Abstracts
Résumé
C’est parce qu’elle suscite des procédures d’interprétation, et qu’elle s’inscrit, ainsi, dans le champ de la sémiotique, que l’économie constitue une des formes sémiotiques de la rationalité du politique. Cet article se fonde sur l’articulation de la sémiotique, de la logique politique et du lien entre politique et psychisme L’espace politique se fonde sur la rencontre entre les identités dont sont porteurs les acteurs qui se confrontent les uns aux autres, qui s’inscrivent dans l’échange, dans la monnaie, dans le change, qui en est une traduction, et dans une forme de méta-langage. La sémiotique de l’économie est une sémiotique politique, en ce que les politiques économiques sont des manifestations du pouvoir. La monnaie est une manifestation économique du pouvoir. L’institution de la monnaie et le remplacement du troc par l’échange manifestent la sémiotisation de l’économie. Forme de l’échange, la monnaie est comparable à la langue, à la fois parce que l’usage d’une monnaie dans un pays est lié au pouvoir qui l’impose et parce que la régulation de la monnaie et de ses usages, comme celle de la langue, est une des formes politiques de la domination d’un pouvoir sur l’économie. Mais c’est aussi sous la forme de la loi que la domination économique peut s’exercer et que l’économie se voit, ainsi, reconnaître sa dimension politique en termes sémiotiques. Enfin, si l’économie est politique, c’est parce qu’elle comporte une dimension d’imaginaire politique. En effet, de la même manière que, comme Lacan l’a montré, il importe d’articuler le psychisme autour de trois instances, le réel, le symbolique et l’imaginaire, il importe de définir ce que l’on peut appeler la dimension imaginaire de l’économie politique.
Mots-clés :
- Sémiotique,
- pouvoir,
- monnaie,
- économie politique,
- change,
- échange
Abstract
Since economy incites interpretations, it belongs to semiotics. Economy is one of semiotic forms of reasoning in politics. This paper deals with semiotics, the logic of politics, and the link between politics and psychology. The domain of politics is founded on the encounter between identities of actors expressed in exchange, in money, in trade, and in metalinguistic terms. The semiotics of economy is a political form of semiotics since money is an expression of power. The institution of money and of swap exchange are expressions of semiotization of the economy because money may be compared to language. The institution of money by power can be compared to the institution of language by political power. Economy also belongs to politics because there is in it an expression of utopia and of imagination. Hence, it is possible to apply to economy the three instances elaborated by psychanalyst J. Lacan : the real, the imaginary, and the symbolic.
Keywords:
- Semiotics,
- Power,
- Money,
- Political Economy,
- Exchange,
- Trade
Article body
Si l’économie s’inscrit dans le champ des sciences du politique, si elle revêt une dimension fondamentalement politique, c’est qu’elle ne saurait se réduire à une science qui reposerait sur l’étude de la causalité des faits, des structures et des logiques de l’économie, mais qu’elle rend raison des logiques selon lesquelles les faits économiques se voient reconnaître des significations. C’est parce qu’elle suscite des procédures d’interprétation, et qu’elle s’inscrit, ainsi, dans le champ de la sémiotique, que l’économie constitue une des instances de la rationalité du politique. C’est ce que se propose de questionner l’article proposé ici.
Cet article se fonde sur l’articulation de trois champs disciplinaires, de trois logiques. La première est la sémiotique : il s’agit, somme toute, ici, de rendre compte de la signification des discours et des représentations engagés par l’économie politique, mais aussi, dans le même temps, de faire apparaître les censures, les limitations de la liberté de s’exprimer, de penser les faits économiques et les évolutions de l’économie, de les interpréter. La deuxième logique est la logique politique. Il s’agit ici, en lui donnant une signification, en pensant la façon dont elle construit des significations, de répondre à l’exigence fondamentale de Marx : ramener l’économie dans le champ du politique. En effet, c’est trop souvent ce qui caractérise les discours et les choix des acteurs de l’économie – notamment de l’économie libérale : la séparation de l’économie et du politique. Peut-être même peut-on définir le libéralisme de cette manière. Enfin, il ya une troisième logique dans la construction d’une sémiotique de l’économie politique : l’articulation du politique et du psychisme. En effet, sans doute importe-t-il de penser pleinement l’économie comme une médiation, c’est-à-dire comme une dialectique entre une dimension singulière de l’identité et de la médiation – celle du sujet – et une dimension collective, celle des identités dont il est porteur pour appartenir aux domaines qu’elles désignent, qu’il s’agisse des pays, des entreprises, des acteurs de la vie économique et financière, ou des espaces de travail et, fondamentalement, d’aliénation.
