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Le pessimisme dans Les Soleils des Indépendances d’Ahmadou Kourouma

  • Mawuloe Koffi Kodah

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  • Mawuloe Koffi Kodah
    Central University College, Accra

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Introduction

Avec le ‘départ’ des colons, on crut un moment qu’une ère nouvelle s’ouvrait pour l’Afrique qui allait voir l’amélioration du sort de son peuple. Mais très vite l’enthousiasme et l’espoir furent dissipés par une amère désillusion portée par un vent de désarroi. Le jour neuf qu’on attendait enfanta martyre et tourment et révéla la réalité à la fois tragique et tératologique des Soleils des Indépendances (Ossito Midiohouan, 1986, p. 207).

Tout semble concourir à la destruction, à la désolation, à la mort dans Les Soleils des Indépendances d’Ahmadou Kourouma. Commencé par la mort de Koné Ibrahima dans la capitale, le récit se termine par la disparition de Fama le protagoniste, un prince déchu, miséreux héritier des décombres d’un royaume dilapidé et annihilé sous l’émergence d’une oligarchie corrompue préoccupée par-dessus tout par son propre enrichissement, qui se trouve ainsi investie du pouvoir au profit de l’étranger qui veille au gain.

Le pessimisme se définit comme une disposition d’esprit qui porte à prendre les choses du mauvais côté, à être persuadé qu’elles tourneront mal. C’est également une doctrine philosophique d’après laquelle le mal l’emporte sur le bien dans un monde qui est l’oeuvre d’une volonté indifférente au bien ou au mal. Il se veut alors un manque d’espoir, de confiance dans le succès d’un projet. Pour l’esprit pessimiste, tout effort humain dans la réalisation de meilleures conditions de vie pour son espèce est voué à l’échec. Le bonheur, la réussite qui entraîne le véritable épanouissement de l’homme est inconcevable. Dans cette étude, notre souci est de déterminer, à travers un examen de la caractérisation des personnages, de la représentation de la spatialité et de la temporalité, les différentes manières littéraires et artistiques par lesquelles Ahmadou Kourouma crée par le pouvoir de la plume une atmosphère minée de pessimisme dans Les Soleils des Indépendances pour illustrer la désillusion de Fama, et par extension celle du peuple africain au lendemain des indépendances politiques. De cette désillusion, découle le pessimisme qui constitue l’objet de la présente étude.

Notre sujet tel que libellé, présuppose que Les Soleils des Indépendances relate une série de malheurs sans issue. Nous nous attendons à ce que cette supposition se confirme par une analyse approfondie du contenu textuel du texte. Les Soleils desIndépendances, on ne peut plus, peint le désarroi du peuple africain face à l’irrationalité de la vie politique dans un continent dont le destin semble irrévocablement enfermé dans un cercle vicieux infernal, d’où le pessimisme.

Depuis sa parution en 1968 au Canada et par la suite en 1970 en France, Les Soleils des Indépendances d’Ahmadou Kourouma ne cesse de faire couler beaucoup d’encre. Ce tout premier texte romanesque de Kourouma relate les affres des partis uniques en Afrique et les calamités qu'ont générées la colonisation et les Indépendances. L'auteur met en scène Fama Doumbouya, prince du Horodougou, qui a été dépouillé par les mutations socioculturelles, économiques et politiques engendrées par le contact de l’Afrique avec l’Occident. Spolié de son titre de prince sous la colonisation, Fama est contraint à mener une vie de déclassé aigri. Il est réduit à mendier pour gagner sa vie. C’est donc l’échec socioculturel, politique et économique de Fama, et partant celui des pays africains au lendemain des indépendances politiques que présente ce roman. Il y a une lecture de la chute de la féodalité africaine à travers Fama, l’acquisition de nouvelles valeurs et l’inadaptation du personnage à son nouveau milieu. L’auteur fait donc le bilan négatif de l’évolution de la société africaine au fil des ans.

Jusqu’à sa disparition le 11 décembre 2003 à Lyon (France) Kourouma est resté l’un des romanciers les plus importants du continent africain. Romancier de grand talent, Ahmadou Kourouma brise le long silence d’une décennie qui a suivi la parution de son tout premier roman, Les Soleils des Indépendances, en publiant successivement Monnè, outrages et défis (1990), En attendant le vote des bêtes sauvages (1998), Allah n'est pas obligé... (2000) et Quand on refuse on dit non (2004).

Vu la nature polémique des thèmes qu’il traite, ce texte romanesque a été et continue d’être l’objet d’étude de plusieurs universitaires, étudiants et chercheurs en langue et littérature africaine. Nous signalons en particulier les travaux thématiques et narratologiques de Halaoui (1984), Ngandu (1986), Kuupole (1988), Britwum (1989), et un article de Kuupole (1992).

De plus, dans son ouvrage, L’idéologie dans la LittératureNégro-Africained’expressionfrançaise, (1986, p. 207), Ossito Midiohouan, G. évoque le succès extraordinaire de l’oeuvre de Kourouma. Il la classe parmi le nouveau roman qui se constitue progressivement après les indépendances et qui selon lui « s’attache à montrer les mécanismes par lesquels se perpétue le malheur de l’Afrique dans une ère néocoloniale particulièrement sinistre ».

Par ailleurs, Chemin (1986, p. 32-84) a effectué une étude sur l’imaginaire dans le roman d’Ahmadou Kourouma. Dans cette étude repartie en quatre rubriques telles que les bestiaires, la flore, ciel, nuage et vent, il dévoile l’abondance des images fondées sur le décor naturel, bêtes, plantes, nuages dans Les Soleils des Indépendances.

Par contre, à notre connaissance, il n’existe pas d’étude particulière portant sur le pessimisme, bien que certaines critiques en aient fait mention de passage dans leurs travaux. Ce constat expliquerait l’originalité de notre étude et justifierait ainsi sa raison d’être.

Cette étude se fonde sur la collecte et l’analyse de données textuelles à partir du texte corpus pour élucider la manifestation esthétique du thème du pessimisme. Considérant le fait que la fiction est intrinsèquement liée à la réalité sociopolitique et économique du continent africain dans Les Soleils des Indépendances, nous avons choisi de mener cette étude à travers une combinaison des approches sociologique et historique.

