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Dans le cadre convivial d’un vendredi midi, les Midis-RAP sont des rencontres de citoyennes[1], d’intervenantes, d’étudiantes et de chercheures de la région de la Capitale-Nationale et de la région Chaudière-Appalaches intéressées à échanger sur leurs pratiques de recherche-action participative (RAP). S’inscrivant dans une perspective de lutte contre les inégalités sociales, de changement social et d’émancipation collective, ces rencontres prennent la forme d’un partage d’expériences ou de réflexions sur les constituants de la RAP.

Le présent article poursuit deux objectifs permettant de mettre en lumière les contributions des Midis-RAP pour ce champ de pratique. Le premier est de présenter une réflexion sur l’apport, pour les praticiennes de la RAP, de ce lieu de rencontre devenu un incontournable dans la région de Québec. Cette réflexion est fondée sur l’étude d’un corpus de données constitué 1) des propos de huit participantes aux Midis-RAP recueillis lors du 23e Midi-RAP spécifiquement organisé dans le cadre de la rédaction de cet article, et 2) des résultats d’un sondage électronique auquel ont répondu quatorze participantes aux Midis-RAP. Le second est d’explorer les enjeux politiques de cette approche de recherche. Cette exploration est réalisée à partir d’un second corpus composé 1) des archives des Midis-RAP disponibles sur le site Internet des Midis-RAP[2] (diaporama des présentatrices, notes de certaines réflexions collectives publiées sur le site Internet, comptes rendus des rencontres), et 2) des notes personnelles prises lors de ces rencontres par les auteures de l’article.

L’article, dont la rédaction a été suscitée par l’appel à contribution de la revue et dont certaines des auteures avaient déjà l’idée, résulte d’un travail à plusieurs mains. Les auteures sont essentiellement porteuses d’expertises en recherche (travail social, santé communautaire, anthropologie) et en intervention (lutte à la pauvreté et à l’exclusion sociale). Le cadre de référence qu’elles ont employé s’enracine dans des perspectives diversifiées et puise notamment à la théorie de la conscientisation et à la théorie critique (Ampleman et al., 1994; Ampleman, Denis et Desgagnés, 2012; Fals-Borda et Rahman, 1991; Freire, 1973, 1982; Humbert et Merlo, 1978; Israel, Eng, Schulz et Parker, 2005; Minkler et Wallerstein, 2008; Tandon, 2002). De cet enracinement théorique résulte l’intérêt porté ici au politique défini comme le champ des rapports sociaux marqués par l’exercice du pouvoir, ainsi que l’attention accordée aux dimensions de l’oppression, de la transformation et de l’émancipation sociale dans une perspective de justice sociale.

Le détail de la méthodologie employée pour atteindre chacun des deux objectifs est présenté en lien avec les résultats obtenus. Mais tout d’abord, une présentation du projet des Midis-RAP, réalisé de janvier 2012 à mai 2016, fournira les éléments de contexte dans lesquels s’ancrent nos analyses et qui mettent en évidence l’intérêt de ces rencontres, de ce qui s’y vit et de ce qui en rayonne.

Éléments de contexte : le projet des Midis-RAP

Le projet des Midis-RAP découle d’une rencontre panquébécoise organisée en mai 2011 dans la Capitale-Nationale et à laquelle ont participé une trentaine de praticiennes de la RAP d’un peu partout au Québec (Gélineau et al., 2013). Cette rencontre, financée par le Réseau de recherche en santé des populations du Québec (RRSPQ), avait pour but d’instaurer un dialogue sur l’état des pratiques de la RAP dans les milieux universitaires, communautaires et institutionnels francophones en santé et services sociaux (SSS). Cette rencontre panquébécoise a été organisée notamment à partir du constat que la RAP demeure une approche de recherche très marginale en milieu universitaire.

Cette rencontre avait aussi comme objectif de renforcer le réseau des personnes pratiquant la RAP. Au terme de cette rencontre, le besoin de développer les collaborations entre praticiennes fut réaffirmé, et ce, dans une perspective de systématisation des connaissances, de reconnaissance scientifique et de formation. C’est ce qui mena à la création des Midis-RAP dans la région de la Capitale-Nationale, une initiative destinée à être la bougie d’allumage d’une communauté de pratique appelée à se développer hors des murs universitaires et institutionnels de la santé et des services sociaux.

Au départ, l’équipe organisatrice[3] des Midis-RAP ne s’est pas prononcée en faveur d’une définition précise de la RAP, vu les zones de tension observées lors de la rencontre provinciale. Souhaitant être un lieu de rencontre et de réflexion à la confluence des pratiques, l’équipe s’est plutôt appuyée sur les constats fédérateurs faits lors de cette même rencontre provinciale pour baliser le terrain conceptuel des Midis-RAP :

Pour les participants [de la rencontre provinciale], il semble y avoir eu, sinon consensus, du moins reconnaissance du fait que trois principes clés caractérisent la RAP dans l’univers québécois francophone du domaine de SSS : 1) une prise de décision partagée, impliquant tous les acteurs engagés dans le projet, qu’ils soient experts académiques, de la pratique ou du vécu lors du déploiement du projet, notamment en matière de choix méthodologiques; 2) la prise en compte d’une diversité de savoirs dans les connaissances produites; 3) la prise en compte, ce faisant, des enjeux éthiques liés aux rapports de pouvoir dans la production de ces connaissances. De même, il semble y avoir eu reconnaissance dans le groupe de deux finalités : 1) que toute RAP vise à faire entendre une parole collective; 2) qu’elle vise, à divers degrés, un changement social.

Gélineau et al., 2013, p. 68

D’emblée, signalons que la dimension participative « AVEC » s’est dégagée avec force dans le cadre des Midis-RAP, celle-ci se retrouvant au coeur de presque toutes les présentations. Le « AVEC » correspond au souci de 

penser, décider et agir AVEC les personnes en situation de pauvreté dans la lutte à la pauvreté et l’exclusion sociale. Il s’agit d’allier les expertises que certains nomment les savoirs des « sachants » et des « savants » (ONPES, 2010) ou, encore, les savoirs du vécu, de la pratique et de l’université (Groupe de recherche Quart Monde-Université, 1999).

Gélineau, Dufour et Bélisle, 2012, p. 46

Ainsi, les Midis-RAP ne portent pas tant sur les résultats et les conclusions de projets de recherche-action participative que sur leurs processus de réalisation. Un accent particulier est mis sur le vécu collectif des démarches de recherche de même que sur les réflexions entourant les défis politiques, méthodologiques, scientifiques, logistiques et éthiques de la RAP.

Chemin faisant, vingt-trois rencontres se sont déroulées entre janvier 2012 et mai 2016. Environ soixante présentatrices – expertes du vécu, de l’intervention ou de la recherche – sont venues seules ou côte à côte témoigner de leur expérience de RAP ou réfléchir ensemble sur des enjeux précis portant sur plus d’une quinzaine de projets. On entend par « expertes du vécu » les personnes directement concernées par la thématique à l’étude, par exemple les personnes en situation de pauvreté, les personnes « jeunes » ou « âgées », les personnes faisant l’usage de drogues, etc. Certains Midis-RAP étaient de nature expérientielle et d’autres théorique (les tableaux 1 et 2 en rendent compte), mais tous faisaient une large place à l’échange et à la réflexion collective.

