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L’ombre du Cours (1960-1980)

  • Pierre-Yves Testenoire

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  • Pierre-Yves Testenoire
    Université Paris-Sorbonne/HTL

Cover of Le <em>Cours de linguistique générale</em> 100 ans après, Volume 34, Number 1-2-3, 2014, pp. 3-322, Recherches sémiotiques

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La fin des années 50 inaugure incontestablement une nouvelle période dans la réception du Cours de linguistique générale (ci-après CLG). Parallèlement aux reconfigurations externes dues aux transferts disciplinaires des concepts du CLG, le dépôt des manuscrits de Ferdinand de Saussure à la Bibliothèque Publique et Universitaire de Genève par ses descendants engage une reconfiguration interne du corpus saussurien. La prise en compte des écrits autographes du linguiste permet alors d’appréhender le CLG non plus seulement comme un réservoir de concepts mais comme un objet culturel et un artefact éditorial. Elle ouvre la voie à ce qu’on a pu identifier comme une “quatrième phrase de la réception du CLG” (Puech 2005), marquée par une série d’importants travaux de philologues saussuriens : ceux de Godel (1957), d’Engler (1968-1974) et de De Mauro (1967). Ces travaux correspondent à ce que l’on pourrait appeler une “philologie saussurienne de seconde génération” au sens où Benveniste parle, à la fin de “Sémiologie de la langue”, d’une “sémiologie de deuxième génération” qui serait une “métasémantique”, car non seulement ces travaux prennent place chronologiquement après ceux de la génération de Bally & Sechehaye mais ils relèvent aussi d’une “méta-philologie” en prenant comme objet d’étude et de dépassement le produit philologique de la génération antérieure, le CLG. Si ces travaux sont tout de suite lus et assimilés par les spécialistes, ils mettront du temps à modifier en profondeur la perception commune de la linguistique saussurienne faite à partir du seul CLG. Paradoxalement, ce sont d’autres écrits de Saussure n’ayant pas directement à voir avec son enseignement de linguistique générale qui ont modifié de manière plus immédiate et plus visible la lecture du CLG : les cahiers d’anagrammes. Rendus publics dans le courant des années 60, ces cahiers suscitent immédiatement d’importants débats théoriques. En l’espace de dix ans, ils bouleversent les représentations de la pensée saussurienne et les interprétations du CLG opérées jusque là. L’objet de cet article est d’étudier ce moment spécifique de la réception saussurienne où la lecture du Cours de linguistique générale rencontre celle des anagrammes[1].

1. 1960-1980 : la double essence de Saussure

Rédigés entre 1906 et 1909, les manuscrits de la recherche des anagrammes sont restés en possession de la famille de Saussure pendant un demi-siècle. Ils sont déposés, avec le reste des manuscrits saussuriens, par les deux fils du linguiste à la Bibliothèque de Genève, alors appelée Bibliothèque Publique et Universitaire (BPU), dans le courant des années cinquante.

La première mention publique de la recherche saussurienne des anagrammes date de 1960. Elle est due à Robert Godel qui, dans l’“Inventaire des manuscrits de F. de Saussure remis à la Bibliothèque publique et universitaire de Genève”, décrit pour la première fois ce travail. Bien que les manuscrits d’anagrammes “forment”, comme il le reconnaît (Godel 1960 : 6), “la partie la plus considérable des manuscrits qu’il [Saussure] a laissés”, Robert Godel ne s’y intéresse pas, mais il signale leur existence à son collègue de Littérature française de l’Université de Genève, Jean Starobinski[2]. Celui-ci fait paraître les premiers extraits dans un article, en 1964, au Mercure de France. Quatre autres articles suivront jusqu’en 1971, date à laquelle Starobinski les réunit dans un ouvrage, Les Mots sous les mots. Les anagrammes de Ferdinand de Saussure. Ces publications rencontrent un écho immédiat. Les anagrammes suscitent des controverses passionnées, dès la fin des années 60 jusqu’au début des années 80, période où l’intérêt pour cette question s’estompe et le nombre de publications qui lui sont consacrées décroît; une quinzaine années au cours desquelles les anagrammes sont au coeur de débats théoriques impliquant des figures prestigieuses du champ intellectuel. Particulièrement vive, cette réception immédiate n’est pas sans paradoxe. Elle est, par exemple, presque exclusivement fondée sur les extraits publiés par Jean Starobinski, qui représentent une infime partie des manuscrits d’anagrammes alors disponibles à la Bibliothèque de Genève. La disproportion entre l’étroitesse du corpus saussurien mobilisé et l’ampleur des réactions suscitées est, de ce point de vue, saisissante. Si certains signalent cette lacune philologique[3], la majorité des commentateurs d’alors n’en fait pas mention.

Pour le reste, la réception immédiate des anagrammes se caractérise par plusieurs traits notables :

• Ce qui frappe, en premier lieu, est la pluralité des champs disciplinaires concernés par la lecture des anagrammes. La première réception est davantage le fait de théoriciens de la littérature (Barthes, Meschonnic, Riffaterre), de sémioticiens (Kristeva, Avalle), de philosophes (Derrida, Faye, Lotringer, Baudrillard), de psychanalystes (Lacan, Irigaray), voire d’écrivains (Deguy, Sollers), que de linguistes. Les rares linguistes à s’y intéresser sont souvent motivés par leur ouverture inter-disciplinaire : sur les questions de poétique (Jakobson, Wunderli), ou sur la pensée lacanienne (Milner).