Notre étude pour affirmer l’existence de pessimisme dans Les Soleils des Indépendances de Kourouma s’effectue en trois parties. Dans la première partie, nous chercherons à déterminer comment Kourouma réussit à donner une dose de pessimisme à ce texte romanesque à travers la création de certains personnages clés dans le récit. Dans la deuxième partie, nous rechercherons le pessimisme à travers un examen de données spatiales collectées du texte. La dernière partie de notre étude retracera le pessimisme dans les données temporelles dans lesquelles se déroule le récit.

Une caractérisation pessimiste des personnages

Pour reprendre Hamon in Goldenstein (1986, p. 43): « La présentation de la personne semble être une donnée essentielle de la fiction romanesque. Elle constitue en tout cas sans conteste « l’un des point de ‘fixation’ traditionnels de la critique (ancienne ou moderne) et des théorie de la littérature ».

Les personnages, surtout Fama, le protagoniste dans Les Soleils des Indépendances sont tous poussés vers la mort, vers une catastrophe inévitable dans la futilité de tous leurs efforts de lutte contre la fatalité qui se déchaîne contre eux dans le texte. Les personnages traduisant mieux le pessimisme qui se dessine à travers le récit de Kourouma sont le couple Fama / Salimata, Tiécoura, le féticheur, Balla, le vieux sorcier, féticheur de Togobala et Hadj Abdoulaye, le marabout réputé de la capitale. Nous allons voir comment, par leur profil individuel et collectif, ces personnages mettent en marche le train du pessimisme dans le texte.

La première rencontre de Fama, le protagoniste du récit, le révèle comme un prince déchu qui lutte contre tout et rien pour restaurer sa gloire perdue sous Les Soleils des Indépendances qui « comme une nuée de sauterelles tombèrent sur L’Afrique à la suite des soleils de la politique ». La déchéance de Fama, le dernier légitime prince Doumbouya, sous Les Soleils des Indépendances, se dessine à travers la présentation que fait de lui le narrateur dans le tout premier chapitre du roman : « Fama Doumbouya ! Vrai Doumbouya, père Doumbouya, mère Doumbouya, dernier et légitime descendant des princes Doumbouya du Horodougou, totem panthère, était un « vautour ». Un prince Doumbouya ! Totem panthère faisait bande avec les hyènes. Ah ! Les Soleils des Indépendances ! » (Les Soleils des Indépendances, p. 11).

Déclassé et rétrogradé par les changements entraînés par Les Soleils des Indépendances, Fama n’a aucune autre source d’approvisionnement excepté travailler dans les obsèques tout comme les griots malinkés, les vieux Malinkés, ceux qui ne vendent plus parce que ruinés par les Indépendances dans la capitale.

Dans ce nouveau cadre social, Fama Doumbouya, tout en faisant bande avec les bâtards, les vautours, les hyènes, se veut toujours une respectabilité de monarque absolu d’antan. L’absence d’un bonheur on ne peut plus trop désiré constitue la source principale du courroux de Fama contre ses pairs de race, les Malinkés. Il s’érige contre vents et marées pour reconstruire un passé lointain révolu par Les Soleils des Indépendances qui ne cessent de briller et qui le plongent dans un état d’hallucination périlleux.

Fama court après le vent. D’ailleurs, le narrateur prend vis-à-vis de lui une attitude moqueuse. Il se distancie de lui afin de le laisser moisir dans sa folie inguérissable. Par exemple, il fait de Fama une caricature, un objet de ridicule exposé à la risée publique, lorsqu’il dévoile son ardeur à s’approvisionner dans les funérailles de Koné Ibrahima en ces termes : « Il se dépêchait encore, marchait au pas redouble d’un diarrhéique. » (Les Soleils des Indépendances, p. 11).

La déception continue de Fama dans une tentative de se créer un statut de nanti sous Les Soleils des Indépendances en vain se traduit par son vocabulaire ‘dégoûtant et déshonorant’ : « bâtard de bâtardise ! Gnamakodé ». Dans une colère aveuglante et étouffante, il perd de vue la futilité de son entreprise.

À travers un emploi généralisé du monologue narrativisé, le narrateur transcrit la crise psychologique que traverse Fama comme suit :

Damnation ! Bâtardise ! le nègre est damnation ! les immeubles, les ponts, les routes de là-bas, tout bâtis par des doigts nègres, étaient habités et appartenaient à des Toubabs. Les indépendances n’y pouvaient rien ! Partout, sous les soleils, sur tous les sols, les Noirs tiennent les pattes; les Blancs découpent et bouffent la viande et le gras. N’était-ce pas la damnation d’ahaner dans l’ombre pour les autres, creuser comme un pangolin géant des terriers pour les autres? Donc, étaient dégoûtants de damnation tous ces Noirs descendant et montant la rue.

Ibid., p. 20-21

Fama, dans sa frustration, cherche à se dissocier de ses frères de race, en tentant de s’arroger l’honneur de la royauté que lui confère sa naissance de prince Doumbouya. Ainsi considère-t-il Bamba qui ose porter la main sur lui, comme « un fils de chien, vil de damnation, un damné abject, un bâtard. » (Les Soleils des Indépendances, p. 21). D’ailleurs, il le prend pour un fou qui doit être ignoré dans sa folie. Ainsi dit-il : « Quand un dément agite le grelot, toujours danse un autre dément, jamais un descendant des Doumbouya. » (Ibid.).

Cette maxime lui permet de retrouver un équilibre psychologique illusoire qui lui offre un bref moment de soupir.

La chute, voire le déshonneur de Fama est symbolique. Les indépendances pour la plupart des états africains n’existent pas. Elles ne sont que des concepts dénués de substance. Les indépendances auraient fait plus de mal que de bien, étant donné qu’elles ont ruiné les Malinkés qui à présent vivent dans la mendicité abjecte. Fama déplore la situation actuelle des Malinkés, qui est la sienne et symboliquement celle de tous les Nègres, en ces termes : « La colonisation a banni et tué la guerre mais favorisé le négoce, les Indépendances ont cassé le négoce et la guerre ne venait pas. Et l’espèce Malinké, les tribus, la terre, la civilisation se meurent, percluses, sourdes et aveugles… et stériles. » (Ibid., p. 23).

