Article body

La citoyenneté politique a été concédée aux femmes burkinabé dès 1956 avec l’adoption de la loi-cadre qui instaurait le suffrage universel dans les colonies françaises[1]. Dans les faits, le Burkina Faso accueillera sa première femme nommée ministre en 1958. Ensuite, ce n’est qu’en 1976, seize ans après l’indépendance de 1960 et au lendemain de l’Année internationale de la femme, qu’une femme sera à nouveau membre de l’équipe gouvernementale du pays, à titre de secrétaire d’État aux affaires sociales.

Aujourd’hui encore, les femmes sont peu représentées dans la branche exécutive du pouvoir. Plusieurs travaux, dont l’article de Denise Badini-Folane sur la représentativité féminine dans les gouvernements de 1958 à 1991, nous renseignent sur les multiples obstacles socioculturels, économiques et matériels qui entravent la pleine participation des femmes à la vie politique du pays. Parmi ceux-ci figurent de manière déterminante l’analphabétisme, la pauvreté, le manque de temps qu’entraînent la surcharge de travail domestique, l’absence de confiance des femmes en elles-mêmes, la mainmise des conjoints sur la liberté de pensée et d’opinion des femmes, ainsi que la peur de la diffamation ou d’être vilipendées. Même le fait que l’accès au pouvoir exécutif ne dépend pas nécessairement d’un engagement partisan, mais relève de la seule discrétion des personnes qui détiennent le pouvoir de nomination, n’a pas permis à une masse critique de femmes d’accéder à l’exécutif burkinabé.

Après une mise à jour du portrait de la participation des femmes aux gouvernements burkinabé, nous examinerons dans le présent article certains des facteurs qui ont permis à un petit nombre d’entre elles d’accéder aux plus hautes fonctions diplomatiques et gouvernementales de 1957 à 2009 et nous terminerons par la question du rapport que quelques-unes parmi elles entretiennent avec le féminisme. Notre analyse s’appuie, d’une part, sur une recherche documentaire sur les femmes et la politique en Afrique et, d’autre part, sur des entrevues réalisées auprès de douze femmes nommées ministres ou anciennes ministres, dont deux qui sont ambassadrices à l’heure actuelle et deux autres qui l’ont été dans le passé. Ces entrevues semi-dirigées ont été réalisées au cours de deux séjours au Burkina, le premier ayant eu lieu de septembre à décembre 2007, et le second, en janvier et en février 2008[2].

Les Africaines et la sous-représentation politique

Lorsque le problème du rapport des femmes au pouvoir est abordé, une question vient à l’esprit : y a-t-il eu des sociétés où le pouvoir politique était détenu par les femmes? À ce propos, chercheuses et chercheurs ainsi que féministes sont presque unanimes pour affirmer que, si l’on trouve des traces de sociétés matrilinéaires, c’est-à-dire des sociétés où l’exercice du pouvoir est assumé par les hommes de la lignée maternelle, rien ne permet pour autant de conclure à l’existence de véritables sociétés matriarcales, c’est-à-dire de sociétés où le pouvoir aurait été exercé directement par les femmes. L’existence d’une domination masculine, sous différentes formes et à des degrés divers, est généralement considérée comme un phénomène constant de l’organisation des sociétés connues. À partir de ce constat, plusieurs thèses ont été élaborées pour expliquer l’état de subordination des femmes dans la société et, singulièrement, leur faible présence dans la sphère politique. Pour ce qui est des Africaines, les principaux facteurs invoqués dans la littérature pour expliquer leur sous-représentation politique sont d’ordre physiologique, psychologique, historique, socioculturel et économique.

En Afrique, comme ailleurs, le poids des déterminismes biologiques est encore fréquemment mentionné pour justifier la hiérarchie des sexes. Et cela, même si les arguments naturalistes ou psychologiques ont largement été déconstruits par nombre d’auteurs et principalement d’auteures qui, depuis Simone de Beauvoir (1949) et Shulamith Firestone (1970), ont amplement démontré que ce sont les différentes sociétés qui ont fait de la condition biologique de la femme un destin (Collin 1975 : 72).

L’explication d’ordre historique est aussi objet de controverses dans la littérature au sujet de la place qu’occupent aujourd’hui les Africaines dans l’espace public. Plusieurs auteurs et auteures soutiennent que les femmes occupaient dans les sociétés africaines précoloniales une position sociale qui s’est dégradée sous l’effet de facteurs extérieurs, notamment la colonisation et les religions dites révélées, soit judéo-chrétienne et islamique. Ainsi, Assié-Lumumba (1996) et Taylor (2002) affirment sans ambages que les femmes avaient un meilleur pouvoir politique dans la société précoloniale et que c’est la colonisation qui les a placées à la périphérie de celui-ci. À cet égard, Taylor (Ibid : 36-37), citant Assié-Lumumba (1999) ajoute que la définition libérale de la démocratie se centre davantage sur la raison, les lois et les libertés de choix et oublie de prendre en considération « les contingences historiques qui ont limité les chances des femmes d’exercer leur liberté. Au contraire, dans le cas de l’Afrique, les organisations politiques précoloniales […] connaissaient […] un équilibre entre les sexes dans la formulation et la mise en oeuvre des politiques, ainsi que la participation des femmes dans le processus politique » (Taylor cite Assié dans le texte mais l’extrait retenu est d’elle-même). Ainsi, Goerg (1997 : 5), prenant appui sur le document de Perrot et Van Dantzig (1994), souligne le fait que les femmes des chefs Ashanti du Ghana ont perdu avec la colonisation leur rôle officiel d’intérimaires en cas d’absence de leur conjoint. Enfin, Maunick (1976), tout comme Sorel et Pierron Gomis (2004), a recensé les biographies d’un certain nombre de figures féminines qui auraient marqué l’« époque du temps jadis », c’est-à-dire l’histoire politique précoloniale. Sont citées, à titre d’exemples, les princesses Yennenga et Pabré de la société moaga du Burkina Faso, Yaa Asantiwa, reine mère Ashanti (au Ghana) qui aurait opposé une résistance au pouvoir britannique et Kimpa Vita, mieux connue sous le nom de Dona Béatrice, qui elle, se serait opposée au colonialisme portugais.

