation est conjuguée au capitalisme, au racisme, à la hiérarchie et à toute autre forme de domination.

1[12]

Le journal Les Sorcières dénonce les campagnes ayant pour objet les réformes institutionnelles, stratégie privilégiée par la FFQ, « cousue sur le cul du P.Q.[13] » (2a). En effet, le journal Les Sorcières, de pair avec Némésis, un autre collectif de féministes radicales, cherchent à se dissocier des stratégies de ces féministes « réformistes » ou « libérales » :

À la base, les féministes radicales agissent au quotidien pour éliminer toutes les formes du patriarcat et de domination sans se contenter de changements législatifs ou sociaux qui ne remettent pas en question les fondements de l’oppression patriarcale, capitaliste, impérialiste et technocrate.

1

Dans un atelier sur le féminisme et l’action directe non violente, Némésis critique les choix stratégiques du mouvement des femmes au Québec :

[Les] méthodes traditionnelles [du mouvement des femmes], symboliques, ne sont plus efficaces dans la conjoncture actuelle parce qu’elles comptent sur la couverture médiatique et/ou la bonne foi des gouvernements.

3a

En fait, pour ces féministes libertaires de tendance radicale, les moyens utilisés par les groupes féministes qui suivent le courant de pensée majoritaire ne ciblent pas les racines de l’oppression, mais plutôt les symptômes et, ce faisant, contribuent à légitimer les systèmes en place.

Les discours intégrant la lutte contre le racisme à l’analyse féministe se trouvent plus souvent dans des écrits diffusés au sein du milieu anglophone et par des féministes engagées dans des groupes libertaires qui travaillent sur les questions de migration et de racisme, c’est-à-dire celles que nous avons regroupées dans la microcohorte des women-of-color. Ainsi, des textes publiés sur le site Web Colors of Resistance dénoncent la mondialisation impérialiste et colonialiste, et remettent en question la place octroyée à la lutte contre le racisme – ainsi qu’aux autochtones et aux personnes de couleur elles-mêmes – dans les mouvements altermondialistes, libertaires et féministes :

In my experience, this meant (and means) racial exclusion and oppression in anti-FTAA coalitions. A couple of obvious examples: a woman in a ‘feminist’ space argued that "people of colour just need to get involved," and that "we" should "stop complaining [about the racism in groups] and do something about it" (When I called her on it, she said I was "overreacting and susceptible"). Elsewhere, I was told the off-campus issues I was working were not "directly related to globalization" – in other words, ‘globalization’ means white college students protesting, not the issues of working class people of colour.

4

Cette militante montréalaise explicite les barrières structurelles qui limitent la participation de personnes de couleur ou de classe ouvrière, dont les responsabilités familiales, l’impossibilité de participer à des réunions en semaine, le manque de ressources, mais surtout l’importance des risques physiques et légaux liés aux actions elles-mêmes. Des femmes, encore, qui se disent racialisées et migrantes, engagées dans No One Is Illegal, répondent au débat sur les accommodements raisonnables par une déclaration appuyée par plusieurs groupes libertaires, des centres de femmes immigrantes et le Centre 2110 :

Nous dénonçons […] la complicité du discours féministe impérialiste qui, sous couvert de solidarité, impose des conceptions eurocentristes et assimilationnistes d’égalité des sexes. Nous sommes critiques du paradigme féministe dominant qui place les choix des femmes occidentales comme l’unique et ultime chemin vers la libération des femmes, malgré l’accablante réalité que les femmes en Occident font face à un sexisme quotidien.

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Le regard critique envers les stratégies politiques basées sur une identité « femme » unifiée n’est pas seulement le fait des women-of-color :

Nous luttons contre l’oppression sexiste et transphobe, et plus particulièrement leurs impacts sur les personnes de couleur et autochtones, les personnes handicapées, les personnes transsexuelles et transgenres, les personnes LGBQ, les travailleuses du sexe, les personnes de tailles variantes et les personnes à faible revenu.

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C’est dans ce lieu de diffusion et d’entraide, le Centre 2110, que l’on trouve la plus grande sélection de zines intimistes écrits au « je », souvent par des personnes aux identités sociales hypermarginalisées ou se revendiquant du queer. Il s’agit, tout comme au South-West MTL Community Skill Share, de favoriser la diffusion d’expressions rarement entendues ou représentées :

[S]ick of bad heteronormative art? are white supremacist zinesters crampin’ your style? are you bored of waiting for the self-representation of black, brown, yellow and red? We are a collective run community art space/distro in South-West Montreal, made up of mostly queers/people of colour.

7

Ainsi, dans le milieu anglophone, les queers libertaires s’approprient une lecture du patriarcat qui croise intrinsèquement plusieurs systèmes de domination.

Certains des écrits queers recensés prennent clairement position contre l’autorité jugée illégitime, en élaborant des critiques des positions et actions des groupes lesbiens, gais, bisesexuels et transgenres (LGBT) qui visent la reconnaissance légale, à l’instar des féministes radicales contre les luttes se rattachant au courant de pensée majoritaire :

BECAUSE a politics of not rocking the boat never has and never will end oppression – we’re cumming […].

