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La pandémie de la COVID-19 a frappé durement les personnes aînées du Québec. Considérées comme un groupe « à risque », elles ont été soumises à des mesures de confinement et de protection plus sévères que les autres groupes d’âge. Ces mesures les ont forcées à suspendre un grand nombre de leurs occupations et de leurs activités sociales, particulièrement lors des premières vagues de la pandémie en 2020, mais également lors des vagues subséquentes. La plupart ont dû suspendre, pour une période plus ou moins longue, leur engagement bénévole et toute autre forme d’engagement envers leurs proches.

Comment ont-elles réagi à cette situation? Se sont-elles complètement désengagées? La pandémie a-t-elle provoqué leur mise à l’écart, ou ont-elles malgré tout maintenu une forme d’engagement, de participation sociale et de présence dans l’espace public? Ont-elles repris leurs engagements par la suite et si oui, dans quelles conditions? C’est à ces questions que nous souhaitons apporter des éléments de réponse à partir d’une enquête portant sur le bénévolat des personnes aînées pendant la pandémie au Québec.

Cette étude vise notamment à mettre en lumière les diverses manières dont bon nombre de bénévoles aînés ont réagi face à la pandémie et aux mesures sanitaires qui leur ont été imposées. Mais par-delà la pandémie et la situation particulière des personnes aînées, cette étude permet aussi de poser un regard plus large sur le bénévolat au Québec, sur les difficultés et défis qu’il traverse et les transformations qu’il connaît, ainsi que sur les bénévoles et leur engagement au sein d’une grande diversité d’organisations.

Le bénévolat et la pandémie

Temps librement donné au sein d’une organisation pour rendre un service, permettre la tenue d’activités ou soutenir l’organisation d’un événement, le bénévolat est pratiqué dans toutes les sphères d’activités au Québec. On trouve des bénévoles autant dans les services sociaux que dans les écoles, dans le monde du loisir comme dans celui des arts et de la culture. Ils et elles y réalisent des tâches aussi différentes que l’accompagnement de personnes en difficulté, l’organisation d’activités sportives, la participation à un conseil d’administration ou l’animation de visites guidées dans un musée. Le bénévolat est pratiqué aussi bien dans les organisations sans but lucratif que dans les établissements publics ou les corporations privées. Les Québécoises et Québécois donnent ainsi en moyenne 126 heures de leur temps chaque année; les personnes de plus de 65 ans, 204 heures, un nombre significativement plus élevé (Statistique Canada, 2018).

Les pouvoirs publics, les organisations communautaires et les bénévoles eux-mêmes attendent essentiellement deux choses du bénévolat : 1) la tenue d’activités et une offre de services qui contribuent autant à améliorer l’accès à des biens et services qu’à un renforcement des solidarités et à l’intégration sociale des individus; 2) une participation des bénévoles eux-mêmes à des activités qui leur permettent à la fois d’exprimer et de renforcer leur appartenance à un groupe ou une collectivité (Gagnonet al., 2013; Gaudet et Turcotte, 2013; Alalouf-hall et Grant-Poitras, 2021). Le bénévolat joue un rôle particulièrement important dans la participation sociale des aînés par leur implication dans des groupes et associations à vocation politique, caritative, communautaire, ludique ou sociale. Le bénévolat est pour les personnes aînées une occasion de valorisation et de socialisation, un moyen de demeurer actives, tout en contribuant au bien-être de leur communauté. Leur engagement profite également à l’ensemble des personnes aînées, en leur permettant de bénéficier de services (visites d’amitié, transport-accompagnement, livraison de repas à domicile, répit, etc.) qui répondent à divers besoins et réduisent leur isolement. On parle ainsi souvent du bénévolat « par et pour les aînés » (Sévigny et Frappier, 2010).

La pandémie de la COVID-19 est venue compromettre ou freiner cette participation des bénévoles, particulièrement celle des bénévoles les plus âgés (Gagnonet al., 2023; Alalouf-Hall et Grant-Poitras, 2021; Greyet al., 2022; Poulinet al. 2021). Au printemps 2020, lors de la première vague de la pandémie, le confinement et les mesures sanitaires ont fortement affecté les personnes aînées, en réduisant sévèrement les contacts et les interactions, et en forçant l’annulation ou le report d’un très grand nombre d’activités de loisir, de socialisation et d’entraide, qu’elles soient familiales ou communautaires. Ces restrictions et suspensions ont tout particulièrement limité la pratique du bénévolat : de multiples activités et services ont été interrompus et les bénévoles aînés ont été priés de demeurer à leur domicile en raison des risques de morbidité et de mortalité accrus encourus. Les organisations où oeuvrent les bénévoles ont dû revoir leurs activités et réorganiser leurs services, afin de s’ajuster à l’absence des bénévoles plus âgés ou de leur permettre de poursuivre leur engagement en sécurité[1]. Les mesures sanitaires comme la distanciation, le port du masque ou les rencontres à distance avec les bénévoles et les usagers au moyen des modes de communication numérique les ont forcés à revoir leur fonctionnement, en plus de leur occasionner des dépenses supplémentaires et un surcroit de travail (Gagnonet al., 2023). En outre, la plupart des services dispensés par les bénévoles – aînés ou pas – n’ont pas été jugés essentiels; seuls l’accompagnement à des rendez-vous médicaux, la livraison de repas et les visites d’amitié transformées en téléphones d’amitié ont été tenus pour essentiels. Si le premier ministre du Québec, François Legault, a lancé un appel à la solidarité des Québécoises et des Québécois, les invitant à s’engager comme bénévoles afin de soutenir les services publics et de venir en aide aux plus démunis, les personnes aînées, quant à elles, étaient invitées à demeurer chez elles en sécurité[2]. Et si les mesures sanitaires furent moins restrictives lors des vagues suivantes de la pandémie, le bénévolat des personnes aînées a continué de subir d’importantes restrictions (activités suspendues ou exercées à distance).