L’écho rencontré par les cahiers d’anagrammes hors du domaine de la linguistique tient en grande partie aux modalités de leur transmission. La réception des années 60-70 répète le geste inaugural de Robert Godel, pourtant professeur de latin à l’Université, confiant l’étude de ces manuscrits majoritairement consacrés à la poésie latine à son collègue de littérature française. La publication des premiers extraits d’anagrammes dans des revues littéraires, patrimoniales – Le Mercure de France – ou d’avant-garde – Tel Quel, Change –, a aussi contribué à orienter la réception vers le champ littéraire. Il faut souligner aussi dans ce processus le rôle majeur joué par le groupe Tel Quel. Les premiers à accorder, à la fin des années 60, une place importance aux nouveaux textes saussuriens sont, en effet, deux collaborateurs de Tel Quel : Jacques Derrida et Julia Kristeva (voir Derrida 1967, 1968; Kristeva 1967, 1968, 1969, 1969a). Tous deux tirent des implications théoriques de leur lecture des anagrammes qu’ils intègrent dans leur projet d’alors : déconstruction de la sémiotique structurale pour l’un, élaboration d’une science du texte pour l’autre. Leurs travaux contribuent à imposer la recherche saussurienne, et son interprétation kristevienne dite des paragrammes, au centre des débats sur le texte et la littérature. La lecture des anagrammes proposée par Tel Quel est violemment critiquée par la revue dissidente Change et par le collectif Action Poétique. Au deuxième colloque de Cluny de 1970, qui constitue le climax de cet affrontement, les anagrammes saussuriens sont au coeur d’une confrontation qui les dépasse[4]. Si les implications poétiques, psychanalytiques ou philosophiques de l’hypothèse de Saussure font l’objet de nombreux travaux, la dimension proprement linguistique de son travail est à peine étudiée. L’engouement des théoriciens de la littérature tranche avec le silence observé par la plupart des linguistes.

• Un autre trait majeur est le caractère contrasté de cette première réception : les anagrammes suscitent surtout des réactions extrêmes, dans l’engouement comme dans le rejet. Roman Jakobson figure parmi les plus enthousiastes. Très tôt, il salue dans les anagrammes “Saussure’s most daring and lucid discoveries” (1966 : 686) et jusqu’à la fin de sa vie, il continuera à souligner leur importance et à réclamer leurs publications intégrales[5]. Dans le sillage de l’enthousiasme manifesté par Jakobson, une expression fait florès, celle de “seconde révolution saussurienne”. La formule, aux accents marxiste et kuhnien, est attribuée à tort à Jakobson[6]. La paternité revient, en fait, à Thomas Aron dans un article de 1970 intitulé “Une seconde révolution saussurienne?”. Si la tournure est interrogative, Aron présente bien “les travaux qui ont trouvé dans les Cahiers d’anagrammes de Saussure, sinon leur ‘source’, du moins un renfort décisif” comme des “développements ‘révolutionnaires’” (1970 : 62). L’expression est reprise sur le quart de la couverture de l’édition des Mots sous les mots et dans la presse (Clerval 1972 : 12). Elle est développée par certains linguistes – Louis-Jean Calvet (1975), Jean-Michel Adam (1976) – et combattue par d’autres. René Amacker s’indigne du fait que “si l’on parle d’une ‘seconde révolution saussurienne’, c’est à propos de l’absurde passe-temps des anagrammes” (1975 : 17). Georges Mounin tient les anagrammes pour une “recherche fourvoyée, mais où la critique formaliste actuelle, linguistiquement mal préparée, croit voir ‘une seconde révolution saussurienne’ et une ‘découverte de première grandeur’” (Amacker 1972 : 68). L’enthousiasme pour les anagrammes illustre, selon lui, “la transformation de la culture scientifique en quasi-culture journalistique, et la difficulté du travail inter-disciplinaire” (ibid. 1974 : 241). Tiraillés entre des intérêts divergents, sans base ni langage théorique partagés, les échanges autour des anagrammes virent aux accusations d’expropriation disciplinaire et de réductionnisme scientiste.

• Les thuriféraires des anagrammes et leurs pourfendeurs s’accordent du moins sur un point : ces cahiers révèlent un nouvel aspect du travail de Saussure, différent de celui que l’on connaissait jusque là. Qu’on les juge comme des “digressions géniales” ou comme des “recherches fourvoyées”, les anagrammes bouleversent la représentation que l’on se fait du linguiste, jusqu’ici principalement invoqué pour le CLG. La scission opérée dans la figure auctoriale constitue un troisième trait majeur de la réception des années 60-80. Le nom de Saussure n’est plus associé au seul CLG mais à deux travaux dont on peine à distinguer la relation. Deux Saussure en somme se dégageraient. C’est le titre choisi pour un colloque consacré aux anagrammes qui se tient en avril 1974 à New York. L’image de couverture des actes de colloque (Fig. 1) est représentative de ce qui se joue alors.

