S’engager à titre de collaborateur bénévole dans un projet de recherche participative : les motivations d’un groupe d’aînés[1]

  • Lucie Richard,
  • Jenny Gagné and
  • Pascale Lehoux

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  • Lucie Richard
    Professeure
    Faculté des sciences infirmières
    Université de Montréal

  • Jenny Gagné
    Ergothérapeute
    CSSS de la Pointe-de-l’île
    CLSC Mercier-Est–Anjou

  • Pascale Lehoux
    Professeure
    Département d’administration de la santé
    Université de Montréal

Article body

Introduction

L’implication et l’engagement social figurent au premier plan des analyses contemporaines des déterminants de la santé et de la qualité de vie des aînés (OMS, 2003). Parmi les diverses formes d’implication, le bénévolat occupe une place de choix. De fait, l’examen des écrits en gérontologie montre que depuis quelques années l’activité bénévole suscite un intérêt accru de la part des chercheurs et des praticiens. Cette situation n’est certes pas étrangère aux nombreuses retombées favorables du bénévolat, tant pour la société que pour les aînés eux-mêmes (Okun et Michel, 2006). Du côté des aînés, un vaste ensemble de données, issues d’une variété d’efforts de recherche, montrent clairement les bénéfices de l’engagement bénévole sur la santé et sur la qualité de vie des aînés (Morrow-Howell, Hinterlong, Rozario et Tang, 2003). Sur le plan sociétal, plusieurs auteurs évoquent l’immense potentiel que représente la population grandissante d’aînés intéressés à donner de leur temps pour une variété de causes et de services (Kim et Hong, 1998; Okun et Michel, 2006; Romero et Minkler, 2005). Le caractère précieux de ce potentiel est d’ailleurs de plus en plus reconnu dans un contexte de finances publiques serrées (Kim et Hong, 1998; Wilson, 2000). Enfin, au moment où les baby-boomers commencent à prendre leur retraite, plusieurs auteurs et commentateurs s’attendent à un engagement bénévole plus soutenu chez ces aînés, étant donné leur situation plus favorable que celle des cohortes précédentes sur les plans de la santé, du revenu et de l’éducation (Kim et Hong, 1998; Wilson, 2000).

Terme fourre-tout (« a catch-all »), le bénévolat englobe un vaste ensemble d’activités diverses (Cnann, Handy et Wadsworth, 1996; Wilson, 2000). Adaptant la formulation classique proposée par Harootyan (1996), Okun et Michel (2006) proposent une définition du bénévolat formel : « any activity intended to help others that is provided to an organization without obligation and for which the volunteer does not receive pay or material compensation » (p. 173). Typiquement inclus dans cet ensemble sont les soins et les services destinés à des individus (l’univers du « caring »), mais aussi l’ensemble des activités orientées vers des cibles organisationnelles, sociales et politiques, par exemple le militantisme, la collaboration au fonctionnement d’organisations (« board volunteering ») ou encore l’activité politique (Wilson, 2000).

L’une des modalités d’implication bénévole pour les aînés est la participation à des projets de recherche les concernant, que ce soit à titre de participants (sujets) ou à titre de collaborateurs au processus de recherche. La présente étude tire profit d’une expérience de recherche-action où un groupe d’aînés actifs au sein d’un organisme communautaire voué à la clientèle aînée a coordonné le volet montréalais d’un projet de recherche participative mené conjointement dans huit villes canadiennes (Bryant, Raphael, Brown, Cogan, Dallaire, Laforest, McGowan, Richard, Thomson et Young, 2004; Richard, Laforest, Dufresne et Sapinski, 2005). Subventionné par Santé Canada, ce projet avait pour objectif l’étude des facteurs associés à la qualité de vie des aînés vivant en milieu urbain. Tirant parti de cette occasion unique, la présente étude visait à explorer les motivations liées à l’engagement de personnes âgées dans des projets de recherche à caractère participatif, à titre de collaborateurs bénévoles.

