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À la suite d’un heureux concours de circonstances, j’ai eu l’occasion de lire l’ouvrage écrit par Claire-Andrée Frenette-Leclerc relatant la vie de Rita Mailloux, infirmière de colonie. Et toujours dans l’ordre des coïncidences, quelques semaines plus tard, j’ai appris que cette infirmière pionnière était la soeur cadette de Noëlla Porter, cofondatrice du groupe d’entraide pour les femmes, Centre étape de Québec. Poussant un peu plus loin mon investigation, j’ai trouvé l’enregistrement vidéo d’une entrevue de Noëlla Porter faite par sa collègue Noëlla Guimond, et réalisée à l’occasion du 30e anniversaire de fondation de Centre étape. Moi qui rêve depuis quelques années d’écrire une histoire d’amour traversant le XXe siècle entre un médecin de campagne et une infirmière sage-femme, inutile d’insister pour affirmer que j’ai lu cet ouvrage avec grand intérêt. De plus, durant ma vie active, j’ai accepté un mandat d’administratrice au sein du conseil d’administration de Centre étape[1] au début des années 90. Voilà deux excellentes raisons pour commenter à la fois l’ouvrage mentionné plus haut et la vidéo réalisée par Centre étape.

Rita Mailloux a exercé sa profession d’infirmière de colonie de 1951 à 1986 au dispensaire de Bergeronnes, village côtier situé à 15 kilomètres à l’est de Tadoussac, et à une dizaine de kilomètres à l’ouest du village des Escoumins. En fin de carrière, elle a travaillé dans le contexte du service de soins à domicile créé à la suite de la réforme du système de santé québécois. Pendant plus de 25 ans, Rita Mailloux a exercé sa profession, s’est occupée seule des malades de Bergeronnes et des environs, a pris toutes les décisions les concernant, a pratiqué le métier de sage-femme, alors qu’il était défendu ailleurs au Québec. Peu de choses ont été écrites sur les infirmières de colonie. Ces dernières ont exercé leur profession dans des lieux de colonisation québécois des années 30 aux années 70[2]. Pascale Guérilocas écrit en 1998 dans un article de la Gazette des femmes[3] :

Isolées et armées de leur seule compétence, elles ont dû veiller sur la santé d’une population qui vivait tant bien que mal sur des terres ingrates, à peine défrichées. Jusqu’en 1970, ces battantes de première ligne aidaient les femmes à accoucher, posaient des diagnostics médicaux, recousaient les entailles, distribuaient des médicaments. Si elles assumaient une bonne partie des responsabilités d’un médecin, les infirmières de colonie n’ont par contre jamais bénéficié d’un salaire équivalent ni d’une reconnaissance officielle de leur profession.

Voilà qui résume en tout point le livre de Claire-Andrée Frenette-Leclerc. Dans un premier temps, l’auteure présente la jeunesse de garde Mailloux née à Saint-Siméon, village côtier situé en amont de Bergeronnes. J’entends parler pour la première fois de la soeur aînée Noëlla. À l’automne 1947, Rita Mailloux quitte son village natal pour entreprendre des études en soins infirmiers à l’Hôpital Sainte-Jeanne-d’Arc de Montréal. En 1951, elle revient dans sa région pour entreprendre sa carrière d’infirmière de colonie. De la même manière que ses collègues infirmières dispersées dans les régions éloignées où aucun médecin ne veut s’aventurer, elle sera à la fois médecin de famille, urgentologue, chirurgienne, hygiéniste, sage-femme, dentiste, pharmacienne et psychologue, tout en fondant une famille et en élevant deux fils dont elle est si fière.

Bien que ce récit de vie soit fascinant, la rédaction de l’ouvrage, elle, laisse quelque peu à désirer. L’auteure, Claire-Andrée Frenette-Leclerc, docteure en nursing de l’Université de Montréal, a recueilli ses informations en procédant à de très nombreuses entrevues de gens de Bergeronnes et des environs qui ont connu garde Mailloux à l’époque où elle pratiquait sa profession. L’auteure a aussi profité de longues rencontres avec l’héroïne du livre. Cependant, comme l’auteure n’a pas choisi de bâtir son plan de façon chronologique, son ouvrage comporte forcément des redites. L’écriture manque de fluidité, et d’un chapitre à l’autre, on sent un manque flagrant de synthèse. Ces quelques écueils ne devraient cependant pas empêcher quiconque de lire et d’apprécier les différentes étapes de la vie professionnelle de cette infirmière de colonie et de méditer à ce sujet. Et, à la fin de la lecture, on se demandera certainement, tout comme je l’ai fait, pourquoi, bien que tant de femmes aient travaillé d’arrache-pied pour maintenir avec succès des services de santé à la population dans les coins les plus isolés du Québec, le gouvernement québécois n’arrive toujours pas à mettre en place le réseau de superinfirmières qui aiderait à assurer la pérennité de son réseau de la santé.

