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Si le mythe d’une transformation heureuse de la société grâce aux sciences sociales a été fortement écorné, il est une tâche qui, non seulement demeure la leur, mais est peut-être la seule à justifier leur existence : celle de produire de la réalité sociale des descriptions suffisamment éclairantes et justes pour participer à l’effort de compréhension et de gestion de la réalité qui détermine de plus en plus notre devenir commun.

Berthelot, 2003, p. 48

Léon Gérin figure au rang des Monuments intellectuels québécois du XXe siècle (Rocher, 2006), parmi des noms aussi réputés que Marie-Victorin, Marcel Trudel et Fernand Dumont[1]. Les historiens des sciences sociales lui font également une place importante dans leur généalogie (Falardeau, 1974; Fournier, 1986, 1999; Lamonde, 1994, 2000, 2004; Rocher, 1998; Warren, 2003), même si les jeunes sociologues d’aujourd’hui semblent peu connaître ses écrits. Le caractère exceptionnel de cette figure intellectuelle au tournant du 20e siècle (Lamonde, 2000, p. 194) fait consensus et, à l’instar de Francois-Xavier Garneau, Arthur Buies, Errol Bouchette et Étienne Parent, Gérin partage la « caractéristique commune de parler de politique, d’éducation et de religion sans être ni homme politique, ni membre du clergé » (Fournier et Houle, 1980, p. 23).

Le 150e anniversaire de Léon Gérin en mai 2013 a été pour nous l’occasion de réfléchir à cette oeuvre originale qui loge au coeur même de la naissance de la sociologie d’ici (Parent et Sabourin, 2010). Ce retour sur l’un des fondateurs de la sociologie est un exercice heuristique, notamment en raison de la relative jeunesse de la discipline et de son statut scientifique toujours précaire. Jean-Charles Falardeau et Guy Rocher avaient aussi réalisé cet exercice lors du 100e anniversaire de naissance de Gérin, dans cette revue, Recherches sociographiques (1963, vol. IV, n° 3), sans toutefois insister particulièrement sur le caractère scientifique de ses écrits[2].

Dans cette présentation, nous abordons le triple problème posé par la constitution d’une sociologie scientifique, selon les termes de Nicole Ramognino (2000, p. 154), à partir des écrits sociologiques de Léon Gérin et de sa correspondance familiale et intellectuelle : l’affirmation d’un enjeu social de connaissance. Quelle était l’énigme que posait le « réel » à la fin du 19e siècle au Canada, et qui rendait légitime la présence de sociologues dans la cité? La définition de l’objet, ou comment l’énigme du réel était-elle traduite dans un discours sociologique? Enfin l’élaboration d’une démarche scientifique explicitant la théorie de la connaissance sociologique. Ces trois problèmes nous servent d’entrées de lecture pour relire l’oeuvre sociologique de Léon Gérin dans la diversité de ses écrits sociologiques, qu’ils soient monographiques ou ethnographiques, méthodologiques, théoriques ou épistémologiques.

L’énigme du réel. L’enjeu social de connaissance à la fondation de la sociologie

Jean-Michel Berthelot (2008, p. 12) nous rappelle qu’au départ de toute recherche scientifique, il y a « une énigme, un problème, une question sans réponse ». L’énigme est une « dissonance », c’est-à-dire un « écart entre une représentation du monde ou une théorie préexistante et les faits dont on dispose » (p. 14). Dans la quotidienneté, l’énigme révèle en quelque sorte une distance entre l’expérience en société et le sens de cette expérience. Commençons par la distance quotidienne pour ensuite aborder la traduction scientifique de cette distance dans la définition sociologique du réel et dans la constitution d’un ensemble de dispositifs d’observation et d’expérimentation permettant justement d’observer l’ouverture de nouveaux espaces de connaissance s’enracinant dans les transformations sociales du 19e siècle, dans la transition d’une économie de subsistance à une économie de marché.

Gérin estimait qu’en pratiquant la science sociale, « on est beaucoup plus sûr de soi et de sa voie, sans compter qu’on est un citoyen plus utile, lorsqu’on se rend compte exactement des relations de son état de vie avec tous les autres, de la place que l’on occupe dans l’ordre social, de l’agencement général de la société » (Gérin, 1905, p. 85). D’où provient, chez Gérin, cette nécessité de mieux saisir la place occupée dans l’ordre social?