Fig. 1

Image de couverture de Les deux Saussure, Recherches-Sémiotexte (16)

Image de couverture de Les deux Saussure, Recherches-Sémiotexte (16)

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Dans l’ombre projetée du linguiste est incrustée une reproduction d’une page d’un manuscrit de Saussure sur les anagrammes. Sur les faces diurnes et nocturnes incarnant l’opposition du CLG et des anagrammes viennent se greffer les clivages du révélé et du caché, de la science et de la poésie, de la raison et de la folie. Les lignes du manuscrit d’anagrammes empiètent, on le voit, sur la face diurne du linguiste, et pas n’importe où : à l’endroit du cerveau. Alimenté par des rumeurs, implicites mais tenaces[7], le thème de la “folie des anagrammes” accompagne la construction de la figure d’un Saussure bifrons. Les titres des articles consacrés aux anagrammes sont éloquents : “La folie de Saussure” (Deguy 1969), “Flagrant délire”, “Le complexe de Saussure” (Lotringer 1974b, 1974c), “Le schizophrène et la question du signe” (Irigaray 1974), “Le signe et sa folie : le dispositif Mallarmé/Saussure” (Pierssens 1979)… Comparé à Wolfson, à Roussel et à Brisset, le Saussure des anagrammes est même classé parmi les logophiles (ibid. 1976) ou les fous littéraires (Blavier 1982). Le thème de la folie n’est cependant pas uniquement mobilisé par les contempteurs des anagrammes car leur découverte rencontre une conjonction – la publication du Schizo et les langues, le magistère de Foucault au Collège de France, la prégnance de la psychanalyse… – favorable à un climat intellectuel où la folie est pensée comme un autre mode de savoir. La “folie des anagrammes” désigne, chez certains, l’erreur du linguiste pris dans une recherche délirante, pour d’autres, l’apport d’un travail ouvert aux refoulés de ce qui serait la rationalité corsetée du Cours réduite à ses fameuses dichotomies. C’est sur cette dualité trouble que se rejoignent ceux qui voient dans les anagrammes des intuitions productives et ceux qui “ne parlent qu’avec gêne de ce qui, à leurs yeux, n’est qu’un malheureux fourvoiement” (Redard 1978 : 27). Par deux voies différentes, dans ces années là, tout concourt à faire des anagrammes, selon la formule de Lotringer (1974 : 14) un “double sombre du cours”.

2. “S’il y a deux Saussure, il y a donc une différence à constater”

“S’il y a deux Saussure, il y a donc une différence à constater. Et Saussure est le premier à nous enseigner que les différences sont productives…” La remarque de Jean Starobinski (1974 : 5) dans l’introduction au colloque de New York pose parfaitement le problème qui se pose aux lecteurs de Saussure. Si les anagrammes et le CLG sont hétérogènes, comme tous semblent le reconnaître, comment penser leur coprésence? Comment appréhender la relation de deux recherches contemporaines mais qui semblent s’ignorer? Comment articuler le Saussure du CLG et le Saussure des anagrammes, le Saussure de Bally & Sechehaye et le Saussure de Starobinski? Doit-on lire l’un avec l’autre? l’un sans l’autre? l’un contre l’autre? Dans la multiplicité des réactions suscitées par la découverte des anagrammes, il est possible de dégager trois grandes réponses à ces questions, trois pôles entre lesquels se répartissent la gamme des positions adoptées : la thèse de l’ignorance mutuelle des deux recherches, de leur opposition et de leur complémentarité.

Le postulat de l’ignorance mutuelle n’est pas la position majoritaire car elle est sans doute la moins tenable. Elle est néanmoins adoptée par un certain nombre de linguistes, d’obédience saussurienne, pour qui les anagrammes ne présentent pas d’intérêt scientifique. Réduits à un passe-temps, les anagrammes, selon cette optique, n’auraient rien à apporter à la linguistique générale que Saussure développe au même moment, et réciproquement.

C’est la thèse de la contradiction des deux démarches qui est majoritaire chez les lecteurs des les années 60 et 70. D’être double, Saussure devient alors Pénélope, défaisant la nuit avec ses anagrammes ce qu’il enseigne le jour à l’Université. Le succès de cette thèse s’explique aussi par sa commodité : elle fonctionne dans les deux sens. Elle permet aussi bien de justifier l’abandon de la recherche sur la poésie par la contradiction rencontrée avec les principes des cours ou, inversement, d’expliquer le refus de publier ses thèses de linguistique générale par le doute conservé face à l’énigme anagrammatique. Significativement Benveniste et Lotringer, dans un mouvement symétrique, présentent chaque recherche comme l’échappatoire de l’autre :

On voit dans quel débat Saussure était enfermé. Plus il sonde la nature du langage, moins il peut se satisfaire des notions reçues. Il cherche alors une diversion dans des études de typologie ethno-linguistique, mais il est toujours ramené à son obsession première. Peut-être est-ce encore pour y échapper qu’il se jettera plus tard dans cette quête immense d’anagrammes… Mais nous voyons aujourd’hui quel était l’enjeu : le drame de Saussure allait transformer la linguistique. Les difficultés où se heurte sa réflexion vont le contraindre à forger les nouvelles dimensions qui ordonneront les faits de langage.