Le déclassement de Fama au lendemain des indépendances s’alourdit avec sa propre impuissance et la stérilité de Salimata, sa femme. La double stérilité qui frappe le couple Fama/Salimata ne peut passer inaperçue dans le conteste sociopolitique de l’oeuvre. Quel marabout n’est consulté pour trouver un remède? Quel sacrifice n’est offert à Allah pour détourner la malédiction qui frappe le couple? Tout en vain. Pas même la générosité fleuve, la bonté illimitée, la pitié, la magnanimité ni la foi inextinguible de Salimata n’ont sauvé l’honneur de Fama. Tous les sacrifices du couple butent sur l’échec, la déception, la honte, le déshonneur et la désillusion. Sous Les Soleils des Indépendances, rien ne réussit; tout est voué à l’échec, le Nègre étant damné. Tout ce qu’il touche s’écroule. Fama ne tient plus, ayant perdu tous ses repères et ne sachant à quel saint se vouer.

Symboliquement, le sort de ce couple n’est autre que la triste image de l’Afrique noire au lendemain des soi-disant Indépendances politiques. Balkanisée et morcelée graphiquement et économiquement, l’Afrique indépendante n’est qu’un terrain fertile aux tiraillements et subdivisions intestines conduisant à la misère et à la désillusion qui caractérisent l’évolution de ce couple à travers le récit. La quête acharnée de l’honneur et d’une dignité aristocrate que poursuit Fama, d’une part, et le recours infatigable de Salimata au fétichisme et au maraboutage dans la recherche de cure à son infertilité, d’autre part, sont analogues à la situation d’une Afrique indépendante qui se prostitue avec toutes les doctrines et idéologies, à la recherche d’une place digne d’honneur parmi ses pairs au sein de la communauté mondiale et d’une solution permanente aux innombrables problèmes économiques et sociopolitiques qui menacent la survie de son peuple.

À défaut de programmes politiques et économiques viables et consciencieux de la part des dirigeants africains, « les pères des indépendances », les populations moisissent dans une misère atroce donnant droit de cité à une paupérisation déshumanisante et avilissante. Cette situation n’épargne pas les aristocrates malinkés, les nobles d’antan. La désillusion conduisant à cet effet au pessimisme s’intensifie avec l’émergence des partis uniques qui oeuvrent au détriment, voire à l’annihilation de l’aristocratie traditionnelle surannée, qu’ils supplantent : « Le parti unique de la République interdisait aux villageois d’entendre ce que pourraient conter les arrivants de la capitale sur la politique. Dieu en soit loué, le dire est innombrable comme la bâtardise ! » (Ibid., p. 95).

Nous voyons, à travers cette citation, jusqu'à quel point la censure des institutions des soleils des Indépendances frappe et tait le Nègre sinistré. L’effet de cette censure caractérise le silence quasi-total de Fama dans le récit. Ainsi sa pensée, son état d’esprit nous est-il transmis à travers le monologue narrativisé qu’utilise le narrateur hétérodiégétique.

À travers la peinture de Tiécoura, le féticheur qui viole Salimata la nuit de son excision douloureuse, et le « fameux » Hadj Abdoulaye, le marabout sorcier qui lui aussi tente de la violer après l’agression des mendiants, la désillusion de la religion est dévoilée. Le fétichisme et le maraboutage qui sont au centre des pratiques de la religion traditionnelle et l’Islam, sont mis en question. La foi irréfléchie de Salimata en la religion islamique, voire en Allah, et la déception qu’elle subit dans toutes ses entreprises sont une dénonciation flagrante de la frivolité de la religion et de la fourberie qui caractérisent les pratiques religieuses. Nous assistons inévitablement à une démystification de ces institutions qui autrefois étaient considérées comme le socle de la moralité traditionnelle régissant la cohésion sociale des peuples africains. La désintégration sociale conduisant à la dérive des moeurs sous Les Soleils des Indépendances révèle la vulnérabilité du Nègre enclavé pendant longtemps dans un labyrinthe idéologique avilissant :

Non ! Elle ne voudra pas crier; et il s’accrocha et tira plus fort; la fut projetée, dispersée et ouverte sur le lit; il ne restait qu’à sauter dessus. Il ne le put; car elle hurla la rage et la fureur et se redressa frénétique, possédée, arracha, ramassa un tabouret, un sortilège, une calebasse, en bombarda le marabout effrayé qui courait et criait : « À cause d’Allah ! à cause d’Allah ! » Le couteau à tête recourbée traînait; elle s’en arma, le poursuivit et l’accula entre le lit et les valises. Dans les yeux de Salimata éclatèrent le viol, le sang et Tiécoura, et sa poitrine se gonfla de la colère de la vengeance. Et la lame recourbée frappa dans l’épaule gauche. L’homme à son tour hurla le fauve, gronda le tonnerre. Elle prit peur et par la porte s’échappa, pataugea trois ou quatre pas dans la pluie, se précipita sur les cuvettes, ramassa le poulet sacrifié et sortit.

Ibid., p. 77-78

Le salut de Salimata dû à sa réaction violente contre Hadj Abdoulaye cette fois-ci montre que celui du Nègre dans ses difficultés demeure dans la révolte et non dans l’inaction que préconisent les préceptes religieux. D’ailleurs, ce constat constitue le lot de la thèse de Frantz Fanon dans Les damnés de la terre (1961) où il affirme catégoriquement que la véritable indépendance des peuples colonisés ne peut naître que de la violence. Toute voie autre que celle de la violence compromet les gains de la liberté et met ainsi la crédibilité des indépendances en question :

Dans les régions colonisées où une véritable lutte de libération a été menée, où le sang du peuple a coulé et la durée de la phase armée a favorisé le reflux des intellectuels sur des bases populaires, on assiste à une véritable éradication de la superstructure puisée par ces intellectuels dans les milieux bourgeois colonialistes.

Ibid., p. 77

Quant à l’image du vieux sorcier féticheur Balla de Togobala, elle ne donne aucune attraction d’espoir. Balla considéré comme un « Cafre » est généralement relégué au rang des chiens. Par exemple, lors des funérailles de quarante jours de feu cousin Lacina, Balla est écarté des humains comme le signale le narrateur en ces termes : « Diamourou se tint derrière son maître; mais Balla avait été relégué loin, juste avant les marmailles et les chiens, parce que le féticheur était un Cafre. » (p. 140).