L’organisation des Midis-RAP est guidée[4] par un souci de cohérence afin que le processus de réflexion collective et la dynamique participative des rencontres fassent écho aux principes de la RAP. Fidèles à l’idée que « la multiplicité des voix, malgré les difficultés qu’elle comporte […] semble à la longue plus fructueuse que le serait une voix unique » (Gélineau et al., 2013, p. 70), les Midis-RAP cherchent à favoriser l’inclusion de l’ensemble des personnes participantes en tenant compte des enjeux de nature politique qui s’immiscent à travers cette diversité. La présence d’expertes du vécu et d’expertes de l’intervention, au-delà des expertises de la recherche, est souhaitée par l’équipe organisatrice et considérée par les présentatrices invitées.

L’équipe organisatrice s’est en partie renouvelée depuis 2012[5]. Toutefois, même si elle est majoritairement composée d’universitaires (professeures-chercheures et étudiantes-chercheures), les rencontres se tiennent à l’extérieur des campus. Une attention est prêtée à l’accessibilité géographique, physique et culturelle des lieux de rencontre. Au coeur des quartiers centraux de Québec, avec un accès facilité pour les personnes ayant des incapacités, les endroits choisis sont des espaces où se déroulent des activités communautaires de diverses natures et dont le mobilier peut être disposé en toute convivialité. Au gré des années, trois espaces ont été occupés (les locaux du Collectif pour un Québec sans pauvreté, ceux du Comité des citoyens et des citoyennes du quartier Saint-Sauveur ainsi que ceux de l’Accorderie de Québec). Les rencontres ont toujours lieu le vendredi, de midi à 13 h 30, et les participantes sont invitées à apporter leur repas.

La programmation des Midis-RAP est élaborée par l’équipe organisatrice à partir du réseau des membres. On vise quatre à six présentations annuelles. En général, une responsable établit le contact avec une des présentatrices, et une des membres de l’équipe organisatrice assure l’animation des rencontres. On utilise diverses techniques d’animation, modulées selon les présentatrices, avec le souci d’équilibrer équitablement les tours de parole et de s’enrichir collectivement de points de vue divers. Des résumés sont conservés sur la page Web des Midis-RAP[6].

La participation aux Midis-RAP a également fluctué dans le temps. Les participantes sont principalement conviées par courrier électronique à travers les réseaux des membres de l’équipe organisatrice. Si un noyau de personnes suit fidèlement l’aventure depuis ses débuts, d’autres ont une participation plus temporaire ou sporadique. À chaque rencontre, on remarque que de nouvelles personnes s’initient aux Midis-RAP. On peut estimer à une vingtaine le nombre de personnes qui prennent part en moyenne à chaque rencontre. La formule adoptée semble suffisamment souple pour que des participantes intègrent facilement les rencontres en cours de trajectoire.

Tableau 1

Résumé des présentations aux Midis-RAP

Résumé des présentations aux Midis-RAP

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Tableau 2

Résumé des réflexions collectives aux Midis-RAP

Résumé des réflexions collectives aux Midis-RAP

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L’apport des Midis-RAP

« Les Midis-RAP, c’est un laboratoire d’innovation méthodologique, stratégique et politique »[7].

L’apport des Midis-RAP est mis au jour grâce à un corpus de données qui comporte deux volets. Le premier volet correspond aux propos recueillis lors d’une rencontre collective (23e Midi-RAP) spécifiquement organisée pour la rédaction de cet article, à laquelle huit personnes expertes de la recherche ont participé. À la suite de cette rencontre, un sondage électronique a été acheminé aux personnes inscrites à la liste d’envoi électronique des Midis-RAP. Quatorze autres personnes ont répondu à cet appel. Au total, les réponses de 22 personnes composent donc le premier corpus de données. Sur les 22 participantes, on compte 19 femmes et 3 hommes, appartenant à des groupes d’âges variés : 25 à 34 ans (5), 35 à 44 ans (5), 45 à 54 ans (2), 55 à 64 ans (8) et de 65 à 74 ans (2). Au total, 1 personne détenait comme scolarité la plus élevée un DEP, 1 personne possédait un DEC, 2 personnes étaient détentrices d’un baccalauréat, 12 personnes avaient une maîtrise et 6 personnes un doctorat. Les domaines d’études étaient diversifiés[8]. Ces personnes ont participé aux Midis-RAP à titre de chercheure (8), d’étudiante (7), de professionnelle ou agente de recherche (6), d’intervenante (5), de chargée de projet (3), de membre d’un organisme communautaire (3) et d’experte du vécu (1)[9].

Deux questions ont structuré à la fois la rencontre collective et le sondage électronique : 1) Qu’êtes-vous venues chercher en participant aux Midis-RAP? 2) Est-ce que les Midis-RAP vous ont été utiles? Ce corpus visait à répondre au premier objectif de l’article, soit de réfléchir à l’apport des Midis-RAP pour les praticiennes de la RAP. Il a été analysé de manière inductive afin d’identifier des catégories thématiques signifiantes se rapportant à l’apport des Midis-RAP pour les participantes.

Apprendre et comprendre

On assiste aux Midis-RAP pour connaître et comprendre l’approche scientifique qu’est la RAP, en cerner davantage les caractéristiques, les particularités, les frontières, les enjeux et les champs d’application. On vient y chercher des connaissances de base ou mettre ses connaissances à jour. On apprécie y découvrir des terrains de recherche forts variés et parfois même surprenants, en présence d’une diversité d’actrices. La recherche AVEC, particulièrement prisée, représente aux dires d’une répondante « une façon innovante et éthique de faire de la recherche ». Certaines cherchent à y saisir la nature des relations entre expertes de la recherche et expertes du vécu de même que les perspectives idéologiques qui la sous-tendent. On signale l’intérêt porté à la prise de parole des expertes du vécu tant sur le plan de leur expérience de recherche que sur celui de leur expérience de vie. L’éventail des expériences présentées aux Midis-RAP est d’ailleurs considéré comme fort inspirant.

S’outiller sur le plan méthodologique est aussi recherché et ce, particulièrement en ce qui concerne les processus de participation inclusifs. On s’interroge sur « Comment instaurer des rapports égalitaires?Comment faire en sorte que chacune sente qu’elle a sa place et qu’elle contribue au groupe? ». La présence d’expertes du vécu, de l’intervention et de la recherche lors des présentations inspire et vient à ce titre illustrer les processus originaux de participation caractéristiques de la RAP. On souhaite savoir « comment partager les tâches » ou encore clarifier « si toutes les étapes de la recherche doivent être menées ou non dans une perspective participative ».