Ces trois champs ne seront pas ici juxtaposés, il ne s’agit pas de les présenter, en quelque sorte, l’un à côté de l’autre, mais de tenter de montrer comment ils sont engagés l’un avec l’autre, dans certains discours de l’économie politique et dans certains choix d’identités, d’engagement et d’énonciation, de montrer, au fond, comment ces champs se fécondent par leurs rencontres et peur les discours qu’ils énoncent en commun. Mais il existe un quatrième élément qui permet de penser l’articulation de ces trois champs : leur relation au pouvoir. En effet, dès lors que l’on se situe dans le champ du politique, la relation au pouvoir est nécessairement interrogée, c’est fondamentalement toujours la relation au pouvoir qui est questionnée, qui est pensée, qui donne une orientation et une signification au discours que l’on entend tenir, qu’il s’agisse de la façon dont on se situe par rapport à lui ou de la façon dont il s’exerce en régulant et en orientant les logiques constitutives de l’espace social – en l’occurrence de l’espace des échanges, puisque c’est d’économie qu’il sera question. Sans doute est-ce parce qu’elle articule ces trois champs l’un à l’autre que l’économie politique est pleinement le champ dans lequel s’exercent des pouvoirs, le domaine dans lequel les acteurs porteurs de pouvoir, en mesure, ainsi, d’orienter l’espace social par leurs choix et leurs décisions peuvent donner une signification à leurs décisions.
1. L’économie et les identités politiques
L’espace politique se fonde sur la rencontre entre les identités dont sont porteurs les acteurs qui se confrontent les uns aux autres. Dans ce champ, la sémiotique de l’économie politique rend compte de la façon dont l’économie constitue un des champs fondamentaux d’expression des identités politiques. Cette expression s’inscrit dans quatre instances.
Le premier champ d’expression sémiotique des identités politiques dans le domaine de l’économie est l’échange. L’échange exprime la signification de la valeur pour ceux qui y participent. En effet, pour engager avec l’autre une relation d’échange, encore faut-il s’entendre avec lui sur les biens qui font l’objet de l’échange et sur les valeurs qui leur sont reconnues par les partenaires de la relation. C’est l’échange qui fonde l’économie, en définissant une pratique sociale qui met en oeuvre la reconnaissance de l’identité d’un acteur par l’autre, puisque l’échange est une forme de dialectique entre la relation entre les identités politiques et la relation entre des objets, des biens, des valeurs, qui circulent, en quelque sorte, de main en main, entre les acteurs. On désigne par le concept de marché, l’espace politique dans lequel a lieu l’échange – qu’il s’agisse de l’espace physique, en général fondateur d’une ville et d’une culture urbaine, ou de l’espace politique dans lequel ont lieu les échanges et dans lequel ils sont régulés et institués, la figure du marché constituant en ce sens une forme de métonymie de l’espace politique qui donne sa réalité et sa consistance à l’échange.
La monnaie est un deuxième champ d’expression des identités économiques dans le domaine de l’économie. La monnaie est un système sémiotique, comparable à une langue, dans lequel s’exprime la valeur. La monnaie est un système de représentation et d’expression des valeurs dans un marché. C’est en s’exprimant dans une monnaie qui fait l’objet d’une reconnaissance par ceux qui y participent que l’échange peut avoir lieu dans un marché, mais, dans le même temps, la monnaie constitue le système d’expression politique des identités économiques, puisque c’est dans la monnaie que s’expriment les salaires – représentant la valeur du travail – et les prix – représentant la valeur des biens et des objets qui font l’objet de l’échange. L’importance de la monnaie dans le domaine de l’économie, le fait qu’elle est un des éléments constitutifs des espaces politiques de l’économie, peut se mesurer, par exemple, à l’importance de la reconnaissance de la monnaie dans un espace politique unique, comme ce fut le cas dans tous les pays, et, plus près de nous, comme ce fut le cas de l’euro, en 1999, dans l’espace économique institué par l’Union européenne.
