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Le livre Traverser Montréal. Une histoire culturelle par la traduction est la traduction française (élaborée par Pierrot Lambert) de Translating Montreal. Episodes in the Life of a Divided City (2006). Dans le péritexte, le lecteur peut constater l’intérêt suscité et l’excellente réception de cet ouvrage, dans son édition originale, qui a remporté le prix Mavis-Gallant et le prix Gabrielle-Roy, et a été finaliste au Grand Prix du livre de Montréal ainsi qu’au prix Raymond-Klibansky. L’auteure a écrit auparavant des livres importants sur la traduction de la littérature québécoise et sur les rapports entre la traduction et la culture de même qu’un essai sur l’hybridité culturelle au quartier Mile End de Montréal, qui est le germe du présent ouvrage. Elle entreprend ici une oeuvre ambitieuse, d’une grande portée, qui convoque et fait dialoguer une pluralité de disciplines et de domaines de recherche dont l’histoire sociale et culturelle, l’histoire intellectuelle et des idées, l’histoire urbaine, la traductologie, la sémiotique de l’espace, la sociolinguistique et les études littéraires. Sherry Simon nous invite parallèlement à une traversée de Montréal qui s’adresse à nos sens et à notre sensibilité, qui évoque la sonorité et les « rues jargonnantes » et qui devient une « aventure géopoétique ».

Dans sa « Préface à l’édition française », l’auteure explicite les deux buts du livre : faire le constat de l’évolution de Montréal sur les plans linguistique et culturel et mettre en relief le rôle de la traduction en montrant à quel point certains traducteurs, écrivains et intellectuels anglophones ou francophones, originaires du Canada ou immigrants, ont été des acteurs culturels et ont contribué à changer les relations entre les communautés linguistiques et à transformer une ville jadis divisée et duelle en un laboratoire multiculturel et multilingue. Montréal y apparaît comme un « espace de traduction » que Sherry Simon explore et dissèque d’un point de vue synchronique et diachronique, depuis les années 1940-1950 jusqu’à nos jours.

La définition que l’auteure propose de la traduction est une définition large, « celle d’une écriture inspirée par la rencontre d’autres langues, incluant les effets d’une interférence créative » (p. 40). La traduction y est perçue comme un processus – et non comme un produit – et comme un instrument de changement de l’histoire sociale et culturelle de la ville. Les rapports d’échange et d’interpénétration inhérents à la traduction apparaissent comme la source de la culture sur place. Parallèlement la traduction est abordée comme un outil heuristique permettant de dévoiler les valeurs culturelles et l’évolution des relations entre les communautés.

L’ouvrage est structuré en six chapitres. Le premier chapitre se focalise sur les voyages initiatiques de F. R. Scott et de Malcolm Reid, de l’ouest à l’est de la ville, qui inaugurent la culture moderne de la traduction à Montréal et traduisent un Québec dynamique et effervescent sur le plan littéraire et politique. Les chapitres suivants se penchent sur les langues de la communauté juive de Montréal. Le chapitre 2 étudie la « traduction diasporale », dans le Mile End, d’A. M. Klein, dont les écrits constituent l’une des expériences translinguistiques les plus complexes et audacieuses dans la vie de la cité. Le chapitre 3 approfondit le mouvement du yiddish vers l’anglais, à partir des années 1950, décennie qui accueille des survivants de l’Holocauste tels que Chava Rosenfarb, et vers le français, à partir de la décennie 1980, où les traductions de Pierre Anctil, fruit de son profond engagement, réussissent à creuser des canaux de communication culturelle et linguistique et contribuent à l’intégration de l’histoire juive dans l’univers des sciences sociales francophones. Dans le chapitre 4, Sherry Simon invite le lecteur à l’accompagner dans l’étude d’une approche différente et innovatrice de la traduction, à savoir les pratiques de traduction déviantes, les parcours de la « perversion », qui constituent un trait caractéristique de l’écriture expérimentale montréalaise. Ainsi, la « virgule de la traduction » de Gail Scott, les « traductions sans originaux » d’Agnes Whitfield, les pratiques de « nontraduire » de Jacques Brault ou la « pseudotraduction » de Nicole Brossard. Le chapitre 5 analyse les ponts comme des voies propres à l’espace topographique et littéraire de l’île de Montréal et comme des voies d’accès à Babel, la ville cosmopolite. Une attention particulière y est accordée à la littérature hybride ou « écriture migrante » – dont Abla Farhoud, Marco Micone, Émile Ollivier, Régine Robin – qui traduit l’hétérogénéité de Montréal. Et le dernier chapitre explore le mont Royal comme espace de conversation, d’Utopie et d’Arcadie, et de mémoire, à travers l’oeuvre de l’architecte Olmsted, de l’artiste Gilbert Boyer et de l’écrivain Robert Majzels.

Les apports de ce livre touchent une pluralité de domaines. Dans le champ de la traductologie, cette étude, qui se situe bien au-delà de la portée intertextuelle et interlinguale de la traduction, propose une nouvelle définition, pose des questions nouvelles et aborde de nouveaux problèmes. En ce qui concerne la recherche sur Montréal, sur sa culture, ses identités et son expression littéraire, ce livre s’avère incontournable par l’originalité et la densité de son approche.