La promotion de la paternitéEnjeux et perspectives d’avenir

  • Jean-Pierre Plouffe

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  • Jean-Pierre Plouffe
    Travailleur social professionnel
    CHU, Sainte-Justine

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Introduction

Si le travail social s’interroge aujourd’hui sur les rôles et fonctions paternels, c’est dû principalement au fait que les sciences humaines attribuent au père une plus grande spécificité au sein de la famille (Lamb, 2004; Le Camus, 2000). Bien qu’à travers les époques la société ait toujours conféré une spécificité au père (Delaisi de Parseval, 1981; Deslauriers, 2002), la société moderne avancée (Giddens, 1984) n’adhère plus à des définitions convenues de cette spécificité. Il règne à l’heure actuelle une incertitude et un questionnement en ce qui concerne la place et l’apport paternels. Le travail social poursuit une réflexion sur les rôles et les fonctions du père dans le cadre du développement de la question masculine et par rapport à la famille.

La promotion de la paternité concerne particulièrement le travail social par sa tradition d’intervention et sa praxis actuelle auprès des familles. Il existe par ailleurs des enjeux importants sur les plans représentationnel, transférentiel et politique relativement à la promotion de la paternité. Cet article explore ces enjeux et dégage des perspectives d’avenir pour ce champ du travail social.

Contexte socio-historique

Deux phénomènes, la modernité et le féminisme, ont eu un impact majeur sur la paternité en Occident depuis un siècle et demi. Ces phénomènes ont transformé les représentations sociales du masculin.

L’industrialisation et la mécanisation du travail, la rupture de la transmission de métier de père en fils (Filene, 1986), la bureaucratisation, l’informatisation (Castells, 1996) et les valeurs de démocratie, de justice et d’égalité au regard des femmes qui remettent en question les privilèges des hommes ainsi que les fondements de l’identité masculine : tous ces facteurs de la modernité ont provoqué une transformation des représentations sociales du masculin que nous pouvons qualifier de déstabilisante (Dubbert, 1974).

Il est impossible de parler de la transformation des représentations sociales du masculin au 20e siècle sans se référer au mouvement féministe. Le féminisme a remis en question le rôle de l’homme au sein du couple et de la famille. Celui-ci ne figurait plus comme le centre du pouvoir et de l’autorité et ne semblait plus indispensable sur les plans de la sexualité et de famille. La société a peu à peu commencé à reconnaître le pouvoir des femmes sur leur sexualité, leur capacité procréatrice et leur rôle au sein de la famille (Friedan, 1963; Greer, 1970; Saint-Jean, 1983).

Pendant que le féminisme entrait dans une phase plus revendicatrice au cours des années 1960, beaucoup d’hommes et de femmes progressistes ont milité coude à coude pour promouvoir la liberté individuelle et l’équité sociale. Hommes et femmes militants se sont montrés à l’époque très critiques des dirigeants masculins qu’ils considéraient comme représentants d’un paternalisme autocratique faisant obstacle au progrès (Mendel, 1968; Mitscherlich, 1969).

Au début des années 1970, les féministes ont davantage adhéré à une analyse et à des stratégies qui visaient le renversement du patriarcat (Dworkin, 1981). Le portrait de l’homme patriarcal brossé par le féminisme radical était celui d’un oppresseur qui accaparait tous les privilèges et était éloigné de ses enfants.

Certains hommes y ont trouvé leur compte, en particulier dans la contestation du patriarcat qui les cantonnait dans des modèles masculins et paternels étriqués. Fortement inspirée par l’analyse féministe (qui affirme que le privé est politique), une perspective critique du patriarcat a alors commencé à voir le jour chez certains hommes en Amérique du Nord et en Europe de l’Ouest. Le discours de ces hommes puise non seulement dans le féminisme, mais aussi dans l’analyse de la socialisation des rôles sexuels (Hartley, 1959; Maccoby et Jacklin, 1975; Money et Ehrhardt, 1972). On assistait ainsi, aux États-Unis en particulier, à la prolifération d’écrits sur les contraintes néfastes qu’imposait aux hommes le rôle traditionnel de pourvoyeur et d’incarnation du pouvoir (David et Brannon, 1976; Farrell, 1974; Goldberg, 1976; Pleck et Sawyer, 1974). Se faisant l’écho de certaines revendications féministes, ces auteurs proposaient aux hommes de reconnaître l’importance des relations égalitaires entre les sexes, de s’impliquer davantage dans le soin des enfants et d’être plus attentifs et expressifs sur le plan sentimental.