Plusieurs organisations, dont la Fédération des centres d’action bénévole du Québec (FCABQ) et Convergence Action Bénévole (CAB), nous ont fait part de leurs inquiétudes quant aux répercussions à court terme de cette situation sur les bénévoles, particulièrement en ce qui concerne l’isolement dans lequel ils pouvaient se trouver. Les bénévoles aînés ne vont-ils pas se retrouver isolés et privés d’une de leurs plus importantes occasions de socialisation? Ces organisations s’inquiétaient également des effets à long terme de la pandémie sur l’engagement des bénévoles. Les mesures sanitaires prises pendant la pandémie ont-elles permis aux personnes aînées de poursuivre leur engagement? Après la levée des mesures de confinement, allaient-elles revenir et poursuivre leur engagement bénévole au sein de leur organisation? Se sentiraient-elles en sécurité pour le faire? Se sentiront-elles toujours aussi concernées ou mobilisées par la mission de l’organisation après avoir interrompu leur engagement ou avoir dû le poursuivre à distance, loin des autres bénévoles ou des bénéficiaires des services?

Ces inquiétudes s’ajoutent aux préoccupations, déjà présentes avant la pandémie, touchant les difficultés de recrutement et de fidélisation des bénévoles, le vieillissement des bénévoles en poste et l’augmentation des demandes d’aide. La pérennité de l’action bénévole faisait déjà l’objet d’une inquiétude croissante, notamment dans les localités rurales vieillissantes (Statistique Canada, 2018; Castonguay, Vézina et Sévigny, 2014; Castonguay, Beaulieu et Sévigny, 2015), où de nombreuses organisations sont dans une situation précaire en raison d’un manque de bénévoles ou d’un financement insuffisant. Par ailleurs, le secteur bénévole est traversé depuis plusieurs années par des interrogations et des débats concernant sa place, son rôle et son organisation (Sévigny et Frappier, 2010; Gagnonet al., 2013). On se questionne sur les limites du champ d’action des bénévoles, sur ce qui leur est permis de faire (en raison des lois et règlements ou de leurs compétences) et sur ce qu’ils désirent faire (ce qui les intéresse et les motive, leur procure satisfaction et gratification) : quelles actions et quels services peuvent être confiés aux bénévoles, et lesquels reviennent aux personnes salariées des secteurs publics, privés et sans but lucratif, aux proches aidant·e·s et aux autres membres de la famille? On s’interroge également sur l’encadrement et le soutien dont les bénévoles ont besoin pour maintenir leur engagement : un horaire plus souple, davantage de formation ou de reconnaissance? Enfin, les organisations communautaires se questionnent sur leur autonomie à l’égard des autorités gouvernementales qui financent une partie de leurs activités : quelle est leur marge de manoeuvre dans la détermination des besoins des populations bénéficiant des services, des services offerts et de la manière de les dispenser? Leur mission se réduit-elle à fournir des services déterminés et définis par les pouvoirs publics?

Ces inquiétudes nouvelles et ces préoccupations plus anciennes soulèvent toutes la question de l’engagement des bénévoles, c’est-à-dire leur volonté de poursuivre leurs actions et de s’y investir après la pandémie. Elles nous ont conduits à mener une étude sur les répercussions de la pandémie et des mesures sanitaires sur l’engagement des bénévoles aînés, en collaboration étroite avec cinq organisations ou regroupements d’organisations où des bénévoles sont engagés : Convergence Action Bénévole (CAB), la Fédération des centres d’action bénévole du Québec (FCABQ), la Fédération québécoise du loisir en institution (FQLI), la Fédération québécoise des centres communautaires de loisir (FQCCL) et le Centre intégré universitaire de santé et de services sociaux de la Capitale-Nationale (CIUSSSCN).

L’engagement bénévole

Être bénévole, c’est d’abord faire un choix, c’est une action volontaire (comme l’appellation anglaise le souligne : volunteer); c’est ensuite consentir à un certain investissement de temps et d’énergie dans une activité non rémunérée; c’est enfin, et surtout, un investissement moral et identitaire, l’affirmation de valeurs et d’idéaux dans l’action et au sein d’un groupe d’appartenance ou une communauté locale (Gaudet et Turcotte, 2013). Le bénévolat participe ainsi de la construction identitaire des individus. Il permet l’affirmation et la réalisation de soi, comme individu autonome et singulier, à travers un investissement dans une cause, une mission ou une responsabilité collective, et par l’insertion dans un groupe qui procure au bénévole la reconnaissance nécessaire de ses choix, de ses valeurs et de son identité (Sévigny et Frappier, 2010; Vermeersch, 2004; Fortin et al., 2007). Le bénévolat est un « régime d’engagement », pour parler comme Thévenot (2006), qui permet de concilier individualisation et solidarité, investissement pour une cause et recherche d’un certain accomplissement personnel. Aider les autres est une source de gratification personnelle. On le fait pour soi et pour les autres, comme les bénévoles le soulignent eux-mêmes, en insistant beaucoup sur les gratifications et le plaisir que leur apporte leur engagement; l’engagement pour soi et l’engagement pour autrui prenant appui l’un sur l’autre, ils sont une motivation l’un pour l’autre. C’est pourquoi la sociabilité et le lien que le bénévole entretient avec les usagers du service et les autres bénévoles ne sont pas seulement les moyens de son action, mais constituent des fins en soi; ils procurent la reconnaissance et l’appartenance sur lesquelles le bénévole peut assoir son identité.