Participer aux Midis-RAP permet ainsi de développer de nouvelles compétences. Cela contribue à nourrir la réflexion sur les postures de recherche respectives et à orienter les choix de chercheures et d’intervenantes, notamment en favorisant pour certaines le « passage d’un rôle d’experte-conseil à un rôle d’accompagnatrice qui “marche avec” au lieu de “guider” ».

Alimenter les pratiques d’intervention

La participation aux Midis-RAP génère des connaissances au service de l’intervention. Certaines personnes signalent avoir réfléchi aux façons d’intervenir socialement dans une perspective de prise de parole et de participation citoyenne. On considère qu’il est possible de transférer dans son milieu de travail, en situation d’animation de groupe ou d’intervention collective par exemple, les processus de participation et d’empowerment mis en place dans certaines RAP.

Avoir du plaisir

Les Midis-RAP procurent du plaisir : c’est un lieu « divertissant ». Ce plaisir ou cette joie vient en partie d’un « petit quelque chose de spécial » dans les présentations qui se rapporte : à la fierté ressentie au terme du processus de recherche, tant chez les expertes du vécu que chez les expertes de l’intervention et de la recherche; aux liens qu’elles ont créés entre elles au fil du temps; à la posture de recherche qui repose sur la coconstruction des connaissances par le dialogue; au sentiment qu’être actrice de la recherche, c’est déjà être dans l’action et sujet de l’histoire de ce monde. Le plaisir est également lié au climat et à l’ambiance des Midis-RAP, qui se veulent conviviaux, accessibles et inclusifs. C’est aussi l’aspect ludique et convivial de la RAP qui est contagieux et que l’on peut propager sur le terrain, tant en recherche qu’en intervention, en déployant des stratégies de participation résolument créatives, en partageant un repas, en utilisant des médias artistiques pour transmettre les résultats de recherche.

« Faire communauté »

On parle des Midis-RAP comme « d’un espace de réflexion et de partage sur un sujet qui […] passionne »; comme d’un lieu de rassemblement, de rencontres, d’échanges, de ressourcement; comme une occasion de compagnonnage; et même explicitement comme d’une « communauté », qu’elle soit qualifiée de scientifique, d’intérêt ou de pratique « en dehors de l’université ». Les Midis-RAP sont source de réseautage. Développé au fil des présentations, ce réseautage se traduit par des contacts en dehors des Midis-RAP ou par des projets de recherche menés en commun.

Créer un espace de résistance

Les Midis-RAP constituent une « possibilité de nourrir un réseau plus que nécessaire par les temps qui courent ». Un tel lieu suscite motivation, espoir et courage. Il permet de « tenir bon », de tenter ou de continuer à mener de tels projets et à en faire la promotion malgré les « nombreuses barrières à la RAP »[10]. Certaines y voient une protection contre « les décisions “bêtes et méchantes” de l’univers gouvernemental et administratif » ou encore un lieu pour acquérir des outils afin de demeurer solide et stable sur un terrain parsemé d’embûches.

Participer aux Midis-RAP, c’est comme faire le plein de carburant. Les Midis-RAP permettent de se propulser droit devant et de « garder le cap » sur les objectifs de la RAP que sont l’amélioration des conditions et de la qualité de vie des personnes, et la lutte aux oppressions et aux inégalités sociales. Inspirées par les récits partagés et par la vision d’ensemble qui se dégage, les participantes aux Midis-RAP souhaitent contribuer aux avancées, nourrir les aspirations, travailler afin que la participation citoyenne acquière ses lettres de noblesse en milieu de travail. De même, les participantes aux Midis-RAP cherchent des moyens pour répondre aux défis de cohérence au coeur même de la RAP, notamment en matière de participation équitable, d’inclusion et de valorisation des différentes expertises.

Enfin, le maintien des Midis-RAP dans le paysage universitaire et institutionnel de la Capitale-Nationale est nommé comme geste politique, car les Midis-RAP « rendent légitime, renforcent et donnent du poids à la RAP ».

Le fait de créer un espace, d’accorder du temps, d’organiser des rencontres mensuelles, de parler ensemble de la RAP et de donner de l’importance à ce type de recherche, ça vient peu à peu légitimer cette façon de faire de la recherche. Ça permet de renforcer la crédibilité de la RAP, surtout quand on vient d’univers où ce n’est pas la majeure.

Améliorations possibles des Midis-RAP

Dans l’ensemble, les réponses recueillies aux questions concernant les retombées des Midis-RAP et leur utilité pour les répondantes permettent de constater que ceux-ci contribuent de façon largement positive et utile à la pratique des participantes de la RAP. En effet, seulement deux répondantes sur 22 ont mentionné que les Midis-RAP ne leur avaient « pas tellement » été utiles ou encore « pour intérêt personnel seulement ». Les autres commentaires détaillaient tous des contributions utiles sur le plan individuel, organisationnel, de l’intervention ou de la recherche.

Il apparaît néanmoins que quelques attentes à l’égard de ces rencontres demeurent non comblées chez certaines répondantes. D’abord, le réseautage entre participantes pourrait être davantage facilité par l’aménagement en début de rencontre d’une période dédiée à un tour de table de présentation des personnes présentes. Ensuite, on dit que « l’horaire ou la formule ne permet pas à toutes de venir aux Midis-RAP ». Certaines ne peuvent pas venir à cause de contraintes d’horaire associées ou non à leur travail. Pour pallier cette limite à la participation, on suggère d’organiser un événement annuel en soirée et de mettre en oeuvre, à l’occasion de ces activités spéciales, des mesures de soutien à la participation (service de garde, dédommagement des frais de transport, nourriture, etc.).

Sur le plan du contenu, une autre répondante exprime le souhait de « faire davantage de rencontres "grises” [rencontres de réflexion sur la RAP] pour parler du processus de la RAP ». En effet, comme le démontrent les tableaux 1 et 2, les rencontres sont majoritairement organisées autour de la présentation et de l’étude d’une expérience de RAP, et rares ont été les rencontres axées sur les réflexions collectives associées aux RAP (4 rencontres sur 23 Midis-RAP). Finalement, on aimerait que les Midis-RAP parlent davantage des retombées collectives des démarches de RAP : qu’est-ce que de tels projets apportent au groupe? À la communauté?

Ce qui émerge de commun : enjeux et défis politiques de la recherche-action participative

Le choix de réaliser une exploration centrée sur les enjeux politiques découle non seulement de la posture théorique privilégiée des auteurs mais résulte également du constat que des échanges de cette nature sont récurrents au sein des Midis-RAP. Plusieurs réflexions rassemblées dans cet article ont donc été initialement coconstruites au sein des Midis-RAP par diverses actrices engagées de près ou de loin dans la réalisation de RAP. Les auteures en proposent ici une synthèse à partir d’un second corpus de données constitué du matériel colligé au fil des rencontres et archivé sur le site Internet des Midis-RAP. On y trouve certaines présentations électroniques (diaporamas des présentatrices), des notes de réflexions collectives et des comptes rendus de rencontres. Ce matériel a été complété par les notes et réflexions personnelles des auteures de l’article. Les comptes rendus du forum ouvert tenu à l’ACFAS en 2013 ont également été inclus dans ce corpus[11]. Une analyse inductive générale a été réalisée à partir des données de ce second corpus afin d’en déterminer les éléments marquants en lien avec les enjeux politiques. Ces enjeux, identifiés et régulièrement discutés par les participantes aux Midis-RAP à partir d’expériences concrètes partagées lors de ces rencontres, ont été dégagés du corpus et sont développés ici à partir du croisement des perspectives théoriques et des expériences pratiques des auteures.