En effet, les personnages dont nous venons de passer en revue les profils sont tous en lutte perpétuelle contre une vie qui elle aussi est en fuite perpétuelle. Les Soleils des Indépendances ne sont point prometteurs. La désillusion aboutissant au pessimisme caractérise ainsi toute leur évolution vers une vie meilleure. Fama ne peut être que malheureux, ayant à l’esprit les beaux souvenirs d’un passé glorieux qui le tente.

Outre la caractérisation des personnages, le pessimisme dans Les Soleils des Indépendances se dessine également à travers la peinture de l’espace dans lequel évoluent le récit et la narration. Ainsi proposons-nous d’examiner comment la représentation de l’espace dans Les Soleils des Indépendances traduit le pessimisme dans la deuxième partie de cette étude.

Une représentation pessimiste de la spatialité

Comme le souligne Goldenstein (1986, p. 89) : « L’action romanesque est très régulièrement située. Chaque roman comporte une typographie spécifique qui lui donne sa tonalité propre. Le romancier choisit de situer action et personnages dans un espace réel, ou à l’image de la réalité ». L’utilisation de l’espace romanesque dépasse de beaucoup la simple indication d’un lieu. Elle fait système à l’intérieur du texte alors même qu’elle se donne avant tout, fréquemment, pour le reflet fidèle d’un hors-texte qu’elle prétend présenter. L’étude de l’espace romanesque est inextricablement liée aux effets de représentation. Une considération du cadre spatial dans lequel se déroule l’histoire des Soleils des Indépendances révèle deux grandes tendances à savoir la ville (la capitale) et le village (Togobala). Nous découvrons les différents lieux qui ancrent le récit dans le réel et donnent l’impression qu’ils le reflètent à travers le personnage de Fama. Bien que le narrateur nomme certains des lieux, par exemple, la capitale, Bindia, Nikinai, la république des Ébènes, Horodougou, Togobala, etc., il permet, par la description, au destinataire ou au narrataire de découvrir la particularité de la plupart des lieux. Ainsi décrit-il le camp de concentration où Fama est incarcéré sans le nommer :

Une nuit, on le tira des caves avec d’autres codétenus, on les poussa dans des camions; au petit matin ils arrivèrent aux grilles d’un camp où ils furent internés. Comment s’appelait ce camp? Il ne possédait pas de nom, puisque les geôliers eux-mêmes ne le savaient pas. Et c’était bien ainsi. Les choses qui ne peuvent pas être dites ne méritent pas de noms et ce camp ne saura jamais être dit. […] Et cela parce qu’on y débarquait, toujours presque mourant, l’esprit rempli de cauchemars, les yeux clos, les oreilles sourdes. Puis on y passait des jours plus longs que des mois, et des saisons plus courtes que des semaines. En pleine nuit le soleil éclatait; en plein jour la lune apparaissait. On ne réussissait pas à dormir la nuit, et toute la journée on titubait, ivre de sommeil. En outre Fama n’a jamais su dans quelle région de la république des Ébènes le camp était situé.

Les Soleils des Indépendances, p. 158-159

La nature affreuse et déshumanisante de ce camp anonyme se voit clairement dans la peinture que le narrateur fait à travers la description dans la citation ci-dessus.

La mention de « capitale » dans la toute première phrase du roman : « il y avait une semaine qu’avait fini dans la capitale Koné Ibrahima, de race malinké, ou disons-le en malinké : il n’avait pas soutenu un petit rhume… » (Ibid., p. 9), ancre d’emblée le récit dans un cadre urbain. À cet effet, nos attentes sont naturellement salivées par une vie moderne, prospère. Par contre, l’annonce de la mort de Koné Ibrahima à travers l’euphémisme malinké « avait fini » retient immédiatement notre attention et ainsi donne une autre orientation à notre espérance. La capitale, au lieu d’être un lieu de lumière, de prospérité industrielle, signe d’une véritable émancipation et épanouissement, se révèle comme une pépinière de misère, de calée, de déshonneur où de vaillants commerçants malinké des années d’avant les Indépendances sont contraints de travailler comme de véritables professionnels dans les funérailles :

Comme toute cérémonie funéraire rapporte, on comprend que les griots malinké, les vieux Malinkés, ceux qui ne vendent plus parce que ruinés par les Indépendances (et Allah seul peut compter le nombre de vieux marchands ruinés par les Indépendances dans la capitale) « travaillent » tous dans les obsèques et les funérailles. De véritables professionnels ! Matins et soirs ils marchent de quartier en quartier pour assister à toutes les cérémonies.

Ibid., p. 11

Ce nouveau développement donne naissance aux termes dérogatoires qu’utilise le narrateur dans sa désignation du nouveau statut des grands marchands Malinkés d’antan : « On les dénomme entre Malinkés, et très méchamment, ‘les vautours’ ou ‘bande d’hyènes’ ». (Ibid.). Fama paraît dans ce cadre comme un prince déshonoré, dépouillé de toute dignité et de considération nobiliaire. Tout comme les Malinkés paralysés par l’avènement des Soleils des Indépendances, il ‘travaille’ lui aussi, malgré lui, dans les funérailles dans la capitale : « Fama Doumbouya, père Doumbouya, mère Doumbouya, dernier descendant des princes Doumbouya du Horodougou, totem panthère, était un « vautour ». Un prince Doumbouya ! Totem panthère faisait bande avec les hyènes, Ah ! Les soleils des Indépendances ! » (Ibid., p. 11). De plus, le personnage de Fama permet d’établir une liaison entre les différents lieux dans le roman. Cette assertion se révèle dans les lignes suivantes : « Aux funérailles du septième jour de Koné Ibrahima, Fama allait en retard. Il se dépêchait encore, marchait au pas redoublé d’un diarrhéique. Il était à l’autre bout du pont reliant la ville blanche au quartier nègre à l’heure de la deuxième prière; la cérémonie avait débuté. » (Ibid.).

L’évocation de la ville blanche à l’opposé du quartier nègre dans cette citation souligne l’existence d’une division raciste nette mettant en question les gains des Indépendances. L’espoir se dissipe faisant place au désenchantement. L’énormité du désespoir qui caractérise cet espace se fait sentir dans la voix silencieuse de Fama que rapporte le narrateur en ces termes : « Fama se récriait : « Bâtard de bâtardise ! Gnamakodé ! » Et tout manigançait à l’exaspérer. Le soleil ! le soleil ! le soleil des Indépendances maléfiques remplissait tout un côté du ciel, grillait, assoiffait l’univers pour justifier les malsains orages des fins d’après-midi ». (Ibid.)