Il n’est pas de notre propos de nous prononcer dans ce débat. Notre analyse cherche plutôt à étayer l’hypothèse selon laquelle la faible participation des femmes burkinabé à la vie politique du pays observée aujourd’hui résulte d’une construction sociale et trouve son explication dans la reconduction d’entraves socioculturelles et matérielles induites par la division sexuelle du travail, entraves confortées par des contraintes économiques, dont l’insuffisance de revenus, et des contraintes institutionnelles légitimées par un système juridique et législatif qui sanctionne et reconduit la subordination des femmes.

La situation et le portrait des femmes dans les gouvernements[3]

De mai 1957[4] à décembre 2009, le Burkina a connu quatre régimes constitutionnels et six régimes d’exception[5]. Au cours de cette période, 52 gouvernements se sont succédé dans lesquels 38 femmes, certaines toujours en fonction, ont assumé 124 mandats à titre de ministre, de ministre déléguée ou de secrétaire d’État[6], soit 10,3 % de l’ensemble des 1 198 mandats[7]. Notons avec Fofana (2007 : 281-282) que les premiers gouvernements du Burkina « relevaient de la seule et unique volonté du Président[8] » et que c’est avec les constitutions apparues en 1970 puis en 1977 et surtout avec l’institution de la fonction de premier ministre, chef de gouvernement[9], que « le décret de proclamation d’un gouvernement devient vraiment le résultat d’une décision concertée entre le Président de la République ou du Faso et le premier ministre, le tout dans un contexte de multipartisme ».

Le tableau 1 offre un aperçu de la participation des femmes sous les différents régimes. On y observe que, sous le Conseil du gouvernement, une femme a assumé au moins un mandat : Célestine Ouezzin-Coulibaly-Traoré a siégé en 1958 dans les deux derniers conseils à titre de ministre des Affaires sociales, de l’Habitat et du Travail. Soulignons que cette dernière a été appelée au Conseil après le décès, en septembre 1958, de son époux, Daniel Ouezzin-Coulibaly, qui a été respectivement vice-président et président du Conseil. Tout s’est passé alors comme s’il fallait entretenir la mémoire de l’illustre disparu à travers sa femme même si, comme le souligne Badini-Folane (2003 : 1 114), Célestine Ouezzin-Coulibaly avait le profil pour occuper ledit poste. Institutrice, elle était l’une des rares femmes lettrées et diplômées de l’époque[10].

Il faudra attendre seize ans après l’accession du pays à l’indépendance en 1960 pour qu’une autre femme soit à nouveau membre de gouvernement. La 1re République, le 1er régime militaire et la 2e République n’ont donc compté aucune femme dans les gouvernements. C’est sous le 2ème régime militaire que Fatimata Traoré-Sigué sera appelée au gouvernement. D’abord, secrétaire d’État aux Affaires sociales en 1976, elle est nommée ministre des Affaires sociales en 1978. Le décret de nomination l’identifie comme « Mme Traoré Moise Allassane née Fatimata Sigué », ce qui illustre combien, dans les représentations collectives, les femmes n’existent qu’à travers un homme, en l’occurrence leur époux.

De 1976 à 1983, le nombre de femmes au gouvernement variera de 1 à 2, avec une première pointe atteinte sous la révolution en 1984, c’est-à-dire 3 femmes sur 22 ministres (soit 13,6 %) et une seconde en 1986, avec 5 femmes sur les 25 ministres (soit 20 %). Le retour à une vie constitutionnelle en 1991 sous la 4e République n’a pas vu la représentation féminine s’améliorer. Jusqu’en février 2008, le nombre de femmes au sein du Conseil des ministres variera de 3 à 5, pour un taux de représentativité allant de 8,3 % à 17,6 %. Ce n’est qu’en septembre 2008 que ce taux passera à nouveau à 20,5 %, alors que le Conseil de 34 ministres comptera 7 femmes. Cette situation montre, comme l’ont relevé plusieurs auteurs et auteures (Lamoureux 1997 : 40; Diaw 1998; Collin 1999 : 83; Ba et Diop 2005 : 135) que la démocratie ne suffit pas à garantir une équitable représentation des femmes au sein des appareils de pouvoir et, ajouterions-nous, à transcender les mentalités patriarcales qui en limitent l’accès (Halimi 1978 : 35-40; Matoko 1996 : 206-210; Dental 2004 : 65; Houngnikpo 2004 : 13).

Tableau 1

Taux de participation des femmes au gouvernement sous les différents régimes de 1957 à 2009

Taux de participation des femmes au gouvernement sous les différents régimes de 1957 à 2009

* La colonie de Haute-Volta a été proclamée « République » le 11 décembre 1958. Le premier gouvernement républicain a été mis en place le 1er mai 1959 à la suite des premières élections législatives organisées le 19 avril de la même année (CGD 2005 : 27 et 29).

Source : Kaboré (2002) et Fofana (2004).

