Esthétique et sémiotiquePrésentationAesthetics and SemioticsPresentation[Record]

  • Dominique Chateau and
  • Martin Lefebvre

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  • Dominique Chateau
    Université Paris 1 - Panthéon Sorbonne / Paris 1 - Panthéon Sorbonne University

  • Martin Lefebvre
    Université Concordia / Concordia University

Annoncer l’étude des relations entre deux disciplines, telles l’esthétique et la sémiotique, c’est présupposer qu’elles en ont. Mais on peut les rapprocher avec cette présupposition soit en ayant une idée derrière la tête, soit simplement pour tester la rencontre un peu au hasard. Ces deux tactiques donnent des résultats différents. La première rend compte de données épistémologiques connues ou susceptibles de l’être, la seconde, en créant l’événement de la rencontre, en attend du nouveau. C’est à mi-chemin de ces deux postures qu’on se situera ici, cherchant l’esthétique dans des discours sémiotiques où elle fait apparition de manière plus ou moins inattendue, mais aussi testant la sémiotique sur des objets esthétiques qu’on a plutôt l’habitude de confronter à la Kunstwissenschaft. En considérant la question du point de vue quelque peu éculé de l’arbre des connaissances, on peut envisager d’abord que la science des signes (qu’on appelle sémiotique ou sémiologie) puisse être partenaire de l’esthétique dans la mesure où elles origineraient d’une même souche (la philosophie, par exemple). Chez Peirce, comme on le verra plus loin notamment, l’esthétique et la sémiotique (entendue cette fois comme “logique”) appartiennent aux “sciences normatives”, la première étant celle la plus proche de la phénoménologie. Mais une telle ascendance n’existe pas dans toutes les traditions, de sorte qu’à moins d’être nées du même embranchement, esthétique et sémiotique risquent fort de se trouver sur des branches, certes, voisines, mais inaccessibles l’une à l’autre. En référence à la fameuse théorie wittgenstienienne des “ressemblances de famille” (qui introduit à la notion non moins fameuse de concept “flou” ou “vague”), on pourrait identifier nombre d’affinités (Wittgenstein emploie aussi ce terme) entre les deux disciplines, mais sans qu’on puisse les subsumer sous un chapeau commun — de même que le tennis et les échecs ne sont subsumés que sous un vague concept de jeu. Du point de vue d’une vision plus moderne de l’épistémologie, plutôt que d’arbre des connaissances ou de ressemblances familiales, il vaut mieux parler de systémique du savoir. Le dessin classique de l’arbre, que Descartes affectionnait, s’est tellement complexifié que la notion même d’embranchement semble maintenant simpliste; le développement de nos deux disciplines, prises telles quelles ou dans leurs interrelations avec d’autres disciplines, n’a eu de cesse d’approfondir pareille complexification. Nées plus ou moins à proximité l’une de l’autre, elles se sont tantôt éloignées, tantôt rapprochées, tantôt ignorées, tantôt concurrencées, tandis que diverses disciplines, telles la philosophie, l’anthropologie, les études culturelles ou encore les études cinématographiques ont prétendu légitimement les annexer, ensemble ou séparément. Notre intention n’est pas de régler cette épistémologie. Plutôt, si on entend l’épistémologie au sens de la théorie de la connaissance et non au sens de la description des sciences, il s’agit de se demander dans quelle mesure les territoires cognitifs des deux disciplines peuvent se rencontrer en termes de concepts, de procédures d’analyse et de problématiques. Le terrain d’entente, ou plutôt, répétons-le, de rencontre, n’a pas besoin d’une unification conceptuelle, même floue, les affinités des deux disciplines étant davantage de l’ordre d’une proximité intellectuelle provoquée que d’une association de longue date. Certes, on pourrait rêver d’une sémio-esthétique et d’un corps de chercheurs qui trouveraient sa spécialisation, ses revues et ses colloques dans l’alliance du signe, de l’aisthèsis et de l’art. Il suffit toutefois que le sémioticien se sente interpellé par le questionnement esthétique, quelque étrange qu’il puisse sembler à l’aune de son point de vue de pertinence, à commencer par le sentiment, sans doute erroné, qu’il s’agit d’un territoire où le cognitif est relégué à l’arrière-plan; il suffit, en sens inverse, que l’esthéticien éprouve le besoin de solliciter le sémioticien à l’égard …

Appendices