Benveniste 1963 [1966 : 38]

The Anagrams weren’t published : linguistics was born of that exclusion. We would suggest that Saussure’s reasoning unreason proposed in fact the suppressed foundation of all that he elaborated subsequently. Like Hegel, Saussure “reached an extreme. He was still young and believed that he was going mad. I even believe that he elaborated the system in order to escape (each type of conquest, without a doubt, is the result of a man fleeing from a menace [...] the system is annulment” (Georges Bataille, L’Expérience intérieure. Paris : Gallimard, 1943 : 72). The Cours de linguistique générale appears therefore, by means of this reversal, as an escape forward, a grandiosesynthesis – a pyramid erected on a fundamental repression.

Lotringer 1973 : 8

Les contradictions théoriques perçues entre le Cours et les anagrammes font de chaque recherche la censure de l’autre. La thèse de la contradiction est annulative (entre les deux Saussure, il faut choisir), mais elle se veut parfois aussi productive, en vertu d’une démarche dialectique. C’est la position adoptée par Louis-Jean Calvet dans son Pour et contre Saussure. Vers une linguistique sociale (1975) qui rallie le Saussure des anagrammes à la critique marxiste du Cours.

Les adversaires de cette lecture disjonctives sont peu nombreux. Marginaux, les efforts de certains linguistes pour, si ce n’est faire converger, du moins lire ensemble la linguistique générale de Saussure et ses recherches poétiques sont d’autant plus notables qu’ils s’inscrivent dans des cadres théoriques hétérogènes : saussurisme, althusserisme, chomskisme. Parmi eux, il faut compter Peter Wunderli, Rudolf Engler, Mitsou Ronat ou encore Michel Pêcheux et Françoise Gadet. Avec des objectifs et des options théoriques distincts, chacun s’applique à développer, selon l’expression de Mitsou Ronat, “une lecture des anagrammes par la théorie saussurienne”, c’est-à-dire principalement par le CLG.

Ces trois options – ignorance mutuelle, contradiction, complémentarité – se rencontrent dans chacun des grands débats sur les points de contacts théoriques entre les deux recherches. De fait, un bougé dans la réception du Cours se fait jour sur trois points majeurs : la linéarité, la conception du signe et le rôle du sujet dans la théorie saussurienne.

2.1. La linéarité

La question de la linéarité est incontestablement celle qui, au contact des anagrammes, a fait couler le plus d’encre. Elle est aussi le premier point de connexion reconnu entre les deux démarches. Tout part d’un passage des cahiers publié dans le premier article de Starobinski :

Le principe du diphone revient à dire qu’on représente les syllabes dans la CONSÉCUTIVITÉ de leurs éléments. Je ne crains pas ce mot nouveau, vu que s’il existait, ce n’est pas seulement [ ], c’est pour la linguistique elle-même, qu’il ferait sentir ses effets bienfaisants.

Que les éléments qui forment un mot se suivent, c’est là une vérité qu’il vaudrait mieux ne pas considérer, en linguistique, comme une chose sans intérêt parce qu’évidente, mais qui donne d’avance au contraire le principe central de toute réflexion utile sur les mots. Dans un domaine infiniment spécial comme celui que nous avons à traiter, c’est toujours en vertu de la loi fondamentale du mot humain en général que peut se poser une question comme celle de la consécutivité ou non-consécutivité, et dès la première

Peut-on donner TAE par ta + te, c’est-à-dire inviter le lecteur non plus à une juxtaposition dans la consécutivité, mais à une moyenne des impressions acoustiques hors du temps? hors de l’ordre dans le temps qu’ont les éléments? hors de l’ordre linéaire qui est observé si je donne TAE par TA – AE ou TA – E, mais ne l’est pas si je le donne par ta + te à amalgamer hors du temps comme je pourrais le faire pour 2 couleurs simultanées.

Saussure in Starobinski 1964 : 254 [1971 : 46-47][8]

Jean Starobinski, qui s’abstient dans ses commentaires de toute référence aux notions du CLG, note à propos de ce texte qu’avec les anagrammes “la lecture se développe dans un autre tempo (et dans un autre temps) : à la limite, l’on sort du temps de la ‘consécutivité’ propre au langage traditionnel” (ibid.).

C’est Jacques Derrida, le premier, qui établit un lien explicite entre ce passage des cahiers et le concept de linéarité. Dans sa critique de la “conception linéariste du temps” intrinsèquement liée, selon lui, au phonocentrisme de la métaphysique occidentale, il mobilise le texte de Saussure et commente : “ce modèle [linéariste] fonctionne seul et partout dans le Cours mais Saussure en est moins assuré, semble-t-il dans les Anagrammes” (Derrida 1967 : 105). Simultanément, Lacan intègre l’anagramme dans sa critique de la linéarité. Déjà en 1957, dans sa conférence L’instance de la lettre dans l’inconscient ou la raison depuis Freud, il prenait position contre la linéarité saussurienne :

Mais la linéarité que F. de Saussure tient pour constituante de la chaîne du discours, conformément à son émission par une seule voix et à l’horizontale où elle s’inscrit dans notre écriture, si elle est nécessaire en effet, n’est pas suffisante. Elle ne s’impose à la chaîne du discours que dans la direction où elle est orientée dans le temps, y étant même prise comme facteur signifiant dans toutes les langues où : [Pierre bat Paul] renverse son temps à inverser ses termes.