BECAUSE I don’t want the right to marry; I want to dismantle marriage. I don’t want an equal wage; I want to abolish the wage system. I don’t want to be an equal member of the state; I want to smash the state.

8a

Cette position anti-institutionnelle et anticapitaliste est reprise par plusieurs groupes dont Les Panthères roses (19a), les Anti-Capitalist Ass Pirates et QueerEaction :

Le queer, c’est d’abord politique. Politique à ne pas confondre avec la politique ou le milieu gai. Une perspective contre l’élite économique majoritairement mâle occidentale qui impose un système libéral capitaliste patriarcal individualiste et où domine un modèle blanc homogène reproducteur qui perpétue dans l’abrutissement des valeurs racistes, sexistes, matérialistes. Un sens critique, un inconfort ou une forme de résistance à ce système dominant peut facilement se retrouver dans le queer. Ayant la notion de transgression des standards établis notamment au niveau du genre, la prise de conscience et l’utilisation de son genre, de son identification et de sa sexualité sont des outils contrant cette homogénéité imposée. Le queer est avant tout une idée anti-capitaliste et anti-patriarcale qui peut s’épanouir dans bien des aspects.

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Malgré les critiques parfois virulentes des groupes réformistes ou plus institutionnalisés, en général, les discours tenus par les militantes et les militants des trois tendances n’expriment pas, selon nous, une confrontation générationnelle ni un rejet en bloc des analyses effectuées par le passé.

Réitérer les luttes, réactualiser les enjeux, mais sans réinventer la roue…

Dans les écrits des féministes radicales, nous trouvons des références à divers textes sur les courants féministes, ainsi qu’à différentes penseuses européennes et états-uniennes publiés au cours des dernières décennies. On observe aussi, mais plutôt dans les lieux anglophones, des références à des artistes, militantes ou militants et des théoriciennes ou théoriciens de couleur. Par ailleurs, un certain nombre des brochures répertoriées sont des rééditions de textes féministes fondateurs (20) et de textes théoriques plus récents écrits par des penseuses queer. Les Panthères roses, explicitement féministes, se permettent néanmoins de critiquer certains de ces écrits en diffusant, par exemple, « un discours critique sur le mouvement queer et les reculs qu’il pourrait faire subir à la cause des femmes et des lesbiennes (Eh oui! sachons aussi s’auto-critiquer…) » (9), de même qu’un court-métrage qui présente une critique humoristique acerbe de la tendance intello-chic des universitaires queers : How To Become An American Transgender Theorist (19b).

Au-delà de la théorie ou des analyses, on met en évidence les actions directes réalisées par le passé. Le journal Les Sorcières consacre quatre pages aux Rote Zoras (2b), branche féministe des Cellules révolutionnaires, créée durant les années 70 en République fédérale d’Allemagne. Une brochure met d’ailleurs en parallèle leur stratégie de lutte et celle des Wimmins’Fire Brigade, des féministes canadiennes armées des années 80 (11a). Les Femmes ont faim, qui diffusent un zine davantage « artistique », écrivent sur les Guerilla Girls (12), tandis que Némésis recense des dizaines d’actions directes menées par des féministes depuis plusieurs siècles (3b). Les groupes queers radicaux, quant à eux, rappellent souvent les émeutes de Stonewall (19c) comme moment fort de l’émergence du mouvement de libération gaie et comme forme de militantisme à laquelle ils tendent à revenir.

Cette liste de références n’est pas exhaustive, mais elle traduit une volonté certaine de mettre à la disposition de tous et de toutes ces réflexions qui, malgré le temps, gardent leur pleine pertinence aujourd’hui – surtout dans un contexte de montée des droites politique, sociale et économique qui mettent en péril les acquis gagnés de dure lutte par les militantes des générations politiques antérieures.

Scandant les mêmes slogans que la génération politique précédente, « Maternité, un choix! Avortement, un droit! », les féministes radicales, en alliance avec des queers radicaux et hommes (pro)féministes, forment la Coalition Avortons leur congrès et s’en prennent aux tendances provie (13a; 9). Sur le DVD La compilation féministe des Lucioles (collectif de vidéastes engagés), un documentaire propose un portrait des trois journées d’actions festives organisées par cette coalition « pour contrer ce discours prônant un retour en arrière » (14a). La question du droit à l’avortement revient aussi régulièrement dans le journal Les Sorcières (2c). Par ailleurs, plusieurs des militantes et des militants engagés dans la Coalition Avortons leur congrès mettront sur pied, par la suite, la Coalition anti-masculiniste (13b). Parmi les documents trouvés sur ce sujet, mentionnons les suivants : Masculinisme : ressac identitaire patriarcal par la NEFAC (13c), Le supposé ‘complot féministe’ par le journal Les Sorcières (2d) et le Petit guide de déconstruction du discours masculiniste sur La compilation féministe des Lucioles (14b). Si des élans conservateurs tentent de s’attaquer aux droits acquis par les femmes, le capitalisme n’a pas lâché son emprise sur les corps. Sur le terrain des représentations, la bataille se poursuit.

