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Traduction

« Je n’aurais pas dû avoir d’enfants… » : une analyse sociopolitique du regret maternel

  • Camille Froidevaux-Metterie

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Cover of Injustices épistémiques, Volume 49, Number 1, Spring 2017, pp. 5-309, Sociologie et sociétés

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À mesure que les normes en matière de procréation évoluent, nous voyons apparaître de nouveaux questionnements sociologiques révélant la profondeur des transformations à l’oeuvre dans nos sociétés occidentales. Ce n’est que depuis peu, par exemple, que le non-désir d’enfant est appréhendé comme un objet d’étude à part entière, donnant lieu à des enquêtes et à des publications (Debest, 2014 ; Gotman, 2017 ; Travail, genre et sociétés, 2017). Au-delà du poids statistique du phénomène, très faible, ce qui motive ces approches, c’est une visée heuristique de compréhension des mutations qui affectent l’engendrement. Aujourd’hui, les enfants ne naissent plus de leur mère mais du désir de leurs futurs parents, lesquels peuvent être des hommes et/ou des femmes, célibataires ou en couple, hétérosexuels ou homosexuels. L’advenue de cette conception inédite placée sous le signe de la parentalité vient mettre un terme à des millénaires d’exclusive féminine : désormais, les femmes ne supportent plus seules le poids du renouvellement des générations. Cela dit, et de manière paradoxale, alors même qu’elles disposent du pouvoir de décider de leur devenir procréateur et qu’elles peuvent même refuser d’engendrer, elles doivent faire face à une idéalisation sociale de la maternité sans précédent. Dans ce contexte, ne pas souhaiter d’enfant ou regretter d’en avoir eu, c’est adopter une position intenable, presque impensable. L’exploration par Orna Donath de ce qu’elle appelle le « regret maternel » se présente ainsi comme une tentative inédite pour penser l’expérience de la maternité jusque dans ses dimensions négatives, mettant au jour l’une des grandes nouveautés du moment où nous sommes : la pluralité des options procréatives.

La conquête des droits à la contraception et à l’avortement a inauguré une ère anthropologique nouvelle où les femmes, après avoir été définies pendant des siècles au regard de leur capacité gestative, ont accédé à une condition qui fait d’elles des êtres potentiellement et non plus irréductiblement maternels. Libérées du joug de la nature et autorisées à investir la sphère sociale, elles ont pu enfin prétendre à devenir des hommes comme les autres. Au tournant des années 2000, nous sommes entrés dans une nouvelle phase de la révolution de l’engendrement, celle qui offre aux individus des deux sexes la possibilité d’avoir un enfant, quels que soient leur mode de conjugalité, leur sexualité et, de plus en plus, leur âge. Les avancées phénoménales de l’aide médicale à la procréation et les évolutions juridiques qui les accompagnent ont fait advenir les enfants du désir en transformant le devenir-parent en un choix individuel que rien ne doit pouvoir empêcher[1]. Cette évolution a porté des revendications nouvelles en matière de parentalité, du côté des couples homosexuels, mais pas seulement. Les femmes aspirent désormais à une maternité choisie de part en part : elles veulent pouvoir programmer l’arrivée d’un bébé indépendamment de leur statut conjugal, fixer l’intervalle de temps entre deux naissances et même, pour certaines privilégiées, choisir le sexe de leur progéniture[2]. Les progrès de la science renforcent ainsi l’idée que la maîtrise de la capacité d’engendrement ne rencontre quasiment plus aucune limite et nourrissent l’illusion d’une toute-puissance procréatrice qui fait de la difficulté à engendrer un échec à la fois social et personnel.

Sur l’autre versant, et ce n’est un paradoxe qu’en apparence, les femmes qui ne souhaitent pas avoir d’enfant se trouvent d’emblée confrontées à l’opprobre social. Elles sont pourtant tout autant que les autres héritières de la révolution féministe qui leur a donné la possibilité de faire ce choix inouï, celui de ne pas avoir d’enfant du tout. Or, et nous commençons à en prendre la mesure sociologique, le refus de maternité n’est pas encore considéré comme une option procréative légitime ; quant à exprimer un quelconque regret maternel, la chose apparaît tout simplement impensable. Car si personne n’ose plus affirmer aujourd’hui que toute femme devrait être mère, que c’est le destin que la physiologie lui réserve, que c’est la condition de son plein accomplissement féminin, une multitude de signaux, de discours et de pratiques concourent à faire de la maternité un véritable idéal social.