L’engagement bénévole permet ainsi aux individus une appropriation matérielle et une appropriation symbolique du monde qui les entoure (Gagnonet al., 2013). Par appropriation matérielle, nous entendons le fait de se donner des services et des moyens pour améliorer la qualité de vie d’un groupe ou d’une collectivité : un comptoir vestimentaire, des activités sportives, une soupe populaire, des fonds recueillis pour la recherche ou l’intervention touchant une pathologie, etc. Le bénévolat permet d’avoir une prise sur le monde. C’est la fonction instrumentale du bénévolat. Par appropriation symbolique, nous entendons l’appartenance à un groupe, le partage d’une identité commune autour de valeurs et d’idéaux fortement exprimés, incarnés dans des pratiques et reconnus par le groupe. Comme l’écrit Vermeersch (2004, p. 683), le bénévolat fournit le cadre collectif pour étayer ou assoir son identité. C’est la fonction expressive du bénévolat.

Étudier le bénévolat sous l’angle de l’engagement, c’est l’aborder par ce qui le caractérise et le distingue des autres formes de travail ou d’activité – donner librement et gratuitement de son temps. Plus encore, l’étude de l’engagement des bénévoles ne se limite pas à mesurer ou évaluer l’intensité de la participation et de la solidarité, la manière dont ils s’investissent dans l’action et parviennent à une certaine cohérence dans leurs valeurs et aspirations; elle amène également à reconnaître les conditions nécessaires à cette participation et à cette solidarité, la manière dont l’organisation, avec ses règles, ses attentes et ses ressources, fournit les appuis nécessaires aux individus pour s’investir, et se sentir compétent et reconnu (Genard, 2011), et leur permet ainsi une appropriation matérielle et symbolique du monde qui les entoure.

Après la pandémie et les mesures sanitaires, les bénévoles ont-ils toujours le désir et la possibilité de s’engager? Le bénévolat permet-il toujours ces formes d’appropriation matérielle et symbolique pour lesquelles ils s’engagent?

L’enquête et sa méthodologie

Notre étude a débuté à l’été 2020 par une enquête exploratoire : 25 entrevues ont été réalisées en ligne avec des bénévoles et des responsables d’équipes de bénévoles dans diverses organisations des régions de Québec et de Chaudière-Appalaches. Cette première enquête visait à comprendre comment les choses se sont déroulées pendant la première vague de la pandémie (hiver et printemps 2020) : activités suspendues ou réorganisées, engagement ou désengagement des bénévoles, liens maintenus entre les organisations et les bénévoles. Une enquête de plus grande envergure a été entreprise au printemps 2021, après la 3e vague. Une invitation à remplir un questionnaire en ligne a été envoyée à des bénévoles à la grandeur du Québec (automne 2021)[3].

Le questionnaire s’adressait aux personnes de 65 ans ou plus qui faisaient déjà du bénévolat avant la pandémie. Pour des raisons méthodologiques liées à la complexité et à la taille du questionnaire, les participants à l’étude engagés dans plus d’un organisme devaient choisir l’activité de bénévolat qui leur apparaissait la plus importante, en temps investi ou en regard de la signification qu’il revêt pour eux (leur « bénévolat principal ») et répondre aux questions uniquement sur cet engagement. Le questionnaire couvrait les trois trajectoires possibles suivies par les bénévoles durant la pandémie : 1) leur bénévolat s’était poursuivi sans interruption; 2) il avait repris après avoir été interrompu pendant une période plus ou moins longue (entre 3 et 15 mois); et 3) il n’avait toujours pas repris au moment où le bénévole participait à l’enquête (automne 2021). Le questionnaire comportait des questions communes à tous les participants et des questions spécifiques pour chacune de ces trois trajectoires.

Des questions portaient sur l’engagement des bénévoles avant la pandémie et les caractéristiques de leur bénévolat, d’autres (la plus grande partie) sur leur engagement pendant la pandémie (transformations de leur bénévolat et de leurs tâches, leur rapport à l’organisation bénévole, la manière dont ils ont vécu cette période) et sur leurs intentions quant à leur engagement futur. Diverses questions d’ordre socio-économique leur étaient également posées (âge, genre, revenu, lieu de résidence).

Les questions touchant spécifiquement l’engagement bénévole portaient sur : 1) l’intensité de leur engagement passé, présent et futur (nombre d’années, nombre d’heures par mois); 2) la nature de leur engagement (secteur d’activité, tâches exercées – avant et pendant la pandémie); 3) leur contribution à l’amélioration de la qualité de vie des personnes et de la collectivité, ou appropriation matérielle (sentiments d’efficacité, de compétence et d’utilité, encadrement et formation reçue); 4) leur sentiment d’appartenance et de partage d’une identité commune autour de valeurs et d’idéaux incarnés dans des pratiques, ou appropriation symbolique (reconnaissance, sociabilité, sentiment d’utilité, de fierté, plaisir et apprentissage). Nous avions ainsi des indicateurs sur la double appropriation, mais également sur les appuis fournis par les organisations pour assurer ces fonctions instrumentales et expressives du bénévolat.