-> See the list of tables

Pour les 38 femmes qui ont été ou sont membres d’une équipe gouvernementale, le nombre de mandats par femme s’étend de un à neuf et, à quelques exceptions près, ceux-ci se sont prolongés au-delà d’un an. Le tableau 2 établit la liste des femmes qui ont eu plus de deux mandats gouvernementaux. Si une telle liste met en relief une certaine durée de présence pour ces femmes qui accèdent au gouvernement, elle indique également que l’élite gouvernementale féminine se renouvelle peu. Ainsi, Alice Tiendrébéogo-Kaboret a été sollicitée à dix reprises pendant 12 ans. Elle est suivie par Juliette Bonkoungou-Yaméogo, neuf fois en 8 ans, puis par Gisèle Guigma-Diasso et Béatrice Damiba qui, elles, ont été membres de gouvernements à six reprises chacune, respectivement pendant 8 et 6 ans. Monique Ilboudo a été sollicitée à cinq reprises sur une période de 7 ans.

Tableau 2

Femmes ayant été membres du gouvernement avec le plus grand nombre de mandats de 1957 à 2009

Femmes ayant été membres du gouvernement avec le plus grand nombre de mandats de 1957 à 2009

* Il y a eu deux gouvernements pour certaines années, ce qui justifie l’utilisation des chiffres (1) et (2).

*Source : www.petiteacademie.gov.bf (17 juin 2009).

-> See the list of tables

L’étude du profil scolaire de ces femmes révèle une dominance des formations en lettres et en sciences humaines, alors que nombre des responsabilités qu’elles ont assumées ou assument se situent dans le prolongement des rôles sociaux de sexe. Seules quatre d’entre elles sont issues de filières scientifiques ou techniques[11]. Les autres ont des formations dans les domaines de la santé, de l’éducation, des lettres, de l’administration et des affaires sociales[12]. Elles ont toutes fait des études universitaires, exceptées Célestine Ouezzin-Coulibaly-Traoré et Fatimata Traoré-Sigué qui étaient institutrices et qui s’inscrivent dans le niveau général de scolarité de la population de cette époque[13] où peu de personnes avaient accès à des études supérieures.

En dehors des régimes d’exception, les postes gouvernementaux assumés par les femmes correspondent à leur profil de formation. La grande majorité sont des portefeuilles à sensibilité féminine : l’éducation et l’alphabétisation, l’action sociale, la promotion de la femme, les droits de la personne, la culture. Notons que le ministère de l’Action sociale a été confié plusieurs fois à des hommes, mais que le ministère de la Promotion de la femme a toujours été, depuis sa création en 1997, dirigé par des femmes.

Dans les régimes d’exception, des femmes nommées ministres ont été promues à des postes clés, certains n’ayant pas toujours de lien avec leur formation initiale. Ainsi, Adèle Ouédraogo, cadre de banque, a été ministre du Budget en 1984, tandis que Marie Louise Nignan-Bassolet, professeure d’anglais, a dirigé le ministère de la Justice et a été Garde des sceaux de 1982 à 1983, alors que Béatrice Damiba, journaliste, a eu en charge le ministère de l’Environnement et du Tourisme de 1983 à 1987.

Il convient de faire remarquer que, en comparaison de la situation observée par Tremblay (1993 : 12-15), à savoir que les politiciennes canadiennes sont en moyenne plus éduquées que les autres femmes, mais moins éduquées que leurs collègues masculins, la situation au Burkina est quelque peu différente. Les femmes politiques y sont également plus formées que la moyenne des femmes, mais elles le sont également, au niveau du pouvoir législatif et municipal, que leurs homologues masculins. Contrairement aux hommes, aucune mairesse par exemple n’est analphabète. Dans les différents gouvernements, les femmes ont sensiblement le même bagage scolaire que leurs homologues masculins. Cette situation éclaire le fait que la société est plus exigeante à l’égard des femmes que des hommes.

L’ouverture de la porte politique aux femmes burkinabé par la Révolution (1983-1987)

On ne peut traiter du thème « femmes et politique au Burkina », ou même de la condition des femmes au Burkina, sans faire un retour sur la Révolution d’août 1983. Comme le rappelle l’Union des femmes du Burkina ([s. d.] : 4), la Révolution burkinabé « a permis de poser la question de la femme, de comprendre le système d’exploitation de la femme, d’en saisir la vraie nature et toutes ses subtilités pour réussir à dégager des actions susceptibles de conduire à un affranchissement total de la femme. Elle lui a ainsi ouvert des perspectives nouvelles ».

Les changements prônés par la Révolution ont visé tant l’évolution des mentalités que l’accès des femmes à l’indépendance économique; ces deux aspects sont interreliés dans la reproduction de la division sexuelle du travail et expliquent pourquoi « le Burkina Faso fut souvent présenté comme un pionnier en Afrique dans le domaine de la libération de la femme » (Jaffré 1989 : 107).

C’est grâce à l’engagement personnel du président Thomas Sankara et à son charisme que parler d’égalité entre les sexes au Burkina est devenu moins tabou. Dans sa lutte pour l’émancipation des femmes, objectif clairement affiché, il s’est d’ailleurs aliéné une partie de la population masculine puisqu’il n’a pas hésité à s’éloigner de l’univers normé du patriarcat et de son cortège de conséquences pour les femmes. Les réformes proposées par son gouvernement révolutionnaire ont indéniablement contribué à modifier le statut des femmes burkinabé et à favoriser l’accès d’un petit nombre d’entre elles à des postes de pouvoir au fil des ans.

