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Comptes rendus

Florence Montreynaud, Un siècle d’amour : de 1900 à aujourd’hui. Paris, Nathan, 2009, 272 p.

  • Marie-José des Rivières

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  • Marie-José des Rivières
    Université Laval

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Peut-on être féministe et être aimée? Peut-on vouloir l’égalité et l’amour à la fois? Florence Montreynaud a rencontré, au cours de ses recherches, donc dans l’Histoire, plusieurs « hommes intéressants qui ont véritablement aimé des femmes féministes. C’est ainsi que l’idée de son livre, Un siècle d’amour, est née » (Blanchard 2009).

Contrairement aux idées machistes, l’auteure perçoit les féministes comme porteuses d’amour (Blanchard 2009). Et la grande nouveauté du XXe siècle, précise-t-elle, est la possibilité pour une femme et un homme qui s’aiment de se considérer comme égaux. Pour illustrer ce fait, elle a choisi de présenter plusieurs couples célèbres aux fortes personnalités, dont « l’amour et l’estime réciproques sont manifestes » (p. 240), par exemple Simone de Beauvoir et Jean-Paul Sartre (p. 114), Simone Signoret et Yves Montand (p. 116) ou Michelle Robinson et Barack Obama (p. 240).

L’amour a une histoire et fonder le mariage sur ce sentiment est une innovation du XXe siècle en Occident. Parmi les révolutions qui ont marqué notre époque, celle qui tend à établir l’égalité des femmes et des hommes ne dissipe pas le mystère de l’attraction entre deux êtres (p. VIII). Pour raconter cette histoire, l’auteure choisit 110 thèmes ou couples importants dont la présence permet de faire le point soit sur un événement, soit sur un sujet général en les situant dans un ancrage historique. Ainsi les thèmes et les couples défilent-ils année après année, à partir de 1900 – « les cartes postales d’amoureux » (p. 4) ou 1901 – « les rituels de mariage » (p. 6) jusqu’à 2009 – « la double morale : les femmes sont jugées plus sévèrement que les hommes dans le domaine sexuel » (p. 242), en passant par l’année 1943 – « Lucie et Raymond Aubrac [qui] s’aiment et combattent ensemble » (p. 98) ou 1966 – « Apprendre à faire l’amour [avec] les sexologues Masters et Johnson » (p. 148).

Le livre présente donc les grandes étapes de l’évolution de l’amour et de la sexualité à travers le temps. Par exemple, le remariage d’une personne divorcée avec son compagnon ou sa compagne d’« adultère » est autorisé par la loi civile française en 1904; au cours des années 1910, l’érotisme oriental est diffué en Europe grâce à la publication de l’ouvrage Principles of Tantra, traduit du sanscrit vers l’anglais (p. 26); en 1914, les lettres sont le seul lien entre le soldat de la Grande Guerre et l’aimée… (p. 34). En 1917, le nouveau pouvoir soviétique libéralise subitement le mariage et le divorce, ce qui engendre une grande instabilité des couples (p. 40). Par ailleurs, 1925 est l’année de la danse; des innovations indécentes choquent les bien-pensants et les bien-pensantes (p. 58). Se souvient-on que c’est en 1928 que D. H. Lawrence a publié L’amant de lady Chatterley? L’intention de l’auteur, la régénérescence de l’être humain par la nature et le scandale qui a suivi nous sont racontés (p. 64). De 1933 à 1945, l’amour et la procréation sont étroitement contrôlés par le nazisme (p. 76). En 1944, les G.I. débarquent en France et des femmes leur sautent au cou. L’auteure souligne que « la guerre, qui détruit les foyers, offre aussi des occasions de rencontrer » (p. 100). En 1954, « une femme amoureuse décrit ses fantasmes d’asservissement [ouvrant] la voie d’une libération; c’est Histoire d’O » (p. 122).

Durant les années 50, les peines de coeur et les histoires de familles des feuilletons télévisés passionnent de plus en plus un public populaire surtout féminin (1958, p. 130). En 1968, c’est la « libération sexuelle » : la révolution des jeunes de l’Occident accompagne la diffusion de la pilule qui donne aux femmes une liberté nouvelle (p. 152). Pour sa part, la vague porno des années 1975 dégrade la sexualité : elle est « liée à la violence, au machisme et à l’argent » (p. 168). La Grèce instaure le mariage civil en 1982; il s’agissait du « dernier pays européen où la forme religieuse du mariage s’imposait à tous, croyants ou non » (p. 184). Se marier à l’église résulte dorénavant d’un choix. Les dessous sexy modèlent les corps des femmes au fil des années 1985; ce thème incite l’auteure à tracer une petite histoire du sous-vêtement et de l’esthétique voilé/dévoilé (p. 190).