Il apparaît d’abord que les équipes de RAP ont parfois des rapports difficiles avec les institutions de recherche au sein desquelles elles tendent à positionner leurs approches de recherche. Lorsqu’on s’intéresse à cet ensemble de relations qui se tissent tout au long du processus d’idéation, de mise en place et de réalisation d’une RAP, se révèlent un certain nombre d’enjeux de reconnaissance liés à la coconstruction des savoirs AVEC. C’est ce qui est d’abord mis au jour dans l’analyse. Entrecroisant des expertises et des finalités parfois contrastées par rapport à la démarche de recherche, les équipes de RAP sont très souvent confrontées à des dynamiques internes intenses qui peuvent être qualifiées de politiques et comportent donc des défis particuliers. Ces défis sont présentés dans un deuxième temps. De plus, et compte tenu de l’intensité de la participation à une RAP, l’après-projet comporte aussi son lot d’enjeux particuliers que nous traitons en troisième lieu. Finalement, d’autres relations sociales de nature politique se vivent à l’externe, en lien cette fois-ci avec le milieu social plus large, traversé par des problématiques complexes sur lesquelles les équipes de recherche réfléchissent et cherchent à agir par divers types d’actions identifiés parmi les projets présentés dans le cadre des Midis-RAP. Les défis qui les caractérisent viennent clore l’analyse.

Enjeux politiques liés à la reconnaissance de la dimension AVEC de la RAP dans les milieux institutionnels

La reconnaissance des expertises du vécu dans les milieux institutionnels[12]

Lorsque les dépositaires de diverses formes de savoirs participent pleinement aux démarches de recherche, elles développent de nouvelles idées. Les démarches d’analyse collective et de croisement de divers savoirs se veulent réflexives, voire émancipatrices. Cette réflexivité collective favorise la découverte de nouveaux enseignements et participe pleinement à la construction du savoir promu dans la démarche scientifique. En passant d’« objets » à « sujets » de recherche, les expertes du vécu deviennent des actrices mobilisées dans l’élaboration du savoir qui les concerne et dans la prise de parole qui y est associée.

Il est notamment jugé nécessaire de travailler ensemble pour identifier « les bonnes questions », comme le rapportait une experte du vécu à l’occasion d’un Midi-RAP. Les expertes du vécu sont jugées comme étant les mieux placées pour identifier et mettre en lumière les situations sociales insoutenables, celles qu’on souhaite documenter le plus fidèlement possible pour être en mesure de les transformer par la suite.

Aux débuts des Midis-RAP en 2012, une participante utilisait l’analogie du réverbère pour illustrer le rôle des questions de recherche dans la RAP. Telle un réverbère, la RAP permet de mettre en lumière ce qui est vécu dans l’ombre, d’où l’importance de laisser les personnes concernées formuler elles-mêmes les questions qui orienteront les processus de recherche.

Plusieurs participantes ont exprimé l’idée que des efforts de légitimation sont constamment nécessaires pour faire reconnaître la validité scientifique de la connaissance coproduite sur la base de savoirs expérientiels avec des personnes qui ne sont pas formellement formées en recherche, et ce, particulièrement dans les milieux universitaires ou institutionnels.

De plus, certaines discussions ont permis de relever la nécessité de se pencher sur les iniquités liées à la reconnaissance socioéconomique des participantes, selon leur statut. Par exemple, pour les étudiantes, la réalisation d’une RAP peut être synonyme de divers avantages significatifs pouvant influer sur leurs conditions de vie : crédits scolaires, diplôme, salaire et avancement de carrière par des publications et autres formes de rayonnement. Les gains pour les expertes du vécu sont moins tangibles. Il serait utile d’envisager et de formaliser des modalités de reconnaissance sociale et financière pour les expertes du vécu, requérant des ajustements aux programmes de financement et aux mécanismes institutionnels de suivi et d’encadrement de la recherche. Parmi les possibilités qui ont été identifiées au cours de Midis-RAP portant sur l’après-recherche figurent notamment des revenus d’appoint, des crédits scolaires ou la possibilité de jouer, ultérieurement, un rôle spécifique dans une RAP (ex. : paire-aidante en recherche)

La reconnaissance des innovations méthodologiques AVEC et sa pertinence scientifique

Des nombreux projets présentés dans le cadre des Midis-RAP, plusieurs ont eu recours à des pratiques artistiques adaptées au portrait culturel des participantes afin d’exprimer, d’interroger, d’analyser puis de diffuser les expériences vécues ou les problèmes à l’étude. À titre d’exemple, la méthode photovoix[13] a été utilisée pour documenter la perception qu’ont des personnes en situation de pauvreté de l’influence de leur environnement sur leur santé (Tableau 1, no 10); pour identifier les barrières qui s’érigent dans la relation professionnelle entre les personnes en situation de pauvreté et les équipes de soins de santé (Tableau 1, no 8); ou pour faire reconnaître les forces et les effets de l’action sociale d’un organisme de promotion de la santé en regard des ITSS et de la toxicomanie (Tableau 1, no 14). On a eu recours à la création d’histoires de participation sociale joignant l’image au mot dans le projet Photoromans, qui a réuni des personnes vieillissant avec des incapacités (CFPH, 2013; Tableau 1, no 5). Les tableaux codés inspirés de la pratique de Paulo Freire (1974, 1982) ont été utilisés pour interpréter collectivement les données recueillies, de même que le théâtre, pour en diffuser les résultats, dans le cadre d’une enquête conscientisante auprès de personnes sans emploi dans les quartiers centraux de Québec (Tableau 1, no 9; Gaudreau et Villeneuve, 2005). La collaboration avec une troupe de théâtre et la vidéo furent d’autres médias artistiques utilisés de manière participative, à partir de l’expérience de consultation en soins bucco-dentaires de personnes en situation de pauvreté, afin de réaliser un film social réaliste (Tableau 1, no 19; Lévesque et al., 2014; Lévesque et al., 2009). Le conte a plus d’une fois alimenté, soutenu et propulsé des démarches telle celle du Carrefour des savoirs sur les finances publiques (Tableau 1, no 15; Labrie, 2010). Le projet Collectivités Amies des Jeunes a pour sa part eu recours au théâtre pour (re)présenter et diffuser les perceptions et aspirations des jeunes de Charlevoix en lien avec leur région (Tableau 1, no 4; CADJ, 2016).