De nombreux groupes dénoncent l’ingérence du capitalisme dans les normes qui régissent les corps, que ce soit sur le plan des représentations ou sur le plan des pratiques :

Le corps des femmes est devenu le champ de bataille privilégié des puissances économique, sociale et politique. Conséquemment, il n’est pas étonnant que les femmes ressentent leur corps comme source de conflits. L’idéal de beauté actuel reflète des valeurs culturelles sexistes et racistes, il fait fi des personnes âgées, et finalement il détermine la relation que les femmes ont avec leur corps.

11b

Les Lucioles diffusent un « plaidoyer contre la cosmétisation extrême », ou encore « Femmes affiches, femmes potiches », une analyse anticapitaliste du publisexisme qui réduit les femmes et leur corps à des objets sexuels (14c). Cette critique de la publicité est reprise par divers groupes : « Publicité : Dis-moi ce qui est cool », dans La RueBrique (13d); « La femme, une image qui se consomme en tout ou en parties » par Némésis (3c); distribution de protections contre les « MTP (Maladies transmissibles par la publicité) » par Les Panthères roses (9).

Un numéro du journal Les Sorcières (2e) présente quant à lui plusieurs articles sur les images sexistes des femmes et sur l’impact de ces représentations, dont l’anorexie dans « Ce que la société projette nous tue » (2e) et la popularité croissante des chirurgies esthétiques : « Les femmes occidentales, tout comme les femmes africaines, subissent dès leur plus jeune âge une pression quant aux modèles à devenir » (2e). Voulant proposer d’autres modèles aux filles, le journal Les Sorcières accorde aussi de l’espace aux ouvrages antisexistes d’Adela Turin, ainsi qu’aux projets de l’organisme Power camp/Filles d’action au Québec (2f).

Sur la question des représentations, la pornographie soulève, parmi les libertaires, comme dans le milieu féministe plus large, des débats épineux. On dénonce, d’une part, l’érotisation du machisme et de la violence ainsi que le renforcement de l’ « asservissement des femmes » (2g), tout en publicisant, d’autre part, des créations pornographiques version féministe, comme le film de Virginie Despentes : « Plutôt que d’attendre une improbable censure, mieux vaut avoir les outils pour jouir!… » (2h). Pour les militantes et les militants proporno, il s’agit de proposer d’autres formes de représentations :

If you don’t like what you see out your window, the most subversive thing you can do is make your own vision. If criticizing sex is so important, then where are our role models? Who do you think is going to make erotic expression meaningful to you if not yourself?

11c

Les Bloodsisters – groupe de féministes radicales anglophones – s’attachent, elles aussi, à la diffusion d’autres représentations. Tout en dénonçant le contrôle des multinationales sur la gynécologie féminine, ses conséquences néfastes tant sur le plan écologique que sur le plan sanitaire, ainsi que la propagande aseptisante liée aux menstruations, elles mettent à la disposition de toutes des outils pratico-pratiques comme le guide féministe de gynécologie maison intitulé Il fait toujours chaud dans la culotte des filles (18). On trouve aussi dans les zines des Bloodsisters, et également dans plusieurs autres publications, les étapes à suivre et le patron pour coudre ses propres serviettes hygiéniques (11d) ou encore des articles, des dessins et d’autres récits d’expériences sur l’utilisation de coupelles menstruelles en caoutchouc naturel.

Les queers formulent elleux aussi des critiques des idéaux de beauté normalisée. Trouvé au Centre 2110, le zine Figure 8 (11e), par exemple, est réalisé par une personne corpulente (fat person) qui dénonce les violences discriminatoires fondées sur la taille physique dans « You will not mutilate me! » et revendique l’acceptation positive de son corps : « The most revolutionary thing you can do Is Love Your Body. »

D’autres documents dénoncent toujours la violence des stéréotypes, mais plutôt dans une optique de lutte contre le binarisme des représentations des hommes et des femmes. Ainsi, parmi les courts-métrages de Laputain de compile, le film d’animation Genderpoo (15a), présente des « signes des wc pour toutes celles qui en ont marre des signes binaires ». Ou encore, ce récit d’expérience, extrait de Dykes’ showers, please? dans le zine Gouines in Malibu:

[Quelqu’une crie :] Girls’shower girls’shower girls’shower !!!!!!! […] C’est alors qu’elle voit ma chatte (j’imagine) et elle se tait, enfin. Elle est toute rouge maintenant et elle me demande pardon c’est à cause de tes cheveux, qu’elle sort, tu les as si courts… […] Je la fixe droit dans les yeux, j’en ai marre de devoir pardonner les hétéros qui se croient remplis du devoir divin, le bien, le mal, le normal, l’anormal, les coups à donner, les girls’showers, les insultes et le harassement de tous les jours.

11f

Ces coups de gueule font aussi l’objet d’actions collectives. En avril 2006, The Second Cumming lançait une invitation sur la liste de diffusion courriel montréalaise act-mtl pour le rassemblement « ABSOLUTELY *FLAB*ULOUS : A Body-positive Fat-shion Runway » :

It has been organized to draw attention to and resist sizeism and fatphobia, both in and outside of the queer community. We believe that the mainstream queer community has followed the lead of a broader society that discriminates against and desexualizes every person whose body fails to fit its rigid definition of normality or beauty. The queer community may only get wet at the sight of washboard abs under a strobe light, but The Second Cumming thinks that every queer body is fuckable.

