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Comptes rendus

Françoise Milewski et Hélène Périvier (dir.), Les discriminations entre les femmes et les hommes, Paris, collection « Savoirs sur le genre », Presses de Sciences Po, 2011, 373 p.

  • Anastasie Amboulé Abath

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  • Anastasie Amboulé Abath
    Université Laval

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Réalisé dans le contexte du Programme de recherche et d’enseignement des savoirs sur le genre (PRESAGE) de Sciences Po à Paris, l’ouvrage intitulé Les discriminations entre les femmes et les hommes est le fruit du travail d’un collectif pluridisciplinaire de spécialistes des sciences sociales en France. L’objectif de ce livre est de faire le bilan actuel des connaissances et des faits sociaux portant sur la hiérarchisation des sexes :

Comment expliquer leur persistance dans les économies capitalistes qui se développent au sein d’un espace démocratique? Comment déceler, prouver et mesurer ces discriminations? Qu’en est-il des inégalités de salaires entre les femmes et les hommes? La mixité à l’école est-elle un vecteur d’inégalités? Le recours croissant à la notion de diversité n’est-il pas un moyen de contourner l’interdiction de discriminer? Comment interpréter l’évolution des normes juridiques dans le droit international, communautaire et français? L’Europe joue-t-elle un rôle moteur? Les politiques publiques sont-elles efficaces pour lutter contre des discriminations ou bien, au contraire, en produisent-elles? ».

postface

Voilà autant de questions auxquelles se propose de répondre ce recueil, lequel contribue de remarquable façon à l’étude des rapports sociaux de sexe.

La lecture de cet ouvrage, publié dans la collection « Savoirs sur le genre » des Presses de Sciences Po sous la direction de Françoise Milewski et Hélène Périvier, avec la collaboration de Susanne Burri, Sandrine Dauphin, Marie-Duru-Bellat, Geneviève Fraisse, Nancy Fraser, Bernard Gazier, Annie Junter, Marie Mercat-Bruns, Dominique Meurs, Françoise Milewski, Ariane Pailhé, Maxime Parodi, Hélène Périvier, Sophie Ponthieux, Caroline Ressot et Réjane Sénac-Slawinski, présente une vision élargie des discriminations basées sur le sexe dans nos sociétés démocratiques modernes. L’ouvrage réunit des textes issus d’une précédente édition de la Revue de l’Observatoire français des conjonctures économiques (OFCE) (no 114) des Presses de Sciences Po parue en 2010. Éludant la pluralité des discriminations entre les femmes et les hommes, chacun des treize chapitres de cet ouvrage s’appuie sur des sujets particuliers. Ces chercheuses et chercheurs préoccupés par les discriminations entre les sexes traitent de façon approfondie de questions fondamentales au sujet de l’atteinte de l’égalité femme-homme au XXIe siècle. Leurs revisites des approches théoriques et empiriques au bénéfice d’une meilleure compréhension du vécu des femmes et des hommes dans les sociétés industrialisées. Véritable outil de débats, de discussions, de mises au point et de sensibilisation, ce livre aborde une diversité de questions d’intérêt liées au genre sur le terrain des disciplines de la philosophie, de l’économie, du droit, de la sociologie, des sciences politiques, de la psychologie et des sciences de l’éducation. Cet apport provenant d’angles d’analyse de plusieurs disciplines fait la force et l’originalité de cet ouvrage. Il fournit aux lectrices et aux lecteurs des diagnostics et des interprétations concernant, d’une part, l’évolution des rapports sociaux de sexe et, d’autre part, la mesure des discriminations actuelles entre les femmes et les hommes. La principale contribution de cet ouvrage réside dans l’intérêt que cette équipe spécialisée en sciences sociales accorde à une réflexion sur l’analyse des discriminations et autres inégalités sociales et sexuelles liées au genre, et ce, principalement dans la société française actuelle. Comme le souligne Milewski, « [les] inégalités entre les femmes et les hommes évoluent, dans leurs formes et dans leur ampleur. Des progrès importants ont été réalisés dans certains domaines, tandis que des dégradations se sont produites dans d’autres, en particulier dans la sphère du marché du travail. Au sein même de cette sphère, les évolutions sont contradictoires » (p. 343).