Tout semble en effervescence dans cet environnement où Fama se sent le seul étranger en lutte contre le désarroi des Soleils des Indépendances :

Et puis les badauds ! les bâtards de badauds plantés en plein trottoir comme dans la case de leur papa. Il fallait bousculer, menacer, injurier pour marcher. Tout cela dans un vacarme à arracher les oreilles : klaxons, pétarades des moteurs, battement des pneus, cris et appels des passants et des conducteurs.

Ibid

Cette situation est une révélation des désordres orchestrés par l’urbanisation. La disparition complète de quiétude et le manque de respect à l’égard des aînés qui caractérisent l’existence urbaine sous les soleils des Indépendances restent les signes palpables d’une décadence économique, politique et socioculturelle que Fama décrie dans son malheur, qui est aussi celui de tout un peuple plus ou moins bouclé dans une désillusion et une oisiveté infernales. À ce même moment, la capitale met en lumière l’existence de structures industrielles, symboles du capitalisme déshumanisant, qui devraient être bénéfiques aux Nègres indépendants : « L’aire du pont était encombrée de véhicules multicolores montant et descendant; et après les garde-fous droits, […], le port chargé de bateaux et d’entrepôts » (Ibid., p. 12).

Malheureusement, des Nègres, tout comme Fama, vivent dans une misère atroce, dans une mendicité déshumanisante dans la capitale d’un État africain indépendant où tout semble aller bon train ! Telle est la caractéristique du monde à l’autre bout du pont reliant la ville blanche au quartier nègre dans la capitale. Le narrateur ironise en présentant cet espace où Fama, un vrai prince Doumbouya, se précipite à trouver de quoi manger dans les funérailles :

Heureusement ! qu’Allah en soit loué ! Fama n’avait plus long à marcher, l’on apercevait la fin du port, là-bas, où la route se perdait dans une descente, dans un trou où s’accumulaient des toits de tôles miroitants ou gris d’autres entrepôts, les palmiers, les touffes de feuillages et d’où émergeaient deux ou trois maisons à étages avec des fenêtres persiennes. C’étaient les immenses déchéance et honte, aussi grosses que la vielle panthère surprise disputant les charognes aux hyènes, que de connaître Fama courir ainsi pour des funérailles.

Ibid., p.12

Si lui, « Fama né dans l’or, le manger, l’honneur, et les femmes ! Éduqué pour préférer l’or à l’or, pour choisir le manger parmi d’autres, et coucher sa favorite parmi cent épouses » devient un charognard sous Les Soleils des Indépendances, quel espoir y a- t-il alors pour le peuple nègre?

Dans cet espace scindé en deux parties inégales, l’identité du Nègre ne peut être que dans le quartier baptisé ‘nègre’ sciemment créé pour lui, même à l’heure de son émancipation. Ce quartier où grouille la bande des hyènes qui travaillent dans les funérailles et se disputent les offrandes des cérémonies funèbres, ce quartier où les griots manquent de respect à l’égard des nobles, sans impunité, est un piédestal sur lequel l’auteur érige la paupérisation du peuple noir qui se veut indépendant, afin de l’interpeller à repenser son indépendance autrement. Par contre, ce peuple tel que dépeint vivant à l’image du quartier nègre, malsain et regorgeant de misère et de misérabilisme en paupérisation ne peut être porteur d’aucun avenir prospère à un peuple qui se veut véritablement émancipé, capable de se tenir tête haute parmi d’autres peuples.

Le scepticisme qui caractérise, en général, le ton du narrateur est un élément central dans la représentation du pessimisme dans l’oeuvre. Fama déplore la dissipation systématique et quasi-totale des vraies pratiques traditionnelles et la perversion des us et coutumes dans la ville sous Les Soleils des Indépendances.

[…] symbolique, tout était symbolique dans les cérémonies, et l’on devait s’en contenter; une faute, une très grande faute pour les coutumes et la religion, le fait que quelques vieux de cette ville ne vivaient que de ce qui se distribuait pendant les rites...

Ibid., p. 13-14

Les souvenirs du passé glorieux de la dynastie des Doumbouya dans le grand Horodougou paisible et sécurisant pour l’épanouissement des vieilles traditions qui font la valeur et la dignité du Nègre ne cessent de surgir dans l’esprit troublé de Fama à la croisée des chemins dans la ville qui fait sa misère au lendemain des Indépendances pour lesquelles il a d’ailleurs lutté :

Les Soleils des Indépendances s’étaient annoncés comme un orage lointain et dès les premiers vents Fama s’était débarrassé de tout : négoces, amitiés, femmes pour user les nuits, les jours, l’argent et la colère à injurier la France, le père, la mère de la France. Il avait à venger cinquante ans de domination et de spoliation. Cette période d’agitation a été appelée les soleils de la politique.

Ibid., p. 24

La beauté et la dignité de ce Horodougou disparue s’opposent au tas de maudites fadaises et de bâtardises angoissantes que représentent la capitale et sa ville blanche et son quartier nègre.

Le voyage de Fama à Togobala dans le cadre des obsèques de feu son cousin Lacina nous met en contact avec un espace desséché, caractérisé de poussière, de feu de brousse, de sécheresse interminable à travers lequel se dessine le pessimisme, le désespoir. De plus, les révélations sordides dans le récit lugubre de Diakité, Konaté et Sery respectivement au cours de ce voyage, mettent Fama devant le fait accompli des affres du vent des soleils des Indépendances. Les atrocités qui sont les marques de l’application irrationnelle de certaines idéologies étrangères, telles que le socialisme et le capitalisme, à l’indépendance ne font que diviser et ruiner le Nègre et l’avenir du continent africain. Le carnage que révèle Sery dans son récit de la Côte des Ebènes où les Sery, identifiant les Dahoméens et les Sénégalais comme étant à l’origine de leur misère dans le chômage, « se levèrent, les assaillirent et les pourchassèrent dès que sonna l’Indépendance », atteste à cette assertion. À ce propos, Sery dit :

Nous leur arrachâmes d’abord nos femmes, assommâmes leurs enfants, violâmes leurs soeurs devant eux, avant de piller leurs biens, d’incendier leurs maisons. Puis nous les pourchassâmes jusqu'à la mer. Nous voulions les noyer afin de les revoir après rejetés par les vagues, les ventres ballonnés et méconnaissables comme des poissons dynamités.