Dans le domaine de la monnaie, les relations de change constituent une forme de confrontation des identités, comparable à la traduction dans le domaine de la langue. Les relations de change entre les monnaies sont des formes sémiotiques de traduction, puisque c’est en procédant au change entre des monnaies que l’on peut instituer un échange entre des monnaies différents, c’est-à-dire, entre des espaces politiques différents. C’est finalement par la mise en oeuvre des relations de change que l’espace économique acquiert une dimension internationale, ce qui permet de comprendre l’ancienneté de ce type de relations, comme on peut le voir devant le tableau de Quentin Metsys, Le changeur et sa femme (1514).
Enfin, la sémiotique de l’économie politique est une forme de métalangage. En effet, elle met en oeuvre les méthodes sémiotiques dans l’analyse du discours économique, qu’il s’agisse du discours des théories de l’économie ou du discours des médias proposant de l’information sur l’économie et élaborant des interprétations de ce que l’on peut appeler les événements économiques. C’est par l’élaboration d’une sémiotique que l’on peut donner des significations aux événements qui ponctuent l’actualité de la vie économique et à l’identité des acteurs qui lui donnent la consistance d’engagements et de confrontations. C’est par la construction de cette sémiotique que l’économie devient pleinement un discours politique.
2. Les politiques économiques comme des manifestations du pouvoir
La sémiotique de l’économie est une sémiotique politique, en ce que les politiques économiques sont des manifestations du pouvoir. En effet, c’est en engageant des initiatives dans le domaine de l’économie de leur pays, en faisant des choix qui orientent son activité, que les gouvernants d’un pays ou d’une organisation internationale exercent pleinement leur pouvoir. L’analyse sémiotique des politiques économiques permet de penser ces expressions du pouvoir. On peut citer trois exemples de cette sémiotique du pouvoir.
Le premier est la sémiotique de la crise, qui pense les crises économiques à la fois comme des pertes de reconnaissance de la valeur et de ses significations et comme des pertes d’identité des acteurs économiques. Sans doute même le concept de crise désigne-t-il une première sémiotique de l’économie politique, car il constitue une interprétation, c’est-à-dire une sémiotique politique, d’un ensemble d’événements qui illustrent ce qui peut apparaître comme une nécessité pour des décideurs d’exercer leur pouvoir, c’est-à-dire de mettre en évidence leur légitimité à exercer leur pouvoir. C’est ainsi que, lors des crises financières des années 2008, la sémiotique de la crise a pu faire apparaître la signification de l’opposition, ou de la confrontation, entre les pouvoirs des acteurs politiques et ceux des banques et des acteurs financiers, mettant, ainsi, en scène une forme d’affrontement entre deux types de pouvoir. C’est ce que font apparaître ces propos de T. de Montbrial :
Pourtant, en septembre 2008, après la faillite de Lehman Brothers, un tout autre discours était tenu. Face à une finance devenue folle, les Etats intervenaient massivement pour relancer l’économie, se réunissant en G20 pour élaborer une nouvelle régulation du système financier, faire la chasse aux bonus, liquider les paradis fiscaux, bref, comme l’avait alors joliment formulé le président Sarkozy, “moraliser le capitalisme”.
Et les commentateurs d’encenser “le retour des Etats”, après trente ans de triomphe de la théorie de “l’efficience des marchés” et de “l’Etat minimal”.
Mais en 2011, les bonus des traders sont toujours aussi flamboyants, les paradis fiscaux se portent bien et les Etats “submergés” (pour reprendre le titre du Ramsès 2012 publié par l’IFRI) par la dette cherchent d’abord à se mettre à l’abri de la vindicte d’une industrie financière toujours aussi volatile que puissante.
Le “retour des Etats” s’est transformé, aux yeux de l’opinion, en constat de leur impuissance à défendre aussi bien les plus faibles d’entre eux – la Grèce, l’Irlande – que les plus faibles de leurs citoyens, premières victimes de la “rigueur”.