L’ouvrage explore les manifestations tacites de la discrimination basée sur le sexe à partir de nouvelles approches en sciences sociales. En analysant les mécanismes de construction sociale par lesquels la condition féminine se définit en France principalement et les formes de restructuration des inégalités dans l’économie des échanges symboliques dans divers secteurs d’activités sociales, chacun des chapitres fait l’état des lieux des discriminations. Plusieurs sources de collecte de données, les enquêtes par questionnaire, les entretiens, des corpus juridiques, des données économiques, des observations sexospécifiques sur le terrain et les représentations sociales à travers des éclairages disciplinaires diversifiés enrichissent les différents textes. À remarquer la qualité de l’avant-propos de Françoise Milewski et Hélène Périvier qui procèdent à la présentation des textes et à la définition approfondie de l’objet du collectif. Elles effectuent dans cette présentation un survol rapide des différents chapitres et insistent sur l’importance d’analyser la question des inégalités basées sur le sexe dans les disciplines des sciences sociales. Ces chapitres montrent clairement que la route qui mène à l’égalité de fait entre les sexes sera encore longue à parcourir dans la société française actuelle. Loin d’épuiser toute la richesse des chapitres, qu’il nous suffise d’en retenir quelques éléments clés pour illustrer les intérêts de recherche des auteures et des auteurs ainsi que leur contribution.

Le premier chapitre, intitulé « Marchandisation, protection sociale et émancipation : les ambivalences du féminisme dans la crise du capitalisme », de la philosophe Nancy Fraser, présente ses travaux de recherche sur la crise du néolibéralisme et ses impacts sur l’émancipation de la hiérarchie des genres dans une perspective féministe.

Le second chapitre, ayant pour titre « De l’exclusion à la discrimination. Une généalogie historique, philosophique et politique », s’articule autour d’un entretien avec Geneviève Fraisse, philosophe et historienne, réalisé par Hélène Périvier. Cette entrevue aborde un des thèmes classiques de la lutte contre les discriminations sociohistoriques à l’égard des femmes dans les systèmes démocratiques exclusifs de 1830 à nos jours et qui a progressivement conduit à l’inclusion des femmes dans le jeu politique actuel. Voulant examiner la manière dont l’universalité du discours étatique sur le genre renvoie à une logique patriarcale, Fraisse et Périvier sont allées à la recherche d’une définition du concept de « discrimination basée sur le sexe » et de ses liens possibles avec l’exclusion. Ce chapitre est parsemé d’extraits d’entretien fascinants émanant des perceptions de la philosophe. On note également les effets de l’importance de plus en plus grandissante de la prise en considération du principe de l’égalité entre les sexes. On observe que les femmes sont enrôlées par des mesures purement exclusives et qu’elles sont en réalité instrumentalisées en faveur des hommes afin de mieux contrôler leurs activités en les maintenant en dehors de l’espace public.

Le troisième chapitre, « La discrimination économique est-elle soluble dans la complexité? », de l’économiste Bernard Gazier analyse de façon approfondie des théories économiques de la discrimination. Gazier étaye son argumentation à partir d’une enquête par questionnaire, puis il en présente les résultats s’articulant autour du marché et de ses résidus, des divisions du pouvoir et, enfin, de la complexité des politiques discriminatoires basées sur le sexe. Ce texte nous permet d’amorcer une réflexion sur les récentes recherches sur les discriminations multiples qui émaillent les trajectoires des femmes sur le marché de l’emploi.

Dans le quatrième chapitre, d’Annie Junter et Caroline Ressot, ayant pour titre « La discrimination sexiste : les regards du droit », ces juristes montrent les apports du droit européen à la transformation de la grammaire juridique en France. Ce chapitre fournit aux lectrices et aux lecteurs une précieuse manne de connaissances et de réflexions critiques sur les différentes modifications offertes à la lutte contre les discriminations sexistes. Ces modifications ont entraîné de nouvelles définitions juridiques au concept de discrimination, et il reste, selon ces auteures, à trouver des solutions pour éliminer les multiples discriminations dont sont victimes les femmes.