Il arrive que ces innovations méthodologiques étonnent et que leur validité scientifique soit mise en doute. Les praticiennes de la RAP ayant recours à de telles méthodes considèrent qu’en illustrant la réalité de manière imagée, ces approches s’appuient sur différents modes de compréhension et de conception du monde permettant de nouer un dialogue entre des univers culturels différents. Elles seraient donc particulièrement appropriées aux groupes interpellés et assureraient ainsi de meilleurs résultats en termes de communication et de collecte de données.

Ces approches sollicitent l’imaginaire, les représentations et l’expérience tout en suscitant du plaisir dans l’effort collectif. Elles s’inscrivent dans un continuum d’action alliant mobilisation, réflexion et diffusion. Le Collectif pour un Québec sans pauvreté les qualifie de « rondes », par rapport à celles qu’il nomme « carrées », plus traditionnelles et contribuant généralement aux savoirs institués (Tableau 1, no 6).

Il résulte de la mise en parallèle de ces expériences que ces approches présentent une efficacité toute particulière pour comprendre une problématique ou saisir le point de vue des expertes du vécu. Elles s’avèrent également des stratégies appropriées pour faciliter la prise de parole et la communication selon des modalités fondées sur la prise en compte du portrait culturel des personnes jointes, surtout lorsque les projets s’adressent à des personnes peu habituées à défendre leur point de vue par la parole ou qui ne font pas usage de l’écriture. Finalement, les méthodes plus artistiques ou créatives s’avèrent des voies fécondes pour affronter les inégalités sociales dans la production des savoirs, montrant que les chercheures universitaires acceptent de se mettre à risque en les adoptant. Ces méthodes ont le potentiel de devenir de véritables espaces de réflexion critique qui exposent, analysent, défient les discours dominants et les modes de production de connaissance habituels (Finley, 2008; Woo, 2008; Lévesque et al., 2009).

La reconnaissance financière des RAP

Lorsqu’un projet de RAP doit cheminer au sein d’un milieu institutionnel, les équipes doivent souvent faire face à des résistances concernant notamment la reconnaissance des expertises du vécu. Les principales barrières rapportées sont liées 1) à la difficulté de faire financer l’« avant-projet », soit la phase d’élaboration collective du projet AVEC l’ensemble des personnes concernées; 2) à la difficulté de faire admettre l’idée d’une rémunération en guise de reconnaissance du travail et de l’expertise des expertes du vécu qui agissent à titre de cochercheures, ou d’obtenir un soutien financier pour les postes budgétaires liés au soutien de la participation de personnes à faible revenu, venant ainsi réaffirmer avec force les inégalités au sein des équipes; 3) aux enjeux éthiques liés à la confusion entre le statut d’experte du vécu qui coproduit des connaissances (cochercheure) et celui d’experte de vécu que l’on consulte dans le cadre d’une recherche à visée non participative (répondante). L’implication de cochercheures dans la phase d’idéation du projet ne devrait pas être assimilée au recrutement de répondantes pour lequel l’obtention préalable d’un certificat éthique est souvent nécessaire.

Cela a un impact sur la possibilité ou non de penser ensemble le projet, car dans plusieurs institutions, l’ensemble de la démarche du projet et de ses outils doit être déposé au comité d’éthique, contrecarrant ainsi la période d’idéation AVEC.

Les défis que ces enjeux suscitent obligent les équipes à faire preuve de créativité et de persévérance. Par exemple, pour pallier la difficulté, voire l’impossibilité de prévoir dans les budgets une rémunération réelle et explicite des expertes du vécu, et ce, au même titre que celle des expertes de la recherche ou de l’intervention, plusieurs contournent le problème en usant de stratégies telles que la reconnaissance de crédits d’enseignement ou de participation à des programmes d’employabilité ou encore, en utilisant le vocable « compensation » pour décrire le poste budgétaire dédié à la reconnaissance financière des cochercheures non universitaires. Mais ces stratégies pour trouver les accommodements nécessaires demandent énormément d’énergie, sans apporter de solution au noeud du problème : il y a non-reconnaissance de la contribution spécifique de l’expertise du vécu dans le cadre d’une RAP. D’une part, on force les expertes du vécu à s’inscrire dans des programmes qui ne répondent pas toujours à leur réalité et à leurs besoins ou qui créent des entraves administratives ou des obligations de résultat d’autre nature que ceux attendus par la RAP. D’autre part, avec l’utilisation du terme « compensation », on confond la reconnaissance de l’expertise avec le dédommagement des inconvénients susceptibles d’avoir accompagné une participation, comme celle consistant à répondre à une entrevue ou à un questionnaire.

Défis politiques liés aux rapports sociaux au sein d’équipes de recherche qui se veulent inclusives

La participation d’expertes du vécu au sein d’équipes de recherche contribue non seulement à la production d’un savoir empirique, mais plaide également en faveur du respect de la dignité, de l’inclusion sociale et de l’équité dans nos rapports de collaboration. Ce microcosme politique formé par les équipes de RAP demande de mettre en place diverses stratégies afin de réellement inclure et valoriser l’ensemble des personnes mobilisées. En effet, il convient de soutenir et d’animer cette mobilisation et cela, de manière continue. La question du temps de travail nécessaire à la préparation des rencontres des équipes de recherche, à la construction d’un climat de confiance au sein de ces équipes et à la déconstruction de rapports sociaux inégalitaires demeure un défi énoncé de manière récurrente dans les Midis-RAP. Les moyens suivants ont été expérimentés et présentés aux Midis-RAP.

Baliser le travail ensemble (ententes de collaboration)

Une constante revient avec force : la structuration du processus collectif. Plusieurs projets présentés dans le cadre des Midis-RAP, dont le Projet Solidarité Famille Limoilou (PSFL, 2011; Tableau 1, no 13), les comités Étoile et Photovert (Tableau 1, no 10) et le Collectif VAATAVEC (Tableau 1, no 7), pour n’en nommer que quelques-uns, ont négocié et produit des « ententes de collaboration » (Collectif VAATAVEC, 2014, p. 71). Ces ententes de collaboration visaient à fixer les modalités du travail d’équipe, faciliter la résolution d’éventuels conflits, convenir des rôles, responsabilités et droits de chacune, explorer les enjeux de propriété intellectuelle et de reconnaissance des savoirs produits et guider l’animation de la démarche collective.

Pratiques d’animation inclusives

Certaines pratiques d’animation facilitant l’installation et le maintien d’un climat inclusif et participatif émergent des Midis-RAP : co-animation flexible, ouverte aux détours, mise au service du groupe, écoute des individus et sensibilité au climat sont autant d’apprentissages du terrain partagé mettant l’accent sur la contribution spécifique de l’animation dans le cadre d’une RAP. Des stratégies d’animation inclusives sont effectivement utiles considérant l’univers des relations dans lequel évolue la RAP : les conflits et les rapports de domination guettent, comme dans tant d’aventures collectives, les équipes des projets de recherche. Par exemple, la reproduction des statuts d’autorité traditionnels (scolarité, position sociale et économique, rapports sociaux inégalitaires au regard du genre ou de la couleur, etc.) peut diviser les groupes vu la diversité socioéconomique qui caractérise souvent la composition des équipes.