Montbrial 2011
Un second exemple est le processus d’institution de la monnaie : une approche sémiotique permet de penser, ainsi, à l’époque contemporaine, les significations de l’institution de l’euro. En effet, c’est en émettant une monnaie et en en imposant la reconnaissance et l’usage lors des échanges que les acteurs politiques manifestent pleinement leur pouvoir. Cela s’est montré peu à peu, dans l’histoire, au cours des processus d’unification des états, et, plus près de nous, au sein de l’Union européenne, l’émission de l’euro a montré comment le pouvoir de l’Union européenne s’imposait à la fois dans l’espace économique international et vis-à-vis des états faisant partie de l’Union, tout en montrant les limites de la reconnaissance de l’Union puisque certains états en font partie sans pour autant reconnaître l’euro ni en faire leur monnaie nationale. La monnaie constitue ainsi une sorte de double signifiant politique : elle est le signifiant d’une valeur, celle d’un bien qui fait l’objet d’un échange, mais elle est aussi le signifiant d’un pouvoir, celui de l’acteur qui l’émet, qui se voit, ainsi, reconnaître le statut et l’identité d’un acteur de pouvoir.
Enfin, la dette constitue une figure sémiotique du pouvoir qui semble devenue majeure aujourd’hui, même s’il s’agit d’une instance économique ancienne. En instituant des emprunts pour renforcer leurs capacités budgétaires, les états manifestent une sorte de limitation de leur pouvoir, ils reconnaissent un pouvoir à leurs créanciers, qu’il s’agisse de particulier, d’autres états ou d’organisations internationales. Mais cette figure de la dette est devenue aujourd’hui un élément majeur de l’économie politique, à la fois sous la forme de ce que l’on appelle des dettes illégitimes, qui dénoncent des abus de pouvoir sur certains états, et en manifestant une forme d’aliénation, c’est-à-dire de reconnaissance du pouvoir de l’autre. Si la dette a pris une importance aussi considérable aujourd’hui, sans doute est-ce en raison de l’interdépendance de plus en plus grande des états et des institutions économiques. La dette revêt une double signification de dépendance, puisqu’elle se situe à la fois dans le présent, car elle limite le pouvoir économique des acteurs en les contraignant à la rembourser, et dans le futur, car elle les engage en même temps dans les temps à venir.
3. La monnaie comme une des formes économiques du pouvoir
Sans doute s’agit-il du premier trait commun à la monnaie et à la langue : l’imposition de leur usage dans un pays est une des manifestations de l’exercice du pouvoir sur ce pays, qu’il s’agisse d’un espace d’échanges culturels ou d’un espace d’échanges économiques. Pas plus que la langue, la monnaie ne doit se concevoir seulement dans une logique strictement fonctionnelle ou instrumentale : si l’une et l’autre s’inscrivent dans une sémiotique, c’est qu’elles ne sont pas seulement mises en oeuvre dans les relations entre des sujets de communication, mais qu’elles sont aussi ce qui fonde les représentations dont nous sommes porteurs. En effet, c’est dans la langue que nous construisons nos représentations du monde et celles-ci préexistent fondamentalement à notre approche de ce que nous percevons, et c’est dans la monnaie que nous exprimons les valeurs que nous donnons aux biens.
L’institution de la monnaie et le remplacement du troc par l’échange manifestent la sémiotisation de l’économie. En effet, au lieu de se concevoir seulement comme un ensemble de pratiques sociales, elle s’inscrit, en effet, désormais dans le champ sémiotique pour deux raisons : d’une part, il ne s’agit plus de relations entre individus ou entre acteurs singuliers, mais de médiation, c’est-à-dire de dialectique entre le singulier et le collectif, d’autre part, la monnaie, comme toute sémiotique, est un système arbitraire de représentation, qui repose sur la reconnaissance de sa signification par ceux qui la mettent en pratique. La monnaie ne peut, d’ailleurs, se limiter à sa matérialisation sous la forme de pièces d’or ou d’autres métaux. L’apparition du papier-monnaie pour l’émission des billets de banque, puis ce que l’on a appelé, en termes sémiotiques, la monnaie scripturale (les chèques), pour parvenir à des monnaies uniquement fiduciaires comme les monnaies électroniques, constituent des étapes successives dans l’élaboration de la monnaie comme système sémiotique, et, en particulier, comme forme économique de la sémiotisation du pouvoir.