8b

Cette affirmation positive de son corps, de son genre et de sa sexualité contraste avec un discours réactionnaire pathologisant. Depuis quelques années, des rassemblements s’organisent : les partys de QueerEaction, des Anticapitalist Asspirates ou encore les Queeruptions[14] illustrent cette volonté de réappropriation des espaces et des représentations. Si ceux-ci se veulent souvent festifs, certains mettent aussi en place des temps spécifiques pour des ateliers et discussions, au-delà des échanges interindividuels.

À la violence des représentations s’ajoutent les violences physiques. Dans les lieux visités, on peut aussi trouver des zines entièrement consacrés à la question des violences, des agressions et des abus, y compris des récits personnels et des dénonciations (11g). Les féministes radicales, quant à elles, font surtout preuve de solidarité ou de sororité en rendant visibles, par des analyses ou des retranscriptions de faits, les violences faites aux femmes dans le monde. Ainsi, Némésis dénonce les violences en temps de guerre dans ses ateliers et écrits sur les femmes et la mondialisation néolibérale (3d). Le journal Les Sorcières relate, dans près d’une vingtaine d’articles, les violences subies par les femmes ici, mais surtout ailleurs[15]. Ces textes sont rarement des prises de parole personnelles des femmes violentées, et sont souvent très formels. Cependant, lorsque le journal Les Sorcières mentionne des actes de violence commis ici, par des policiers montréalais envers des femmes, par exemple, le ton devient nettement plus agressif et le vocabulaire plus argotique, voire insultant (2i). Le groupe musical Genr’radical (16), pour sa part, compose des chansons qui expriment leur solidarité avec les femmes tuées dans la zone franche de Ciudad Juarez et les femmes d’Amérique latine en général.

Dans plusieurs écrits de la tendance queer, on retrouve non seulement des discours dénonçant la violence envers les queers et les LGBT, mais aussi une analyse qui reconnaît que, selon les contextes et situations, l’articulation des divisions sociales peut façonner des situations contradictoires :

For many feminists violence is male. Violence is not male, violence is a gender attribute that society has imposed to men and on anyone having the role of superior within a relationship with other people […] Our society is built on a system of superior-inferior, more-less, man-woman, adult-child, wasp-anyother, able-disabled, rich-poor, do u need more examples? I’m not talking here about temporary roles, but of every day roles which haven’t been consciously assumed by both parts. So violent lesbians, yes i do agree, women can be violent and lesbians can be violent when they take this superior role.

11h

Par ailleurs, Les Panthères roses fournissent un exemple concret de la complexité de l’articulation des rapports de domination selon le contexte. Elles diffusent un texte dénonçant la surveillance exercée par les corps policiers concernant les personnes itinérantes au moment des Jeux gais de 2006, et rappellent que, 30 ans auparavant, lors des Jeux olympiques de 1976, la communauté gaie et lesbienne se trouvait « dans le camp des persécutés, et non pas des persécuteurs » (9). Les Ass-pirates, elleux, organisent une soirée de commémoration des personnes blessées ou tuées parce qu’elles ne cadraient pas avec les normes hétéropatriarcales établies, tout en dénonçant d’un même souffle les stratégies jugées contreproductives des groupes LGBT réformistes :

this is not a gay marriage party

think of it more as a debaucherous queer wake

in honour of those we’re losing

cause while members of the gayegeoisie are ploughing ahead with their so-called struggle (to win the same rights and privileges that other yuppies have), and lining up at the altar to celebrate being just like all the straight people, people who can’t or won’t hide their difference,

are still getting killed… […]

In honour of the transsexual women of colour at Stonewall who kicked off a party, a riot, and a movement with a well-placed stiletto-heel to the head. In honour of the motley crew of pirates of different races who sabotaged slave ships, made off with the booty and vowed to live short but merry lives. The ass pirates say, give’er.

11i

Lors de la même soirée, la violence subie par ceux et celles qui vivent de la prostitution ou du travail du sexe est dénoncée haut et fort. Les Panthères roses ont elles aussi participé à visibiliser cette lutte en soutenant l’organisme Stella, groupe de défense des droits « par et pour les travailleuses de sexe ». En 2006-2007, elles ont produit le DVD La putain de compile, dont le lancement du style cabaret burlesque a eu lieu dans un bar de danseuses et de danseurs du quartier Red Light[16] de Montréal. Le message d’accroche sur l’affiche de l’événement est on ne peut plus clair : « Ni victimes ni coupables. On veut des putains de droits! » Cette compilation rassemble une vingtaine de documentaires sur l’histoire politique du mouvement des prostituées, le travail du sexe chez les hommes, la répression policière, etc. :

[Cette compilation] vise à mettre de l’avant d’autres discours sur le travail du sexe que celui de la représentation dominante. Que ce soit dans les médias traditionnels, dans certains groupes féministes ou encore dans nos milieux quotidiens, il y a grand besoin de s’ouvrir à la parole des personnes principalement concernées : les travailleurs et les travailleuses du sexe elles-mêmes.