Une invitation à remplir le questionnaire en ligne fut envoyée par nos cinq partenaires à leurs membres, qui la transmettaient aux bénévoles. Le Réseau de l’action bénévole du Québec (RABQ), l’un des onze Réseaux BIBLIO régionaux et une maison de soins palliatifs ont également fait parvenir l’invitation à leurs membres[4]. Les bénévoles devaient remplir le questionnaire entre la mi-août et le début du mois de novembre 2021. Répondre au questionnaire prenait entre 25 et 40 minutes, et les personnes qui n’avaient pas la capacité de le remplir en ligne pouvaient le faire au téléphone en prenant rendez-vous avec un membre de notre équipe. Nous ne pouvions de cette manière obtenir un échantillon représentatif des bénévoles aînés, mais nous pouvions couvrir toutes les régions du Québec et les différents secteurs d’engagement.

Un total de 526 bénévoles ont rempli le questionnaire, 69 % d’entre eux avaient entre 65 et 74 ans et 31 % avaient plus de 75 ans. Les données de l’ESG 2018[5] concernant les bénévoles québécois de 65 ans et plus indiquent des proportions très similaires : 65 % ont entre 65 et 74 ans et 35 % ont 75 ans et plus. Notons que, dans notre échantillon, le tiers des participants étaient relativement avancés en âge, mais encore très actifs. Les participants âgés de 75 ans et plus ont donné en moyenne 270 heures dans leur bénévolat principal durant les 12 mois précédant la pandémie; ceux âgés de 65 à 69 ans, 212 heures; ceux âgés de 70 à 74 ans, 266 heures[6].

Notre échantillon est composé d’une majorité de femmes (70 %), alors que dans la population globale des bénévoles de 65 ans et plus au Québec, elles représentent environ la moitié des effectifs (Statistique Canada, 2018). Cette surreprésentation des femmes s’explique sans doute par un biais d’échantillonnage, les femmes éduquées ayant plus tendance à répondre aux enquêtes en ligne.

Notre échantillon est également composé de bénévoles très scolarisés et plus fortunés que la moyenne des bénévoles du Québec : 53 % détiennent un diplôme universitaire, comparativement à 20 % chez l’ensemble des bénévoles de 65 ans et plus au Québec, et 40 % ont un revenu annuel de plus de 50 000 $, soit le double de la proportion que cette même tranche de revenus représente pour l’ensemble des bénévoles aînés québécois (Statistique Canada, 2018). Cela peut s’expliquer par le fait que les plus instruits et les plus fortunés ont un meilleur accès à Internet, une plus grande littératie numérique et un intérêt plus grand pour la recherche (Netendance, 2020; 2021) et qu’ils correspondent davantage au profil des personnes qui répondent à des questionnaires en ligne (Audyet al., 2021).

Notre échantillon est constitué de personnes provenant davantage des milieux urbains que ruraux (67 % contre 33 %). Elles proviennent de 139 municipalités et de toutes les régions administratives du Québec, avec une surreprésentation des régions de la Capitale-Nationale, de Chaudière-Appalaches et de la Montérégie. Elles habitent majoritairement dans des villes de taille moyenne (de 50 000 à 100 000 habitants); les bénévoles oeuvrant dans les grands centres (plus de 100 000 habitants) sont sous-représentés. Notre mode d’échantillonnage explique sans doute ce biais : les organisations qui transmettaient l’invitation aux bénévoles ne l’ont pas toutes fait également.

S’il ne constitue pas un échantillon représentatif de la population québécoise des bénévoles aînés quant au genre, à la scolarité et au lieu de résidence, notre échantillon couvre cependant les principaux secteurs d’engagement, les principales tâches et les différents parcours possibles de bénévolat durant la pandémie, il permet ainsi d’avoir un très bon aperçu de l’engagement bénévole pendant la pandémie.

L’analyse s’est faite selon deux axes. Nous avons d’abord cherché à comprendre l’évolution de l’engagement des bénévoles avant, pendant et après la pandémie, la nature et l’intensité de cet engagement, les motifs d’interruption et la volonté de poursuivre. Nous avons du même coup cherché à identifier les principaux facteurs qui pouvaient affecter l’engagement au cours des dernières années, et s’ils étaient liés à la pandémie. Nous avons ensuite cherché à identifier plus précisément les changements survenus dans la pratique du bénévolat pendant la pandémie, la manière dont ils ont été perçus ou vécus par les bénévoles. Nous avons alors cherché à vérifier si les moyens mis en oeuvre par les organisations pour répondre à ces changements ont favorisé leur engagement et ont permis les appropriations symbolique et matérielle recherchées par les bénévoles. Nous suivons ces deux axes d’analyse dans les sections qui suivent.