Forme de l’échange, la monnaie est comparable à la langue, à la fois parce que l’usage d’une monnaie dans un pays est lié au pouvoir qui l’impose et parce que la régulation de la monnaie et de ses usages, comme celle de la langue, est une des formes politiques de la domination d’un pouvoir sur l’économie. On peut, sur ce plan, se référer, pour penser la monnaie, aux trois instances proposées par Saussure pour penser le signe : le signifiant et le signifié, qui sont les deux faces du signe – comme, d’ailleurs, la pièce de monnaie est pourvue de deux faces, et le référent, qui est la réalité, réelle ou imaginaire, à laquelle renvoie le signe qui la représente. Signifiant de l’identité et de l’appartenance à un espace d’échanges économiques, la monnaie s’articule ainsi à un signifié, qui est le pouvoir qu’elle représente, le référent de ce signe qu’elle constitue étant, dans l’institution du code, l’activité et la puissance économique du pays dans lequel la monnaie a cours et, dans l’institution de la relation entre les partenaires de l’échange, la valeur du bien qu’elle exprime. Le bitcoin, apparu en 2009, est une autre forme de monnaie, que l’on appelle cryptomonnaie, qui manifeste l’emprise de la culture numérique sur la monnaie et la sémiotique de l’économie politique.
4. L’aliénation économique
Mais la sémiotique de l’économie politique n’est pas pleinement pensable si l’on ignore l’emprise qu’y prend la logique de l’aliénation, c’est-à-dire celle de ce que l’on peut appeler la dépendance à l’égard de l’autre. C’est que, dès l’étymologie du concept, la logique de l’économie est présente, puisqu’il désigne le fait d’être possédé par l’autre. On parle, d’ailleurs, d’aliéner un bien, pour désigner son changement de propriétaire. Le concept d’aliénation rend compte de la domination exercée par l’autre, puisque le terme dont ce concept est issu, alienus, désigne, en latin le sujet ou le bien qui appartient à l’autre. C’est, d’ailleurs, de cette manière que la psychiatrie a désigné ce que l’on a appelé l’aliénation mentale, c’est-à-dire le fait de n’être pas maître de son psychisme, de ne pas être autonome quant aux représentations dont on est porteur.
Dans le champ de la sémiotique de l’économie politique, l’aliénation consiste dans la perte de ce que l’on peut appeler l’autonomie sémiotique, c’est-à-dire l’autonomie d’un acteur économique dans l’expression et la représentation de son discours et de ses pratiques de l’économie. On peut envisager deux dimensions de l’aliénation. La première porte sur des objets : elle désigne ce changement de propriété dont nous venons de parler. L’aliénation désigne, d’une manière plus générale, la domination, ou l’emprise, exercée par un acteur sur un bien ou sur une ressource, mais, au-delà, le changement de propriété de ce bien, c’est-à-dire, finalement, ce que l’on peut appeler son changement d’identité. Être aliéné, c’est se voir reconnaître par les autres comme porteur d’une identité dont on n’est pas maître. C’est bien de cette manière que Marx et Engels élaborent un nouveau concept d’aliénation, pour désigner le fait pour un travailleur de n’être pas maître de ses choix et de ses décisions, ais d’être soumis à son employeur. C’est la raison pour laquelle l’aliénation est venue s’inscrire dans le champ de l’économie politique, pour y désigner l’absence de liberté, la critique de l’économie politique venant, ainsi, emprunter ce concept à la psychiatrie au XIXème siècle, c’est-à-dire, finalement, au moment de la naissance de la psychiatrie moderne et contemporaine, puis de la psychanalyse à la fin du siècle.