9

En effet, le discours des féministes radicales sur la question de la prostitution n’est ni explicitement abolitionniste ni protravail du sexe[17]. Ces féministes qui tentent d’éviter le piège de la victimisation ou de la moralisation hésitent tout de même à promouvoir clairement la prostitution comme étant un travail comme un autre. Cet extrait d’un texte de Rebelles sans frontières illustre cette complexité :

Redonner aux travailleuses du sexe leur dignité humaine sans renforcer le système prostitutionnel qui non seulement maintient, de par le monde, des femmes pauvres en esclavage, mais participe également à la construction d’une féminité hypersexuée dévolue aux fantasmes des hommes. Le défi actuel, première étape du processus, est de concilier l’analyse contemporaine du féminisme radical postcolonial avec les revendications des travailleuses du sexe.

11j

Némésis et Les Sorcières proposent une analyse similaire et démontrent une solidarité avec les luttes des travailleuses du sexe en dénonçant la répression dont elles sont victimes (3d, 2j), le défaut d’appui, en 2000, de la Coordination du Québec de la Marche mondiale des femmes à la décriminalisation de la prostitution (2a) ou encore la mise à mort du projet de déjudiciarisation dans le quartier Centre-Sud de Montréal (2k). Le sujet demeure sensible, on souhaite faire évoluer les jugements et permettre une réalité différente pour les travailleuses et les travailleurs du sexe.

D’autres pratiques et désirs affectifs et sexuels tentent, par ailleurs, d’être vécus hors de la morale établie, sans toutefois résister à une critique matérialiste. En effet, les réflexions quant au poids de la morale hétéropatriarcale étatique, religieuse et capitaliste dans les pratiques affectives et sexuelles apparaissent comme des centres d’intérêt importants pour les militantes et les militants de la cohorte étudiée. Les Panthères roses ont produit avec les Lucioles le DVD Politically Erect 2005 qui propose un certain nombre de courts-métrages partageant une critique queer des normes et institutions familiales et relationnelles. Voici un extrait du court-métrage Baiser l’amour (19d) :

Pour amorcer ensemble ou poursuivre un chemin de traverse, au croisement d’une double distance prise au couple et aux genres, en quête de présences et d’affirmations qui n’enferment pas.

Ni bi, ni homo, ni hétéro, ni gouine, ni tapette, ni femme, ni homme, et tout cela à la fois. Toi. Moi. Nous. À tâtons, se tromper, chuter, recommencer, explorer, lutter, partager. Apprendre la liberté. S’aimer dans la liberté. Se libérer dans l’amour.

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Également sur leur site, le poème We’re here, we’re queer, par QuEErAge :

Vous nous avez imposé l’hétérosexualité comme seul modèle de sensibilité, de sensualité et de sexualité […] Aujourd’hui, plus que jamais, nous ne voulons ni de votre sexualité bénitier ni de votre normalité, ni de votre ennui ni de votre aliénation, ni de votre intégration dans ce système patriarcapitaliste, raciste, nourri de la domination des un-es sur les autres. Votre intégration c’est la désintégration de nos passions.

Refusant, de la même manière, l’hétérosexisme et l’intégration par le mariage, le groupe Second Cumming affirme ceci dans son manifeste :

BECAUSE a queer couple kissing in public is a sexual statement while hets kissing in public is romance – we’re cumming.

BECAUSE I don’t need my relationship, homo or hetero, legitimized by the misogynistic institution of marriage – we’re cumming.

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La normalisation hétéropatriarcale se voit aussi condamnée dans des récits plus personnels. La brochure Voyages au pays des normes relationnelles : récits sur l’exclusivité affective, sa construction sociale et les alternatives partage le vécu « de personnes qui se questionnent et décident de déconstruire les relations de couple exclusif » (11k). Sur les mêmes questions, quelques textes, beaucoup plus formels, sont aussi publiés dans des journaux anarchistes comme Cause commune et Le Trouble ou sous forme de brochures (13e). D’autres élaborent un point de vue plus mitigé. Le journal Les Sorcières apporte ainsi une critique féministe de la pratique libertine dans un contexte stratifié (2l). « Le privé est politique » s’avère, encore une fois, l’optique privilégiée pour interroger les rapports de sexe/genre dans la famille, le couple, sur les questions du travail ménager, de la garde des enfants, etc., à travers les récits des femmes elles-mêmes sur leur quotidien. Ainsi, Némésis et le journal Les Sorcières dénoncent le fait que, malgré la volonté des « couples anar » de vivre la « famille autrement » (2m), ce sont encore les femmes qui, en grande majorité, s’occupent des enfants et des tâches domestiques.

Ces textes s’insèrent dans un questionnement plus général du sexisme dans le milieu militant lui-même. Les Sorcières proposent des ateliers (2n) sur la question et dénonce le paternalisme machiste du Trouble (2o). Cyprine consacre elle aussi un numéro à ce sujet et prend fermement position : « Banalisation des comportements machistes… Y’en a marre! » (17). Némésis (3e), quant à elle, diffuse l’outil La langue macho, qu’elle adapte et ré-intitule Le langage de domination pour mieux refléter son analyse intersectorielle, qui comprend l’existence de rapports de dominations entre femmes.