Engagement, désengagement, réengagement

Les personnes qui ont participé à notre enquête sont des bénévoles très engagés. Dans les douze mois qui ont précédé la pandémie, ils ont donné en moyenne 251 heures de leur temps à l’organisme de leur bénévolat principal, ce qui dépasse largement la moyenne d’environ 152 heures des bénévoles québécois de 65 ans et plus (Statistique Canada, 2018). Une majorité des participants pratique leur bénévolat principal depuis plus de 5 années (62 %) et près du tiers (36 %) depuis plus de 10 ans. Près de la moitié (48 %) étaient engagés dans deux organisations ou plus, comparativement à la moyenne provinciale de 41% chez les bénévoles québécois de 65 ans et plus (Statistique Canada, 2018). Ces personnes sont très majoritairement à la retraite (7 % ont un emploi à temps partiel ou à temps plein). Il est dès lors possible d’affirmer que, pour la grande majorité de nos participants, le bénévolat occupait une place significative dans leur vie avant que ne survienne la pandémie, ce que la suite de nos analyses va par ailleurs confirmer.

Avant la pandémie, les participants réalisaient en moyenne deux tâches dans leur bénévolat principal. « Donner du soutien ou faire de l’accompagnement » est la tâche réalisée par le plus grand nombre de participants, suivie par « Siéger à un comité ou à un conseil » et « Accomplir des tâches administratives ». Viennent ensuite les tâches « Recueillir, servir ou distribuer de la nourriture ou d’autres biens », « Donner de l’information, faire de la sensibilisation », « Organiser, superviser ou coordonner des activités ou des événements » et « Agir à titre d’animateur ou d’animatrice d’activités ».

Tableau I

Caractéristiques des répondants selon la trajectoire de leur bénévolat principal durant la pandémie

Caractéristiques des répondants selon la trajectoire de leur bénévolat principal durant la pandémie

Tableau I (continuation)

Caractéristiques des répondants selon la trajectoire de leur bénévolat principal durant la pandémie

* Comme les répondants pouvaient répondre à plus d'une question, nous n'avons pas testé la significativité des données liées aux tâches.

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Sur les 526 bénévoles qui ont rempli le questionnaire, le quart (26 %) ont poursuivi leur bénévolat principal pendant la pandémie sans interruption. Pour la moitié (48 %), le bénévolat a été interrompu pendant une période variant entre 3 et 15 mois, puis a repris. Enfin, un autre quart (26 %) n’avaient toujours pas repris leur bénévolat au moment de remplir le questionnaire, soit depuis environ 18 mois (selon le moment où le questionnaire a été rempli).

Pour les participants dont le bénévolat principal a été interrompu et a repris (trajectoire 2), 31 % avaient repris après 3 mois d’interruption, cette proportion augmentant à 59 % après 6 mois et à 78 % après 12 mois. Un an et demi après le début de la pandémie, ce qui correspond aux trois premières vagues épidémiques (INSPQ, 2023), les trois quarts des participants avaient maintenu ou repris dès que possible leur bénévolat principal. En outre, durant la pandémie, le nombre d’heures de bénévolat offertes en moyenne par année par les personnes qui n’ont connu aucune interruption (trajectoire 1) a augmenté de 2 h, passant de 312 heures avant la pandémie à 314 heures[7]. Les bénévoles interrogés sont donc demeurés très engagés durant la pandémie.

Pour les personnes dont le bénévolat principal a été interrompu (trajectoires 2 et 3), celles qui l’ont repris (trajectoire 2) indiquent avoir été obligées de l’interrompre, alors que celes qui n’ont pas repris leur bénévolat (trajectoire 3) évoquent davantage des motifs personnels d’interruption (crainte de la COVID-19, proche aidance, travail et autres occupations), que l’interruption des activités dans leur organisation.

Tableau II

Raisons de l’interruption du bénévolat principal (trajectoire 2 et 3 seulement; n=385)*

Raisons de l’interruption du bénévolat principal (trajectoire 2 et 3 seulement; n=385)*

* Les dix raisons que les répondants pouvaient sélectionner pour indiquer le motif d'arrêt de leur bénévolat principal ont été agrégées en quatre grandes catégories.

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Nous avons interrogé les personnes sur l’avenir de leur engagement dans leur bénévolat principal. Au moment de l’enquête, 88 % prévoyaient poursuivre ou reprendre leur bénévolat principal dans l’avenir. Ce taux augmente à 97 % chez les personnes n’ayant vécu aucune interruption et diminue à 90 % chez celles qui ont repris après une interruption. Lorsque les personnes n’avaient pas repris leur bénévolat principal, 69 % d’entre elles prévoyaient le reprendre dans l’avenir[8].

Tableau III

Désir de poursuivre des répondants selon les tâches de leur bénévolat principal

Désir de poursuivre des répondants selon les tâches de leur bénévolat principal

* Comme les répondants pouvaient répondre à plus d'une question, nous n'avons pas testé la significativité des données liées aux tâches.

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Nous avons demandé à ceux qui manifestaient le désir de mettre fin à leur bénévolat principal, quelle que soit leur trajectoire (12 %; n=66), quels étaient leurs motifs. Ils évoquent principalement des raisons de santé (35 %), d’autres activités de loisir et de sport (30 %), la proche aidance (21 %), un engagement dans un autre organisme (21 %). Un cinquième des participants à l’enquête prévoient arrêter pour des raisons liées au risque de contracter la COVID-19. Les raisons les moins évoquées concernent l’organisme du bénévolat principal : la nature ou la quantité de tâches du bénévolat principal (18 %), le manque de soutien ou de ressources de l’organisme (10 %) et la diminution de l’intérêt pour la cause de l’organisme (8 %). De manière générale, les raisons des personnes pour arrêter leur bénévolat principal après la pandémie concernaient peu la pandémie elle-même et ses répercussions sur l’activité bénévole; elles étaient plutôt liées à l’âge, à la santé et à d’autres engagements, des facteurs déjà importants de désengagement avant la pandémie (Castonguay, Beaulieu et Sévigny, 2015). Le désir de poursuivre ne varie d’ailleurs pas de manière significative avec le fait que les tâches aient été modifiées pendant la pandémie.