Léon Gérin n’était pas « destiné » à devenir sociologue. Comme la majorité des Canadiens français instruits, il devait intégrer les professions libérales. Lors d’un séjour d’environ huit mois à Paris – de la mi-septembre 1885 jusqu’au début de mai 1886 –, il justifie régulièrement l’utilité de son voyage à sa famille, particulièrement à son frère aîné Henri[3]. Henri pense que Léon perd son temps à Paris et qu’il n’y a aucun caractère « pratique » à sa formation : « Je crois que tu ferais bien, de venir faire un peu de sténographie ici l’été prochain. Probablement que l’air d’Amérique te mettrait des idées pratiques dans la tête. Je t’avoue que je ne vois pas le côté pratique de ce que tu apprends »[4]. Dans ses lettres, Léon répond vigoureusement à son frère aîné :

Tu te trompes, j’ai un but unique, celui de devenir un savant, et ce ne sera pas faute d’efforts si je n’y parviens pas. Seulement, l’embêtant c’est de trouver quelque part un moyen d’existence qui puisse me permettre en même temps l’étude des sciences. J’espère, en dépit de tout, y parvenir un jour. En attendant, je me hâte de voir ici les généralités des sciences afin de pouvoir après cela prendre une spécialité. Je reconnais que je coure un risque et que je m’expose à végéter longtemps; mais qui [ne] risque rien n’a rien[5].

Henri s’attendait à ce que son frère continue dans le milieu juridique, à l’instar de ses compatriotes instruits. Il lui avait d’ailleurs suggéré de visiter des bureaux d’avocats et de fréquenter les cours de justice lors de son séjour en France. Il avait même prévu « lui laisser bientôt le bureau d’avocat qu’il a ouvert à la maison au 82 Berri »[6].

L’impasse dans laquelle se retrouvait Léon et un grand nombre de Canadiens français instruits est directement liée à ce qu’on appelle généralement l’encombrement des professions libérales (Falardeau, 1972, p. 43). La nécessité intime de Gérin, à la recherche d’une position sociale – tel qu’il l’exprime lui-même dans l’une de ces lettres de Paris alors que la lecture de Jérôme Paturot, À la recherche d’une position sociale de Louis Reybaud le fait réfléchir sur sa place occupée dans le monde[7] – ne lui est pas particulière. Cette « question sociale » du 19e siècle renvoie à celle, beaucoup plus large, de la reproduction des familles canadiennes-françaises dans le contexte du développement d’une économie industrielle et commerciale, cette difficile reproduction touchant tout autant les familles agricoles qui se déplacent aux États-Unis, dans l’Ouest canadien et dans les « nouveaux » territoires de colonisation à la recherche de moyens d’existence. La « complication croissante de l’ordre social[8] » aurait été, selon Gérin (1905, p. 68-69), particulièrement difficile pour les Canadiens français, puisque « la masse de notre population entre dans ce mouvement sans préparation, à son insu, presque à son corps défendant ». Cette réalité sera définie dans les années de la Révolution tranquille comme un « retard » et un indice de l’infériorité économique des Canadiens français (Durocher et Linteau, 1971) avec son expédient politique, « l’idéologie du rattrapage » (Rioux, 1968).

La difficile appréhension de la réalité industrielle émergente à partir de connaissances traditionnelles héritées d’un autre mode de vie, principalement familial, facilite la naissance de nouvelles perspectives sur le monde. Gérin participe au développement de la nouvelle science sociale[9], parce que « la confusion règne dans les idées populaires » et les « doctrines courantes en matière sociale » sont « insuffisantes » (Gérin, 1905, p. 83), que « les vérités révélées, traditionnelles, transcendantes sont tellement peu nombreuses; et […] les phénomènes sociaux, surtout de nos jours, sont tellement compliqués et importants, que la déduction abstraite ne saurait plus, en cette matière, nous guider sûrement et complètement (p. 70-71) ». Pour Gérin, l’intérêt et la nécessité des études de science sociale résultent de l’incapacité des connaissances antérieures, en particulier de la doctrine sociale de l’Église, à saisir les phénomènes récents, et particulièrement la montée de l’économie industrielle et commerciale.

Ce détour par les difficultés personnelles de Léon, et celles de son époque, est particulièrement intéressant pour souligner que c’est la distance entre ses aspirations (il veut devenir savant) et les conditions sociales de son époque qui l’amène à formuler cette énigme posée par le réel, de laquelle naîtra la science sociologique.

La définition de l’objet sociologique

Si la pratique de la sociologie est, pour Gérin, un moyen de se positionner dans le monde social, la détermination de l’objet des sciences permet pour sa part de se donner « l’idée nette de la place occupée par la science sociale dans la série des connaissances humaines » (Gérin, 1912, p. 6).

