Comptes rendus

Anne-Marie Devreux, Les sciences et le genre : déjouer l’androcentrisme, Rennes, Presses universitaires de Rennes, 2016, 290 p.

  • Carol-Anne Gauthier

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  • Carol-Anne Gauthier
    Université Laval

Cover of Travail, temps, pouvoirs et résistances, Volume 30, Number 2, 2017, pp. 1-298, Recherches féministes

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Les sciences et le genre : déjouer l’androcentrisme, sous la direction d’Anne-Marie Devreux, est une collection de textes qui font suite à une initiative en vue d’encourager l’interdisciplinarité dans les sciences, autour du concept de « genre ». Cette oeuvre fort instructive donne à la lectrice ou au lecteur un aperçu de la façon dont ce concept est développé (ou non) dans plusieurs domaines des sciences « dures », notamment la biomédecine, l’ingénierie et les sciences de l’environnement.

Dans l’introduction, Devreux situe d’abord cette démarche dans le contexte français, mais aussi dans le contexte scientifique, où les concepts élaborés dans les sciences sociales, dont le genre, peinent à faire reconnaître leur légitimité dans les sciences « dures ». Elle procède ensuite en présentant les définitions du sexe et du genre puis les grandes écoles de pensée féministes, et montre l’utilité de la théorie du point de vue (standpoint) pour comprendre l’importance de s’intéresser au genre dans les sciences. Finalement, elle démontre la relation entre le langage et les rapports sociaux de domination à l’aide d’exemples tirés de la biologie. La suite de l’introduction présente les trois grands domaines scientifiques retenus pour l’ouvrage : biologie, médecine, santé; sciences de l’écologie et de l’environnement; ainsi que sciences technologiques et ingénierie.

L’ouvrage est divisé en trois parties. La première contient des revues de la littérature exposant l’androcentrisme dans les différents domaines scientifiques. La deuxième présente des études de cas qui permettent une réflexion sur le genre et sur son absence de prise en considération dans les processus scientifiques, politiques ou de développement de technologies. La troisième et dernière partie porte sur des initiatives mises en place pour intégrer une dimension « genre » dans différents projets de recherche scientifiques ou industriels.

La première partie compte cinq chapitres. Le premier, intitulé « Les significations de l’analyse de genre et de sexe dans la recherche en biomédecine et en santé », présente une revue systématique de la littérature en biomédecine et santé publique ayant pour objectif d’explorer les conceptualisations variées du sexe et du genre dans ce domaine, les lacunes dans les recherches publiées et la manière dont des analyses de genre pourraient les combler.

Dans le deuxième chapitre, « Définir et évaluer le sexe et le genre dans la recherche médicale », l’auteure expose les hypothèses implicites des sciences médicales – notamment que la femme est un homme avec quelques parties du corps différentes. Elle constate également que le standard des essais randomisés contrôlés dans la recherche clinique ne permet pas de bien prendre en considération des caractéristiques sociales qui nuancent les résultats obtenus. Parmi ses propositions pour mieux tenir compte de l’hétérogénéité dans les groupes, on trouve l’idée d’explorer les écarts obtenus dans les résultats, au lieu de se concentrer sur la moyenne, et d’étudier les groupes à long terme plutôt qu’à court terme.

Le troisième chapitre s’intitule « Vertu et vulnérabilité : les discours sur les femmes, le genre et le changement climatique ». L’auteure se penche sur les dichotomies présentes dans les débats sur les changements climatiques : homme-femme, Nord-Sud, responsabilité-vertus/vulnérabilité. Cependant, derrière ces dichotomies – souvent répétées mais peu étudiées sous l’angle empirique, selon l’auteure ‒ se cachent des réalités plus complexes, telles que les situations différenciées des femmes et des hommes du Sud en fonction de leur statut socioéconomique. Ce chapitre propose des manières alternatives d’étudier le lien entre changement climatique et genre pour mieux prendre en considération les rapports de pouvoir qui s’y trouvent.

Le quatrième chapitre, « L’écoféminisme et la critique des savoirs », est consacré au discours androcentrique présent dans les savoirs sur les femmes du Sud et montre l’apport de la théorie du point de vue dans la déconstruction de ce biais. En effet, les écoféministes du Sud proposent des idées novatrices qui permettent de revoir les pratiques de développement et le rôle des femmes dans ce dernier.

Le cinquième chapitre a pour titre « La sociologie des techniques et le genre des objets ». Il est axé sur l’apport de la sociologie des techniques pour comprendre l’attribution des caractéristiques genrées aux technologies. L’auteure illustre son argument à l’aide d’exemples, dont celui de la machine à écrire, où la compétence est attribuée à la machine, tandis que les compétences des femmes qui l’utilisent sont niées. Elle démontre également la façon dont la conception des objets peut changer selon le sexe des personnes à qui ils s’adressent ou la conception de la famille à qui ils sont destinés.