Dans un contexte où ce sont toujours les mêmes personnes qui prennent la parole, par exemple, l’intervention sur les procédures du groupe peut avoir de réels effets sur la participation de certains individus. L’expérience de participation sociale au sein de projets de recherche inclusifs démontre qu’il est non seulement nécessaire, mais aussi possible d’oeuvrer à transformer les rapports sociaux asymétriques.

Le sentiment de faire partie d’un groupe et d’agir avec ce groupe sur des problèmes qui nous concernent devient une expérience politique en soi puisqu’elle peut permettre de participer à la construction de rapports de force et d’exercer son pouvoir vis-à-vis des situations d’oppression.

Selon Raphaëlle, experte du vécu, « la recherche-action participative » est essentielle pour amener du changement, et la recette pour y arriver est fort simple (Leclerc, 2012) :

Enjeux politiques relatifs à l’après-projet

L’intensité de la participation à une RAP peut expliquer une appréhension de la part de certaines participantes quant à la fin du projet. « Je ne veux pas que ça finisse! », déclare une experte du vécu lors de l’un des projets présentés aux Midis-RAP (Tableau 1, no 10).

Les personnes impliquées dans une RAP n’ont pas toutes les mêmes objectifs et motivations à l’égard du projet commun. Ces objectifs diversifiés s’ancrent différemment dans le temps et suscitent des expériences différentes chez les personnes qui les poursuivent. Pour celles motivées par les réalisations et les enseignements du projet, la fin peut être synonyme d’accomplissement, de fierté et d’enthousiasme à l’idée de connaître et de diffuser les conclusions et recommandations. Pour d’autres, à qui le projet procure un cadre, une stabilité, un réseau social de confiance, un projet signifiant et emballant et une expérience gratifiante, il est possible que la fin apparaisse prématurée lorsqu’elle arrive. Entre les deux cas de figure, un continuum ouvert de sentiments caractérise l’attitude des cochercheures quant à l’issue de leur démarche collective.

Il convient de rappeler le contexte de vulnérabilité socioéconomique dans lequel vivent souvent les expertes du vécu mobilisées au sein d’une RAP. Certaines connaissent des épisodes d’isolement qui peuvent être partiellement et temporairement contrecarrés par leur participation à une RAP. Un questionnement de toutes les parties quant à la continuité relationnelle devrait accompagner la construction de liens de confiance au cours de la recherche. Il s’agit de s’assurer que personne ne se sente laissé pour compte à la suite du projet. Il convient également de clarifier les attentes et les limites des uns et des autres quant à la nature des relations. Celles-ci peuvent-elles perdurer? Se transformer de liens de cochercheures à des liens personnels, d’amitié? Ouvrir vers d’autres projets à coréaliser? Dans tous les cas, il importe de construire des relations intègres et de discuter avec authenticité des perspectives de suites et de fin. Réfléchir dès les premiers temps de la recherche à l’« après-projet » apparaît en outre être une considération éthique et politique incontournable.

Défis relatifs aux perspectives de transformation sociale

« Il est intéressant de réfléchir aux produits autres que scientifiques d’un projet de RAP. »

Dans le cadre d’une RAP, les thèmes de recherche interpellent directement l’expérience et les préoccupations des « personnes AVEC » qui ont souhaité s’allier et travailler ensemble. Ainsi, la RAP est une approche de recherche particulièrement efficace sur le plan de la production de connaissances incarnées et représente également un outil potentiellement puissant pour mobiliser une action collective en cours de RAP ou à la suite de celle-ci.

Au coeur des échanges aux Midis-RAP, des préoccupations se font sentir : comment inscrire l’action collective des RAP dans une perspective de transformation sociale ? Quelle forme prend l’engagement de l’ensemble des cochercheures dans une telle perspective ? Qu’advient-il des visées de transformation sociale à la suite des projets de RAP ? Quatre types d’action se démarquent de façon récurrente parmi les projets présentés lors des Midis-RAP, soit 1) le cheminement individuel et collectif favorisant le mieux-être; 2) la prise de parole publique; 3) l’élaboration d’outils d’intervention à partir du processus et des résultats de recherche; et 4) la mobilisation collective.

Complémentaires, ces quatre formes d’action ne sont pas mutuellement exclusives. Plusieurs exemples de recherche cumulent diverses actions associées à plus d’une famille d’action. Le choix des types d’action qui seront mis en oeuvre dépend des actrices, des buts poursuivis, des ressources disponibles, mais aussi des circonstances et conjonctures telles qu’analysées par les personnes concernées.

Ceci permet de réaffirmer une caractéristique fondamentale de la RAP mentionnée notamment par D. Longtin (2010, p. 18), citant Anadon (2007, p. 23-24), à savoir que la recherche et l’action ne sont pas dichotomiques mais qu’un rapport dialectique semble plutôt les lier et les mener vers une forme particulière d’intervention sociale et politique, que certaines chercheures associeront à la praxis. Celle-ci ne s’inscrit donc pas exclusivement « à la suite » de la recherche ou de la réflexion, mais semble plutôt naître du processus collectif de réflexion sur des conditions de vie partagées.

Tout d’abord, un premier type d’action correspond au cheminement individuel et collectif propre à la démarche de RAP elle-même. L’effort de réflexivité individuelle et collective constant, concernant à la fois le « processus » de groupe et la problématique à l’étude, semble favoriser l’émergence d’un sentiment de mieux-être chez les personnes qui y prennent part : « La RAP, ça transforme tout le monde : les expertes du vécu, les intervenantes et les chercheures; tout le monde y gagne en conscientisation émancipatrice », disait une participante à l’un des premiers Midis-RAP. Ce cheminement collectif semble permettre aux diverses actrices du projet d’élargir leurs perspectives, d’affiner leur regard critique sur une situation sociale et de gagner en confiance et en pouvoir d’action. À ce titre, les démarches s’inscrivent souvent dans un processus de conscientisation (Ampleman et al., 1994; Ampleman, Denis, Desgagnés, 2012) ou d’empowerment (Ninacs, 2008). Par exemple, dans le cadre du projet de recherche VAATAVEC, Dupéré et al. (2014) rapportent que les personnes impliquées ont souligné que l’expérience participative AVEC leur a permis non seulement de reconsidérer leur compréhension et conception de l’autonomie alimentaire, mais a aussi engendré des transformations concrètes sur les plans personnel et professionnel. De leur côté, les expertes du vécu ont rapporté une transformation de leur appropriation du pouvoir d’agir individuel selon les quatre dimensions de l’empowerment individuel distinguées par Ninacs, soit la participation, l’estime de soi, le développement de compétences et la conscience critique (Ninacs, 2008). Dans le cas du projet de RAP Partenariat Solidarité familles Limoilou (PSFL) qui a été présenté et discuté lors du premier Midi-RAP en janvier 2012, une trousse d’animation à l’intention des personnes souhaitant animer une réflexion sur l’accès à une saine alimentation dans leur milieu a été créée à partir des outils de collecte et d’analyse de données de la RAP (PSFL, 2011, p. 6). Avec cette trousse, des personnes n’ayant pas formellement pris part à cette RAP peuvent expérimenter la démarche de prise de conscience collective que le projet suscite. Une participante du PSFL témoignait du fait qu’elle souhaitait que « tout le monde » puisse vivre une telle expérience, ce que la trousse peut maintenant faciliter.