État des connaissances

Une recension des écrits a permis de dégager quelques motivations liées à l’implication d’aînés dans des projets de recherche-action. Les retombées découlant de l’engagement ont également été inventoriées, car elles renseignent sur ce qui amène une personne à s’impliquer. Les motivations recensées peuvent être regroupées sous cinq thèmes principaux. Mentionnons d’abord les statut et rôle, un premier thème qui englobe les motivations liées au fait de jouer un nouveau rôle social productif au moment de la retraite et de contribuer ainsi à réduire, voire éliminer, la stigmatisation négative à l’endroit des aînés (Cusack, 1995; Glanz et Neikrug, 1996). Est également inclus sous ce thème, un certain sentiment d’importance qu’entraîne le lien avec l’université et ses chercheurs (Prager, 1995). Deuxième thème, le développement personnel constitue une motivation qui renvoie à l’idée d’apprendre sur soi, d’augmenter sa confiance et son estime de soi, de même qu’à la possibilité de développer des habiletés et des compétences (Cusack, 1995; Delgado, 1996; King, 1995; Lemieux, 1995; Prager, 1995). L’implication des aînés dans la recherche-action, le troisième thème, favoriserait l’acquisition de nouvelles connaissances sur le vieillissement. Ainsi, selon plusieurs auteurs (Bass et Caro, 1995; Cusack, 1995; Glanz et Neikrug, 1996; Lemieux, 1995), les participants développeraient des opinions informées et transformeraient leurs connaissances subjectives en un savoir objectif pour mieux servir la communauté. Le changement s’avère une quatrième motivation liée à l’engagement. En permettant aux aînés de jouer un rôle actif au sein du processus de recherche, ce type d’expérience leur permettrait de faire progresser les choses, de résoudre des problèmes et de devenir ainsi des agents de changement (Cusack, 1995; Glanz et Neikrug, 1996; King, 1995; Lemieux, 1995; Prager, 1995). Le dernier thème, l’implication des aînés dans des recherches participatives, est également lié à la notion de contrôle, de pouvoir et d’influence. Selon King (1995), cet engagement procurerait aux aînés un sentiment d’efficacité dans leurs actions et une capacité accrue d’influence sur le monde qui les entoure. Ils auraient ainsi notamment la possibilité de s’approprier un projet, de formuler leurs propres questions de recherche ainsi que d’assumer un rôle actif sur le plan politique (Bass et Caro, 1995; Delgado, 1996; Glanz et Neikrug, 1996).

Les écrits portant sur les motivations associées à l’engagement de personnes de tous les âges dans des projets de recherche-action ont également été examinés. Plusieurs, parmi les éléments retenus, rappellent ceux qui ont été dégagés dans les travaux portant spécifiquement sur la clientèle aînée. Le développement personnel, l’acquisition de connaissances, le potentiel de changement, le pouvoir, le contrôle et l’influence figurent tous au sein des définitions et des objectifs de la recherche participative (Balcazar, Keys, Kaplan et Suarez-Balcazar, 1998; Greenwood et Levin, 2000; Groupe de recherche et d’intervention en promotion de la santé de l’Université Laval, 1997; Kemmis et McTaggart, 2005; Lavoie, Marquis et Laurin, 1996; Reason, 1994). De fait, l’implication dans un processus de recherche-action permettrait de développer des compétences, des habiletés et de contribuer ainsi à accroître la confiance en soi des participants (Balcazar et al., 1998; Khanna, 1996; Okurut et al., 1996). Il y aurait également là un moyen d’accroître leur compréhension des problématiques et de développer des croyances favorables quant à leur capacité de résoudre des problèmes (Gendron, 1998; Gitlin et Russell, 1994; Khanna, 1996; Okurut et al., 1996). De façon générale, plusieurs auteurs (Khanna, 1996; Okurut et al., 1996), après avoir documenté l’expérience des participants à des projets de recherche-action, ont observé un impact positif sur des concepts liés à l’empowerment personnel.