En 1988 paraît le remarquable roman Les vaisseaux du coeur de Benoîte Groult, qui « célèbre le plaisir féminin avec une franchise allègre » (p. 196). Dans un autre ordre d’idées, une année plus tard, le Danemark rend légal le mariage homosexuel (p. 198). En 1991, dans nos sociétés en mutation, on parle du « malaise des hommes » : ils se cherchent de nouveaux repères (p. 204). En 1998, le Viagra constitue une véritable révolution (p. 218). Puis, avec des mots qui font écho à ceux de 1900, les hommes et les femmes cherchent encore, en 2000, le grand amour; la chanson en est le principal témoin (p. 224). En 2004, se garder vierge jusqu’au mariage est une réalité qui est encore exigée des filles seulement. L’« idéal vierges à tout prix » amène de nombreuses jeunes femmes à subir violences, opprobre et rejet de leur communauté; et cette tradition pèse lourd sur toutes les sociétés, même occidentales. La photographie d’un mariage collectif où les femmes sont encapuchonnées et complètement voilées est aussi triste que saisissante (p. 233). Dans les articles des années 2005 et 2006, sur l’« amour virtuel », car Internet permet de faire des rencontres à l’échelle mondiale, on se demande « qui fait le premier pas » (p. 236).

Une des dernières pages, « mourir ensemble » (2007), est particulièrement émouvante. Dans une lettre ouverte à sa femme, Dorine, « à laquelle l’unit un amour de cinquante-huit années, André Gorz [annonce] leur mort » (p. 238). Elle avait dit : « Nous serons ce que nous ferons ensemble » (p. 238). Il a écrit plus tard, alors qu’elle était très malade : « Tu vas avoir quatre-vingt-deux ans. Tu as rapetissé de six centimètres, tu ne pèses que quarante-cinq kilos, tu es toujours belle, gracieuse et désirable […] je t’aime plus que jamais. » Il a ainsi conclu leur histoire : « c’est elle qui nous a permis de devenir qui nous sommes, l’un par l’autre et l’un pour l’autre » (p. 238).

Ce livre ne manque ni d’humour ni de renseignements sur des traditions qui surprennent (p. 6) : sait-on que le choix de l’annulaire gauche, pour porter l’anneau, s’explique « par la croyance antique grecque selon laquelle il est le doigt du coeur, car il contiendrait la veine de l’amour? » Que les concerts de klaxons se sont « substitués aux salves de fusils destinées à chasser les mauvais esprits? » Et que les casseroles et boîtes de conserve accrochées au pare-chocs de la voiture des mariés est une « survivance du charivari […], démonstration bruyante exprimant une jalousie collective, avec force plaisanteries sexuelles? »

Les lectrices et les lecteurs auront aussi beaucoup de plaisir à revoir, dans ce livre, toutes les formes de tentatrices et de séducteurs du XXe siècle, de Mata Hari à Don Juan, en passant par l’amant latin Rudolph Valentino, à repenser aussi à de nombreuses oeuvres qui illustrent le pouvoir de l’amour, en l’occurrence son pouvoir révolutionnaire, dit l’auteure, comme dans le film Titanic (p. 216). Et pourquoi ne pas terminer ces exemples par Harold et Maude, oeuvre qui prouve que l’amour n’a pas d’âge (p. 160)?

En guise de conclusion, nous pouvons dire que ce beau livre, aux photographies et illustrations remarquables, est non seulement agréable, divertissant, surprenant par ses trouvailles, mais que les choix et les réflexions qu’il contient peuvent aussi servir à la recherche. Par exemple, une histoire de la vie culturelle peut y trouver des repères. Plus particulièrement, une histoire du roman sentimental ou une histoire des magazines peut être stimulée par cette histoire de l’amour au XXe siècle.

Il est bien connu que les productions de l’imaginaire reprennent les grands mythes; pensons à Pygmalion ou à Roméo et Juliette… Elles suivent aussi l’histoire des mentalités dont s’inspire le livre de Florence Montreynaud. On sait que le couple d’autrefois était avant tout une association économique. Stratégie d’alliances et d’intérêts, le bon mariage était arrangé par les familles. Avec de la chance, il pouvait donner une forme d’amour; c’est ce que l’on lit chez Delly, dont les romans mettent en scène des modèles catholiques du siècle dernier. Puis dans la fiction populaire comme dans la réalité du XXe siècle occidental, le couple se bâtit peu à peu sur l’amour. Poursuivant notre exemple du roman populaire qui rejoint les évolutions marquantes observées par Montreynaud, la fiction des magazines montre que le marché du travail, que fréquentent les protagonistes féminins, devient le lieu de rencontre privilégié de couples dans les romans des années 1950 plutôt que le cercle familial (Saint-Jacques et autres 1998). Dans sa conférence relatée par Marie-Ève Blanchard (2009), Montreynaud fait observer que c’est alors que les femmes accèdent à l’éducation et à une identité propre que l’amour devient la condition du mariage. L’auteure insiste sur le fait que c’est l’instruction qui a donné aux femmes les outils nécessaires pour se penser en tant que sujet, ce qui a, par la suite, transformé les relations de couples (Blanchard 2009). Son livre démontre cette trajectoire des femmes.

De nombreux autres sujets de recherche peuvent aussi être stimulés par cette traversée du siècle sur le thème de l’amour : l’histoire du cinéma, de la sexualité, de la chanson… Pour ce qui est de la recherche féministe proprement dite, Un siècle d’amour se referme sur une réalité qui incite à continuer la réflexion et l’action. Montreynaud précise en effet que, « tant que les femmes, plus que les hommes, feront de la réussite de leur vie amoureuse ou familiale l’objectif central de leur existence, l’égalité ne pourra pas se réaliser » (p. 242).

Appendices