Mais il suffit d’écouter la poésie, ce qui peut-être n’était pas le cas de F. de Saussure, pour que s’y fasse entendre une polyphonie et que tout discours s’avère s’aligner sur les plusieurs portées d’une partition.

Lacan 1957 : 56-57

Pour les Écrits qui paraissent en 1966, il rend la dernière phrase affirmative – “il suffit d’écouter la poésie, ce qui sans doute était le cas de F. de Saussure” – et ajoute en note une référence aux anagrammes. Barthes propose au même moment une interprétation similaire. Dans les notes préparatoires d’une séance de son séminaire de 1966-1967 à l’EPHE qu’il consacre à “L’espace du langage (le paragrammatisme)”, il note au chapitre sur la “portée des Anagrammes” :

Contestation de la linéarité du langage (Saussure contre le Cours) : autre tempo que celui de la consécutivité simple. Tempo polyphonique, càd en fait extra-temporel : anagramme : “moyenne des impressions acoustiques hors du temps”. En fait décisif, postulation d’un espace du langage (et non d’une ligne).

Barthes 1967 [2015 : 146]

Les références aux anagrammes chez Lacan et Barthes transitent par Julia Kristeva[9] qui développe, à partir des textes publiés par Starobinski, le concept de “réseau paragrammatique” conçu comme un “modèle tabulaire (non linéaire) de l’imaginaire littéraire” (1967 : 58).

La thèse de la contestation de la linéarité du Cours naît, on le voit, en dehors de préoccupations linguistiques. Elle est néanmoins immédiatement adoptée par les linguistes. Jakobson trouve dans les anagrammes un nouvel argument contre un de ces “dogmes saussuriens” qu’il avait déjà contesté avec l’argument de la simultanéité des traits distinctifs (voir Jakobson 1962 : 304-308, 419-420, 636). Sa thèse, selon laquelle l’anagramme s’affranchirait de la linéarité car “les moyens du langage poétique sont à même de nous faire sortir ‘hors de l’ordre linéaire’” (1970 : 23), est reprise par Delas et Filliolet (1973 : 180), Irigaray (1974 : 44), Calvet (1975 : 106), Adam (1976 : 56)… Parmi les exégètes saussuriens, Wunderli (1972 : 78-84) examine en détail les occurrences du concept de linéarité dans les textes de Saussure et conclut également à la contradiction entre les principes théoriques et la pratique des cahiers. Engler (1974 : 120) est bien seul à soutenir que les anagrammes ne posent pas de problème majeur à l’un des deux caractères primordiaux du signe énoncé dans le Cours.

La contestation de la linéarité suscitée par la découverte des anagrammes est exemplaire des déplacements dont les concepts saussuriens sont alors l’objet. Elle fait fond sur l’assimilation, admise par tous mais loin d’être évidente, de la consécutivité du passage cité par Starobinski et de la linéarité du CLG. Elle met également en évidence les malentendus nombreux autour de la linéarité du Cours. Ce principe, il est vrai, n’est évoqué que deux fois dans le CLG, et de manière expéditive. Pour ne rien arranger, il est question la première fois de caractère linéaire du signifiant (CLG : 103) et la seconde fois, de caractère linéaire de la langue avec renvoi au passage précédent (CLG : 170). Les notes des cahiers d’étudiants apportent plus de variation que d’éclaircissement car on y trouve un caractère linéaire attribué successivement à la langue, à la chaîne de la parole, au signe linguistique et au signifiant. Quant aux manuscrits de Saussure, ils développent peu ce principe (voir Godel 1957 : 203-207; Testenoire 2012). Peu explicitée et mal comprise, la linéarité saussurienne se retrouve au carrefour de projections multiples.

Chez Saussure, comme l’a montré Godel (1957 : 207), “le principe de linéarité a pour conséquence, d’une part, la structure linéaire de tout syntagme; d’autre part, la délimitation de toute unité par segmentation”, tandis que la linéarité mise en cause par les lecteurs des années 60 est moins une propriété de la langue qu’un fonctionnement discursif : si l’on regarde en détail, Lacan conteste la linéarité du discours, Barthes la “linéarité du langage”, Kristeva la linéarité du texte. La prise en compte d’éléments du texte en dehors de leur succession n’annihile pas le principe linguistique formulé dans le CLG. Le principe de linéarité, loin de son acception originelle, se trouve ainsi assimilé à une conception univoque et monologique du discours en opposition aux anagrammes qui ouvriraient sur la polyphonie, caractéristique du discours poétique ou schizophrénique.