Afin de compléter la recension des écrits, la documentation portant sur les motivations liées à l’engagement des aînés dans des activités bénévoles d’un autre type a également été examinée. Trois thèmes se dégagent principalement. Premièrement, celui de l’altruisme qui renvoie à l’idée de s’engager afin d’aider les autres et de contribuer à la vie communautaire (Cohen-Mansfield, 1989; Dulka, Yaffe, Paré, Rowe et Sabetti, 2002; Fischer et Schaffer, 1993; Okun, 1994; Okun et Schultz, 2003). En s’impliquant comme bénévoles, certains aînés satisferaient à leurs propres besoins, une notion d’échange semblant être liée à l’expérience (King, 1995; Morrow-Howell et Mui, 1989; Perkinson, 1992). Englobant tout ce qui a trait au fait de se sentir utile et efficace, le statut, le rôle constituerait un second type de motivation des personnes âgées bénévoles. Cet ensemble de motivations apparaît parmi les plus importantes dans plusieurs études (Kouri, 1990; Morrow-Howell et Mui, 1989; Okun, 1994; Stevens, 1992). L’implication dans le bénévolat pourrait également faciliter la transition entre le travail et la retraite (Schultz et Galbraith, 1993). Enfin, la possibilité d’apprendre ou de développer des compétences et celle d’utiliser ses ressources personnelles, de même que de maintenir des habiletés professionnelles, seraient des motivations non négligeables (Fischer et Schaffer, 1993).

La recension des écrits permet de dégager plusieurs constats. Bien que l’information obtenue apparaisse à première vue relativement riche, le corpus assemblé jusqu’ici ne permet pas de brosser un tableau précis des facteurs à la source de l’engagement d’aînés dans des projets de type participatif. Plusieurs des ouvrages consultés s’appuient sur des analyses théoriques, des comptes rendus anecdotiques et des opinions. Peu de données sont le fruit de recherches empiriques. Les travaux menés dans le contexte du bénévolat d’un autre type font ici exception. Cependant, le fait qu’il s’agisse là d’un secteur d’activité (soins, services, etc.) quelque peu différent du contexte de recherche-action limite la portée effective de ces données. Bref, il convient de conclure que l’état actuel des connaissances ne permet pas de dégager un portrait clair des motivations liées à l’engagement des aînés dans des projets de recherche-action. La présente étude vise à combler cette lacune, et son objectif est de documenter les motivations liées à l’engagement dans la recherche-action, cela, à partir de l’expérience vécue par les aînés dans un projet concret.

Approche conceptuelle

Dans une excellente recension, Wilson (2000) analyse les diverses perspectives théoriques pertinentes dans l’étude du bénévolat. Reprenant la modélisation de House (1981), l’auteur relève trois grands ensembles de facteurs à la source de l’engagement bénévole : caractéristiques des individus, propriétés de l’échange en cause et dimensions du contexte communautaire au sein duquel cet échange prend place. Parmi les facteurs individuels figure l’approche subjectiviste, qui engage le chercheur à repérer les motivations, valeurs et croyances à la source de l’engagement bénévole. Selon Wilson, cette perspective est particulièrement pertinente, étant donné la place accordée aux motivations personnelles dans le discours public sur le bénévolat. D’un point de vue plus pragmatique, l’auteur rappelle également que la correspondance entre les motivations personnelles et la contribution en cause apparaît jouer un rôle clé dans le recrutement et la rétention des bénévoles. C’est donc la perspective subjectiviste qui a été adoptée ici.

Méthodologie

Contexte

La présente étude s’inscrit dans le contexte d’un vaste projet de recherche-action visant l’étude des facteurs associés à la qualité de vie des aînés vivant dans huit grandes villes canadiennes (Bryant et al., 2004). Elle s’intéresse plus spécifiquement au volet montréalais du projet (Richard et al., 2005) au sein duquel un groupe d’aînés, en collaboration avec deux chercheurs universitaires, ont coordonné toutes les étapes d’une démarche de recherche, allant de l’adaptation du protocole national à la diffusion des résultats de l’étude. Ce projet a été financé par Santé Canada.

Participants

La population cible de l’étude était composée de chacun des aînés ayant participé au projet de recherche-action (n = 7). Un seul critère d’inclusion a prévalu : être à la retraite, c’est-à-dire ne pas occuper d’emploi rémunéré. Tous les membres aînés du comité qui respectaient le critère d’inclusion (n = 5) ont répondu positivement à l’invitation de participer.