Si les préoccupations autour de la sexualité semblent prendre une place croissante, on remarque surtout, comme le souligne d’ailleurs Candis Steenbergen (2001), une approche de la question qui tend à valoriser la réappropriation positive – individuelle et collective – de la sexualité et des érotismes. Les discours sur le sexe sous ses diverses formes sont parsemés du « je », mais aussi d’un « nous » inclusif, festif, créatif, osé, plein de verve. Voici l’introduction d’une compilation de textes sur la masturbation, qui reprend des écrits publiés par le passé :

Trop longtemps, le corps de la femme n’a servi que le plaisir de l’homme, et la besogne reproductrice. Le plaisir féminin étant depuis peu reconnu, il demeure cependant quasi inaccessible à beaucoup de femmes, fautes d’informations, de communication et de véritable libération sexuelle. Lancez-vous dans de nouvelles découvertes et expériences grâce à ces quelques textes, écrits par des femmes pour des femmes. Et si vous avez des partenaires masculins, n’hésitez pas à leur faire partager vos connaissances, comme ça tout le monde en profitera!

11l

Dans la même tradition, un recueil de divers manifestes produits par des féministes radicales en provenance de l’Alberta, Clits 2, distribué au GRIP de Concordia, reprend, parmi des textes sur la pauvreté, la violence, les médias et l’État, des écrits sur le plaisir sexuel (11m) : The Breast Manifesto. T.I.T.S. (Take the Initative to Strip) et Clitoquesta Womanifesta. Les Panthères, dans le court-métrage Clito 101, font une petite leçon d’histoire et d’anatomie sur le clitoris, organe méconnu (15b). Double Shift, t. 2 rapporte plusieurs courts textes littéraires sur la masturbation, écrits au « je » (11e). Les femmes ont faim, quant à elles, publient le zine Les plottes con-plottent (12) et diffusent l’Abécédaire poétique masturbatoire ou Petit précis de jouissance à l’usage du corps féminin (11n).

Les militantes et militants queers, quant à elleux, rendent visible, démythifient et encouragent la fabrication DIY des jouets sexuels, tout en diffusant des outils sur le sécurisexe. Ainsi, les zines DIY Sextoys and Other such Things (11o) et Double shift, t. 2 ou encore les courts-métrages Dildances, Yeasties Girlz, About Safe Sex Slut, La santé sans censure, etc., diffusés par Les Panthères roses (15c).

Ne me libérez pas! J’m’en charge!

Les discours que nous avons analysés permettent de faire un certain nombre de constats sur les angles d’approche élaborés par les militantes et les militants féministes et queers de culture libertaire pour aborder le patriarcat et l’hétérosexisme. Ils ouvrent surtout des pistes sur les formes que prend leur engagement dans un contexte, certes national, mais qui subit de plus en plus l’influence de la mondialisation néolibérale. Si ces personnes qui militent, qu’elles soient de la tendance féministe radicale, women-of-colour ou queer radicale, optent toutes pour des stratégies d’action directe afin de dénoncer des oppressions, elles tentent aussi de créer, de faire voir et d’entendre d’autres réalités. Les groupes autonomes, fluides et décentralisés qu’elles forment, les documents qu’elles diffusent, les recettes, patrons et autres outils qu’elles partagent, les pièces de théâtre ou chansons qu’elles créent, les rassemblements et partys alternatifs, voire autogérés qu’elles organisent, sont autant d’initiatives DIY, poursuivies seules ou en groupe, qui marquent leur engagement. Le phénomène du zine, exemple du DIY par excellence, reflète, selon nous, la volonté de ces militantes et militants de mettre en avant des projets alternatifs sur les plans culturel, politique, social et parfois économique, tout en investissant l’espace public d’identités et de sujets peu communs, souvent ignorés, méconnus ou tabous.

Les monographies que nous nous proposons de réaliser sur cette cohorte militante nous permettront de le confirmer, mais le contenu des discours recensés semble refléter une volonté d’autonomisation : se donner les moyens de ne pas dépendre d’intermédiaires, se libérer de l’emprise des entreprises capitalistes, des médias de masse, de l’État, et de toute autre forme d’ingérence. Ce constat vient appuyer certains écrits récents sur la (ré)émergence, depuis dix ans, d’une mouvance anti-autoritaire autonome qui entreprend, par la mise en place de ressources diversifiées, une stratégie de désengagement des structures hiérarchisées (par exemple, Day (2004), Deslandes et King (2006) et Pleyers (2004)). Au Québec, nous avons recensé près de 150 groupes, dont plusieurs tentent de construire des projets alternatifs sur les plans social, politique, culturel et économique : médias, information et éducation, accès aux livres et aux ressources, technologies de l’information, alimentation et agriculture, musique, théâtre, poésie, cinéma, cafés-bars, transport, échanges de biens et de services (Delisle-L’Heureux et Kruzynski 2007). Nous savons, de par nos entrevues exploratoires avec plusieurs de ces groupes, qu’ils incluent tous, dans leurs principes, la lutte contre le patriarcat, et certains, contre l’hétérosexisme, et qu’il y a une forte présence de femmes en leur sein (Lambert-Pilotte, Drapeau et Kruzynski 2007). Reste à vérifier notre intuition selon laquelle les personnes qui diffusent les discours étudiés ici militent aussi dans ces initiatives autonomes et autour de celles-ci.