Ce qui caractérise enfin le débat sur la linéarité est le maniement approximatif des textes qui le sous-tend. Les arguments en faveur de la contradiction entre le Cours et les anagrammes sur cette question sont toujours puisés dans le passage cité plus haut où Saussure développe l’hypothèse d’une “moyenne des impressions acoustiques hors du temps”. Déjà en 1970, Thomas Aron note que “‘Hors de l’ordre dans le temps qu’ont les éléments’ est sans doute la phrase des cahiers d’anagrammes saussuriens la plus souvent citée”. Il ajoute : “Ce faux alexandrin mallarméen recèle un singulier pouvoir” (1970 : 57). La manifestation la plus évidente de ce pouvoir est d’avoir fait oublier son point d’interrogation final. En effet, les phrases interrogatives du texte sont systématiquement lues, citées et reprises comme des affirmations : l’hypothèse “de la moyenne des impressions acoustiques hors du temps” devient une théorisation sur la spécificité du langage poétique. Du questionnement on passe au décret, puis au conflit théorique. Le glissement est d’autant plus crucial qu’on a montré depuis (voir Testenoire 2012 et 2013 : 281-298) que dans le cahier où Saussure s’interroge sur “la moyenne des impressions acoustiques hors du temps” figure un autre texte où il apporte une réponse négative à ses questions. Non seulement, Saussure répond négativement aux questions du premier texte mais il conceptualise le principe de linéarité en écrivant que “la condition fondamentale de tout mot est de courir sur une [ ] LINÉAIRE ” (Saussure in Testenoire 2013 : 296). Ce second texte ne figurant pas dans les extraits publiés par Jean Starobinski est ignoré de la réception des années 60-70, à l’exception des quelques chercheurs qui ont une connaissance de première main des manuscrits saussuriens (Rossi 1968; Wunderli 1972). Cette vue parcellaire sur les considérations théoriques conservées dans les cahiers d’anagrammes aura contribué à installer la thèse de la contradiction entre les anagrammes et le Cours sur le principe de la linéarité.

2.2 Le signe

La seconde grande voie qui relie les anagrammes à la lecture du Cours est la question du signe. La conception saussurienne du signe telle qu’elle est exposée dans le CLG devient à partir de la publication de la De la grammatologie la pierre de touche de critiques convergentes. Dans la foulée de Derrida, la critique de l’idéalisme attribué à la conception saussurienne du signe trouve dans les cahiers d’anagrammes un appui précieux. Ils permettent d’asseoir la critique de la sémiotique structurale à l’endroit-même où celle-ci puise sa légitimité : dans la référence à Saussure.

L’exemple le plus emblématique est certainement fourni par Julia Kristeva qui, dans l’élaboration d’une théorie de la signification textuelle liée au sujet, ce qu’elle appelle à partir de 1969 la sémanalyse, part de la sémiologie du Cours pour en proposer son dépassement. Dans le passage d’une sémiotique du signe à une sémiotique du texte, entendu comme type de production signifiante, Kristeva va du CLG aux anagrammes :

“…en ce sens, la linguistique peut devenir le patron général de toute sémiologie, bien que la langue ne soit qu’un système particulier” (CLG : 101). La possibilité est ainsi énoncée pour la sémiotique de pouvoir échapper aux lois de la signification des discours comme système de communication, et de penser d’autres domaines de la signifiance. Une première mise en garde contre la matrice du signe est donc prononcée – pour être mise à l’oeuvre dans le travail même de Saussure consacré à des textes, les Anagrammes, qui tracent une logique textuelle distincte de celle régie par le signe.

Kristeva 1969a : 20-21

Le projet de la sémanalyse est de pénétrer à l’intérieur des systèmes sémiotiques pour découvrir le travail du signifiant en action. Ce travail est nommé “paragrammatisme” en référence aux analyses de Saussure qui sont interprétées comme une recherche de “la signification à travers un signifiant démantelé par un sens insistant en action”. “Comme si [Saussure] répudiait sa propre théorie du signe”, ajoute Kristeva (1969 : 231). Dans une autre voie, Meschonnic (1970, 1982) convoque aussi les anagrammes contre le signe de la linguistique structurale, et son dualisme jugé métaphysique. Le signifié, accusé d’être transcendantal, est répudié au profil du travail signifiant à même d’ouvrir sur la matérialité du texte. Plusieurs autres entreprises “de subversion du signifié par le signifiant” (Adam 1976 : 50) ou de “démembrement du signe” (Nicolas 1970 : 74) se réclament, à la même époque, des anagrammes. Toutes ces lectures ont en commun d’être à la fois disjonctives et spéculatives. Il s’agit moins de s’interroger sur la démarche de Saussure dans ses cahiers et son enseignement que de chercher chez lui, selon la formule de Benveniste (1974 : 31), “un autre type de commencement”. En atteste, au colloque de Cluny, la réponse de Meschonnic à l’exposé de Mitsou Ronat, qui soutient contre Tel Quel que les anagrammes ne réfutent pas le signe saussurien :

En ce qui concerne le problème des paragrammes, il me semble qu’on peut dire que le travail à faire aujourd’hui dans la poétique part de Saussure et n’a pas à se tenir à la problématique initialement posée par Saussure, dont lui-même ne pouvait pas voir l’aboutissement épistémologique dans la déconstruction du signe.

Meschonnic in La Nouvelle Critique 29, 1970 : 134-140

L’articulation entre la théorie saussurienne du signe et les anagrammes bute néanmoins sur un problème majeur : le statut des “mots-thèmes”, ces mots que les syllabes anagrammatiques du texte reproduisent. Remarquant que les mots-thèmes sont presque toujours des noms propres, Mitsou Ronat (1970) s’appuie sur la thèse des noms propres vides de signification pour concilier l’anagramme et le signe du CLG : sans signifié, les “mots-thèmes” ne seraient donc pas des signes, et l’anagramme ne ferait pas intervenir l’articulation du signifiant et du signifié.