Le changement de perception du statut et du rôle des femmes en société et la promotion des femmes à des postes traditionnellement masculins

Malgré la volonté de favoriser l’intégration des femmes à la société burkinabé, on doit se rendre à l’évidence que les premiers conseils de ministres sous la Révolution ont fait peu de place aux femmes en politique (voir le tableau 1). L’explication se trouve possiblement dans l’appréhension[14] suscitée par ce mouvement, car, d’une part, il remettait en cause les anciennes structures de pouvoir et, d’autre part, il préconisait une approche manichéenne opposant peuple et ennemis du peuple révolutionnaire. Le régime révolutionnaire posera néanmoins les bases nécessaires à l’entrée des femmes en politique.

En affirmant dans son discours du 8 mars 1987, qu’il « n’y a de révolution sociale véritable que lorsque la femme est libérée », Thomas Sankara (2001 : 46) postule que la libération de l’Afrique passe par l’émancipation civile des femmes et exige que ces dernières aient les mêmes droits que les hommes. Elles ne doivent plus passer après leurs père, frères, époux ou fils et leur situation matrimoniale ne doit pas être un facteur de discrimination ou d’exclusion. Des femmes célibataires sans enfant se sont vues ainsi nommées dans le gouvernement et à de hauts postes de l’administration publique. En outre, la Révolution visait un décloisonnement des rôles de sexes et accueillait des femmes dans des domaines traditionnellement masculins (armée, police, transport public, etc.) et par des actions de sensibilisation telles que la journée « Les maris au marché » tenue le 22 septembre 1984[15].

La remise en cause du droit de décision des hommes sur la vie des femmes

La Révolution s’est invitée dans les foyers et a sommé époux et épouses de militer dans les structures révolutionnaires. Tout homme qui s’opposait à l’engagement militant de sa conjointe était traité de réactionnaire et susceptible d’être sévèrement puni par les responsables des comités de défense de la Révolution : licenciement ou dégagement de la fonction publique et même bastonnade. La pensée révolutionnaire a ainsi remis en cause le droit de contrôle des époux sur la liberté de pensée et de mouvement de leurs épouses et dénoncé les représentations et pratiques machistes en reconnaissant les femmes en tant que sujets libres de leur choix de vie.

L’instauration d’un cadre organisationnel politique propre aux femmes

Afin d’atteindre réellement les femmes de la base, un cadre organisationnel politique des femmes a été mis sur pied à travers la Direction de la mobilisation et de l’organisation des femmes, puis il y a eu création de l’Union nationale des femmes du Burkina. Nombre de femmes promues aux hautes sphères de décision ont milité pour la première fois dans ces structures avant de rejoindre le parti majoritaire qui était d’abord l’ODP/MT puis le CDP[16]. Au sein du gouvernement, ces femmes sont des femmes techniques politiques (amies politiques). Elles doivent être distinguées des femmes techniques cooptées politiquement[17], c’est-à-dire des femmes qui arrivent au gouvernement sans être militantes d’un parti. De façon plus globale, la Révolution a organisé et développé le domaine associatif féminin. Auparavant, comme le souligne Tiendrébéogo-Kaboret (2002 : 40), les femmes n’avaient pas le droit d’assister aux assemblées villageoises publiques ni d’y prendre la parole.

Deux autres facteurs conjoncturels déterminants méritent d’être soulignés, à savoir les pressions internationales et l’évènement Norbert Zongo.

Les pressions internationales : l’application des recommandations de la Conférence mondiale sur les femmes à Beijing

Comme nous l’avons déjà noté, après le passage de Célestine Ouezzin-Coulibaly-Traoré au Conseil du gouvernement en 1958, ce n’est qu’en 1976 que le Burkina accueille à nouveau une femme au gouvernement. L’histoire politique du pays indique également que c’est pour répondre à une recommandation de la Conférence de Beijing de 1995 sur la mise en place de « mécanismes institutionnels de coordination des actions en faveur de la femme[18] » que les autorités burkinabé créent, le 10 juin 1997, le ministère de la Promotion de la femme.

L’impact de l’évènement Norbert Zongo

L’assassinat du journaliste de combat et directeur de publication de l’hebdomadaire L’Indépendant, Norbert Zongo, et de trois autres personnes le 13 décembre 1998 a été un évènement qui a marqué l’histoire politique burkinabé. Sous les fortes pressions de la rue et d’organisations de la société civile, au niveau tant national qu’international, le pouvoir a été contraint d’entreprendre une réforme institutionnelle et électorale pour apaiser les esprits et pour garantir le déroulement d’élections transparentes et la participation de l’opposition au gouvernement. C’est dans ce contexte que Monique Ilboudo, juriste et activiste, a été appelée en 2000 pour mettre sur pied le Secrétariat d’État des droits de l’homme. Ce secrétariat a été transformé par la suite en un département ministériel toujours dirigé par Monique Ilboudo jusqu’en juin 2007[19]. Si cette dernière s’est fait connaître au public burkinabé à travers sa chronique « Féminin pluriel[20] » dans le journal L’Observateur paalga, comme une femme très critique du sexisme et du patriarcat en général, il y a lieu de croire que ses qualités féminines ont largement pesé dans la balance au moment de sa nomination. Qualifiée à l’époque de « femme qui n’a pas sa langue dans sa poche[21] », elle apparaissait comme la candidate idéale pour déployer, tout en étant ferme, d’excellentes qualités de médiation et de réconciliation, attitudes souvent données comme attributs féminins. Par ailleurs, l’ouverture concédée à l’opposition par le pouvoir en place a permis à Marlène Zebango-Kiello de diriger le ministère de la Jeunesse et des Sports, même si elle y a passé des moments très difficiles, comme l’illustre son témoignage que nous reproduisons plus loin.

Les préalables à l’accès au pouvoir exécutif

Au-delà des facteurs conjoncturels qui ont ouvert la porte du monde politique burkinabé à quelques femmes, notre recherche nous a permis de voir que ces femmes qui accèdent à la sphère exécutive du pouvoir partagent certains traits et caractéristiques que nous qualifions de « préalables à l’entrée ».