Ensuite, plusieurs projets de RAP créent des occasions où les expertes du vécu prennent publiquement la parole afin de diffuser les conclusions de leur recherche. Il s’agit d’un second type d’action répertorié parmi les projets présentés aux Midis-RAP. Cette prise de parole publique correspond à ce que Gélineau, Dufour et Bélisle appellent le « droit de cité » :

Enfin, la RAP est intimement liée au droit de cité, soit la possibilité offerte aux acteurs profanes en matière de recherche académique de revendiquer une propriété intellectuelle sur les savoirs scientifiques qu’ils ont contribué à produire ainsi que d’user de ces connaissances pour agir sur les rapports de pouvoir et contribuer au changement social dans une perspective de droit et de justice sociale.

Gélineau, Dufour, Bélisle, 2012, p. 42

Dans les projets présentés et discutés aux Midis-RAP, l’exercice du droit de cité a cours dans le cadre de divers événements publics auxquels les équipes de recherche prennent part (ex. : colloque), auxquels elles sont formellement invitées (ex. : Midis-RAP, journées thématiques diverses) ou encore qu’elles planifient entièrement (ex. : événement de diffusion des résultats). Certaines ont ainsi organisé des vernissages et des expositions à partir de leur corpus de photos et de verbatims recueillis grâce à la méthode photovoix. À titre d’exemple supplémentaire issu des Midis-RAP, une présentation théâtrale et un lancement de film présentant des conclusions de recherche ont également été orchestrés avec les expertes du vécu à l’issue d’autres démarches de RAP (Collectivités Amies des Jeunes et Collectif À l’écoute les uns des autres). Les expertes du vécu occupent en effet un rôle de premier plan dans l’organisation et le déroulement de ces événements à caractère éminemment politique : elles y présentent, à titre de chercheures, une démarche rigoureuse ouvrant sur des conclusions et, souvent, sur des recommandations.

Un autre type d’actions réalisées dans le cadre de certains projets de RAP présentés au cours des Midis-RAP est la production d’outils d’intervention construits sur la base des résultats de recherche. Ainsi, certains projets présentés aux Midis-RAP ont débouché sur la conception d’outils de conscientisation (ex. : PSFL), de développement (ex. : Collectivités Amies des Jeunes, outil de développement territorial) et de gestion (ex. : Compagnie des Jeunes Retraités, politique d’inclusion). Compte tenu des ressources nécessaires à la production, en termes de temps, de connaissances et de financement, ce type d’action est souvent prévu dès les premières étapes de la recherche, avec le ou les partenaires impliqués, et en oriente le déroulement. D’autres fois, la volonté de créer un tel outil émerge en cours de route et suscite une recherche de financement spécifique ou la création d’un second volet du projet. Plusieurs intervenantes venues présenter leur démarche de recherche et l’outil qui en a découlé ont insisté sur la nécessité de planifier non seulement les ressources associées à la production matérielle d’un tel outil, mais également celles nécessaires à son déploiement et à son animation après le processus de recherche. Par exemple, le projet VAATAVEC a produit le Guide AVEC, un guide de pratiques, de réflexions et d’outils « visant à favoriser la participation des expertes de vécu à toutes les étapes d’un projet de recherche ou d’intervention » (Collectif VAATAVEC, 2014, p. 9).

Finalement, un quatrième type d’action associé à certaines RAP présenté aux Midis-RAP est l’amorce d’une mobilisation collective visant à joindre de nouvelles personnes également concernées par les intérêts communs visés par ces recherches, lesquelles se multiplient. Quelques projets de RAP présentés aux Midis-RAP ont ouvert sur des mobilisations collectives. On peut mentionner notamment l’enquête conscientisante (Gaudreau et Villeneuve, 2005) menée avec des personnes sans emploi des quartiers centraux de Québec de 1996 à 2001 et durant laquelle diverses pistes d’action ont été mises en oeuvre à la suite du rassemblement de dévoilement des résultats. Certaines visaient des modifications aux politiques sociales (par exemple, la reconnaissance financière des activités socialement utiles pour les personnes assistées sociales). De son côté, le Carrefour des savoirs sur les finances publiques (Labrie, 2010) a été un lieu d’analyses socioéconomiques et d’actions collectives AVEC des personnes en situation de pauvreté. Ces analyses ont soutenu des échanges entre les personnes impliquées dans le Carrefour et des fonctionnaires du ministère des Finances, et même le ministre, entre 1998 et 2000. Rares sont les projets de RAP ouvrant clairement sur une mobilisation collective. Peu de projets disposent en fait de suffisamment de temps pour construire, pas à pas, une telle démarche. L’approche de planification et de financement « par projet » limite possiblement le cheminement d’un groupe dans le temps, depuis la bougie d’allumage que représente souvent le processus de prise de conscience collective jusqu’au déploiement d’une plus large mobilisation.

En somme, quel que soit le mode d’action retenu par le groupe, la transformation sociale qu’entrevoient les groupes de RAP représente toujours une difficulté. Il n’est jamais simple de s’attaquer au projet de transformer des structures sociales et politiques, et l’appréciation d’un processus collectif à visée de transformation sociale ne doit pas se faire exclusivement en fonction de ses retombées structurelles. La connaissance produite à partir de la systématisation de l’expertise du vécu AVEC les personnes concernées y contribue néanmoins.

Limites de l’étude

Notre étude de l’apport des Midis-RAP pour les personnes qui y participent et des enjeux politiques rencontrés dans cette approche de recherche comporte un certain nombre de limites. Peu ancrée dans la littérature, elle relate plutôt une expérience considérée comme significative dans le milieu de la pratique de la RAP à Québec, sous deux angles choisis par les auteures. D’autres dimensions de l’expérience auraient également pu être explorées et auraient peut-être été privilégiées si le groupe d’auteures avait été composé différemment. À cet égard, les auteures de l’article considèrent que le point de vue des expertes du vécu fait défaut à la réflexion qu’elles ont menée. Par ailleurs, l’analyse des données n’ayant pas été réalisée de manière différenciée selon les types d’expertise mobilisés dans les RAP, cela empêche de cerner les différents points de vue et de dépasser les possibles marginalisations de ce point de vue spécifique dans les réflexions communes. Documenter les enjeux politiques vécus selon les types d’actrices contribuerait certainement à une compréhension plus nuancée des enjeux politiques entourant les RAP.