Si les trois microcohortes mises en évidence utilisent, à différents degrés, le DIY, le contenu de leurs discours diffère, et ce, en fonction de leurs identités sociales ainsi que du contexte de leur lutte. Bien que la plupart tentent de ne pas hiérarchiser, dans leurs analyses, les différentes formes d’oppression, les microcohortes ne s’alimentent pas exactement des mêmes références. Les féministes radicales, qui sont influencées sans aucun doute par des théories et pratiques francophones, s’inscrivent plus clairement en continuité avec la cohorte matérialiste de la génération politique précédente (Toupin 1998; Pagé 2006). Elles s’organisent en non-mixité entre femmes et reprennent à peu de chose près leur grille d’analyse – principalement axée sur les rapports sociaux de sexe. Elles se penchent sur des enjeux similaires, en contextualisant évidemment, mais surtout en y intégrant une vision explicitement libertaire; elles posent ainsi l’intersection du patriarcat avec les systèmes d’oppression tels l’État, le capitalisme, la religion, et leurs diverses institutions. Elles dénoncent les violences perpétrées par ces organisations et les personnes qui les représentent, mais ces féministes luttent aussi contre le patriarcat dans leur quotidien propre – militant, familial, intime. On l’a vu, leurs points de vue sur la pornographie et la prostitution et le travail du sexe n’apparaissent pas tranchés : en effet, ils laissent transparaître une certaine hésitation à prendre position sur ces débats épineux. Par ailleurs, si elles tentent d’éviter la reproduction d’un « nous femmes » universel, quand il s’agit de se poser de manière solidaire avec des femmes vivant d’autres réalités que les leurs, elles écrivent à la troisième personne plus souvent qu’à partir des récits mêmes de ces femmes.

La microcohorte women-of-color, pour sa part, tend à mettre l’accent plus explicitement sur le racisme, l’impérialisme et le colonialisme; elle semble s’inspirer du blackfeminism et du postcolonialisme qui ont vivement critiqué la forte « teneur » en femmes blanches du féminisme des années 70. Les quelques écrits que nous avons trouvés dénoncent un féminisme impérialiste qui impose des conceptions eurocentristes et assimilationnistes d’égalité des sexes. Malgré les absences dans notre échantillon, nos rencontres personnelles dans les milieux libertaires avec certaines de ces militantes, nous permettent d’émettre des hypothèses qui restent à vérifier. Plusieurs féministes qui militent autour de la mouvance anticapitaliste à Montréal luttent contre le racisme et autour des questions de justice pour les personnes immigrantes, réfugiées et sans-papiers (dans le groupe No One Is Illegal). Elles travailleraient au quotidien, sur le terrain, à la défense de droits, contre les politiques d’immigration, par l’intermédiaire de l’éducation et la diffusion d’informations, en soutenant des demandes d’asile et en offrant des services alternatifs aux personnes qui sont laissées pour compte par les institutions étatiques. Ce travail ardu se fait la plupart du temps en groupe mixte, en alliance avec des organismes communautaires (comme le Centre des travailleurs et travailleuses immigrants). Les femmes se regrouperaient en coalitions non mixtes autour de luttes ou de conjonctures spécifiques (par exemple, les accommodements raisonnables) et annuellement, pour l’organisation d’activités comme la Journée internationale des femmes, au sein de la Coalition des femmes de diverses origines (avec, entre autres, le Centre des femmes d’ici et d’ailleurs et le South East Asian Women’s Centre).

La microcohorte queer, qui s’apparente à ce que Lotz nomme le postféminisme, voulant déconstruire les identités genrées, en vient à remettre en question les fondements mêmes d’un féminisme se construisant autour de l’identité sexuelle « femme », qui s’organise en non mixité. Certainement influencés par la tradition féministe postcoloniale et queer, ces militantes et militants critiquent les organisations qui pensent le patriarcat en termes de seule différence sexuelle. Illes en reconnaissent l’existence et les violences qu’il génère, notamment sur les personnes identifiées femmes, mais le relient davantage aux questions de genres, de sexualités, de racisme et autres discriminations liées aux représentations des corps. La sororité n’est plus à l’ordre du jour; le discours se veut plutôt axé sur la diversité des identités sociales. L’appel est à la déconstruction des catégories, à la transgression des normes hétéropatriarcales, au pouvoir d’agir dans ses pratiques affectives et sexuelles.