Bien qu’il soit d’abord reconnu pour ses qualités ethnographiques, pour ses descriptions de la famille canadienne-française des 19e et 20e siècles, Gérin fait également preuve d’originalité théorique et épistémologique dans ses réflexions sur la discipline sociologique, inscrites dans les débats de son époque (Gérin, 1905, 1910, 1912, 1914). Comme le notait Louis Assier-Andrieu (1986, p. 353), son « intérêt le plus sensible, mais peut-être le moins reconnu, semble résider dans sa portée théorique »[10].

À travers l’étude des principales théories sociales, Gérin (1912, p. 23) note la difficulté pour les théoriciens à dégager nettement l’objet propre et particulier de la science sociale, souvent dépendante des sciences plus anciennes (théologie, philosophie, etc.) ou même plus récentes comme la géographie physique qui aurait exercé une influence « profonde » et « persistante » sur la science sociale à travers « l’idée d’influence de la nature des sols ou des climats sur la mentalité humaine ou sur le mode d’organisation des sociétés » (Gérin, 1912, p. 26).

Pour Gérin, l’objet de la sociologie n’est pas le rapport de l’individu à son environnement (Fabian, 1990; Parent, 2011), ni l’ancrage biologique de la vie sociale (Gérin, 1912, p. 27). Le sociologue doit plutôt, de son point de vue, décrire et analyser des groupements sociaux – véritable objet de la sociologie – puisque d’une part « aucun acte social ne saurait se produire, ne saurait même se concevoir sans groupement préalable, et que, d’autre part, aucune science ne saurait réclamer cet objet comme le sien » (p. 57). À son avis, « la condition préalable nécessaire de toute société, de tout phénomène social, c’est le groupement » (Gérin, 1910, p. 135). Les groupes sont des « points de repère », des « ports de refuge » dans l’immensité de la vie sociale[11]. La permanence ou la durée des groupements dans le temps constitue ainsi un cadre « susceptible d’être observé, analysé, classé »[12].

Pour Gérin, l’existence d’une société repose sur l’hypothèse que la vie humaine s’organise par des règles sociales à découvrir, puisque la société est une « foule en désordre, d’où s’élèvent mille bruits confus » et une « masse chaotique, où se produisent mille phénomènes incompris » (Gérin, 1886, p. 2). Dans cette apparente confusion d’une foule, une certaine régularité existe malgré tout. Cette conception peut rappeler celle de Norbert Élias, qui reprend lui aussi l’image d’une foule urbaine en désordre dissimulant un « ordre caché », celui de « l’interdépendance fonctionnelle » (Élias, 1991, p. 50). Aucun individu ou groupe (la famille par exemple) ne peut à lui seul remplir toutes les fonctions nécessaires à sa (re)production et tout groupe est donc nécessairement pris dans des relations d’interdépendance. Dans un vocabulaire assez près de celui de Gérin, Élias écrit que « cet ensemble de fonctions que les hommes remplissent les uns par rapport aux autres est très précisément ce que nous appelons la «société» » (Élias, 1991, p. 52). Même si dans une société compliquée ou différenciée chacun des groupements « a une certaine individualité, une certaine indépendance »[13], Gérin estime, dans une métaphore organiciste, « qu’il y a d’ordinaire corrélation étroite entre tous les groupements organiques d’un même corps social »[14].

Une théorie de la connaissance sociologique : une théorie descriptive

L’élaboration d’une démarche d’investigation permet de préciser l’objet d’étude particulier du sociologue, mais celui-ci reste approximatif et abstrait tant qu’il n’a pas passé l’épreuve empirique du réel. Comment connaître empiriquement un objet d’étude préalablement défini théoriquement? Le premier procédé pour le sociologue est de réduire le champ de ses observations en fixant son attention sur les groupes sociaux par l’observation « directe » (Gérin, 1910, p. 136), afin de dégager « la connaissance empirique de ces caractères »[15], avant de rechercher les explications ou les lois des regroupements sociaux. « On aura beau faire, écrit-il, la science sociale, comme toute science ayant pour objet l’étude d’êtres organisés, sera descriptive avant d’être constructive » (ibid.). Le recours à la description est en somme un passage obligé, car l’organisation du monde social « est partout prisonni[ère] du système de sens [commun] que se donnent les groupes humains » (Bibeau, 1991, p. 88). Il faut donc d’abord connaître ce sens commun pour pouvoir expliquer l’organisation sociale. En d’autres termes, Gérin écrit que toute connaissance passe par les sens et que les « sens ne saisissent la réalité qu’à travers les notions ou directives préexistantes dans la pensée » (Gérin, 1925, p. 366). Il n’admet pas « le principe de la table rase », impliquant « de bannir au préalable les idées préconçues » (ibid.), ou cette conception de la « rupture épistémologique » qui assimile uniquement le sens commun aux prénotions et aux jugements de valeur. La particularité des sciences humaines ou sociales tient précisément au fait qu’elles portent sur des « événements expérientiels », contrairement aux sciences naturelles qui portent sur des « événements choses » (Laing et Elsen, 1969, p. 48)[16].