Une forte personnalité : un atout important

Sans verser dans une hagiographie excessive qui ferait des femmes politiques des « femmes d’exception », rappelons que les femmes présentes dans l’exécutif burkinabé sont issues de l’élite intellectuelle du pays. Elles se démarquent non seulement du fait qu’elles possèdent toutes un diplôme universitaire ou l’équivalent, mais encore par leur plume, leur charisme ou leur leadership, ou les deux à la fois. Dans l’ensemble, elles se révèlent dotées d’une bonne capacité de résistance et de repartie devant les attaques et les éventuelles moqueries d’adversaires. En tel cas, un certain nombre de traits les distinguent de la grande masse des femmes et les éloignent des attributs généralement dits féminins : timorée, réservée, voix douce, soumise, effacée, inculte, etc. Au contraire, plusieurs sont des femmes de poigne et d’autorité, et cette capacité à s’imposer semble, chez certaines, avoir été développée dès leur jeune âge, comme l’illustrent les propos de Béatrice Damiba et de Monique Ilboudo :

[Pour être en politique], il faut dès le départ depuis toute petite fille être d’un tempérament assez fort, d’une personnalité assez trempée. Je sais que, quand j’étais enfant, je contestais tout et même à la maison, j’aimais discuter les instructions qu’on donnait, de même qu’à l’école. Ça veut dire que je n’ai jamais voulu être là à suivre ce que d’autres décidaient pour nous[22].

Les gens pensent que c’est parce que je suis allée en France faire des études que je suis revenue avec de telles idées [féministes]. Mais non, on vous trouvera même des anecdotes quand j’étais petite où je trouvais que c’était injuste que mes frères puissent aller jouer après l’école et que, moi, je reste à la maison pour aider ma mère. Je me rebellais et les suivais et bien sûr, il y avait les conséquences […] J’étais parfois punie[23].

La volonté d’influencer le niveau décisionnel et d’être visible

Outre la compétence technique et leur aisance à l’égard du pouvoir, la volonté d’être des agentes de changement – des femmes qui comptent – est un autre trait qui caractérise la plupart des femmes actuellement dans l’exécutif burkinabé. Ainsi, Céline Yoda-Konkobo, ministre de la Promotion de la femme depuis 2007 confie ceci :

Au niveau du système des Nations Unies, [ma position] était moins visible, alors que là, au niveau politique, c’est vraiment visible. Et là, je me sens membre d’une locomotive qui est là pour servir de modèle à mes jeunes soeurs.

Le même sentiment est exprimé par Viviane Compaoré-Ouédraogo qui a été plusieurs fois ministre et députée :

Les gens m’appréciaient beaucoup pour le travail et puis, à un moment donné, je me suis rendue compte que je ne pouvais plus aller de l’avant […] C’est-à-dire, il y avait des sphères où la décision se prenait, et moi, je ne pouvais pas accéder à ces sphères-là […] J’ai analysé ça. J’ai dit, comment je vais faire […] pour pouvoir fabriquer la décision, la suivre, jusqu’à ce qu’elle soit prise et même qu’elle soit appliquée? Voilà ce qui m’a motivée à aller en politique[24].

Les liens personnels avec un responsable de parti ou un cacique du pouvoir

Badini-Folane (2003) et Compaoré (2002) ont déjà souligné l’importance du rôle joué par les liens personnels des femmes avec les caciques du pouvoir dans leur accession aux sphères de décision. Toutes les femmes que nous avons rencontrées nous ont mentionné l’importance de l’appartenance à un réseau pour obtenir la confiance des pairs, tout comme celle de la population et se distinguer : « Sinon, des femmes et des hommes méritants, il en existe des milliers au Burkina! », dit l’une d’entre elles.

Par exemple, Alice Tiendrébéogo-Kaboret est la fille d’un des premiers députés du pays, Philippe Zinda Kaboré, et a eu comme élève le président de la République Blaise Compaoré quand elle était professeure. Elle est également l’épouse d’Issa Tiendrébéogo qui a été ministre de l’Enseignement supérieur et de la Recherche scientifique sous le Conseil national de la Révolution; Céline Yoda-Konkobo est la femme du cousin de Alain Yoda qui a eu en charge plusieurs ministères et qui est, depuis le 3 septembre 2008, ministre d’État, ministre des Affaires étrangères et de la Coopération régionale. Béatrice Damiba, soeur de Pierre Claver Damiba, ministre du Développement de janvier 1966 à février 1971 et député de la 2e et de la 3e République précise toutefois : « On n’a pas eu besoin de venir me chercher. »

La neutralité ou la militance dans le parti au pouvoir ou tout au plus dans un parti de mouvance présidentielle

Étant donné qu’il faut être dans les bonnes grâces de ceux et de celles qui ont le pouvoir de nommer pour espérer occuper une haute fonction politique ou administrative, la militance dans le parti majoritaire est essentielle. Le propos de Traoré, enseignant à l’université de Ouagadougou et député de l’opposition, met en lumière la monopolisation du pouvoir par le parti présidentiel, majoritaire :

Je regrette notamment que nos intellectuels et cadres se mettent dans une logique de larbinisme à tel point que si Blaise [le président de la République] dit aujourd’hui que le soleil se lève au nord, il trouvera toujours des intellectuels pour l’applaudir en disant que le soleil se lève à l’extrême nord! Malheureusement, nous sommes le seul pays de la sous-région où plus de 98 % des intellectuels et cadres engagés en politique militent pour le pouvoir en place[25].