Stratégie de collecte de données et procédure

Les données ont été recueillies au moyen d’entrevues semi-dirigées. La grille d’entrevue comprenait deux grands thèmes : les raisons ayant conduit le participant à s’impliquer dans le projet et sa perception des retombées personnelles retirées de cette participation. Dans chaque cas, et au besoin lorsque le participant épuisait ses idées, les thèmes dégagés dans la revue de littérature ont été abordés, conformément à la procédure suggérée par Savoie-Zajc (1997). Les entrevues, dont la durée a varié entre 45 et 60 minutes, ont toutes été enregistrées sur bande audio. Des informations sur quelques caractéristiques personnelles (âge, niveau de scolarité, emplois occupés auparavant, autres activités bénévoles) ont été colligées sur un formulaire préparé à cette fin. Le protocole de recherche a reçu l’approbation du Comité d’éthique de la recherche des sciences de la santé de l’Université de Montréal.

Analyse des données

Un résumé des entrevues a été produit par l’intervieweur, et les notes prises lors de la rencontre ont été classées le plus tôt possible après l’entrevue. Par la suite, une analyse de contenu thématique a été effectuée sur les données selon la démarche proposée par Strauss et Corbin (1990). Les thèmes retenus dans la recension des écrits ont été utilisés pour constituer une grille de codification initiale. D’autres thèmes qui ont émergé à l’analyse se sont par la suite greffés à cette grille. Enfin, les résultats de l’analyse ont été présentés aux participants afin d’obtenir leur réaction sur l’interprétation de leurs propos et sur les conclusions dégagées. Le format adopté à cet effet a consisté en l’envoi d’un court document présentant les résultats agrégés pour l’ensemble des répondants, accompagné d’une lettre explicative précisant les attentes de la démarche au moyen de quelques questions simples, par exemple : « Est-ce que, parmi ces résultats, vous retrouvez votre point de vue personnel ? Est-ce que l’ensemble des résultats a du sens pour vous? » Quelques jours après l’envoi par la poste ou par courriel, on a pris contact par téléphone avec les répondants pour connaître leur réaction. En général, le processus de validation a permis de conclure que les résultats obtenus représentaient adéquatement les propos des participants et que les thèmes reconnus à l’analyse comme les plus importants correspondaient bien à la vision des aînés.

Résultats

Les caractéristiques des participants

Le groupe de participants était composé de deux femmes et de trois hommes, âgés de 63 à 79 ans. Le niveau de scolarité allait des études collégiales au doctorat, trois des cinq répondants ayant complété des études supérieures. Quatre participants avaient occupé des postes de direction ou de supervision dans différents domaines pendant leur carrière. Au moment de l’étude, tous les participants étaient engagés à différents degrés dans d’autres activités bénévoles.

Les motivations à la source de l’engagement des participants dans le projet

Six classes de motivations liées à l’engagement des participants ont été dégagées à l’analyse : le changement, l’utilisation de ses habiletés et de son expérience, le travail d’équipe, l’altruisme, le statut et le rôle ainsi que la philosophie de vie (voir le tableau qui suit).

Tableau

Les motivations liées à l’implication dans le projet de recherche

Les motivations

Le changement

  • Espérer des actions concrètes;

  • Contribuer à produire des résultats valables, mesurables et utiles;

  • Atteindre un but;

  • Amener une prise de conscience par son implication;

  • Être un agent de changement.

L’utilisation de ses habiletés et de son expérience

  • Poursuivre une façon de faire développée dans sa vie professionnelle;

  • Vouloir « fonctionner » dans le cadre d’une approche organisationnelle;

  • Transférer et utiliser ses compétences.

Le travail d’équipe

  • Aimer rencontrer des gens;

  • Travailler en équipe;

  • Discuter de sujets précis.

L’altruisme

  • Aider les autres ou la société;

  • Partager et remettre ce que l’on a reçu;

  • Se sentir valorisé par l’aide que l’on apporte aux autres (notion d’échange).

Le statut, le rôle

  • Avoir le sentiment d’être utile;

  • Jouer un rôle dans la société;

  • Se sentir valorisé et reconnu en raison de son expérience et de son âge.