Mais, si le travail a été désigné comme une perte d’indépendance et même d’identité pour celui qui travaille et se trouve, ainsi, dépendre de l’autre, l’aliénation économique a fini par désigner, de façon plus générale, l’absence d’autonomie sur trois plans. Le premier de ces plans est la sémiotique politique de la dépendance économique. À cet égard, l’aliénation est un concept que l’on peut employer pour rendre compte aussi bien de la situation de personnes que de celle d’entreprises qui passent sous le contrôle d’autres entreprises ou même de pays qui se mettent à dépendre d’autres pays plus riches ou plus importants qui prennent le contrôle sur eux. Le second plan est celui de la sémiotique politique du travail. En effet, travailler, être employé (et ce n’est pas un hasard si l’expression est au passif), c’est, finalement, être soumis au contrôle de l’autre, dépendre de lui, y compris quant à la fin de la relation que l’on peut avoir avec lui. Enfin, la sémiotique politique du chômage est une façon de rendre compte de la crise de l’emploi en termes sémiotiques, à la fois en ce qu’il signifie l’exclusion d’un acteur de l’espace économique et en ce qu’il représente cette perte d’identité pour l’acteur lui-même ainsi exclu. Le chômage désigne une situation dans laquelle, d’une certaine manière, l’aliénation économique est encore pire que celle du travail, puisqu’elle consiste dans l’absence d’activité, puisqu’elle désigne un acteur qui ne peut plus faire dépendre un autre acteur, si peu que ce soit, du travail qu’il met en oeuvre, celui-ci cessant de faire l’objet d’une reconnaissance de la part de l’autre.
5. L’élaboration de normes économiques comme sémiotiques politiques de la domination et de la contrainte
Mais c’est aussi sous la forme de la loi que la domination économique peut s’exercer et que l’économie se voit, ainsi, reconnaître sa dimension politique en termes sémiotiques. En-dehors de la domination dans le cas du travail, les lois économiques prennent plusieurs formes : la monnaie, dont il a déjà été question plus haut, constitue une forme de domination comparable à celle de la langue en régulant les échanges ; les contraintes alimentaires ou celles qui s’exercent dans le domaine de l’énergie peuvent se lire et s’interpréter en termes sémiotiques, faisant ainsi apparaître leur signification politique. Le concept même de norme économique est une manifestation de la logique de la contrainte et de l’exercice du pouvoir dans le champ de l’économie, et sans doute est-ce en se fondant sur cette logique de la contrainte que naît l’économie politique.
Les contraintes alimentaires, et, au-delà, l’ensemble des normes qui régulent la vie quotidienne, constituent des normes économiques qui inscrivent la sémiotique économique dans les pratiques sociales en leur donnant une signification et en faisant d’elles les expressions d’identités et d’appartenances culturelles. On peut citer, par exemple, les interdits alimentaires comme l’interdiction de consommer de la viande de porc dans certaines cultures ou, à une certaine époque, dans la culture chrétienne, l’impératif de consommer du poisson le vendredi. Mais on peut aussi considérer la fixation des jours fériés comme jours où il est interdit de travailler ou de se livrer à des échanges ou à des affaires comme des normes qui régulent les activités économiques dans le quotidien des acteurs de l’économie et des échanges.
C’est aussi dans le champ des impératifs et des contraintes que la sémiotique permet de penser le débat contemporain sur la production et les usages de l’énergie et sur son lien avec la politique climatique, en faisant apparaître deux significations majeures de ce débat. La première est la figure de la force et de la violence, liée à une sémiotique de la crainte, la figure de la puissance liée à une sémiotique du pouvoir. L’énergie a toujours constitué une représentation de l’énergie, liée au climat, comme on peut le voir, dans la culture grecque et la culture latine, devant la figure de Zeus et de Jupiter, dieu souverain, représenté portant la foudre. Aujourd’hui, le débat sur l’énergie nucléaire et sur sa dénonciation, mais aussi sur les économies d’énergie, constitue un débat sur le pouvoir. En effet, l’énergie nucléaire ne peut être séparée de la figure des armes nucléaires et constitue une représentation du pouvoir, à la fois dans la puissance que l’arme nucléaire est supposée donner, qui distingue les grands états d’états considérés comme moins importants, mais le débat sur les économies d’énergie et sur l’excès de consommation d’énergie lié au libéralisme fait aussi partie du débat sur la politique économique en donnant une signification que l’on peut penser dans une sémiotique politique de l’énergie. La censure et l’interdit sont aussi des sémiotiques négatives du pouvoir dans l’absence de reconnaissance de la signification de certaines pratiques économiques. Ce sont à la fois certaines cultures économiques qui ont fait l’objet d’une censure, comme la culture de l’économie socialiste dans les pays libéraux après la deuxième guerre mondiale, et certaines pratiques économiques qui s’inscrivent dans une sémiotique de la norme : c’est le sens que l’on peut donner au débat sur l’excès de consommation et sur la place de la figure du déchet dans la sémiotique de l’écologie politique. C’est tout un ensemble de normes et de règles qui fonde ainsi l’économie politique sur une sémiotique de la loi.