Pour ma part, j’ai retracé la vie de Noëlla Mailloux, soeur aînée de garde Mailloux, grâce à une entrevue réalisée par sa collègue et amie Noëlla Guimond en 2009 à la demande du groupe communautaire Centre étape, Service d’aide à l’emploi pour les femmes de Québec, à l’occasion du 30e anniversaire de leur fondation. Mieux connue sous le nom de Noëlla Porter, cette féministe militante a eu une vie discrète jusque dans la cinquantaine. Les deux Noëlla, comme on les appelait familièrement, ont été cofondatrices de Centre étape. Noëlla Guimond est reconnue dans son milieu comme une militante féministe « idéaliste, avant-gardiste, tenace, passionnée, [et qui] a oeuvré toute sa vie pour améliorer la condition de vie des femmes[4] », alors que Noëlla Porter aura été une femme de décision, une meneuse, une militante féministe avant-gardiste, tout en étant une mère responsable. D’entrée de jeu, Noëlla Porter expose dans l’entrevue la discrimination qu’elle a subie dès son adolescence lorsque son père, à sa sortie de l’École normale, lui a refusé de poursuivre ses études à l’université sous prétexte qu’elles étaient réservées à ses frères. Noëlla est née à Saint-Siméon en 1924. Elle aurait, par conséquent, fréquenté l’université au début des années 40, durant la Seconde Guerre mondiale. Me rapportant à ma propre expérience, au moment où j’ai fréquenté l’université au milieu des années 60 (il y avait alors si peu de filles), je n’hésite pas à affirmer que Noëlla Porter devait être une féministe dans l’âme pour oser faire une telle demande à son père. Elle réalisera son rêve à la fin des années 60, alors qu’elle fréquentera l’université en vue d’obtenir un certificat en animation, avec lequel elle obtient un premier emploi à l’Office national du film (ONF) pour animer des groupes de discussion autour de la série de documentaires sur des problématiques de femmes : En tant que femmes[5]. Les deux Noëlla, toutes deux titulaires d’un certificat en animation, se rendent dans les campagnes environnantes de Québec pour rencontrer des groupes de femmes et animer les discussions après le visionnement de documentaires de l’ONF, tels : J’me marie, j’me marie pas, réalisé en 1973 par Mireille Dansereau, Souris, tu m’inquiètes, d’Aimée Danis toujours en 1973, Les filles, c’est pas pareil, d’Hélène Girard en 1974 et, enfin, Le temps de l’avant, d’Anne Claire Poirier en 1975[6]. Cependant, en 1976, Noëlla Porter se retrouve veuve au début de la cinquantaine avec quatre enfants à sa charge. Parallèlement à son travail à temps partiel pour l’ONF, elle faisait du bénévolat auprès de mères chefs de famille monoparentale de la basse-ville de Québec. Alors, tout naturellement, elle se tourne vers cette population pour se créer un travail à temps plein. D’où la fondation du projet Jonathan, groupe communautaire voué à la réinsertion en milieu de travail de ces mères. Les objectifs de ce projet avaient été définis autour des besoins de ces femmes en vue de leur retour sur le marché du travail, et de la sensibilisation des organismes employeurs à l’embauche de ces femmes qui ont développé diverses aptitudes en travaillant auprès de leurs enfants.

Ayant obtenu une subvention de 32 000 dollars d’Emploi Canada, Noëlla Porter et son amie et complice, l’autre Noëlla, se mettent à l’oeuvre pour que le projet Jonathan reçoive ses premières participantes en janvier 1977. Toutefois, les deux Noëlla déchantent bien vite en voyant leurs premières participantes quitter leur emploi et retourner au foyer, surtout parce que les salaires étaient si bas que cela ne valait pas la peine d’aller travailler à l’extérieur de la maison. C’est alors que les deux Noëlla décident de transformer leur groupe communautaire en un service de réinsertion des femmes dans des postes non traditionnels, de sorte que les salaires seraient à la hauteur des besoins de ces femmes chefs de famille monoparentale. Ainsi, en 1979, les deux Noëlla redéfinissent leurs objectifs pour créer le groupe communautaire Centre étape, Service d’aide à l’emploi pour les femmes. Ayant obtenu une subvention, elles partent pour la Suède visiter des lieux où des femmes ont été intégrées dans des postes traditionnellement réservés aux hommes, dans les usines d’autos sur les chaînes de montage ou dans les mines de sel pour conduire des camions. Elles rentrent au pays encore plus motivées, certaines d’être sur la bonne voie.

Trente ans plus tard, Centre étape existe toujours et aide encore les femmes à se réinsérer socialement, surtout dans des postes non traditionnels. Au fil des ans, les professionnelles de Centre étape ont permis la formation et l’embauche de policières, de pompières, de chauffeuses de camion et d’autobus, de cuisinistes, de monteuses de ligne, de poseuses de céramique, etc.

Noëlla Porter, décédée en mai 2010, a laissé un héritage de courage, de détermination et de persévérance. Rita Mailloux, qui a maintenant 85 ans, coule des jours tranquilles à Bergeronnes.

Deux soeurs, deux destins à la fois éloignés et tellement rapprochés. Deux soeurs, une féministe militante revendicatrice, et une autre toute dévouée aux soins à prodiguer à une population isolée, féministe aussi par l’exercice de sa profession et l’autonomie qu’elle a dû développer dans la gestion de son dispensaire. Les soeurs Mailloux sont deux modèles de courage et de détermination qui devraient rester bien en vue dans l’histoire des femmes du Québec.