La philosophie de vie

  • Croire à la cause des aînés;

  • Éprouver un attrait pour les causes sociales;

  • Posséder une conscience sociale et une philosophie personnelle de partage.

-> See the list of tables

D’abord, tous les participants ont mentionné qu’ils espéraient que leur implication dans le projet contribuerait à amener du changement dans la qualité de vie des aînés. Plus spécifiquement, ce premier thème regroupe tout ce qui a trait à l’idée de réaliser des actions concrètes, d’atteindre un but, de susciter une prise de conscience par l’implication, bref, d’être un agent de changement en vue de contribuer au mieux-être des personnes âgées. Le fait que le projet de recherche ait été orienté vers l’action, donc qu’il pourrait conduire à des résultats valables et mesurables, a incité les aînés à s’impliquer. Les participants espéraient également que ce projet permettrait de trouver des solutions à l’isolement des aînés.

Ce que je voudrais, c’est que ça aboutisse à quelque chose de concret. On doit aboutir à des recommandations et à des actions concrètes, alors j’espère qu’il y en aura et que ces actions seront reconnues par la municipalité.

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Ça collait plus à ma réalité, ça pouvait produire des résultats intéressants… Donc pour moi, faire du bénévolat c’est intéressant pour autant que ça produise quelque chose…

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En second lieu, quatre répondants ont indiqué qu’ils croyaient que leur expérience et leurs habiletés avaient potentiellement ou effectivement apporté quelque chose au projet. L’idée de poursuivre une façon de faire développée dans sa vie professionnelle est ici très présente. Les participants disent en effet vouloir continuer d’exercer des activités dans le cadre d’une approche organisationnelle. Ils désirent transférer et utiliser leurs compétences.

J’ai travaillé auprès de nombreuses clientèles, mais maintenant ce sont les aînés qui ont besoin d’aide et le fruit de mon expérience peut apporter quelque chose.

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Fait intéressant, quatre participants ont indiqué qu’ils ne s’engageaient pas pour se développer personnellement. Ils mentionnent en effet avoir confiance en eux-mêmes et posséder une bonne estime de soi.

Ça ne me donne pas plus d’estime de moi. Je pense que j’en ai assez sans cela, j’ai pas besoin d’en ajouter. Je suis content de ma vie.

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Un troisième thème ayant émergé des entrevues est celui du travail en équipe, qui était fréquent dans la vie professionnelle de plusieurs des aînés interviewés. Quatre participants ont ainsi indiqué qu’ils aimaient rencontrer des gens et travailler en équipe. Le projet répondait bien à leurs attentes à cet égard. La possibilité de renouer avec cette façon de faire comblait donc un besoin chez eux. Par ailleurs, deux personnes ont mentionné qu’elles connaissaient les membres du comité préalablement à leur engagement. Les compétences de ces derniers, leur dévouement et leur désir d’agir constituaient des incitations à s’impliquer. Fait intéressant, tous les participants ont indiqué qu’ils ne s’impliquaient pas pour se faire des amis. La plupart ont en effet affirmé avoir déjà des amis et être bien entourés.

Un autre point à la retraite qui était difficile est que je n’avais pas d’équipe. Donc ça comble un besoin personnel de travailler en équipe et de discuter sur des choses précises.

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L’altruisme constitue un autre thème important mentionné par les participants. En effet, tous ont indiqué qu’aider les autres ou la société était une motivation liée à leur engagement. Pour une des personnes interviewées, c’était même la motivation la plus importante. Pour une autre, la notion d’échange était présente, c’est-à-dire qu’aider les autres lui apportait également une valorisation personnelle. Deux participants ont aussi mentionné vouloir partager et remettre ce qu’ils ont reçu étant donné qu’ils s’estiment privilégiés et choyés dans leur vie.

Si on me disait que je n’ai aucune chance d’aider qui que ce soit en faisant ça, je ne le ferais pas.

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J’ai décidé de m’occuper de la cause sociale, de remettre à la population en général ce que moi j’ai eu la chance de recevoir.