6. La critique de l’économie politique comme forme du débat politique
Une analyse sémiotique du discours de l’économie s’inscrit dans la critique de l’économie politique. C’est ainsi que l’on peut lire la conclusion de l’ouvrage de T. Piketty, Le Capital au XXIème siècle (2013), en y relevant cinq points, qui semblent caractériser ce discours théorique de l’économie politique contemporaine.
Le premier point est le constat que le rendement du capital privé est supérieur au taux de croissance et de production. Cela appelle deux remarques. La première est l’importance de la dimension quantitative de l’économie politique et la place de la mesure dans ce champ. L’économie politique continue, aujourd’hui, de se situer dans une problématique de la mesure et, finalement, laisse assez peu de place à l’interprétation et à l’analyse des significations du discours politique. C’est cette référence à la mesure du capital qui légitime T. Piketty dans l’énonciation de ce qui peut être considéré comme une norme de l’économie politique : l’imposition progressive annuelle du capital (2013 : 943). Dans le discours de T. Piketty, la fiscalité permet à la politique économique de s’adapter à l’évolution des situations économiques et à la croissance des acteurs économiques et de leurs activités.
Le second point que l’on peut relever dans cette conclusion du Capital au XXIème siècle est l’importance donnée à l’histoire dans l’économie politique. Sans doute est-ce en articulant la critique de l’économie politique du présent à l’histoire que l’on peut pleinement l’inscrire dans une culture, c’est-à-dire dans un système de rationalité faisant apparaître ses significations. C’est, en particulier, dans l’histoire que Piketty trouve les éléments permettant de comprendre les inégalités contemporaines, et, finalement, d’élaborer une critique pleinement politique de l’économie en ce qu’elle fonde une critique des inégalités. De cette manière, Piketty articule l’économie à ce que l’on peut appeler une sémiotique des identités politiques.
Un troisième point que l’on relève dans la conclusion du livre de Piketty est ce qu’il écrit plus loin: “Il est possible, et même indispensable, d’avoir une approche qui soit à la fois économique et politique, salariale et sociale, patrimoniale et culturelle” (2013 : 949). Par ces mots, Piketty articule le discours de l’économie à d’autres discours et à d’autres rationalités des sciences sociales. En liant ainsi l’économie politique à la question sociale des salaires et à la question culturelle des identités et de leur expression, Piketty inscrit l’économie dans une sémiotique de l’intertextualité, pour reprendre un terme élaboré par J. Kristeva, et, sans doute, au-delà, dans un discours que l’on peut définir comme une rationalité sémiotique transdisciplinaire complexe.
De cette façon, Piketty montre un quatrième point dans la conclusion de son livre : c’est dans l’articulation de son discours à la question de la dette qu’il entend donner à l’économie sa dimension politique, à la fois, comme on l’a vu, parce que la dette inscrit l’économie dans une logique de la dépendance et de l’aliénation et parce que cela montre comment l’importance de la dette à notre époque montre l’interpénétration de plus en plus importante des identités et des pouvoirs dans le monde économique contemporain. En devenant une figure majeure de l’économie contemporaine, la question de la dette montre qu’il est devenu impossible, aujourd’hui, de penser l’économie hors d’une relation au politique.
C’est ce que dit, en quelque sorte, ce que l’on peut appeler un cinquième point du discours de Piketty : ce n’est pas seulement dans une logique politique qu’il importe de penser l’économie que dans ce que l’on peut appeler une géopolitique de l’économie. Ce n’est plus dans un cadre national, dans un espace national, ni même dans un espace international comme, par exemple, l’espace européen, qu’il faut penser l’économie politique, mais dans un espace géopolitique. Sans doute s’agit-il ici de repenser le discours de Marx : la critique contemporaine de l’économie politique est une critique géopolitique, c’est-à-dire une critique qui fait apparaître les relations de pouvoir et d’influence entre les pays.