Le parti présidentiel ainsi que le relevait déjà Augustin Loada (1998 : 65), professeur et politologue à l’Université de Ouagadougou, rassemble donc l’essentiel des élites tant administratives qu’économiques et sociales, tandis que l’opposition est aux prises avec des défections de ses militantes et de ses militants « attirés par d’alléchantes perspectives de rétribution politique par le parti présidentiel» (citation de Loada). Une nouvelle loi, adoptée le 14 avril 2009[26], énonce d’ailleurs qu’un membre de l’opposition ne peut participer au gouvernement ni occuper une fonction dans les hautes sphères de l’administration. D’ailleurs, dans des situations d’exception où le parti majoritaire a été obligé de composer avec des militantes et des militants de l’opposition, les personnes appelées y ont passé des moments difficiles, comme en témoigne Marlène Zébango-Kiello :

C’était une expérience épouvantable. Même le choix du ministère, c’était exprès […] C’était un piège parce que ce ministère était géré par des militaires et qui l’avaient façonné de telle sorte que tout le monde était du parti majoritaire. Même les mouches qui volaient là-bas portaient l’emblème du parti majoritaire.

Marlène Zébango-Kiello a été ainsi aux prises avec la rétention d’informations, des attitudes de contournement de son autorité, notamment en ce qui a trait à la gestion de comptes importants par son ministre délégué, etc. Celui-ci, militant du parti majoritaire, aurait même menacé de la frapper devant ses agents et agentes en ajoutant ceci : « qui ne sait pas comment les femmes viennent au gouvernement[27]? » Tiendrébéogo-Kaboret, elle, a quitté le parti créé par son époux, le GDP[28], pour rejoindre le parti au pouvoir en 1996. Elle évoque des raisons personnelles, mais surtout les difficultés sérieuses qu’elle avait en tant que militante d’opposition pour mener efficacement sa mission de ministre de l’Alphabétisation.

L’importance du statut maternel

En dehors des régimes d’exception, les femmes qui ont été ou sont ministres ou ambassadrices, même quand elles ne vivent pas en couple, sont au moins mère d’un ou d’une enfant. La maternité fait partie intégrante de l’identité féminine en Afrique et est source de respect. Béatrice Damiba, non mariée mais mère de deux enfants, dira ceci : « moi, je ne sens pas qu’on ne me respecte pas, tout au contraire! » Paradoxalement, dans un pays où les pratiques conjugales sont encore très défavorables aux femmes, la monoparentalité peut s’avérer un avantage pour les femmes qui veulent s’engager en politique. L’ancienne ministre et ancienne ambassadrice poursuit ainsi son témoignage :

Il faut dire que dans mon cas, mon statut social aussi m’a aidée. Je n’étais pas […] dans une vie de couple […] et cela m’a permis d’être plus disponible pour le travail qu’imposait mon engagement politique […] Je pense que cette disponibilité-là compte beaucoup dans la durabilité [dans le métier politique] qu’on constate chez moi. C’est bien vrai que j’avais des petits à élever, mais le fait que je ne vivais pas maritalement m’a quand même enlevé une certaine épine du pied. Certaines de nos camarades ont eu des difficultés parce que ce n’était pas toujours facile de concilier la vie d’épouse, de mère et de militante[29].

D’autres femmes sans conjoint ont également affirmé que cela facilitait leur engagement politique, car elles n’avaient pas à subir le courroux éventuel d’un époux ou à s’imposer des renoncements selon ses humeurs, ce qui fait dire à l’une d’elles : « Moi mon mari faisait chaque fois irruption dans la salle quand on était en réunion, ce n’était pas beau à voir »; « Il a fait beaucoup de pression, c’était difficile. J’ai dû quitter », confie cette autre répondante.

Les femmes sans conjoint jouissent donc à leurs yeux d’une plus grande liberté de choix et de mouvement qui leur apparaît essentiel à leur pleine réalisation professionnelle. Béatrice Damiba a même pu prendre une année complète pour travailler pour le compte de son parti, l’ODP/MT à l’époque, et a sillonné les 30 provinces[30] du pays pour faire la promotion de la Constitution en 1991.

La foi, un fortifiant; la pratique religieuse, une obligation sociale

Les douze femmes politiques que nous avons rencontrées sont croyantes et la plupart sont pratiquantes. En 1997, Bana Ouandaogo-Maïga, alors ministre de l’Action sociale et de la Famille, confiait à Caroline Ouédraogo (1997 : 4) : « Je prends le temps le matin de lire ma Bible, de prier pour préparer une bonne journée. Cela fait, je ne sens aucun coup sur mon corps […] Cela me donne de l’assurance pour mener à bien toutes mes activités[31] ». Par ailleurs, même celles qui ne fréquentaient pas des lieux de culte avant leur nomination dans la haute sphère de l’exécutif sentent le besoin de le faire depuis leur nomination.

Le prix à payer

L’accès à la haute sphère décisionnelle impose plusieurs contraintes et pressions aux politiciennes burkinabé.

Des femmes géographiquement célibataires!