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Tous les participants ont également affirmé que l’ensemble de leurs engagements les valorisait, leur donnait le sentiment d’être utiles et de jouer un rôle dans la société. Le thème du statut et du rôle est donc bien présent. Pour deux des personnes interviewées, le fait de participer à la rédaction d’un rapport est valorisant; l’échéancier de plusieurs années envisagé pour le projet leur donne par ailleurs la possibilité d’enrichir leur réseau personnel. Un participant a mentionné que cette expérience pourrait faire en sorte d’être appelé pour d’autres projets, ce qui est perçu comme très valorisant.

Oui, c’est valorisant… au bout d’un certain nombre d’années si ça améliore la qualité de vie des aînés, bien tant mieux on aura fait quelque chose…

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La dernière classe de motivations, celles qui sont liées au thème de la philosophie de vie, regroupe les thèmes suivants : être attiré par les causes sociales, croire à la cause des aînés, avoir une conscience sociale et une philosophie personnelle de partage, de même qu’éprouver de l’intérêt pour les gens en difficulté et les nouveaux retraités. Le fait d’être soi-même une personne âgée et d’être directement concerné par le problème à l’étude constitue une motivation pour deux participants. De plus, leur statut préalable de membres de l’organisme communautaire parrainant le projet a incité quelques-uns à participer. En ce qui a trait à l’idée de se sentir obligé moralement ou socialement de s’engager, les réponses reçues sont partagées. Certains ne sentent aucune obligation. À l’opposé, d’autres se voient davantage obligés, car ils trouvent important de redonner ce qu’ils ont reçu. À leur avis, la vie en société exige que les gens s’impliquent.

C’est une obligation morale ou sociale… La société m’en a donné un gros paquet. La société m’a permis de faire ce que je fais aujourd’hui et je suis bien conscient qu’il faut d’une certaine façon remettre…

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Discussion

Cette étude avait pour objectif d’explorer les motivations à la source de l’engagement bénévole de personnes âgées dans un projet de recherche-action, un sujet demeuré jusqu’ici peu examiné d’un point de vue empirique. Les résultats corroborent en partie ceux qui ont été présentés dans les études antérieures. En effet, parmi les cinq motivations relevées dans les écrits, deux ont été mentionnées par les participants : le changement ainsi que le statut et le rôle. Le développement personnel, l’acquisition de connaissances ainsi que le thème du pouvoir, du contrôle et de l’influence ne sont pas ressortis dans les entrevues. Par ailleurs, en ce qui regarde l’implication des aînés dans le bénévolat d’un autre type, deux parmi les motivations les plus importantes relevées dans les écrits, à savoir l’altruisme, le statut et le rôle, ont été mentionnées par les participants. Quant aux notions d’apprentissage ou de développement des compétences personnelles, elles n’ont pas été évoquées. Enfin, alors que l’utilisation de ses habiletés et de son expérience, le travail d’équipe ainsi que la philosophie de vie constituent trois types de motivations peu souvent repérés dans les écrits, ces éléments ont été marquants dans le propos des répondants rencontrés dans le contexte de la présente étude.

Il apparaît utile de s’interroger sur les facteurs susceptibles d’expliquer l’écart entre les résultats des études antérieures et les données recueillies dans cette étude. À cet égard, il est clair que le profil de nos participants (très scolarisés, engagés bénévolement depuis plusieurs années, exerçant des emplois variés au niveau de direction) correspond assez peu à celui des personnes typiquement engagées dans la recherche-action en général. Ce type de projets est souvent décrit comme présentant un potentiel élevé en termes d’amélioration du niveau de confiance, d’estime de soi et de capacité de contrôle chez les participants (Balcazar et al., 1998; Bellman, 1996; Khanna, 1996; Okurut et al., 1996). De fait, la recension des écrits montre que les participants à de tels projets viennent souvent de groupes moins favorisés (Bass et Caro, 1995; Bellman, 1996; Cusack, 1995; Delgado, 1996; Glanz et Neikrug, 1996; Khanna, 1996; King, 1995; Okurut et al., 1996). En ce qui concerne la présente étude, il est raisonnable d’affirmer que les aînés exercent déjà un contrôle sur les situations dans lesquelles ils s’impliquent et qu’ils ont confiance en eux-mêmes. Ils semblent chercher des moyens d’utiliser leur potentiel plutôt que de le développer.