La période printanière durant laquelle la collecte de données du premier corpus a été effectuée a posé des difficultés pour le recrutement, considérant le peu de disponibilité des participantes dans cette période. En effet, il s’agit d’une période au cours de laquelle il n’y a habituellement pas de Midis-RAP. De plus, seules des personnes issues du milieu de la recherche ont participé au Midi-RAP organisé pour réfléchir sur l’expérience des participantes. Même si le sondage a permis d’atteindre d’autres types d’actrices, il s’agit d’une limite importante de l’étude. Enfin, la constitution du second corpus a posteriori, à partir de fragments d’archives et de notes personnelles, n’a pas permis de recueillir de manière systématique l’ensemble des données qui auraient pu être pertinentes pour cette étude.

Cet article a permis de retracer la trajectoire des Midis-RAP, de revisiter l’ensemble des présentations qui y ont été diffusées, de prendre le pouls des participantes quant à la pertinence de ce lieu d’échange, ainsi que de présenter une réflexion sur les enjeux de nature politique se rapportant à la RAP. Il convient maintenant de faire le point sur les objectifs poursuivis par cet article et de dresser les principaux constats qui retiennent l’attention au terme de cette démarche, ainsi que les perspectives qui se dégagent quant aux suites à donner aux Midis-RAP.

Dans un premier temps, cet article a permis de réfléchir à l’apport des Midis-RAP pour les praticiennes de la RAP. Le point de vue de ces dernières a été recueilli par deux moyens : 1) un sondage en ligne auquel ont répondu 14 personnes ayant déjà participé aux Midis-RAP; 2) une discussion de groupe rassemblant huit participantes aux Midis-RAP. À la lumière du bilan ainsi réalisé, on peut constater que les Midis-RAP constituent une plateforme pertinente pour les praticiennes de la RAP qui y participent et qui ont répondu au sondage. La contribution majeure qui se dessine à cet égard renvoie à l’inspiration que les participantes y puisent. Il apparaît que les Midis-RAP constituent un lieu d’inspiration, notamment dans une perspective de lutte contre les inégalités sociales, de changement social et d’émancipation collective, et contribuent à alimenter les réflexions et les pratiques se rapportant à des processus de participation qui se veulent inclusifs. Non seulement les Midis-RAP amènent les participantes à réfléchir à leurs postures respectives dans le cadre de méthodes de recherche inclusives, mais ils alimentent également la mise en oeuvre de pratiques d’intervention et le développement d’outils méthodologiques dans l’optique de favoriser l’émancipation collective et la lutte aux oppressions. Les Midis-RAP apparaissent également comme un moteur pour l’élaboration de stratégies de participation fondées sur le plaisir et la créativité et incluant l’utilisation de médias ludiques et artistiques. De la même façon, les Midis-RAP se voient comme un levier pour « faire communauté » avec des personnes concernées par la recherche, mais également préoccupées par l’amélioration de leurs conditions et de leur qualité de vie. Enfin, les Midis-RAP représentent un lieu d’inspiration pour la résistance, suscitant motivation et espoir en vue de continuer à mener des projets de RAP qui s’inscrivent dans des objectifs de lutte contre les inégalités sociales, de changement social et d’émancipation collective.

L’exploration de ce premier objectif soulève certaines questions qui pourront éventuellement être abordées à travers le déploiement des Midis-RAP. D’entrée de jeu, l’arrimage des intérêts spécifiques des expertes de la recherche, de l’intervention et du vécu représente un défi dont devra tenir compte l’équipe organisatrice dans la suite des Midis-RAP, afin que chacun des types de savoirs et d’actrices à l’oeuvre au sein de la RAP puisse contribuer aux réflexions communes. Devant ce défi d’inclusion et de soutien à la participation que plusieurs RAP rencontrent, il serait pertinent d’explorer les moyens à privilégier pour répondre aux besoins de l’ensemble des actrices qui prennent part à la RAP et pour que les Midis-RAP deviennent un lieu d’inspiration pour toutes. Les auteures de l’article notent également un désir chez les participantes des Midis-RAP d’augmenter le nombre de rencontres réflexives en programmant davantage de rencontres d’échange et de réflexion sur la RAP et les divers enjeux qui y sont associés. Une telle orientation pourrait bénéficier aux praticiennes de la RAP, et contribuer à une meilleure compréhension de cette modalité de recherche.

Dans un deuxième temps, cet article a permis de mettre en lumière certains enjeux associés à la dimension politique de la RAP. Ces enjeux, identifiés et discutés lors des Midis-RAP, ont été relevés à partir des archives et des notes prises par les auteures de l’article au moment des rencontres. Ils ont été pris en compte en raison de leur récurrence dans les discussions des Midis-RAP mais également de la nécessité ressentie par les auteures, dans leur pratique, d’éclairer les multiples facettes de cette dimension politique de la RAP. La synthèse analytique de ces enjeux politiques permet de reconnaître divers foyers politiques qui peuvent s’imbriquer dans une RAP, soit 1) les enjeux liés à la reconnaissance des spécificités de la RAP par les milieux institutionnels; 2) les défis propres aux rapports interpersonnels au sein des équipes de recherche; 3) les enjeux politiques relatifs à l’issue d’un projet de RAP; et 4) les défis associés aux visées de transformation sociale par la RAP.

À la lumière de ces constats, deux questions centrales se dégagent. D’une part, l’identification d’enjeux politiques liés à la reconnaissance de l’approche AVEC dans les milieux institutionnels peut-elle motiver la constitution d’un champ d’action politique propre à la RAP ? D’autre part, les Midis-RAP peuvent-ils contribuer à cette quête de reconnaissance institutionnelle de la RAP? Ces questions se situent en continuité avec les propositions soulevées à la suite de la rencontre panquébécoise sur la RAP qui s’est tenue en 2011 à Québec. En effet, l’article rédigé à la suite de cette rencontre identifiait deux pistes de travail pour le développement la RAP. D’abord, la mise en oeuvre des Midis-RAP était proposée en vue de promouvoir la RAP et de consolider les pratiques s’y rapportant. L’autre avenue suggérée, de nature plus politique, consistait à

mener des représentations auprès des concepteurs des politiques de développement de la recherche et des bailleurs de fonds, afin que les praticiennes de la RAP puissent disposer des bases propices au déploiement de leurs travaux, à la marge comme dans l’institution.

Gélineau et al., p. 70

Cette proposition traduisait une préoccupation politique quant à la reconnaissance de la RAP et au développement de cette approche de recherche. Cet article permet donc de souligner qu’en regard des enjeux identifiés, la pertinence de ce questionnement demeure.

Somme toute, la démarche de réflexion collective engagée à l’occasion de la rédaction de cet article fournit des pistes intéressantes pour potentialiser les apports des Midis-RAP à la pratique des participantes, et pour alimenter les réflexions sur l’attitude des praticiennes de la RAP à l’égard des divers enjeux politiques identifiés dans les RAP. Dans l’intervalle, les auteures font le pari que les Midis-RAP pourront constituer un lieu fertile pour mener ces explorations.