Tableau IV

Raisons de ne pas reprendre leur bénévolat principal (n=66)

Raisons de ne pas reprendre leur bénévolat principal (n=66)

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Ces observations concordent avec d’autres indications. Parmi les répondants qui ont pratiqué leur bénévolat principal durant la pandémie (trajectoires 1 et 2, n=389), ceux qui ont indiqué avoir une moins bonne santé ou connaître une diminution de leurs capacités pour accomplir leurs tâches, envisagent plus souvent de cesser leur bénévolat (20 %) que ceux qui estiment avoir la santé et les capacités d’accomplir leurs tâches (5 %). De même, l’âge apparaît comme une variable significative dans l’explication du désir de poursuivre ou reprendre l’activité de bénévolat – 19 % des participants de 75 ans et plus prévoient arrêter ou ne pas recommencer leur bénévolat principal, contre 10 % pour les 74 ans et moins. Enfin, chez les personnes qui pensent arrêter leur bénévolat principal dans l’avenir, 56 % prévoient tout de même continuer de faire du bénévolat ailleurs (trajectoires 1, 2 et 3). Ce pourcentage diminue à 50 % s’ils n’ont pas repris leur bénévolat principal au moment de répondre au questionnaire (trajectoire 3).

Très engagés avant la pandémie, les bénévoles interrogés ont ainsi cherché à le demeurer pendant la pandémie et souhaitent le demeurer après, du moins dans la très grande majorité, et quelle que soit la trajectoire. La pandémie n’a généralement pas remis en question leur engagement. Elle a peut-être accéléré le départ ou la réduction du nombre d’heures chez certains, mais cet arrêt ou cette diminution sont davantage associés à l’âge ou à la santé qu’à la pandémie[9].

Changements et adaptation

Si l’engagement et le désir d’engagement se sont maintenus, la nature de cet engagement ne s’est-elle pas transformée? Quels changements les pratiques bénévoles ont-elles connus pendant la pandémie, et comment les bénévoles ont-ils vécu ces changements?

Changements dans les tâches et l’organisation

Les bénévoles qui ont poursuivi leur engagement pendant la pandémie – avec ou sans interruption – ont souvent dû s’adapter à plusieurs changements, dont les principaux touchent au respect des mesures sanitaires. Tout particulièrement, la distanciation sociale a transformé le quotidien des bénévoles en les forçant à réaliser leurs activités bénévoles à distance au moyen du téléphone, des services de messagerie par Internet et des plateformes de vidéoconférence. Pour certains, comme ceux qui siègent à des conseils d’administration, cela n’a pas fondamentalement changé la nature de leur travail. Pour d’autres, comme ceux qui font des visites d’amitié auprès de personnes seules ou qui proposent des visites guidées dans les musées, ces moyens transformaient de manière importante leur travail, modifiant radicalement leur contact avec les usagers. Les changements se sont ainsi surtout fait sentir chez les bénévoles ayant des tâches d’animation, d’enseignement, de formation et d’accompagnement, et sur lesquelles les mesures sanitaires avaient un impact important, en privant les bénévoles d’un contact en personne avec les usagers des services. Mais tous les secteurs ont été affectés pour différentes formes de tâches, de la collecte de dons à la distribution de nourriture en passant par les tâches administratives.

Notons que les changements ici mesurés n’ont pas trait uniquement aux modifications « objectives » apportées aux tâches, mais aussi à la manière dont ces changements étaient perçus par les personnes, et à l’importance relative qu’elles accordaient au changement. C’est pourquoi, lorsque nous leur avons demandé si les tâches de leur bénévolat principal avaient « changé à cause de la pandémie », 54 %[10] d’entre elles ont répondu par l’affirmative, les autres pouvaient avoir connu des changements, mais estimaient que ceux-ci n’avaient pas modifié de manière significative leur pratique et leurs responsabilités.

Tableau V

Observation d’un changement dans les tâches du bénévolat principal

Observation d’un changement dans les tâches du bénévolat principal

Note : Comme les répondants pouvaient répondre à plus d'une question, nous n'avons pas testé la significativité des données liées aux tâches.

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Outre l’usage du téléphone ou des technologies numériques, ces changements se sont traduits par le retrait de certaines tâches (par exemple, les bénévoles qui font du transport-accompagnement n’étaient plus autorisés à accompagner les personnes à l’intérieur des établissements de santé et devaient les attendre à la porte) ou l’ajout de nouvelles tâches (par exemple, organiser des activités de loisir en ligne, maintenir le contact avec les membres de l’association en l’absence de rencontres en personne). Pour certains, cela s’est traduit par une augmentation de la charge de travail et du nombre d’heures consacrées au bénévolat, alors que pour d’autres, cela a plutôt engendré une diminution de la charge de travail.