Le même problème trouve chez Jakobson une autre lecture, à même de remettre en cause la définition saussurienne du signe linguistique. Avec la linéarité, c’est l’arbitraire qui est visé :

L’anagramme poétique franchit “les deux lois fondamentales du mot humain” proclamées par Saussure, celle du lien codifié entre le signifiant et son signifié, et celle de la linéarité des signifiants. Les moyens du langage poétique sont à même de nous faire sortir “hors de l’ordre linéaire” (MF : 255) ou, comme le résume Starobinski, “l’on sort du temps de la ‘consécutivité’ propre au langage habituel”

ibid. : 254. Jakobson 1970 : 23

Alors que la contestation de la linéarité induite par les anagrammes est reprise et développée par Jakobson, celle de l’arbitraire se limite à ce seul passage. Il se contente de noter qu’avec les anagrammes “les signifiants font dédoubler leurs signifiés” (ibid.). Même traitement expéditif chez Louis-Jean Calvet (1975 : 106) pour qui “la recherche saussurienne mettait en question les deux caractéristiques principales du signe tel qu’il est défini dans le CLG et depuis : linéarité et arbitraire. Linéarité de façon évidente […] Arbitraire de façon détournée”. Ce sont les travaux de Fónagy sur les bases pulsionnelles de la phonation qu’il invoque pour justifier cette mise en cause détournée, mais sans expliquer le rapport entre les travaux de Fónagy et les recherches poétiques de Saussure.

Si les anagrammes servent à réfuter l’arbitraire c’est que, portant sur le langage poétique, ils sont lus comme un travail sur la motivation. Sans être vraiment étayée, cette lecture cratyléenne des anagrammes rencontre de nombreux partisans : Todorov (1972) qui analyse la recherche saussurienne comme un travail sur “le sens des sons”, ou Genette qui y voit un Voyage en Cratylie :

Grattez Hermogène, vous (re)trouvez Cratyle. Il y a même quelque chose de cela chez Saussure : grattez l’auteur du Cours, vous trouverez le rêveur d’anagrammes.

Genette 1976 : 312

L’analyse se retrouve chez Pierssens, pour qui le CLG est une réaction à la découverte de l’autonomie du signifiant que fait Saussure avec les anagrammes :

En prenant le parti d’Hermogène contre Cratyle (si l’on transpose leur débat à la discussion du rapport du signifiant au signifié), Saussure condamne à la déviance, à l’impuissance quant à ce qui est de produire du savoir positif, toutes les pratiques sémiotiques qui ignoreront après lui le partage de Sa/Sé et la “convention” qui le règle.

1976 : 57

C’est la valeur, enfin, qui est affectée par la lecture des anagrammes, suscitant des interprétations divergentes. Pour Baudrillard (1976), avec les anagrammes – et tout particulièrement, avec le principe de couplaison des phonèmes dans les vers – Saussure découvre la production sans limite du matériel signifiant et le caractère sacrificiel du poétique. Cette intuition du poétique comme “extermination de la valeur” a été recouvert, selon lui, par l’économie de la signification (et ses concepts : valeur, signifiant, signifié, opposition) mise en place par CLG et la linguistique après lui. Pêcheux et Gadet contestent cette opposition entre langage véhiculaire et langage poétique, économie de la valeur et échange symbolique. Pour eux (1981 : 57), “on ne peut saisir la valeur qu’en liant fondamentalement le travail sur les Anagrammes et le Cours de linguistique générale. La valeur et le système différentiel qu’elle implique permettraient de concevoir le non-dit et d’intégrer que le non-dit est constituant du dire. Selon Pêcheux et Gadet, les anagrammes, reliés au CLG par la théorie de la valeur, se confronteraient ainsi à ce que Milner appelle, à partir du réel lacanien, le réel de la langue.

2.3 Le sujet

La critique du signe opérée à partir des anagrammes est indissociable d’une inscription de la problématique du sujet dans la lecture de Saussure. On connaît le reproche adressé au CLG, dans les années 60 et 70, d’exclure de la linguistique l’Histoire et le Sujet. La critique marxiste, sociolinguistique, l’analyse du discours ou encore la théorie de l’énonciation pointent conjointement chez Saussure une insuffisante conceptualisation de la subjectivité dans la langue. Le sujet, réduit à la seule conscience et coupé de son inscription sociale et idéologique par la distinction langue/parole, est perçu comme une lacune dans la théorie saussurienne. Les anagrammes, dans ce dispositif, ne sont pas tant lus comme le comblement de cette lacune que comme un impensé du Cours qui viendrait, de l’intérieur, hanter le système. Retour du refoulé ou béance dans les sutures du champ : les problèmes que soulève la recherche des anagrammes travaillent, selon la majorité des lecteurs d’alors, la langue du CLG généralement assimilée à un simple code. Il s’agit d’opposer une lecture matérialiste des anagrammes à l’idéalisme imputé au CLG, et dont les présupposés sont référés, de façon sommaire et parfois confuse, au stoïcisme, au platonisme, voire à l’hégelisme. Chez Louis-Jean Calvet, par exemple, le Saussure des anagrammes est assimilé à Voloshinov et à sa critique de “l’objectivisme abstrait” du Cours. Le dépassement de la linguistique de la langue d’inspiration saussurienne qu’il propose se fait selon l’articulation de deux voies : sociolinguistique et psychanalytique. Car c’est bien la connexion avec le champ freudien et lacanien qui se joue avec les anagrammes.