À un premier niveau, superficiel, on exalte le maternel en le mettant en scène médiatiquement. Pas une semaine ne se passe sans que l’on nous donne à contempler le ventre rebondi de telle actrice, plus très jeune, ou le sourire extatique de cette autre vedette exhibant fièrement son rejeton. À un niveau plus profond, la figure de la mère acquiert une légitimité qui dépasse de beaucoup le cadre de la famille : elle en vient à représenter un modèle pour toutes les relations sociales. Attention à autrui et proximité, sens de la réalité et pragmatisme, écoute et goût du dialogue, souci de l’efficacité et de la bonne gestion du temps, autant de vertus que les hommes pratiqueraient peu et dont les femmes, toujours potentiellement mères, seraient les heureuses propagatrices. Cette idéalisation sociale de la maternité nourrit souterrainement la souveraineté du désir d’enfant, elle fait de la grossesse à la fois le plus magnifique des moments de la vie d’une femme et une condition à laquelle chacune a en quelque sorte droit. Il n’y a finalement là rien de contradictoire avec la liberté de choix : c’est sans doute parce qu’il est devenu optionnel que l’engendrement a accédé au statut suréminent qui est le sien aujourd’hui.

Voilà comment, après avoir subi pendant des millénaires la tyrannie de la nature, les femmes endurent un nouveau joug, purement symbolique mais presque aussi contraignant. Elles ne pouvaient esquiver la maternité, elles doivent désormais s’y conformer, la maîtrise de la procréation allant de pair avec l’injonction sociale à l’enfantement. Comment assumer dans ce cadre l’aspiration à la non-maternité ? Comment vivre sereinement quand on déroge à ce qui est présenté comme l’horizon indépassable de toute existence féminine ? Est-il seulement possible d’exprimer un quelconque regret de maternité ? En donnant à entendre la voix de femmes qui expriment une forte ambivalence quant à leur condition de mères, Orna Donath brise un tabou. Elle met au jour la complexité de l’expérience maternelle en révélant l’existence d’une forme de refus d’enfant a posteriori. Dans la bouche de l’une des vingt-trois femmes interrogées, cela donne, « si j’avais su ce que je sais maintenant, je n’aurais même pas eu le quart d’un enfant ». Ce que ces mères regrettent, et elles insistent toutes sur ce point, ce ne sont pas les enfants (l’objet) mais la maternité (l’expérience) qu’elles associent à un renoncement à leur propre vie. Elles répliquent ainsi très exactement les motifs que les femmes ne désirant pas d’enfant a priori avancent pour justifier leur position : leur volonté de rester libres et de pouvoir se consacrer à d’autres priorités (vie de couple et vie professionnelle essentiellement). C’est le désir de liberté qui qualifie le mieux les parcours de vie des femmes sans enfant par choix, et c’est logiquement le sentiment de la perte de cette liberté qui caractérise celui des mères regrettantes.

Les unes et les autres incarnent la même option procréative, celle du refus d’enfanter. Certaines en prennent conscience avant tout projet parental et font en sorte de résister à l’injonction sociale à procréer, d’autres ne réalisent leur non-désir qu’une fois les enfants nés. Il est alors singulièrement délicat pour ces dernières d’exprimer leurs regrets, voire d’en prendre pleinement la mesure, et c’est sans doute l’un des grands mérites du travail d’Orna Donath que d’avoir libéré cette parole empêchée. Ainsi qu’elle le souligne elle-même, les femmes exprimant un regret maternel ne parviennent cependant pas à s’affranchir totalement des mécanismes sociaux et culturels qui entretiennent « la prescription de maternité ». Leur souci de tenir leurs enfants à distance du regret, lequel ne concernerait que la seule expérience maternelle, illustre la prégnance du diktat social de la bonne mère. Mais il dissimule aussi une contradiction.

Bien des mères témoignent des difficultés, voire des souffrances, qu’elles ont affrontées sans pour autant regretter un seul instant d’avoir eu des enfants. Ce qui les distingue de celles qui éprouvent un réel regret, c’est le constat de la non-gratification ultime de la maternité : ses inconvénients l’emportent au point que toute considération positive devient impossible, même la plus universelle comme l’impératif du renouvellement des générations. Si ces femmes pouvaient remonter le temps, elles refuseraient de devenir mères. On touche là du doigt un impensé de la condition féminine contemporaine : la maternité ne condense plus le tout de la vie des femmes qui, à rebours de millénaires d’assignation domestique, peuvent désormais se projeter dans un avenir sans enfant. Reste que la chose demeure difficile à assumer socialement. Il y va donc là d’un vrai combat féministe : faire reconnaître la légitimité du non-désir d’enfant et permettre aux femmes qui l’expriment non seulement de le vivre en toute quiétude, mais aussi de pouvoir prendre les décisions qui le rendent possible.

Appendices