De nombreux chercheurs ont développé depuis l’époque de Gérin des réflexions posant que « si on ne peut pas décrire, on ne peut pas expliquer » (Berthelot, 2003; Laing 1971, p. 90) et qu’il importe de distinguer ces deux moments de la recherche dont la « confusion ou [la] conjugaison dans le même temps ont été et sont à l’origine des divers positivismes en sociologie », comme le souligne Houle (1987, p. 85)[17]. Il ne s’agit pas ici de faire valoir la description pour la description sans l’usage d’une théorie. Mais d’avancer qu’une théorie de la description[18] doit permettre d’analyser les propriétés empiriques des regroupements sociaux qui serviront ensuite de fondement à une explication théorique éventuelle.

Dans sa première monographie sur l’habitant de Saint-Justin en Mauricie, Gérin utilise la théorie descriptive (« nomenclature ») de son professeur français Henri de Tourville, qui organise les éléments à décrire du plus simple au plus complexe (lieu, travail, propriété, biens immobiliers, salaire, épargne, etc.). Gérin critique cependant quelques années plus tard l’usage « mécanique » de la nomenclature qui fait du lieu et du travail les premiers éléments explicatifs de tous les faits sociaux.

Entre ces éléments analytiques, la Nomenclature, dès son premier mot, donne un relief tout particulier aux facteurs matériels du milieu physique, à ceux du Travail (mis dans la dépendance du Lieu). Les faits d’ordre plutôt moral, croyances, traditions, origines historiques, ou pré-historiques, n’y apparaissent qu’en sous-oeuvre, et comme masqués par la super-structure matérielle (Gérin, 1913, p. 163).

Détracteur du déterminisme géographique et économique défendu par certains membres de son école, et insistant sur la distinction à réaliser entre la description et l’explication des phénomènes sociaux, Gérin propose une nouvelle nomenclature dans laquelle les groupes sociaux constituent les principaux cadres descriptifs (famille, atelier, etc.) tout en donnant un relief particulier au facteur humain dans leur analyse[19].

En effet, dans un texte inédit, qui devait être la suite de son article sur l’objet de la science sociale publié dans la revue La science sociale en 1912[20], Gérin développe une théorie de la connaissance qui donne un statut actif à la personnalité humaine, qui tient compte à la fois de la réalité matérielle du monde extérieur et de la réalité de l’esprit, ou plus généralement de la dimension symbolique de la réalité. Selon lui, la matière et l’esprit représentent deux versants de la même réalité. La connaissance du réel n’est possible que par l’intermédiaire d’un agent actif qui utilise différentes « opérations de l’esprit » (l’attention ou l’arrêt momentané sur un objet, l’intuition ou les représentations, l’abstraction ou la réflexivité) se développant « d’abord sous l’influence et en vue de la vie pratique » et « aboutiss[a]nt alors au sens commun ». En mettant au centre de l’analyse les conditions concrètes d’existence ou les propriétés empiriques des groupes sociaux, Gérin redonne un statut positif aux groupes et aux individus qui les constituent.

La distinction entre la description et l’explication est également nécessaire pour ne pas réduire les observations de Gérin, et des sociologues en général, à de simples construits idéologiques ou « réformistes » (Falardeau, 1963, p. 284), ni à la théorie descriptive de son professeur. Les descriptions des familles écrites par Gérin à partir de ses observations directes donnent effectivement accès à un monde passé de pratiques et de représentations, à preuve les usages historiens fréquents des diverses monographies familiales leplaysiennes[21].