Selon la tradition, les femmes mariées quittent leur famille d’origine pour intégrer celle de leur époux où elles seront, par ailleurs, considérées comme des étrangères. Dans la soixantaine d’ethnies que compte le Burkina, à une exception près[32], la résidence familiale est virilocale[33]. Cette pratique structure tant les représentations que la vie des couples, y compris celle des femmes politiques burkinabé qui en subissent d’énormes conséquences. Ainsi, toutes les ambassadrices et ex-ambassadrices ont été ou sont monoparentales au moment d’exercer leurs fonctions. Les époux sont peu enclins à déménager dans les résidences de fonction de leur épouse. Nous n’avons pas connaissance d’un époux qui ait suivi sa conjointe diplomate dans son pays d’affectation. À l’intérieur du pays, ce célibat géographique touche aussi les gouverneures de région, les hautes-commissaires, les secrétaires générales de province, les préfètes de départements et les mairesses. Une de nos répondantes nous a confié ceci : « Quand j’ai été nommée secrétaire générale [de province], nous avons discuté de notre déménagement et il était d’accord. Mais quand il a échangé avec ses amis et sa famille, il s’est rétracté sous prétexte que ce sont des fonctions incertaines, qu’on ne sait jamais quand est-ce que ça va prendre fin. »

Ne pas jouir au vu et au su de tous et de toutes du bien public dont bénéficie son épouse est la ligne de conduite que s’imposent tous les hommes au Burkina. Laurent Bado (2006 : 28) interprète ainsi cette attitude fort répandue parmi les époux des femmes politiques : « C’est un déshonneur pour le mari de laisser sa femme entretenir sa famille [à plus forte raison lui-même]; c’est une honte que l’entourage ne manque pas de souligner, même en public! »

Une pression plus grande à la soumission à l’époux

Une ancienne ministre ayant détenu plusieurs postes nous a confié qu’elle a dû abandonner sa « carrière de ministre » sous la pression de son époux. C’est, de toute évidence, une dynamique de concession, de repli au sein de l’univers domestique que cette femme a adoptée. Pour d’autres, il s’agira surtout de ménager les apparences et de faire une très nette distinction entre le privé et le politique. Le témoignage d’une ancienne ministre burkinabé est édifiant à cet égard :

Dans ma carrière politique, je n’ai jamais connu de résistances de la part de mon époux parce que je ne lui ai jamais donné l’occasion. Ça veut dire que moi, je suis restée la même, la femme de Victor [nom fictif]. La femme politique c’est dehors, quand je reviens à la maison, je suis madame Saye Victor […] Le dimanche, personne ne fait la cuisine et quand je peux rentrer un peu tôt, je m’efforce de le faire. Bref! Je fais le distinguo très net entre celle qui doit tenir le discours politique dehors et l’épouse que je suis à la maison dans ses rapports avec son époux qui sont sur un autre registre qui n’ont rien à voir avec la politique […], ce qui a facilité les choses.

Une autre dira : « Moi qui suis ministre, quand j’arrive à la maison, vous ne pouvez pas imaginer tout ce que je fais. Mais si malgré cela, il est frustré, je ne peux rien pour son problème. » Même quand elles sont en position de pouvoir dans l’espace public, ces femmes continuent de veiller au bon fonctionnement de leur foyer à distance et de prendre les dispositions pour que leur époux ne subisse pas les conséquences de leur absence.

La participation de l’époux à la nomination de son épouse : un rituel important

Sans généraliser la situation à toutes les nominations de femmes à titre de ministres ou d’ambassadrices, plusieurs des femmes que nous avons rencontrées ont précisé que le président de la République, Blaise Compaoré, avait informé leur mari avant de confirmer leur nomination. Le docteur Pascal Bonkoungou nous dira au sujet de la nomination ministérielle de sa femme : « Je pense que, pour une femme mariée, c’est normal qu’on informe d’abord son mari avant de la nommer. C’est une question de bon sens. La preuve est que vous venez de dire Zaksoba (chef de famille) [en parlant de moi]![34] » Il est évident que si une telle approche répond aux normes traditionnelles des rapports de couple, elle révèle également les lourdes contraintes conjugales qui pèsent encore sur la participation politique des femmes burkinabé. Aviser l’homme de la nomination de son épouse, c’est lui reconnaître un droit et un rôle de décision par rapport à son épouse. A contrario, point n’est besoin d’informer une femme de la nomination de son époux à tel ou tel poste.

« Les femmes qui font le saut dans l’arène [politique] appartiennent généralement à une élite professionnelle et économique », souligne Manon Tremblay (2008 : 96). Elles sont donc susceptibles, du fait même, d’être moins dépendantes de leur époux au quotidien ou pour subvenir à leurs besoins en cas de séparation ou de divorce. Cependant, de toute évidence, c’est une liberté que peu de femmes osent encore prendre en Afrique, la société étant toujours prête à faire des reproches aux femmes émancipées, divorcées ou séparées.

Les femmes politiques et la cause des femmes : non au féminisme à l’occidentale, oui à la complémentarité et au genre!

Les femmes présentes au sein de l’exécutif burkinabé partagent une conception juridique de l’égalité de droits et de responsabilités entre les sexes. Cependant, pour elles, toute revendication à l’égalité doit se faire en tenant compte d’un principe de complémentarité entre les sexes, principe qui entretient une assignation à des statuts et à des rôles différenciés selon le sexe. Déjà, le défunt président Sankara insistait dans son plaidoyer pour l’égalité des femmes sur cette complémentarité des sexes. Cette idée traverse notamment son discours aux femmes du 8 mars 1987 dans lequel il souligne que le combat contre l’oppression des femmes peut être gagné « si nous [hommes et femmes] retrouvons notre complémentarité, si nous nous savons nécessaires et complémentaires, si nous savons enfin que nous sommes condamnés à la complémentarité » (Sankara 2001 : 17).

Pour nos répondantes, l’attachement à la complémentarité signifie que chaque sexe a sa partition à jouer pour le bien-être de la société burkinabé, voire que l’une des parties est indispensable à l’autre dans sa différence. Elles sont néanmoins conscientes qu’une telle conception ne résout par les tensions inhérentes au maintien d’une division sexuelle du travail, tout particulièrement dans l’univers domestique, et qu’elle entretient une hiérarchie entre normes et activités féminines et masculines. Ainsi, en dépit de leurs aspirations à l’égalité et de leurs dénonciations des pratiques sexistes, plusieurs femmes politiques contribuent à leur reconduction en continuant de socialiser les filles pour servir et les garçons pour commander. Elles n’arrivent pas de toute évidence à s’extraire d’une compréhension du social basée sur la division sociale des sexes.