Ibid., p. 87

Où alors se trouvent les Indépendances, si les Nègres se trouvent diviser entre eux-mêmes après le départ présumé du colon? Quel avenir peut-on envisager pour les Africains dans une telle situation?

La description du mauvais état de la route quoique bitumée laisse mal à l’aise. On se demande où elle mène le protagoniste : « La camionnette soufflait et grimpait une côte. S’éloignait un tournant tout à fait semblable comme deux traces du même fauve à celui qui s’approchait tout scintillant de mirages » (Ibid., p. 89-90).

Le malheur s’alourdit lorsque soudain nous aboutissons à la fin de la route bitumée et prenons la piste :

On entrait dans la piste et la poussière, la poussière en écran qui bouchait l’arrière, la poussière accrochée en grappes à tous les arbres, à toutes les herbes de la brousse, aux toits des cases; les routes en arrachaient, l’échappement en refoulait et la poussière tournoyait épaisse à l’intérieur de la camionnette, remplissait yeux, gorges et nez. L’auto avançait sur la piste pleine de crevasses, s’y précipitait, s’y cassait et ses secousses projetaient les passagers les uns contre les autres, les têtes contre le toit. Serrer les dents devenait obligation; en parlant dans le remue-ménage on se tranchait la langue. Un voyage de cette espèce cassait l’échine d’un homme de l’âge de Fama.

Ibid., p. 92

Une sérieuse considération de l’importance de ce voyage révèle tout un tas de difficultés en réserve pour Fama. La succession de feu cousin Lacina au trône du Horodougou ferait de Fama l’héritier malheureux d’un royaume imaginaire, regorgeant de misère. D’ailleurs, la poussière qui salue Fama dans la camionnette qui le transporte à Togobala dans son Horodougou natal, est un symbole de la difficulté de ses entendements, et donc un mauvais augure.

L’incendie que traverse la camionnette avant d’arriver à Bindia, ville natale de Salimata, l’épouse stérile de Fama, ne fait que renforcer les signes prémonitoires de la déchéance abjecte des valeurs traditionnelles, que Fama ne cesse de vanter, et la décrépitude alarmante de son peuple.

La nuit troublée d’insomnie que passe Fama à Bindia constitue une étape importante dans son évolution à travers l’espace romanesque qu’il occupe et domine :

Fama fut réveillé en pleine nuit par les picotements de ses fesses, dos et épaules qui cuisaient comme s’il avait couché dans un sillon de chiendent. Le lit de bambou était hérissé de mandibules, était grouillant de punaises et de poux. Le matin était-il loin encore? Fama écouta la nuit.

Ibid., p.96

Cette nuit d’insomnie permet à Fama de se plonger dans le fin fond de son esprit pour ressasser les mythes et prophéties cachés qui forment le fondement de la dynastie de Souleymane Doumbouya dont il est le dernier prince :

Bâtard de bâtardise ! Fama était agacé par l’insomnie et se reprocha de ne pas profiter de la veille pour penser à son sort. Réfléchis à des choses sérieuses, légitime descendant des Doumbouya ! Le dernier Doumbouya ! Es-tu, oui ou non, le dernier, le dernier descendant de Souleymane Doumbouya? Ces soleils sur les têtes, ces politiciens, tous ces voleurs et menteurs, tous ces déhontés, ne sont-ils pas le désert bâtard où doit mourir le fleuve Doumbouya? Et Fama commença de penser à l’histoire de la dynastie pour interpréter les choses, faire l’exégèse des dires afin de trouver sa propre destinée.

Ibid., p. 96-97

L’évocation de ces souvenirs mythiques à ce stade met en lumière le désespoir, le pessimisme qui talonne Fama. La fatalité contre laquelle Fama ne pouvait rien s’affirme et l’interpelle en plein chemin.

La description de l’espace que couvre Bindia et Togobala, la destination de Fama, fait étalage paronymique d’un environnement sinistre, sans éclat. Le narrateur évoque ‘un tourbillon de poussière’ dans le Horodougou ruiné par Les Soleils des Indépendances maléfiques. Dans une tentative de mettre en exergue la dégradation et la dislocation des anciennes institutions traditionnelles auxquelles ne veut céder Fama, le narrateur emploie des analepses qui permettent, à travers des flash-back, d’évoquer ce que fut le Horodougou et la puissance des dynasties des Doumbouya dont Fama est le dernier légitime descendant. Le rappel des souvenirs glorieux de ce monde illusoire face à la réalité à laquelle Fama se trouve confronté souligne la déception pessimiste que l’auteur met en jeu à travers la peinture de l’espace. La réalité frappante qui se dessine sous les yeux de Fama déclenche en lui les premiers remous de la tristesse de son sort :

Les exploits de ses aïeux le transportèrent mais brusquement son coeur se mit à battre et il s’attrista, sa joie était coupée par la résurrection des peurs de sa dernière nuit, par la pitié pour la descendance des Doumbouya, la pitié pour sa propre destinée et de son intérieur bouillonnant montèrent des chants mélancoliques (…).

Ibid., p. 102

Cette réalité qui fait la peur et la tristesse de Fama devient plus perçante avec la découverte de Togobala au-dessus duquel planent les vautours comme si c’était de la charogne : « Et aussitôt après, dans un ciel pur et chantant l’harmattan, s’incrusta le sommet du fromager de Togobala. Togobala, le village natal ! Les mêmes vautours (…) sûrement les mêmes vautours de toujours, de son enfance, se détachaient du fromager et indolemment patrouillaient au-dessus des cases.» (Ibid., p. 102).