Alors que Gérin a souvent été jugé, à l’instar de ses collègues leplaysiens, comme empêtré dans une morale réformiste catholique dont il ne serait pas parvenu à s’extirper, on peut aussi voir, au contraire, dans l’utilisation de la théorie du particulariste, reprise par Gérin de son professeur français Edmond Demolins[22] pour expliquer les groupes sociaux, une forme d’autonomisation de la pensée sociale qui accorde une importance plus grande à l’individu et à son initiative que ne le font les doctrines sociales concurrentes de son époque. À travers les écrits de Gérin, il est possible de distinguer deux définitions du type particulariste qui renvoient, d’une part, à une réalité sociale et, d’autre part, à une posture sociologique. Dans la première, le particulariste signifie le « développement plus général et plus intense de l’initiative individuelle » (Gérin, 1909, p. 65) ou la prédominance du « particulier sur le groupe » (Gérin, 1905, p. 67), alors que la seconde renvoie plus généralement à la reconnaissance du « facteur humain », au fait que l’individu est un sujet social actif plutôt que passif.

L’appropriation du type particulariste est également liée à la propre position sociale et scientifique de Gérin dont il a été précédemment question. Considéré par plusieurs comme l’un des premiers « intellectuels » canadiens-français parce qu’il aurait représenté une individualité dégagée de la rationalité politico-religieuse dominante, il aurait donc été, d’une certaine façon, un particulariste lui-même.

Marcel Gauchet (1979) avance que la sociologie naît en même temps que l’individu, c’est-à-dire avec la (re)connaissance d’un univers social produit et reproduit par les humains, ce que met bien en évidence Gérin, notamment dans la critique du déterminisme géographique de son École. La sociologie serait, de ce point de vue, l’expression d’une nouvelle forme de réflexivité, d’une « forme particulière de conscience » (Berger, 1973, p. 44-80), qui cherche à rendre explicite les liens unissant les individus entre eux au sein d’une société différenciée. Tel est, à tout le moins, ce que nous comprenons lorsque Gérin affirme que « le rôle de ce facteur intime, de cette initiative individuelle, grandit sans cesse à mesure que les sociétés se développent et se compliquent » (Gérin, 1913, p. 167). Le développement de l’initiative individuelle (chez le type particulariste) renverrait ainsi à la différenciation des groupes sociaux où la famille « ne représente qu’un fragment de l’activité sociale »[23]. L’individu ne devenant pour ainsi dire un sujet que dans la mesure où il sait se montrer « actif, réflexif et inventif » (Gauchet, 2002, p. 135) dans la coordination de ses actions au sein de groupes différenciés, d’espaces plus ou moins séparés et constitués par des règles plus ou moins compatibles entre elles (par exemple, le temps de la famille et le temps de l’économie capitaliste).

Si Gérin le réformiste souhaite le développement de l’initiative individuelle pour que les Canadiens français s’approprient le développement industriel au lieu de le subir, ses travaux portent également sur la constitution sociale de l’individu (du particulier) liée au mouvement plus général de différenciation des groupes sociaux[24], inscrit dans un processus de sécularisation du monde dans lequel le religieux n’est plus le principal cadre normatif régulant l’ensemble des activités humaines. La sécularisation se manifeste notamment dans l’appropriation et la transformation collective de la nature, dont les modalités opérationnelles seront de plus en plus explicitées par le système d’éducation et plus généralement à travers le développement d’une connaissance scientifique du monde (ce processus de rationalisation du monde chez Weber) où s’enracine la sociologie.

La nécessité du travail descriptif réalisé avec méthode résulte donc à la fois de la distance entre les représentations et les expériences au sein d’une société différenciée à la fin du 19e siècle (l’énigme du réel) et de la nature même de l’objet sociologique et des modes de connaissance progressivement mis en place par cette nouvelle discipline scientifique, qui cherche à élucider les liens qui unissent les individus entre eux.

Des pistes à poursuivre

Plusieurs éléments de la vie et de l’oeuvre de Léon Gérin restent à connaître pour approfondir notre compréhension générale de la société canadienne-française et de la naissance de « sa » sociologie. Soulignons trois pistes de recherche à poursuivre dont la portée heuristique nous apparaît particulièrement importante.

D’abord, nous manquons de recherches sur les réseaux canadiens-français d’Ottawa près des réseaux anglophones, comme le mentionne ici à juste titre Marcel Fournier (1973 et 1976). Une ethnographie historique[25] pourrait mettre en lumière les nombreuses ramifications familiales des élites canadiennes-françaises passées par la fonction publique à Ottawa et résidant souvent dans un voisinage assez rapproché dans le quartier Sandy Hill, non loin de la maison Wilfrid Laurier et du Parlement (la famille d’Antoine Gérin-Lajoie, de Benjamin Sulte, d’Hector Garneau, etc.).