7. L’imaginaire politique de l’économie
Enfin, si l’économie est politique, c’est parce qu’elle comporte une dimension d’imaginaire politique. En effet, de la même manière que, comme Lacan l’a montré, il importe d’articuler le psychisme autour de trois instances, le réel, le symbolique et l’imaginaire, il importe de définir ce que l’on peut appeler la dimension imaginaire de l’économie politique. La sémiotique de l’économie permet d’analyser, en particulier, trois signifiants de cet imaginaire politique de l’économie.
Le premier est l’utopie, qui désigne des pays imaginaires dans lesquels l’économie assure la justice sociale et la pérennité des peuples. C’est l’utopie qui constitue l’instance imaginaire de tous les discours des acteurs politiques, en exprimant ce que l’on peut appeler l’idéal politique dont ils sont porteurs. Sans doute ne peut-on pas plus penser le discours de l’économie en écartant l’instance de l’utopie que dans les autres discours politiques. L’utopie représente un idéal politique, c’est-à-dire une forme de sublimation des identités politiques. Même si les acteurs politiques savent bien que l’utopie n’est pas applicable, qu’elle ne se rencontre pas dans la réalité, ils se réfèrent à l’utopie comme à l’idéal qui leur permet de fonder leur identité en la distinguant de celle des autres acteurs auxquels ils se confrontent dans l’espace du débat public (cf. Lamizet 2012 : 279-91).
Un second signifiant de l’imaginaire politique de l’économie est le projet, qui définit les pratiques et les choix économiques d’acteurs en situation de recherche de pouvoir. Le projet constitue, en quelque sorte, une instance imaginaire réelle, en ce qu’elle est inscrite dans l’activité politique, qu’il s’agisse de la communication et du discours par lesquels les acteurs politiques expriment leurs politiques économiques, ou des discours par lesquels ils fondent et légitiment les choix et les politiques qu’ils mettent en oeuvre. L’imaginaire du projet est l’instance par laquelle la sémiotique de l’économie politique définit les stratégies des acteurs.
Un troisième signifiant de l’imaginaire de l’économie politique est, enfin, la peur, en particulier, par exemple, la peur des famines, ou, plus près de nous, la peur des maladies ou encore celle du chômage. On peut, d’ailleurs, interpréter de cette façon le débat qui a lieu en Grande-Bretagne ou dans des pays européens autour du “ Brexit ”. La peur a toujours constitué l’imaginaire politique négatif, à la fois en servant d’argument pour dénoncer la politique des adversaires auxquels on est confronté dans le débat public et en servant d’élément utilisé pour convaincre les auditoires, les populations, les électeurs. Aujourd’hui, les peurs ont changé de nature, mais elles sont toujours présentes dans le discours économique sur le chômage, qui constitue une perte d’identité de ceux qui travaillent, dans le discours sur les menaces environnementales, comme on a pu le voir récemment à propos de ruptures de barrages ou, d’une façon plus générale, de risques environnementaux de pollution ou dans le discours sur le développement et le risque de sous-développement, ce discours prenant lui aussi une dimension géopolitique dans le discours sur les migrations transnationales.
Appendices
Note biographique
BERNARD LAMIZET, né en 1951, a enseigné dans plusieurs universités, en particulier, à l’Institut d’Études politiques de Lyon. Il appartient au laboratoire Triangle. Il a travaillé et publié une dizaine d’ouvrages dans le domaine de la sémiotique, dans celui de la communication et dans celui des sciences politiques. Son domaine d’intérêt est la problématique de la médiation, qu’il définit comme une dialectique entre le singulier et le collectif.
Bibliographie
- LAMIZET, B. (2012). L’imaginaire politique. Paris : Lavoisier.
- MONTBRIAL, T. de (2011) “Crise, dette, urgence sociale : les Etats submergés”. Le Monde Economie, 13/09/2011. https://www.lemonde.fr/economie/article/2011/09/12/crise-dette-urgence-sociale-les-etats-submerges_1570878_3234.html (visité octobre 2020).
- PIKETTY, T. (2013) Le capital au XXIème siècle. Paris : Seuil.