Une autre juriste, Marie Mercat-Bruns, décrit au cinquième chapitre, « Égalité salariale, discriminations individuelles et systémiques : un éclairage de la jurisprudence américaine », les méandres et autres défis que posent les dimensions temporelles de la discrimination salariale entre les femmes et les hommes dans la jurisprudence américaine. Cette auteure retrace les moyens utiles pour débusquer ces discriminations à partir de l’approche des sciences sociales et les impacts de ces discriminations aux niveaux individuel et systémique.

Le sixième chapitre a été rédigé par trois économistes : Dominique Meurs, Ariane Pailhé et Sophie Ponthieux. Intitulé « Enfants, interruption d’activité des femmes et écart de salaire entre les sexes », il propose une passionnante analyse de la family pay gap ou la discrimination à l’encontre des mères en France à l’heure de la libéralisation et de la mondialisation de l’économie. Ces auteures ont analysé les salaires entre deux catégories de femmes dans la quarantaine. Leur analyse montre que le fait d’avoir ou non des enfants dans cette tranche d’âge ne semble pas influer sur le taux horaire, mais que ce sont les interruptions et le travail à temps partiel qui expliquent les écarts salariaux entre les femmes sur le marché du travail rémunéré. Toutefois, en comparant les hommes et les femmes sans interruption de carrière, elles observent une différence significative du salaire entre les sexes en faveur des hommes et elles cherchent à expliquer cet écart injustifié.

De son côté, le sociologue Maxime Parodi, à partir d’une enquête d’opinion sur la perception des inégalités et les sentiments de justice, réfléchit, dans le septième chapitre, ayant pour titre « Les discriminations entre les hommes et les femmes au prisme de l’opinion », sur ces questions de discriminations sexuées. Cet auteur structure son objet d’étude sur les inégalités comparées selon leur importance et leur acceptabilité. Il dénonce le fait que ces inégalités sont à la fois importantes et inacceptables. Un apport très pertinent de son texte est la présentation de quatre types de discours sur les inégalités perçues entre les femmes et les hommes. Ce chapitre présente donc de façon spécifique l’apport non négligeable de la sociologie du développement économique au domaine des sciences sociales pour les femmes.

Au huitième chapitre, « La diversité : sans droit ni obligation », Annie Junter, juriste, et Réjane Sénac-Slawinski, politologue, présentent une analyse fort intéressante sur le concept de la diversité dans la conjoncture actuelle. Dans ce texte juridico-politique, elles soulignent la place de prédilection qu’occupe la « diversité » dans le débat économique, politique et juridique actuel. Leur texte est très instructif puisqu’il met en exergue les enjeux de la diversité sur les contenus et l’usage des normes de l’égalité et de la non-discrimination.

Dans le neuvième chapitre, « Ce que la mixité fait aux élèves », la sociologue Marie Duru-Bellat se penche sur quelques recherches réalisées sur le fonctionnement des classes mixtes dans les interventions éducatives en milieu scolaire. Cette auteure met en évidence le mode de fonctionnement des classes mixtes et non mixtes à travers les interactions entre le personnel enseignant et les élèves, mais aussi entre les élèves à partir d’une analyse psychosociale. La lutte contre les stéréotypes et la promotion des rapports égalitaires dans les classes sont préconisées.

Le dixième chapitre, « La conciliation de la vie professionnelle, privée et familiale : l’approche juridique de l’Union européenne », de la juriste Susanne Burri, traite des textes juridiques et analyse l’approche de l’Union européenne en matière d’égalité de traitement entre les sexes et en matière d’articulation travail-famille. Cette auteure met en lumière les difficultés éprouvées par les mères à articuler vie professionnelle, vie privée et vie familiale au-delà des initiatives législatives mises en place pour améliorer la situation des femmes.

Le onzième chapitre, « La logique sexuée de la réciprocité dans l’assistance », rédigé par l’économiste Hélène Périvier présente une analyse sexuée de l’évolution de la relation entre les bénéficiaires de l’aide sociale et l’État français. Cette auteure établit les différences entre les sexes des bénéficiaires selon le statut matrimonial.

Le douzième chapitre, « Action publique et rapports de genre », écrit par la politologue Sandrine Dauphin, met en exergue les relations entre l’action publique et les rapports de genre. Cette auteure soumet à notre réflexion les différentes approches d’intégration de l’égalité entre les genres.