Les premiers lecteurs des textes ont quasiment tous identifié le point aveugle de l’inconscient comme l’explication majeure de l’impasse de la démarche anagrammatique de Saussure et de son abandon. Si Jean Starobinski, dans son commentaire qui accompagne la publication des manuscrits (1971 : 153-154), pointe l’aporie de l’inconscient, il confie rétrospectivement :

J’ai plutôt bien résisté à la tentation de freudianiser les idées de Saussure, c’est-à-dire d’attribuer l’initiative au mot-thème, considéré comme émissaire de l’inconscient. Mais quand furent publiés, en 1964, quelques spécimens des anagrammes de Saussure, l’on fut prompt à hybrider la pensée de Saussure et celle de Freud, surtout le Freud qui analyse les lapsus et les Witz.

In Bouquet 2003 : 304

Effectivement, les années qui suivent la publication des extraits d’anagrammes voient fleurir de nombreux travaux (Kristeva 1971; Rey 1973; Irigaray 1974; Lotringer 1974a) qui mobilisent les concepts psychanalytiques pour lire les anagrammes, et en retour le CLG. Dans “Du sujet en linguistique”, Julia Kristeva tente ainsi d’articuler une réflexion épistémologique sur le statut du sujet parlant dans la théorie saussurienne avec la pensée lacanienne du sujet. Sa lecture conjointe du CLG et des anagrammes rencontre les clivages lacaniens du sujet – sujet barré et sujet de l’inconscient :

À la fois raturé par la loi, et lui donnant appui par le désir qui le noue au signifiant, le sujet en linguistique subit une double condition : sujet sous la loi, sujet cristallisant dans “le trésor du signifiant” (Lacan) et plus généralement dans le procès générateur du langage. […] L’immense bloc des Anagrammes de Saussure, pesant d’un poids écrasant sur le Cours qu’ils contestent, est la preuve la plus frappante de cette contradiction, qui semble pointer vers une des limites de la connaissance que le sujet atteint en s’attaquant à la matière signifiante qui le fait. Si, comme l’écrit Lacan, “rien ne dit que le destin (du savant) s’inscrit dans le mythe d’Oedipe, et qu’il ne saurait s’inclure lui-même dans l’Oedipe, sauf à le mettre en cause” (Lacan 1966 : 870), le cas du sujet de la linguistique provoque davantage ce doute.

Kristeva 1971 : 115

Autre contribution majeure dans cette perspective : L’amour de la langue de Jean-Claude Milner. Sa lecture fait des anagrammes une confrontation avec un réel (au sens lacanien), celui de l’homophonie. Alors qu’il a voulu formaliser la langue, Saussure aurait, avec les anagrammes, rencontré lalangue où s’inscrit le désir et la subjectivité dans le langage. “Le fondamental”, conclut Milner (1978 : 87), “est donc que Saussure ait posé en termes de savoir subjectivable le point où lalangue se noue à la langue”.

Pour conclure

Ce parcours sommaire dans vingt ans d’une littérature critique foisonnante n’aura pas épuisé toutes les combinaisons adoptées pour penser ce que les anagrammes font aux thèses du Cours de linguistique générale. La dualité qui se fait jour dans la réception de Saussure des années 60 et 70 n’est pas une spécificité de cette période. La configuration singulière de la transmission du corpus saussurien a inscrit dans le destin de sa réception cette faculté de s’opposer à lui-même au gré des intérêts d’époque. Depuis le nouveau Saussure généraliste que découvrent les premiers lecteurs du CLG, en passant par les deux, trois, quatre Saussure des années 70-80 à mesure de la découverte ou de la redécouverte de ses travaux (anagrammes, légendes, grammaire comparée, étude sur la glossolalie…), jusqu’au néo-Saussure des années 2000 dans le sillage de la parution des Écrits de linguistique générale, chaque nouveau Saussure sert précisément à appuyer et légitimer une opposition. L’originalité de la période des années 60 et 70 ne réside donc pas dans la stratégie orientée à l’encontre de la linguistique structurale qui consiste à lire les anagrammes contre le Cours. Elle est plutôt dans les intérêts multiples, et pour certains contradictoires, dont l’articulation du Cours et des anagrammes devient l’objet. Il ne s’agit plus, comme dans le structuralisme généralisé d’après-guerre, d’exporter des concepts du Cours pour la description et la théorisation dans des champs connexes du savoir. La rencontre entre le Cours et des anagrammes donne lieu à un va-et-vient incessant, entre des horizons disciplinaires variés, d’interprétations sur la démarche de Saussure, de reformulations de ses concepts, de transferts, d’applications, de croisements théoriques – avec Freud, les formalistes russes, Bakhtine, Voloshinov, Chomsky… La productivité de cette réception excède les limites posées dans cet article : ses effets portent au-delà des sciences humaines (dans les arts et la littérature notamment) et au-delà de la période considérée. L’histoire de cette réception est encore à écrire.

Appendices