Nous croyons y distinguer plusieurs dynamiques; si les groupes queers partagent une analyse, ils ne donnent pas tous la priorité aux mêmes objectifs. Certaines initiatives axent surtout leurs actions sur la déconstruction des genres et des sexualités, par l’organisation de partys et de rassemblements faisant place à des performances, représentations artistiques et autres espaces d’échange et de création DIY (QueerEaction, Queeruption). D’autres, dans le milieu anglophone, privilégient la mise en place d’espaces protégés pérennes pour les personnes aux identités marginalisées, ainsi que la diffusion de leurs expressions diverses (Centre 2110, South-West MTL Community Skill Share). Quelques groupes, enfin, mettent davantage l’accent sur la lutte par l’action directe contre le « capitalisme rose » et les normes et institutions hétéropatriarcales. Sans combattre directement les mouvements LGBT réformistes, ils condamnent cependant leurs stratégies d’intégration, par le mariage notamment, qu’ils ne jugent pas porteuses de réelles transformations sociales (Les Panthères roses, The Second Cumming).

Cependant, le queer, toutes sous-tendances confondues, crée très souvent la polémique dans certains réseaux féministes qui lui reprochent d’évacuer les rapports sociaux de sexe, de se limiter à l’expression individuelle, de se replier sur l’activisme comme mode de vie (lifestyle activism), de trop mettre l’accent sur les problèmes individuels et non sur les structures sociétales qui sont à la racine des oppressions. Pour certaines personnes, les postulats de base de ce type de militantisme sont incompatibles avec le féminisme. Pour d’autres, par contre, il ne s’agit pas d’incompatibilité, de postféminisme, mais plutôt de la transformation profonde d’un mouvement, d’un regard critique posé sur les féminismes existants dans l’optique de les redéfinir (Lotz 2003; Phoca et Wright 1999; Gamble 2000). Ainsi, Diane Lamoureux parle non pas de postféminisme, mais de post-it collé sur le féminisme passé : « le post n’est pas tout à fait la rupture, c’est à la fois dedans et dehors; c’est également le tri opéré dans l’héritage, ce qui vient après, y compris après les avancées du féminisme des années 1970 » (Lamoureux 2006 : 59). Amanda Lotz abonde dans ce sens (2003 : 4) :

Postfeminism expresses the intersection of feminism with postmodernism, poststructuralism and post-colonialism, and as such represents a dynamic movement capable of challenging modernist, patriarchal and imperialist frameworks. In the process postfeminism facilitates a broad-based, pluralistic conception of the application of feminism, and addresses the demands of marginalized, diasporic and colonized cultures for a non-hegemonic feminism capable of giving voice to local, indigenous and post-colonial feminisms.

En effet, les discours véhiculés par la microcohorte queer sont produits par des personnes dont les identités sociales sont plus diversifiées que ceux qui sont diffusés par la tendance féministe radicale : des fat persons, transfolk, queer people-of-color s’expriment, dans des zines intimistes, qui pour plusieurs, présentent une fonction libératrice (Ferris 2001). Lorsque des ressources ou des lieux exempts de discriminations ne sont pas accessibles, la rencontre dialogique semble se faire par l’échange de ces écrits, par la création de communautés bien souvent virtuelles.

Le concept de conscience différenciée de Chela Sandoval, repris par Amanda Lotz (2003 : 8), peut s’avérer utile pour comprendre les stratégies utilisées par des groupes et des personnes de ces microcohortes libertaires :

Differential consciousness conceives of feminism as a landscape of issues better faced from some positions than others. In Sandoval’s (1991) words : Differential consciousness requires grace, flexibility, and strength: enough strength to confidently commit to a well-defined structure of identity for one hour, day, week, month, year; enough flexibility to self-consciously transform that identity according to the requisites of another oppositional ideological tactic if readings of power’s formation require it; enough grace to recognize alliance with others committed to egalitarian social relations and race (sic), gender, and class justice, when their readings of power call for alternative oppositional stands. Differential consciousness, then, proposes that feminists constantly shift the construction of the social movement and tactics for activism according to the situation [l’italique est de nous].

Nous posons l’hypothèse que d’une étude de terrain plus poussée émergerait le constat que certaines personnes vont employer le « nous-femmes », « nous-queer », « nous-lesbiennes », « nous-trans/femmes-de-couleur » de façon stratégique, à différents moments, selon la conjoncture et les enjeux. Cette manière de s’organiser, par projet ou enjeu, tournée vers l’action, remet en question les formes organisationnelles fermées, avec un nombre de membres stable dans le temps, qui desservent ou défendent des identités sociales fixes.

Notre analyse de discours a fait émerger plus de questions que de réponses… Réponses que nous tenterons de trouver en allant à la rencontre des ces militantes et militants. Quelle est leur compréhension du contexte dans lequel illes militent? Quel sens, quelle valeur et quelle portée donnent-illes à leurs choix organisationnels et tactiques? Quels regards portent-illes sur les luttes identitaires? Comment leurs positions sur le pouvoir et la domination s’articulent-elles dans la pratique, dans leurs rapports internes, avec celleux qui leur sont alliés, devant les institutions étatiques, économiques, etc.? Quelles sont les répercussions de leur militantisme dans leur vie personnelle, leurs relations aux autres? Parviennent-illes à étendre leurs modes de fonctionnement, leurs valeurs, leurs idées? Quelles évolutions perçoivent-illes dans les structures organisationnelles, les représentations? Mon/notre/leur corps est toujours un champ de bataille. Qu’en sera-t-il demain?