Ensuite, le travail ethnographique de Léon Gérin a été peu abordé en profondeur. Comment par exemple ses journaux de terrain témoignent-ils du passage d’une géographie physique à la prise en compte de la vie propre des groupes sociaux dans leurs dimensions idéelles et matérielles? Quelle place relative prenaient les entretiens et l’observation des pratiques? Enfin, quelles étaient les conditions sociales permettant la pratique d’enquête de terrain? Comment Gérin arrivait-il à faire du terrain tout en occupant divers postes dans l’appareil gouvernemental fédéral à Ottawa, tout en étant père de famille et propriétaire d’un domaine rural dans les Cantons de l’Est?

En plus de nous donner des indications sur la différenciation des rapports sociaux aux 19e et 20e siècles, les réponses à ces questions pourraient être fort utiles pour le sociologue d’aujourd’hui intéressé par le travail de terrain et qui se heurte à un contexte universitaire contraignant (Letocha et Parent, 2012), où la recherche monographique « apparaît pour plusieurs chercheurs comme une entreprise valable mais que l’on n’a pas les moyens (surtout en temps) de se payer » (Jean, 2006, p. 509-510). Le temps nécessaire à la réalisation d’une enquête monographique est sans doute un élément d’explication de son usage peu fréquent au Québec. La situation actuelle trouve encore – et peut-être plus que jamais – un écho dans l’analyse que Gérin partageait avec Falardeau dans une lettre de 1943 sur la difficulté de mettre en oeuvre des enquêtes monographiques « pour notre génération d’intellectuels pressés, absorbés par le souci tyrannique de la lutte pour la vie et de la conquête d’une situation sociale »[26]. La description de type monographique apparaît aujourd’hui comme un parent pauvre de la sociologie au Québec, si nous observons par exemple le peu de publications récentes inscrites dans cette approche, contrairement à la France qui connaît un retour de l’ethnographie sociologique depuis la fin des années 1990 (Weber, 2002, p. 322)[27].

Les transformations contemporaines liées à la mondialisation économique où les « petites » unités d’observation (villages, quartiers, etc.), privilégiées par l’ethnographe, semblent prises « dans des chaînes de dépendance à toujours plus longue distance (sortant largement le changement d’échelle du cadre national) qui les rendent de plus en plus « institué[e]s », sous la dépendance de normes et mondes forts éloignés » (Laferté, 2009, p. 66), rendent à première vue plus difficile l’étude monographique. L’enjeu devient alors d’étudier tous ces lieux, en incluant ceux où les chaînes d’interdépendance apparaissent moins visibles et à plus longue distance (les marchés boursiers, les agences de notation, les centres nationaux de politique, etc.), et de mettre en évidence les réseaux d’interconnaissance qui les constituent[28], notamment par l’étude des individus et des groupes qui agissent comme des médiateurs entre les espaces internationaux, nationaux, régionaux et locaux. L’approche monographique permettrait ainsi de dépasser les évidences actuelles concernant l’individualisme, la fragmentation et la perte de sens dans les sociétés contemporaines, en révélant l’enracinement des pratiques et des rapports sociaux fondés sur l’interconnaissance.

Composition du dossier

Les contributions à ce numéro abordent toutes, d’une manière ou d’une autre, le triple problème de la constitution d’une sociologie scientifique (l’enjeu social de connaissance, l’objet de connaissance et la théorie de la connaissance) présent dans l’oeuvre de Léon Gérin.

L’enjeu social de connaissance est particulièrement mis en évidence par Marcel Fournier dans ses études sur l’institutionnalisation de la sociologie (Fournier, 1973, p. 27-58). Dans son article, Fournier souligne que toute relecture de l’oeuvre de Léon Gérin implique nécessairement un « double enjeu » à la fois institutionnel et scientifique. Du point de vue de l’institutionnalisation de la sociologie, Fournier avance que Gérin marque une « coupure » dans la mesure où les conditions d’accès et d’exercice de la profession se transforment dans les années 1940-1950. Les sociologues peuvent désormais travailler dans un espace scientifique au sein d’universités, de départements, en plus d’écrire dans des revues spécialisées et de s’impliquer dans des associations de sociologie, etc. Ce processus d’autonomisation relative de la discipline face aux pouvoirs religieux, politiques et économiques a été amorcé par Gérin, quoique dans une proportion plus modeste et à l’extérieur de l’université, avec la création d’un cercle d’étude de science sociale à Ottawa et l’inscription de la rubrique « sociologie et économie politique » dans les sections « française » et « anglaise » de lettres de la Société Royale du Canada (Gérin, 1914)[29].

