Dossier : Mosaïques

TémoignageCe qui reste[Record]

  • Katherine Raymond

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  • Katherine Raymond
    Résidente en psychiatrie

Les résidents en psychiatrie de l’Université de Montréal sont invités à soumettre leurs travaux d’érudition chaque année pour un Prix du département : le Prix Louis Guérette[1]. Le département reçoit divers articles incluant des revues de synthèse, des résultats de recherche, des méta-analyses ou bien des écrits critiques. Peu de fois avons nous reçus des écrits de nature plus introspective ou personnelle sous forme de témoignage. Cette année nous avons récompensé le travail sensible d’une résidente. Il inaugure cette rubrique de la RSMQ.

Maman, J’espère qu’en ce jour ton regard est posé sur nous, car tous ceux que tu aimais sont présents pour toi, pour te tendre la main une dernière fois, mais surtout pour rendre hommage à la femme que tu as été. Mon souhait est que cet amour soit ton ultime bagage. Ton départ trop brusque laisse un trou béant dans nos vies. La clarté est soudain moins vive. Ta joie de vivre, tes éclats de rire, ces oasis inespérés qui ont meublé nos jours ensemble. Je prie pour que tous gardent en leur coeur cette parcelle de toi. Ainsi, tu pourras pour toujours revivre à travers nos moments heureux. Ta perte me déchire, les mots ne sauront être justes. Je m’accroche à ce que tu m’as légué. L’admiration que j’ai pour toi a fait de moi la femme que j’aspire à être aujourd’hui, j’espère que tu seras fière. Je ne sais comment surmonter cette épreuve autrement qu’en chérissant en moi ta force, cette force entêtée et fonceuse. Regarde autour de nous la multitude de ceux qui t’aiment. Tu avais en ton coeur cette rareté qu’est l’affection authentique, cette générosité qui ne tient pas les comptes, tout ce qu’il faut pour insuffler aux êtres un peu d’espoir. J’espère qu’à mon tour je saurai donner de cette façon. Pour tout, pour les souvenirs, pour les rires, pour les combats, pour l’amour, mais surtout pour toi, j’aurais voulu ne pas avoir à te remercier si tôt. Je t’aime et c’est tout ce qui reste. J’étais là le jour où tu as pris ta décision. Je m’apprêtais à entreprendre un gros défi, l’externat, je n’avais encore aucune idée de ce que serait ma vie, de ce que j’allais devenir et toi tu ne l’auras jamais su, mais tes yeux semblaient fiers et cela m’a rendu heureuse un temps. Tu étais en train de te coiffer, comme toujours tu souriais, tu m’as parlé de ton amie qui se mariait et du cadeau que tu lui avais trouvé la veille, cadeau que je lui portai quelques temps après ta mort. Avant de partir, je t’ai vu disposer sur le comptoir de ta grande cuisine les ingrédients pour préparer ta recette secrète de sauce à spaghetti, je me rappelle nettement en rangeant par après les conserves dans des boîtes m’être dit que j’effaçais ce qui restait de ton projet, désormais indéfiniment en suspens. Ça m’a presque fait rire de me dire qu’on pouvait vouloir commencer une recette avant de se donner la mort. Je partais le surlendemain pour l’Europe, tu m’as souhaité bon voyage et comme à ton habitude tu m’as dit le visage radieux « Je t’aime ma grande biche, à bientôt ». J’ai eu beau me repasser en boucle, en vain, le film de tes grands yeux bleus qui innocemment me disaient au revoir, ou plutôt adieu, je n’y ai vu aucune tristesse, aucun regret, pas la moindre hésitation. Jamais je ne t’aurais cru aussi impénétrable, comment as-tu pu feindre une telle chose ? Ta décision pourtant était prise, la nuit serait longue, mais ce serait la dernière. Vers minuit, on sait que tu es allée faire le plein de ton camion, histoire d’être certaine je présume de ne pas en manquer, de ne point te retrouver entre deux mondes sous les néons blafards de la chambre hyperbare, ticket de caisse soigneusement rangé à l’écart dans la poche de tes jeans. Voulais-tu qu’on sache ou pensais-tu apporter avec toi ce détail qui confirmait tes intentions, ta préméditation, ton échec ? Je ne suis pas étonnée du soin que tu as pris à tout organiser, le …

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