Les résultats révèlent également une importance plus marquée pour des motivations en lien avec la poursuite d’activités ou de façons de faire développées au cours de la carrière professionnelle. La plupart des participants ont eu à travailler en équipe, ont apprécié ce mode de fonctionnement et cherchent à le reproduire. Plusieurs ont également occupé des postes de direction ou de supervision dans des contextes où les attentes de résultats étaient grandes. En leur fournissant une possibilité de recréer ce climat de travail, le projet a de toute évidence représenté pour eux une façon d’arriver à des buts tangibles et de poser des actions concrètes en ce sens. Le fait d’utiliser ses habiletés et son expérience est également ressorti comme une façon de poursuivre l’exercice de ce rôle professionnel afin de jouer un rôle valorisé par la société. Enfin, de riches histoires personnelles d’engagement chez les participants leur ont sans doute permis de renforcer leur conscience sociale, ce qui pourrait expliquer l’importance accordée aux questions liées à la philosophie de vie.

Limites de l’étude

Nonobstant la richesse des données générées, l’étude comporte certaines limites susceptibles de restreindre la portée des résultats obtenus. D’abord, il convient de noter le petit nombre des participants; ceux-ci possèdent également certaines caractéristiques typiques de groupes socio-économiquement plus favorisés : scolarité élevée, grande implication sociale, emploi lié à la supervision ou à la direction avant la retraite. La présente étude procédant d’une démarche qualitative, il n’entrait certes pas dans ses objectifs de produire un portrait généralisable à une population plus large. Néanmoins, il est raisonnable de croire que les motivations dégagées ici pourraient s’appliquer à des populations d’aînés présentant des caractéristiques semblables. Du reste, dans la mesure où les aînés des prochaines décennies seront très instruits par rapport aux générations précédentes (Direction de la santé publique de Montréal-Centre, 1999), les résultats obtenus s’avèrent utiles et pertinents, car ils permettent d’entrevoir ce qui pourrait animer les retraités du futur.

Il sera intéressant de déterminer, dans des recherches futures, jusqu’à quel point le portrait dégagé pourrait s’appliquer à des aînés présentant des caractéristiques différentes. À cet égard, un groupe pour lequel il serait crucial de poursuivre les travaux sont les aînés moins favorisés sur le plan socio-économique, lesquels sont certes plus vulnérables aux problèmes de santé et à la perte d’autonomie (Maddox, 2000).

Conclusion

Les données issues de cette étude révèlent que les aînés s’impliquent dans des projets de type participatif pour une variété de raisons. Ces résultats sont originaux et importants, étant donné la rareté des travaux ayant porté sur cette forme particulière de bénévolat chez les personnes âgées. La question des facteurs associés à l’engagement bénévole des aînés est d’une grande pertinence sociale, non seulement à cause du vieillissement de la population, mais aussi en raison des nombreuses retombées positives, tant pour la société que pour les aînés bénévoles eux-mêmes, que suscite l’implication bénévole chez ce groupe d’âge (Romero et Minkler, 2005; Okun et Michel, 2006; Kim et Hong, 1998).

Les résultats suggèrent des pistes d’action en vue de permettre aux aînés de tirer profit de leur implication bénévole. De façon générale, en confirmant que certains aînés sont attirés par un bénévolat de type organisationnel plutôt que par le bénévolat de type « soins et services », ces données montrent que l’engagement dans des projets de recherche-action peut constituer une voie intéressante pour répondre aux besoins de ces personnes. Par ailleurs, la mise en place de certaines conditions pourra favoriser le recrutement et le maintien des aînés dans ce type d’expériences. Il semble ainsi important que le projet soit bien structuré et permette de recréer une situation qui s’apparente au travail professionnel. Il est également crucial qu’il vise des changements effectifs et implique des actions concrètes en vue de faire avancer la cause pour laquelle les aînés se sont engagés. Enfin, les participants devraient être en mesure de faire appel à leurs habiletés et à leur expérience et, de façon générale, de jouer un rôle valorisant au sein du projet.

Appendices