Pour Fournier, l’identification de Gérin comme premier sociologue sert de caution scientifique à l’institutionnalisation et à l’autonomisation relative de la sociologie dans sa quête mémorielle. Jean-Charles Falardeau aurait été l’un des premiers à reconnaître l’intérêt scientifique de la sociologie de Gérin pour connaître une société en transformation[30] et à diffuser sa pensée dans ses cours à la Faculté des sciences sociales de l’Université Laval, notamment auprès de Guy Rocher. Ce dernier découvre avec étonnement, en septembre 1948, que la sociologie scientifique existait au Québec depuis plus d’un demi-siècle. Dans le témoignage proposé ici, Rocher mentionne que Falardeau imposait peu de lectures à ses étudiants, à l’exception des travaux de Gérin, dans lesquels il a appris les règles méthodologiques de la recherche scientifique en plus de la diversité des espaces ruraux qui étaient loin d’être aussi homogènes qu’il le croyait.

L’étude en profondeur des conditions de vie des groupes et des individus, par le recours à l’approche monographique, permettrait donc, selon Rocher, de renouveler notre connaissance première du monde, et plus particulièrement des mondes ruraux. Nous proposons dans ce numéro un article revenant d’abord sur les écrits monographiques portant sur le Québec rural francophone, qui montrent tous, par l’observation directe des pratiques, la centralité de la logique familiale dans la reproduction de la société canadienne-française tant en ville qu’en campagne jusqu’aux années 1960. Cette structuration familiale des rapports sociaux était toutefois différenciée, notamment entre les élites canadiennes-françaises, plus près des pouvoirs politiques et économiques à l’échelle provinciale et fédérale, et les populations rurales, plus près de l’institution paroissiale à l’échelle locale.

À partir d’un travail ethnographique réalisé dans un village de la grande région de Québec, nous montrons ensuite la persistance de la logique familiale dans la constitution des espaces religieux, économiques et politiques. Cette logique, dominante dans le village étudié, est cependant fragilisée en raison des interventions de plus en plus marquées des pouvoirs économiques et politiques exogènes depuis la Révolution tranquille et la régionalisation politique des années 1980. Nous avançons finalement que cette fragilisation des réseaux familiaux rappelle la différenciation sociale observée dans les premières monographies, où s’observe une distance entre élites canadiennes-françaises et populations rurales.

Il est possible par ailleurs d’envisager cette distance comme une condition favorable à l’émergence de la sociologie. Du fait de ses origines familiales, Gérin appartient à la « première génération d’intellectuels canadiens-français qui se voient entraînés dans le fonctionnarisme » (Falardeau, 1982), en particulier dans le développement de l’État canadien au 19e siècle[31]. À cette appartenance familiale s’ajoute son inscription dès l’enfance dans les réseaux anglophones de la ville d’Ottawa, contribuant à produire la distance nécessaire à l’observation des pratiques des populations rurales qui ne lui apparaissent plus autant familières.

La naissance de la pensée sociologique et son institutionnalisation subséquente (sa relative autonomisation, son organisation matérielle, etc.) s’inscrivent plus largement dans des configurations sociales particulières « selon lesquelles les groupes intellectuels ont été reliés aux autres groupes sociaux et ont construit leur indépendance par rapport à eux » (Joly, 2012, p. 48). Cette indépendance des « groupes intellectuels » – qui est aussi une distance – a d’abord été facilitée par le développement de l’État fédéral dès la première moitié du 19e siècle, puis par la bureaucratisation et la formation de l’État-providence au Québec[32].

L’étude de la différenciation des groupes révèle bien la dimension politique des enjeux sociaux de la connaissance, notamment le fait que la présence des sociologues dans la cité doit être légitimée par les pouvoirs en place et par les disciplines déjà existantes au sein des universités. La détermination de l’objet propre et particulier à la sociologie est aussi un exercice politique dans sa quête de légitimité, sans pour autant se réduire à cette seule dimension. Dans ce cadre, Paul Sabourin s’interroge sur l’objet disciplinaire dans le développement plus spécifique d’une sociologie de l’économie au Québec.

Si Gérin croyait pratiquer l’économie politique à son retour de Paris, comme le montre Sabourin, il distingue quelques années plus tard cette discipline de la sociologie. À son avis, l’économie politique n’est que la « science de l’administration des biens de l’État » (Gérin, 1912, p. 40) fondée sur les « lois abstraites de la Richesse » (p. 42). Nouvelle forme de connaissance à visée scientifique, la sociologie a pour but de décrire et d’analyser les groupes sociaux dans l’économie comme dans l’ensemble des activités humaines, alors que l’économie politique utilise les analyses sociologiques pour proposer une nouvelle organisation politique de l’économie. Cette séparation recouvre en quelque sorte la distinction du savant et du politique.