Plutôt réformistes que radicales, nos répondantes privilégient donc les lobbys et rejettent les actions du type coup d’éclat : « Jeter les soutiens-gorges, nous ne voulons pas d’actions de ce genre », dit l’une. Dans l’exécutif, nous retenons celles qui se disent non féministes à l’instar de Gisèle Guigma-Diasso, ancienne ministre de la Promotion de la femme et députée :

Bon, le féminisme, c’est un comportement mais je ne pense pas [que je sois féministe]. Je suis légaliste. Je respecte les deux sexes […] Quand c’est en faveur de la femme et que c’est bon, je dis que c’est bon. Quand ce n’est pas bon aussi, je dis que ce n’est pas bon. Je ne suis pas trop féministe. Parce que quand on est trop féministe, on peut échouer dans sa mission[35].

Il y a aussi celles qui se définissent comme telles, mais en revendiquant, comme le fait Céline Yoda-Konkobo, ministre de la Promotion de la femme depuis 2007, l’africanité de leur conception :

Féministe dans le style européen non. Féministe à promouvoir la femme jusqu’à l’extrême […] Moi, je ne suis pas de ce féminisme-là. J’essaie d’adapter mon féminisme à mon contexte […] Parce que le lesbianisme, c’est du féminisme exagéré[36].

Ainsi, même celles qui se disent féministes souhaitent prendre leurs distances par rapport au féminisme occidental. La vision égalitariste demeure, en l’occurrence, mal comprise, galvaudée et rapidement assimilée, par plusieurs, à une guerre contre les hommes que les femmes politiques burkinabé veulent éviter à tout prix. Elles s’opposent aussi énergiquement aux positions féministes en faveur du lesbianisme qu’elles jugent abusives. Elles sont dès lors à la recherche d’autres concepts et stratégies plus aptes, à leurs yeux, à favoriser une culture d’harmonie entre les sexes. Dans cette foulée, le concept genre semble faire l’unanimité et leur apparaît participer à une culture de dialogue puisqu’il suscite l’adhésion des différents acteurs, y compris les responsables politiques, de la société civile et les bailleurs de fonds. Elles l’associent à un processus participatif qui ne serait lié ni au sexe ni à la religion, mais qui aurait pour objet l’équité entre les sexes. La forte adhésion à ce concept n’est sans doute pas étrangère à l’adoption, le 8 juillet 2009, d’une politique nationale « genre » en vue de réduire les inégalités entre femmes et hommes et à l’adoption, le 16 avril 2009, par l’Assemblée nationale d’une loi en faveur d’un quota de 30 % de l’un ou l’autre sexe sur les listes de candidature aux élections législatives et municipales (fonctions électives). L’importance de cette loi est cependant à mettre en perspective, puisqu’il nous faut noter qu’elle ne s’étend pas aux fonctions nominatives qui donnent accès au pouvoir exécutif, celles-ci demeurant donc sous le seul contrôle des personnes qui détiennent actuellement le pouvoir de nomination : président, premier ministre, ministres.

Conclusion

Malgré toutes les tensions qu’elles ressentent et la vive concurrence qui est la quintessence de l’engagement en politique, les femmes que nous avons rencontrées aiment leur métier. Elles évaluent positivement leur expérience pour l’essentiel, surtout dans le contexte de stabilité sociale qui caractérise le pays depuis quelques années. Certaines avouent même ne plus pouvoir se passer de la vie politique, alors que le témoignage de Céline Yoda-Konkobo rejoint celui de plusieurs qui confirment se réaliser dans le métier politique : « Déjà le fait d’être dans ce milieu-là qui est traditionnellement réservé aux hommes. Se retrouver, dans cette minorité de femmes dans ce milieu d’hommes, c’est satisfaisant pour moi. »

Qu’elles soient militantes d’un parti politique ou non, les femmes burkinabé, depuis l’obtention du droit de vote en 1956, prennent donc progressivement leur place sur l’échiquier politique burkinabé, mais cela davantage au gré des places que les hommes veulent bien leur laisser, soit pour rompre avec des pratiques traditionnelles machistes ou pour s’inscrire dans un courant mondial d’émancipation démocratique, que par le fait d’un contrepouvoir féminin qui serait en train de s’implanter. La Révolution a été l’évènement le plus déterminant en les imposant dans des postes et des milieux traditionnellement masculins et, par voie de conséquence, en créant de nouvelles représentations des femmes dans la société.

D’un point de vue individuel, si la compétence technique est un atout essentiel pour accéder aux plus hautes fonctions de l’État burkinabé, celle-ci doit toutefois être soutenue par les autres éléments que sont notamment les liens familiaux ou personnels avec les caciques du pouvoir. Les femmes politiques sont d’ailleurs plus nombreuses dans les fonctions nominatives qu’électives. Malgré leur sens de l’engagement social et leur rigueur au travail, les femmes technocrates politiques burkinabé sont conscientes que leur participation à la vie politique ne relève pas de leurs seules compétences, mais est également tributaire de leurs réseaux sociaux tout comme de leur situation conjugale. L’articulation entre ordre social et ordre politique est ici bien concret et met en relief le fait que le privé est politique, et que l’accession de quelques femmes à des postes de pouvoir ne règle pas pour autant le problème de la division sexuelle du travail tant dans l’espace domestique burkinabé que dans son espace public.