Le fait d’observer un changement dans les tâches varie significativement selon plusieurs variables – les personnes de 75 ans et plus sont moins nombreuses à avoir vécu des changements dans leur bénévolat principal (42 %) tandis que près de 58 % des personnes de 65 à 74 ans ont vécu des changements. Le changement est également lié à la durée de l’interruption : plus les personnes ont dû attendre longtemps avant de reprendre leur bénévolat principal, plus elles observaient un changement dans leurs tâches de bénévolat principal[11].

Appréciation et adaptation

Comment les bénévoles aînés ont-ils réagi à ces changements et aux interruptions? Comment s’y sont-ils adaptés? Très bien dans l’ensemble. Aux différentes questions posées touchant, d’une part, l’appréciation des changements dans leurs tâches (voir tableau VI) et, d’autre part, l’appréciation générale de l’engagement bénévole pendant la pandémie (trajectoires 1 et 2; voir tableau VII), une très large majorité répond positivement. Ainsi, 81 % n’ont pas eu ou ont eu très peu de difficulté à s’adapter aux nouvelles tâches, 83 % ont eu du plaisir à accomplir leurs tâches, et 92 % se sentaient plutôt bien formés pour les exécuter et recevaient le soutien nécessaire pour s’en acquitter. Lorsqu’on les interroge sur la sociabilité et les interactions sociales, 73 % disent éprouver le même plaisir qu’à l’ordinaire à côtoyer les autres bénévoles et les membres de l’organisation, et 73 % avaient le même plaisir à côtoyer les usagers de leurs services, et cela malgré les mesures de distanciation. Ces taux de satisfaction passent à 81 % et 79 % chez ceux dont le bénévolat a été interrompu, manifestement heureux de reprendre du service et de revoir collègues et usagers après un arrêt plus ou moins long. Lorsqu’on les interroge sur les effets de leur engagement, la satisfaction est tout aussi grande : 91 % étaient satisfaits des services qu’ils offraient, 95 % avaient le sentiment d’apporter quelque chose à la vie des gens qui profitaient de leurs services et 97 % (presque la totalité) avaient le sentiment que leur bénévolat était reconnu par l’organisation dans laquelle ils étaient engagés. Plus de la moitié avaient le sentiment d’avoir accompli quelque chose dont ils étaient particulièrement fiers (tableau VIII). Par ailleurs, en début de pandémie, les bénévoles oeuvrant dans des organisations dont les services avaient été reconnus comme essentiels en tiraient une grande fierté (Maltais, Tremblay et Gilbert, 2021).

Tableau VI

Différentes variables d'appréciation des changements dans les tâches chez les répondants ayant observé un changement dans les tâches de bénévolat principal

Différentes variables d'appréciation des changements dans les tâches chez les répondants ayant observé un changement dans les tâches de bénévolat principal

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Tableau VII

Différentes variables d'appréciation du bénévolat principal durant la pandémie selon que les tâches de leur bénévolat principal ont changé ou non (trajectoires 1 et 2 seulement)

Différentes variables d'appréciation du bénévolat principal durant la pandémie selon que les tâches de leur bénévolat principal ont changé ou non (trajectoires 1 et 2 seulement)

Tableau VII (continuation)

Différentes variables d'appréciation du bénévolat principal durant la pandémie selon que les tâches de leur bénévolat principal ont changé ou non (trajectoires 1 et 2 seulement)

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Tableau VIII

Différentes variables d’appréciation du bénévolat principal durant la pandémie selon que les tâches de leur bénévolat principal ont changé ou non (trajectoires 1 et 2 seulement; n=364)

Différentes variables d’appréciation du bénévolat principal durant la pandémie selon que les tâches de leur bénévolat principal ont changé ou non (trajectoires 1 et 2 seulement; n=364)

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Les changements dans les tâches ont tout de même eu des effets sur la satisfaction à l’égard du bénévolat réalisé durant la pandémie. Chez les personnes ayant observé un changement dans les tâches, 60 % ne veulent pas ou peu que ces changements demeurent après la pandémie. Ils ont eu moins de plaisir qu’avant la pandémie à côtoyer d’une part les autres bénévoles et les membres de l’organisation (21 pts de % d’écart), d’autre part les usagers des services bénévoles (23 pts de % d’écart). Ils sont aussi moins satisfaits des services offerts (13 pts de % d’écart). Malgré ces insatisfactions, ils ont senti qu’ils apportaient une amélioration à la vie des gens, et si ces changements affectent la satisfaction quant aux services offerts, c’est dans une faible mesure (tableau VII). Le fait que le désir de poursuivre son bénévolat dans l’avenir ne varie pas de manière significative, que leurs tâches aient changé ou non, montre que les personnes jugent que cette situation est circonstancielle et qu’elle risque fort peu de perdurer. Ils ne veulent plus continuer à donner des services à distance, par exemple, mais ils sont fiers de l’avoir fait pendant la pandémie.

Sur le plan de leur engagement, les bénévoles québécois ne font pas exception. Ailleurs au Canada et dans le monde, on a observé chez des bénévoles aînés un fort engagement, une grande satisfaction et la même capacité d’adaptation (Colibaba,Skinner et Russell, 2022). En Grande-Bretagne, par exemple, ils ont souvent eu le sentiment d’avoir un impact positif sur leur communauté, et ils désirent poursuivre leur engagement parce qu’ils se sentent utiles (Greyet al., 2022). En Italie, le bénévolat pendant la pandémie a été pour les personnes non seulement un moyen de sortir de l’isolement, mais d’aider les autres (Principiet al., 2022). Aux États-Unis, si l’on se fie à l’étude de Sun et de ses collaborateurs (2021), les bénévoles aînés préfèrent les contacts en personne, afin d’établir un lien plus personnel avec les autres bénévoles et les usagers de leurs services, mais ils se sont vite ajustés au travail à distance qui leur permettait de maintenir les liens et d’offrir des services.