Sabourin insiste sur l’originalité de Gérin dans son refus des thèses matérialistes géographiques de l’École leplaysienne, qui donnent au « Lieu » le statut de condition initiale de développement des humains, et dans son refus des matérialistes économiques pour qui le travail ou la production matérielle détermine l’ensemble de la vie sociale. Il montre qu’en faisant du groupement social l’objet particulier de la sociologie, Gérin place l’humain au coeur de ses descriptions et de ses analyses, en le considérant comme créateur du social et non plus comme étant produit mécaniquement par le lieu (détermination géographique) et le travail (détermination économique). Gérin révèle que le social n’est pas une catégorie résiduelle de l’économie, mais qu’il en est constitutif. Cette problématisation de la constitution sociale de l’économie par le recours à l’observation directe des pratiques aurait eu une grande influence chez les premiers penseurs de l’économie au Québec.

Inscrite dans une théorie de la connaissance qui fait de la description des conditions de vie concrètes des groupes sociaux un préalable à la connaissance sociologique, l’approche monographique n’a pas seulement eu une influence chez les premiers économistes canadiens-français. Dans les premières années de la Faculté des sciences sociales de l’Université Laval, l’approche monographique n’était pas seulement enseignée en sociologie, mais dans l’ensemble des départements de la Faculté, comme le montre Hélène Charron.

La démarche monographique n’obtient toutefois pas la même reconnaissance institutionnelle qu’une sociologie plus théorique dans les cercles des sciences sociales. Revenant sur la fondation de la revue Recherches sociographiques, qui « semble marquer un virage localiste dans les orientations de la sociologie à Laval », Nicole Gagnon se demande d’ailleurs si l’« on ne va pas se replier sur la monographie comme aux beaux jours des années 1940, plutôt que d’accéder à la haute théorie de portée universelle » (Gagnon, 1988, p. 107). Charron souligne que la dualité théorie/empirie (comme celle qui oppose l’universel et le particulier) recoupe les frontières disciplinaires entre la sociologie et le service social et entre les hommes et les femmes. Un constat similaire s’appliquerait à la France de la fin du 19e siècle à la Seconde Guerre mondiale (Charron, 2013). Beaud et Weber (2012, p. 229) évoquent d’autres oppositions de genre dans les pratiques disciplinaires après 1945 :

L’enquête de Chapoulie auprès des pionniers de ce renouveau de la sociologie française d’après-guerre a mis en lumière la manière dont les rares sociologues menant des enquêtes de terrain, notamment des femmes (Jacqueline Frisch-Gauthier, Viviane Isambert-Jamati), se sont vues disqualifiées sur le plan scientifique par leurs pairs, nouveaux adeptes de l’enquête par questionnaire.

Charron révèle aussi l’invisibilité des travaux monographiques, notamment ceux des étudiantes en service social portant sur des institutions locales où elles travaillaient et qui constituent un réservoir sociographique propice à éclairer le processus de sécularisation accéléré au moment de la Révolution tranquille. L’auteure soulève aussi la question de la position sociale de l’observateur et de l’accès à des mondes différenciés selon le genre.

Rendre visibles des mondes jusque-là peu étudiés, invisibles ou illégitimes constitue sans aucun doute l’une des raisons majeures de l’ethnographie (Schwartz, 1993), qui permet de rendre compte de pratiques « non officielles », comme chez Florence Weber (1989) avec son analyse du travail à-côté, de populations marginales, comme chez Nicolas Renahy (2005) à propos des jeunes ouvriers en milieu rural. On peut y ajouter les contributions à ce numéro qui mettent en évidence l’apport de l’approche monographique dans une connaissance plus fine de l’économie, des institutions locales de service social et des populations rurales.

Devant les difficultés à repenser un nouvel ordre collectif, dans un temps où prédominent le discours d’opinion et le discours médiatique qui réduisent trop souvent la réalité à une logique instrumentale, la monographie permet d’étudier le quotidien autrement que comme la mise en spectacle d’individualités et de subjectivités atomisées, et de le faire d’une manière à rendre intelligible cet ordre social dans l’interdépendance des rapports humains. Pour ne pas oublier que l’énigme du réel en sociologie s’inscrit dans la confrontation entre l’expérience et le sens de la vie en société, dans la découverte d’une logique des liens qui unissent les individus entre eux et non des entités abstraites.

Notre dossier se clôt avec un inédit de Léon Gérin : le journal de voyage qu’il a tenu lors d’une mission ministérielle dans l’Ouest canadien à l’automne 1893.