La deuxième partie de l’ouvrage comprend également cinq chapitres. Le sixième chapitre s’intitule « Le genre matérialisé : comment les rasoirs électriques configurent la féminité et la masculinité des usagers ». L’auteure s’intéresse à l’analyse de la manière dont le genre de l’usager ciblé influence la conception des objets. À l’aide du concept de « scénario de genre », elle explique comment les concepteurs et les conceptrices mettent au point des objets domestiques à partir de leurs propres idées préconçues sur les personnes qui les utiliseront : elle illustre ses propos à l’aide de l’exemple des rasoirs pour hommes et pour femmes.

Le septième chapitre, « Prise en compte du genre dans les études sur les stress », offre un aperçu des différences liées au sexe, puis au genre, en matière de réponse au stress. L’auteure démontre l’importance de tenir compte du genre notamment, car la compréhension des risques psychosociaux s’avère primordiale pour aider à prévenir la maladie. Elle conclut que l’interdisciplinarité est nécessaire afin de bien comprendre ces risques, ce qui inclut la biologie contemporaine qui n’adhère plus à des concepts déterministes et est complémentaire des sciences sociales.

Le huitième chapitre a pour titre « La douleur dépend-elle du genre? Une question pour la médecine clinique ». Il présente des études ayant permis de constater des différences liées au sexe en matière de douleur. Il est plus complexe, cependant, de tracer un portrait clair des différences liées au genre. C’est pourquoi l’auteure invite les chercheurs et les chercheuses à poursuivre les études en vue de comprendre les aspects qualitatifs de la douleur liés au genre.

Le neuvième chapitre, « Le genre s’est-il perdu dans la forêt? », s’intéresse aux études sur le genre dans le domaine de l’environnement, et à la manière dont ces études se sont concentrées sur la sphère publique au détriment de la sphère privée. L’auteure met en lumière ses propos en analysant les situations au Népal en particulier, où la préoccupation pour la participation des populations au développement est importante certes, mais ne considère pas de manière appropriée les relations de pouvoir au sein des ménages qui ne permettent pas aux femmes de prendre part pleinement au développement afin de pouvoir bénéficier de ses résultats au même titre que les hommes.

Le dixième chapitre s’intitule « Quand savoirs et imaginaire des agricultrices prêtent main-forte à la recherche agronomique : l’apport de la recherche-action ». Il s’intéresse à la construction sociale et à la hiérarchisation des attributs « féminins » et « masculins » en matière de rapport au vivant. L’auteure montre que la mécanisation de l’agriculture a été pensée « au masculin » et dévalorise les savoirs « féminins » liés au « soin » de l’environnement et à la reconnaissance de l’interdépendance entre l’environnement et les êtres humains.

La troisième et dernière partie de l’ouvrage regroupe quatre chapitres. Le onzième chapitre a pour titre « Inclure la perspective de genre pour améliorer la qualité des recherches en technologie : le projet “ Genuine ” ». L’auteure y décrit son expérience à titre d’experte externe en genre dans une équipe de recherche en Sciences, ingénierie et technologie (SIT), et le processus d’inclusion d’une perspective de genre dans l’élaboration d’une étude et dans l’analyse des résultats.

Le douzième chapitre, « Dimension homme-femme et perspective de genre dans l’écosystème d’une entreprise d’ingénierie », présente le cas d’une entreprise où a été introduite une dimension homme-femme dans sa stratégie entrepreneuriale ainsi que dans les processus de gestion des ressources humaines (GRH).

Le treizième chapitre s’intitule « L’apport du genre aux démarches de prévention des risques professionnels en santé au travail » et s’intéresse à l’impact différencié du travail sur les hommes et les femmes. Il soumet une autre façon de compiler et de comprendre les statistiques en matière de santé et de sécurité au travail pour mieux tenir compte du genre, et propose des pistes en matière de politiques publiques dans ce domaine.

Le quatorzième et dernier chapitre, « Innovations de genre en ingénierie », plaide pour l’inclusion d’une dimension de genre dans la recherche et l’innovation en sciences et en ingénierie. Pour ce faire, l’auteure analyse plusieurs exemples puis termine en formulant des recommandations liées aux politiques publiques, notamment en rapport avec les organismes subventionnaires de la recherche.

Dans la postface, titrée « Relever le défi de l’intégration du genre en recherche : les innovations en biomédecine, clinique et santé », l’auteure discute des résistances à la perspective du genre dans les sciences en France et trace un portrait de plusieurs initiatives prometteuses à l’international dont la France pourrait s’inspirer.

En somme, l’ouvrage est organisé de manière cohérente et chacun des chapitres se révèle fort pertinent. Rédigés de manière pédagogique, les textes s’adressent tant aux expertes et aux experts en sciences « dures », qui voudraient se familiariser avec le concept de genre, qu’aux chercheuses et aux chercheurs en sciences sociales, qui souhaiteraient comprendre les enjeux propres aux domaines des sciences « dures ». Dans les trois parties de l’ouvrage, les auteures viennent de secteurs différents, du monde universitaire comme du milieu de la pratique, ce qui permet une vue d’ensemble très intéressante. Il existe également une diversité de points de vue sur le plan des lieux d’origine des travaux relatés, sauf dans la troisième partie, où il aurait été intéressant d’inclure une étude de cas d’une initiative provenant du Sud.