RECENSION DE LIVRE

Barrett, L. F. (2017). How emotions are made. The secret life of the brain. Boston, MA : Houghton Mifflin Harcourt[Record]

  • Léandre Bouffard[1]

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  • Léandre Bouffard[1]
    Université de Sherbrooke

La majorité d’entre nous avons appris la théorie classique des émotions. Elle stipule que, lorsque quelque chose survient dans le monde, nous y réagissons automatiquement par une émotion distincte, spécifique et reconnaissable. Cette réaction provient d’une région précise du cerveau et est identifiable par des caractéristiques qui apparaissent dans le visage, la voix et le corps. Au moins six émotions sont censées être identifiables par tous : elles ont leurs « empreintes » et sont universelles (la colère, la peur, le dégoût, la surprise, la tristesse et le bonheur, identifiés par Ekman). Les émotions sont vues comme des « essences ». Cette conception remonte à Platon, en passant par Descartes, Darwin et Freud. Elle a été reprise plus récemment par Pinker et Ekman et transmise par les manuels de psychologie. Cette conception est omniprésente dans notre culture et nos institutions. Par exemple, dans le système légal, on reconnaît que l’humain est « raisonnable » mais que son comportement peut être « poussé » par une émotion intense qui diminue d’autant la responsabilité de l’accusé. Cette théorie vénérable n’est pas soutenue par les données; elle ne tient plus. Depuis quelques années, plusieurs chercheurs – dont Lisa Feldman Barrett – se basant sur les connaissances et les techniques de la neuroscience, ont proposé la théorie de la construction des émotions. Les études effectuées dans le cadre de cette approche démontrent que les émotions n’ont pas d’empreinte spécifique, ne sont pas universelles et divergent selon les contextes et les cultures. Elles sont construites à partir de la combinaison de propriétés physiques et au moyen de concepts appris grâce à un cerveau flexible. De plus, l’émotion est une « réalité sociale », le produit d’un consensus dans une société donnée. Il vaut la peine de considérer sérieusement cette nouvelle conception que certains qualifient de révolutionnaire. Elle a des implications pour le traitement des maladies physiques et mentales, pour la compréhension des relations interpersonnelles, pour l’éducation des enfants, pour le système légal ainsi que pour notre vision de la nature humaine et de nous-même. Les données provenant de l’électromyographie faciale font voir que les muscles faciaux bougent de différentes façons pour une même émotion. Il en est de même pour les réactions corporelles. Pour ce qui est des circuits cérébraux, ils opèrent selon le principe many-to-one : une même émotion –telle la peur – est caractérisée par différents patterns cérébraux à différents moments et chez différentes personnes. Ils opèrent également selon le principe one-to-many : une même région cérébrale peut participer à différents états affectifs. La variation est la norme. À la suite de ses conférences, l’auteure reçoit de la part de certains confrères des réactions de colère : certains deviennent rouges, d’autres ne tiennent plus sur leur chaise, d’autres lui font le doigt d’honneur et un autre l’a même menacé de lui donner un coup de poing! « Vous voyez comme la colère se manifeste de plusieurs façons », conclut-elle. Les données récentes démontrent que la méthode expérimentale classique d’Ekman qui s’est imposée est biaisée, puisqu’elle présente des photographies d’émotions accompagnées d’une brève liste d’émotions. Cette méthode de choix forcé « suggère » les réponses. Il a été démontré par divers chercheurs et dans diverses cultures qu’en adoptant la méthode de choix libre de réponses (donc, sans suggestion), nous sommes loin d’obtenir les mêmes résultats. Moins nous donnons d’informations, plus les gens font des erreurs dans la reconnaissance des émotions. Ici aussi, la variation est la norme. D’ailleurs, déjà en 1994, Russell concluait que les résultats obtenus au moyen de la méthode d’Ekman manquaient de validité. Malgré ...

Appendices