Non seulement les bénévoles ne se sont pas désengagés de la mission et de l’organisation pour laquelle ils donnaient déjà leur temps, mais ils se sont ajustés à la situation pour maintenir leur engagement. Loin de s’identifier à un groupe de personnes « vulnérables » qu’il faut protéger en les maintenant à l’écart, ils ont plutôt fait preuve d’une grande capacité d’adaptation. Ils se sont formés aux nouvelles façons de faire et ajustés aux contraintes, tout cela en bénéficiant d’un bon appui de la part de leurs organisations. Loin de s’être sentis incompétents, ils en ont tiré un grand sentiment de satisfaction et de fierté : ils ont le sentiment d’avoir été efficaces et utiles.

Les bénévoles ont ainsi trouvé dans leur engagement à la fois la gratification et le plaisir recherché, l’occasion d’exprimer leurs valeurs, un certain accomplissement personnel (fonction expressive du bénévolat), et l’occasion de faire quelque chose de profitable pour la collectivité, d’être utile (fonction instrumentale). Ils se sont sentis compétents et bien appuyés pour le faire.

On pouvait craindre au début de la pandémie que s’accentuent les difficultés auxquelles les organisations sont confrontées comme le recrutement, le manque de ressource, et un champ d’intervention mal défini. La fermeture provisoire des services, les risques de contagion, l’obligation de se réorganiser rapidement pour répondre aux mesures sanitaires et le fait que la plupart des services bénévoles n’aient pas été jugés des services essentiels ont pu en effet accentuer ces problèmes et freiner l’engagement. Mais si l’on en croit les bénévoles, les organisations ont été capables de s’ajuster et de leur fournir l’encadrement et les appuis dont ils avaient besoin.

Le bénévolat est ainsi demeuré pour la majorité d’entre eux un mode d’appropriation matérielle du monde qui les entoure – compétents et bien soutenus, ils ont offert des services de qualité et contribué à améliorer la vie de leurs concitoyens – et d’appropriation symbolique – reconnus et soutenus, ils y ont (re)trouvé du plaisir et une sociabilité, souvent de la fierté, dans la pratique de leur bénévolat.

Malgré ce que nous pouvions redouter ou appréhender, les bénévoles aînés n’ont pas été mis hors-jeu pendant la pandémie, ils ne se sont pas désengagés. Un grand nombre n’ont jamais arrêté leur bénévolat, un grand nombre sont revenus rapidement, la plupart veulent poursuivre dans les années à venir. Ils se sont adaptés aux mesures, ajustés aux contraintes, ils sont fiers de ce qu’ils ont fait, ils se sont sentis utiles, et soutenus par leur organisation malgré toutes les difficultés.

Le fait que les personnes qui ont répondu à nos questions soient des bénévoles très engagés n’est certainement pas étranger à ces résultats. Pour les bénévoles les plus motivés et les plus investis, la pandémie semble avoir été une belle occasion de réaffirmer leur engagement et leur sentiment de responsabilité, et d’en tirer satisfaction. En situation d’urgence et pour répondre à la crise, ils se sont mobilisés et ils en tirent une grande fierté. Mais il est possible que pour les bénévoles moins investis, et qui ont participé dans une moins grande proportion à l’enquête, la pandémie fut davantage une occasion de décrochage et de désengagement; l’enquête ne permet toutefois pas de le vérifier.

Cet engagement bénévole des aînés pendant la pandémie n’est cependant pas un phénomène sporadique, une réponse exceptionnelle à une situation exceptionnelle. Il s’inscrit dans une longue tradition d’engagement de citoyens visant à rendre un peu plus habitable le monde qui les entoure (Fortin, 1991) en réduisant l’exclusion sociale, la solitude ou le dénuement matériel, en nouant des liens et en favorisant des échanges, en faisant circuler des biens, des services et des idées. Le bénévolat participe de ces multiples formes d’appropriation matérielle et symbolique, par lesquelles les bénévoles trouvent leur place dans la société, sociabilité et reconnaissance; de ces « actions par le bas » (Nepveu, 2022) au moyen desquelles, loin de se replier sur eux-mêmes, ils contribuent à créer ou préserver un monde commun.

Mais cette histoire d’engagement ne doit pas masquer les difficultés que traversent les organisations où oeuvrent les bénévoles, et devant lesquelles elles se retrouvent une fois la crise terminée : une collaboration parfois difficile avec l’État qui ne leur accorde pas toujours les ressources et l’autonomie dont elles ont besoin; un manque de bénévoles dans certains secteurs et le vieillissement des bénévoles en poste; des services et des organisations portés à bout de bras par des citoyens qui s’y investissent corps et âme; une augmentation des demandes de services. À cela s’ajoutent la récente pénurie de main-d’oeuvre et le roulement du personnel salarié, qui rendent difficiles l’accompagnement et l’encadrement nécessaires des bénévoles. L’engagement personnel de chaque bénévole ne se soutient pas seul; il a besoin d’être appuyé.