Enfin, le treizième et dernier chapitre, de Françoise Milewski, « Pourquoi les politiques publiques sont-elles si peu suivies d’effets? Quelques interrogations », clôt ce livre. Cette économiste s’interroge sur les raisons pouvant expliquer le faible impact des politiques publiques en France.

En conclusion de la lecture de ce recueil, il n’est donc pas sans intérêt de constater que l’ouvrage que livrent aujourd’hui Milewski, Périvier ainsi que leurs collaboratrices et collaborateurs porte sur un enjeu complexe, à la fois d’actualité et relativement ancien : celui de l’égalité entre les sexes. L’accent est clairement mis sur la nécessité de lutter contre ces discriminations en vue d’atteindre une égalité de fait. En cela, il nous semble que les textes réunis dans ce volume sont riches d’enseignement et de connaissances dans l’évaluation des multiples facettes que prennent les discriminations entre les femmes et les hommes. Il est, à cet égard, encore pertinent de constater avec Milewski que ces discriminations peuvent résulter de facteurs variés, lesquels agissent sur l’évolution de la configuration et du système d’interdépendance entre les femmes et les hommes. Dans cet ordre d’idées, les textes de cette équipe présentent des expériences féminines en évitant les généralisations hâtives, et l’on ne peut que s’en réjouir. En cela, il nous paraît que les sociétés modernes et leurs institutions ont fort à faire pour que l’égalité de droit entre les sexes devienne égalité de fait.

Les intentions à la base de cet ouvrage trouvent leur ancrage dans une tradition d’analyse en sciences sociales préconisant une approche multidisciplinaire, propre à développer chez la lectrice et le lecteur des capacités intellectuelles accrues pour comprendre un phénomène social. L’ouvrage pose les jalons analytiques pour repenser à travers les analyses philosophique, psychologique et anthropologique le processus de construction des identités sexuées et la hiérarchisation entre les sexes, et aussi les approches socioéconomique, politique, sociohistorique et juridique, les inégalités basées sur le sexe sur le marché du travail, les lieux de pouvoir et la sphère privée. La pertinence des démarches analytiques et la justesse de l’argumentation offrent des bases solides pour formuler de nouvelles questions en recherche féministe. Ce volume pluridisciplinaire présente donc non seulement les enjeux actuels de l’égalité entre les sexes, mais également des clarifications conceptuelles, des observations et des réflexions enrichissantes pour l’analyse et l’intervention féministes. Les réflexions originales autour de notions fondamentales, telles que « [la] discrimination, [l’]égalité entre les sexes, [les] inégalités femmes/hommes, le sexisme, le genre, la domination, [le] féminisme, [les] stéréotypes, [la] justice sociale, [la] protection sociale, [le] néolibéralisme, [la] pauvreté, [le] marché du travail, [les] écarts salariaux, [le] pouvoir et l’égalité des chances », pour ne citer que celles-là contribuent à l’avancée des connaissances et alimentent nos réflexions sur la condition des femmes. Si la plupart des ouvrages collectifs manquent parfois de fil conducteur dans le traitement du thème retenu, chacun des chapitres de ce volume s’articule autour du thème à l’étude, soit les discriminations entre les femmes et les hommes. Une autre qualité indéniable de ce livre est l’effort réussi de vulgarisation des connaissances scientifiques sur la condition féminine.

Nous recommandons fortement la lecture de cet ouvrage pertinent et stimulant à toute personne qui s’intéresse à la condition des femmes dans les différents secteurs de l’activité sociale. Cet ouvrage fait émerger les discriminations contemporaines entre les femmes et les hommes à la faveur de ces derniers à travers des exemples et un argumentaire convaincant en explorant de multiples champs disciplinaires. Les auteures et les auteurs ouvrent des perspectives intéressantes pour ceux et celles qui sont préoccupés par le renouvellement des valeurs égalitaires et les questions d’équité entre les sexes. Les recherches futures y trouveront sans doute une source d’inspiration et de questionnements sur l’atteinte de l’égalité entre les sexes. Ce recueil rejoindra les chercheuses et les chercheurs qui s’intéressent à la condition des femmes, peu importe leur domaine de spécialisation (économie, droit, sociologie, politique, psychologie, histoire ou sciences de l’éducation) de même que les personnes qui ont une qualification et une expertise interdisciplinaires.