À ce point le narrateur s’attarde sur la description scénique du village natal de Fama, le chef-lieu de sa dynastie décimée sous Les Soleils des Indépendances. D’abord, il évoque la surprise de Fama en ces termes :

Au nom de la grandeur des aïeux, Fama se frotta les yeux pour s’assurer qu’il ne se trompait pas. Du Togobala de son enfance, du Togobala qu’il avait dans le coeur il ne restait même plus la dernière pestilence du dernier pet. En vingt ans le monde ne s’était pourtant pas renversé

Ibid., p. 102-103

Ensuite vient la description sinistre de Togobala dont on ne voit que les ruines, la désolation et la disparition d’un peuple à la fuite du temps :

Et voilà ce qui existait. De loin en loin une ou deux cases penchées, vieillottes, cuites par le soleil, isolées comme des termitières dans une plaine. Entre les ruines de ce qui avait été des concessions, des ordures et des herbes que les bêtes avaient broutées, le feu brûlées et l’harmattan léchées.

Ibid., p. 103

Par la suite, le narrateur représente l’apparence miséreuse et maladive des enfants qui sont accourus près de la camionnette qui amène Fama comme suit : « De la marmaille échappée des cases convergeait vers la camionnette en criant : « Mobili », en titubant sur les jambes de tiges de mil et en balançant de petites gourdes de ventres poussiéreux. Fama songea à des petits varans pleins. » (Ibid.).

Ironie du sort, le baobab du marché qui permet à Fama de s’assurer qu’il est réellement chez lui à Togobala ne porte aucun signe de vie :

Enfin un repère ! Fama reconnut le baobab du marché. Il avait peiné, était décrépit lui aussi; le tronc cendré et lacéré, il lançait des branches nues, lépreuses vers le ciel sec, un ciel hanté par le soleil d’harmattan et par des vols des vautours à l’affût des charognes et des laissées des habitants se soulageant derrière les cases. La camionnette s’arrêta.

Ibid.

Outre cette présentation des concessions, de l’arbre et de la marmaille maladive, la parution d’une foule de gens miséreuse, désillusionné et famélique confirme le malheur et la déception de Fama une fois arrivé à Togobala : « Des habitants de tous âges accouraient, tous faméliques et desséchés comme des silures de deux saisons, la peau rugueuse et poussiéreuse comme le margouillat des murs, les yeux rouges et excrémenteux de conjonctivite » (Ibid.).

La présentation des concessions, des enfants, de l’environnement et des habitants de Togobala telle que perçue dans les citations ci-dessus souligne l’ampleur de la misère et la déchéance socio-économique et politique qui frappent d’un coup mortel la fameuse dynastie de Doumbouya dont Fama est le dernier légitime prince.

En un mot, Togobala est un environnement sinistré qui décolore et gonfle Fama d’emblée. La réalité à Togobala montre la disparition irrévocable d’un ancien ordre traditionnel qui lutte par contre pour sa survie dans une dynamique irréversible et irrévérencieuse. En face de cette marche, Fama ne peut qu’éprouver sa frustration rageuse dans sa tentative de maintenir le statut suranné déraciné par Les Soleils des Indépendances.

La prédominance des vautours, des hyènes qui se disputent d’ailleurs les cadres des habitants de Togobala est une révélation alarmante d’un monde à l’envers pour Fama. Face à la présente situation, la tristesse du prince déchu s’accentue alors qu’il se sent ahuri et incapable de tenir devant les décombres de sa déchéance inévitable.

Le cadre spatial dans lequel s’ancre le récit des Soleils des Indépendances est incolore, sans éclat. La navette des personnages se situe entre la misère et la mort, la sécheresse et la stérilité. Un parcours des lieux (la ville et la campagne) qu’occupe le récit dévoile l’absence quasi-totale d’une lueur d’espoir pour les personnages, surtout le protagoniste. Tous leurs efforts concourent à leur destruction inéluctable. Fama par exemple succombe dans la recherche acharnée de sa royauté perdue dans la vague des Indépendances ratées. Ainsi découvre-t-on les quartiers pauvres, la ville blanche luxueuse, les chantiers, l’animation, les bruits, les différents types humains. Cela constitue plus qu’un décor, plus qu’un symbole de l’exploitation, de la déchéance des « défavorisés » et de l’échec des Indépendances. A la lumière de ce décor lugubre se dessine ainsi le pessimisme dans Les Soleils desIndépendances d’Ahmadou Kourouma. L’espoir vaincu de Fama se traduit dans cette description de Chevrier (1984, p. 117) sur laquelle nous concluons cette partie : « Togobala, village en ruine, frappé par l’exode rural, cerné d’hyènes et de charognards, où deux vieillards chenus, le griot et le féticheur, s’efforcent en vain de retenir une vie qui fuit et qui les fuit ».

Une représentation pessimiste de la temporalité

Selon Metz, C. cité par Genette (1972, p. 77),

Le récit est une séquence deux fois temporelle… : il y a le temps de la chose-racontée et le temps du récit (temps du signifié et temps du signifiant). Cette dualité n’est pas seulement ce qui rend possibles toutes les distorsions temporelles qu’il est banal de relever dans les récits (…); plus fondamentalement, elle nous invite à constater que l’une des fonctions du récit est de monnayer un temps dans un autre temps.

La dualité de la temporalité que Metz souligne dans la citation ci-dessus se manifeste dans l’idée du temps événementiel et du temps narratif. Le temps événementiel renvoie au moment de l’action ou de l’événement qui déclenche la diégèse. Celui-ci se distingue nettement du temps narratif qui est le moment du récit. Cette analyse de la temporalité se situe au coeur des considérations narratologiques.

D’après les propos de Ricoeur (1983, p. 17),

Le monde développé par toute oeuvre narrative est toujours un monde temporel. (…) : le temps devient temps humain dans la mesure où il est articulé de manière narrative; en retour le récit est significatif dans la mesure où il dessine les traits de l’expérience temporelle.

Vu la pertinence de notre sujet, l’aspect du temps qui attire notre attention dans cette partie est celui de la météorologie. Nous portons notre regard ainsi sur les variations atmosphériques et leurs effets dépréciatifs qui pointillent le récit.

Dans tout le récit, l’évocation du soleil domine l’atmosphère ou l’univers romanesque. Cette évocation dominante du soleil, d’où le titre de l’oeuvre, est métaphorique; ainsi regorge-t-elle de sens multiples.

Fama ne cesse de déplorer le soleil et Les Soleils des Indépendances qui font ses malheurs et celui du Nègre « damné de la terre », pour reprendre le titre du célèbre roman à thèse de Frantz Fanon. Ainsi décrie-t-il : « Le soleil ! Le soleil ! Le soleil des Indépendances maléfiques remplissait tout un côté du ciel grillait, assoiffait l’univers pour justifier les malsains orages des fins d’après-midi. » (Les Soleils des Indépendances, p. 11)

À l’agression de ce soleil, s’ajoute impitoyablement celle des orages des fins d’après-midi dans la capitale. Double agonie pour le damné de Fama : « (…) où de solitaires et impertinents nuages commençaient à s’agiter et se rechercher pour former l’orage. Bâtardes ! Déroutantes, dégoûtantes, les entre-saisons de ce pays mélangeant soleils et pluies ». (Les Soleils des Indépendances, p. 12). Il est clair que le personnage est en lutte continue avec les intempéries sur lesquelles il n’a par contre aucune main mise. La combinaison de ces différents aléas climatiques met Fama aux prises avec la fatalité qu’il porte en lui comme un virus incurable. La pluie, le vent, l’orage mettent au jour la misère et le manque d’hygiène dans la capitale : « L’orage était proche. Ville sale et gluante de pluies ! pourrie de pluies ! » (Ibid., p. 21).

En face de cette situation, le narrateur évoque, par humour bien sûr, les beaux souvenirs d’enfance du village natal de Fama qu’il oppose nettement à la capitale puante :

Ah ! nostalgie de la terre natale de Fama ! Son ciel profond et lointain, son sol aride mais solide, les jours toujours secs. Oh ! Horodougou ! tu manquais à cette ville et tout ce qui avait permis à Fama de vivre une enfance heureuse de prince aussi (le soleil, l’honneur et l’or), quand au lever, les esclaves palefreniers présentaient le cheval rétif pour la cavalcade matinale, quand à la deuxième prière les griots et les griottes chantaient la pérennité et la puissance des Doumbouya, et qu’après, les marabouts récitaient et enseignaient le Coran, la pitié et l’aumône. Qui pouvait s’aviser alors d’apprendre à courir de sacrifice en sacrifice pour mendier?

Ibid.

La nuit constitue aussi un élément temporel très signifiant à travers lequel s’esquisse le pessimisme dans Les Soleils des Indépendances. L’incapacité de Fama d’explorer et d’exploiter les « contours verdoyants » du corps de Salimata s’affirme dans l’amertume des nuits futiles que passe le couple. Salimata, l’épouse, « une femme sans limite dans la bonté du coeur, les douceurs des nuits et des caresses, une vraie tourterelle; fesses rondes et basses, dos, seins, hanches et bas-ventre lisses et infinis sous les doigts, et toujours une senteur de goyave verte » (Ibid., p. 28), se dessèche dans une stérilité inexorable sous les yeux de panthère de Fama en dépit des pratiques bizarres de sorcellerie dont elle accompagne les étreintes conjugales. Les pleurs de Salimata dans son inquiétude déclenchent d’orageuses et inquiétantes fougues qui déshonorent excessivement Fama qui n’arrive toujours pas à consommer « du Salimata chaud, gluant et dépouillé de l’entraînante senteur de voyage verte » (Ibid., p. 30) : « Elle s’enrageait, déchirait, griffait et hurlait : ‘Le stérile, le cassé, l’impuissant, c’est toi !’ et pleurait toute la nuit et même le matin. » (Ibid.)

Par ailleurs le malheur qui fait la stérilité de Salimata se produit dans la nuit de son excision. Tiécoura le féticheur profite de la couverture des ténèbres pour la violer, au nom d’un dieu présumé en vengeance, dans les douleurs des plaies de l’excision. Sous Les Soleils des Indépendances, les jours comme les nuits portent malheur aux personnages. Ce qui confirme l’inexistence d’aucune issue salvatrice pour les damnés de Nègres qui se disent indépendants. N’est-ce pas une confirmation catégorique des échecs des Indépendances et l’enlisement du Nègre dans un labyrinthe pessimiste?

La nuit étant considérée comme peuplée d’un monde de peuples invisibles en plein essor fait peur. De plus, elle symbolise l’inconnu, la stérilité, le danger, l’insécurité. Même Fama Doumbouya, le vaillant prince, légitime descendant des grands guerriers du Horodougou, a peur de la nuit noire de son Horodougou natal.

En effet, la poussière, les feux de brousse, les tourbillons, signes palpables d’une sécheresse atroce qui ruine Togobala et tout le Horodougou de Fama, renforcent le pessimisme temporel qui figure dans l’oeuvre. L’effet calcinant de l’harmattan et le vent sec qui l’accompagne symbolise la fuite de la vie. Tout périt sous le poids du temps inclément.

L’importance que revêt l’ancrage du récit dans une temporalité météorologique menaçante se trouve dans le fait qu’elle permet d’ébaucher la tragédie de Fama d’une manière perçante. N’est-ce pas d’ailleurs ce qui y souligne le pessimisme.

Conclusion

Notre étude des Soleils des Indépendances nous conduit à affirmer la présence d’une vision pessimiste portée sur les Indépendances africaines et les efforts de reconstruction qui s’effectuent sur le continent. Les Indépendances à travers l’examen de la caractérisation des personnages, de la représentation de la spatialité et de la temporalité du roman constituent un échec total et un projet sans substance. Il ressort de cette étude que le peuple noir ne peut concevoir aucun véritable espoir dans son avenir. Décimés par la désillusion, la misère, la futilité des Indépendances, les personnages sont en lutte perpétuelle avec le temps en fuite et un espace en ruine.

La considération de notre sujet sur les trois phénomènes narratologiques qui font les trois parties de notre travail permet de voir se confirmer le pessimisme dans Les Soleils des Indépendances. D’abord, la stérilité incurable des protagonistes est une preuve qui souligne le pessimisme. Ensuite, la misère et la paupérisation insolite qui empoisonnent, « abâtardissent » l’univers du roman renforcent la désillusion portée à sa cime que nous désignons par le « pessimisme ». Enfin, les intempéries ne sont pas en laisse. Elles empestent l’environnement miné par les décombres et la déception, et par conséquent, accélèrent l’élan vertigineux du train du pessimisme.

Au fait, l’inéluctable mort tragique de Fama, le protagoniste, dans ses tentatives de reconstruction de sa dignité et son humanité perdues sous Les Soleils des Indépendances, est une preuve suffisante pour confirmer la portée pessimiste du récit des Soleils des Indépendances d’Ahmadou Kourouma.

Parties annexes