Ces efforts de conscientisation des hommes à la condition masculine et à la paternité ne faisaient pas l’unanimité. Il y eut en fait deux critiques principales à l’égard de ce courant. Les féministes radicales l’accusaient de détourner l’énergie de la lutte des femmes (Faludi, 1991). Également, certains hommes se sont distanciés du courant de la conscientisation masculine pour se rallier au féminisme radical (Clatterbaugh, 1990; Messner, 2000). D’autres hommes se sont aussi distanciés du courant de la conscientisation masculine pour une raison tout à fait contraire à celles des féministes : ce courant, à leurs yeux, ne se montrait pas assez critique du féminisme ni des « privilèges » des femmes (Farrell, 1986). Il se peut que certains de ces hommes contestataires du féminisme – qui étaient souvent, comme Warren Farrel (1986) et Herb Goldberg (1979), issus du courant de conscientisation masculine – aient aussi été en réaction contre les nouveaux carcans que leur proposait le modèle de l’homme et du père émancipés des rôles masculins traditionnels, par exemple par les consignes leur demandant d’être sensibles et pleins de sollicitude (Dorais, 1988; Dulac, 1994).

De cette contestation du féminisme a émergé le courant actuel des droits des pères, qui se préoccupe surtout de ce que les auteurs interprètent comme l’inégalité des sexes dans la sphère juridique (Dulac et Camus, 2006; Tremblay et al., 2004). On y affirme que, dans les cas de divorce, les juges ont un préjugé favorable envers les mères au regard de la garde des enfants (Arendell, 1995). Pourtant, sur 800 dossiers judiciaires de Montréal et de Saint-Jérôme analysés en 2001, 78,2 % furent réglés par homologation après entente entre les parents (Joyal et Lapierre-Adamcyk, 2005).

Ce courant forme un lobby qui cherche à défendre les droits des pères et met sur pied des ressources destinées à aider les pères vivant des problèmes psychosociaux et juridiques, tels que la difficulté de faire valoir leurs droits de visite ou de garde de leurs enfants.

Soulignons que la paternité est aussi une question importante au sein du mouvement gai. Ce mouvement revendique la reconnaissance sociale et juridique des pères gais et le respect de leurs droits (Patterson, 2004).

Contexte social actuel

Tout ce travail de réflexion et de contestation a profondément déstabilisé les représentations sociales du paternel (Deslauriers, 2002; Dulac, 1993). Il n’existe plus de modèle dominant de la paternité, comme le père-loi au 19e siècle ou le papa-chèque (Cyrulnick, 1989) des années 1950. Nous assistons depuis trente ans à une fragmentation de l’image du père en de multiples représentations sociales. Il serait, par ailleurs, difficile de cerner les représentations sociales du père en Occident contemporain, car elles sont en métamorphose (Castelain Meunier, 2002; Dagenais, 2000). Nous pouvons constater à travers les médias une pluralité de représentations sociales du paternel : le père-pourvoyeur, le père toxique, le père-divorcé, le père-gai et le père-appui-au-développement-de-l’enfant en sont quelques exemples. Des mouvements sociaux se chargent de valider certains modèles de paternité, d’autres tentent de les invalider et de promouvoir leurs propres modèles (Clatterbaugh, 1990; Messner, 2000).

Ainsi, le devenir paternel se déroule aujourd’hui sans points de repère fermes. Il s’agit d’un champ identitaire plus émancipé qu’il ne l’était au début du 20e siècle, car le père peut se créer avec beaucoup plus de latitude dans un contexte social où sont présents une diversité de modèles (Diamond, 1986, 1992). Cette diversité peut toutefois mettre en place un contexte quasi anomique autour du père et susciter en lui une insécurité ontologique quant à son devenir paternel (Giddens, 1984, 1991, 1992).

Giddens (1984) décrit très bien la portée et les origines de l’insécurité ontologique. Selon cet auteur, la société est dotée d’une dualité structurelle où les structures sont reproduites ou modifiées par l’action d’agents et sont également le médium de ces actions par le biais des systèmes sociaux et du phénomène de la structuration.

Giddens met aussi l’accent sur la capacité réflexive des individus autour des conséquences intentionnelles et non intentionnelles de leurs actions. Cette capacité réflexive peut servir de tremplin vers la modification d’actions ultérieures. Marquée par la remise en question et le scepticisme qu’entraîne la modernité avancée, la capacité réflexive peut aussi éroder chez l’individu la confiance en des points de repère relativement fixes et fiables. Par exemple, il y a aujourd’hui moins de confiance en la religion et en la famille. Cet effet de la capacité réflexive peut provoquer un sentiment d’instabilité ou d’insécurité ontologique.

La réaction la plus répandue à l’instabilité provoquée par la modernité avancée et par la société réflexive demeure l’investissement dans le Soi comme projet de vie (Ehrenberg, 1998; Giddens, 1991, 1992; Skeggs, 2003). Il est pertinent de qualifier cette réaction de mécanisme de défense narcissique qui s’est intégré dans le tissu de la culture occidentale (Lasch, 1980; Epstein, 1995).

La modernité avancée offre à l’individu beaucoup plus de latitude et d’options pour la réalisation d’un tel projet de vie. Par exemple, le Soi paternel peut en être un. Cependant, le Soi paternel, comme tout projet de vie, est également très sujet à des phénomènes aléatoires de facilitation et de restriction. Un homme a beau vouloir réussir sa paternité selon ses propres critères et réaliser ainsi son projet de Soi, il peut rencontrer de nombreuses embûches que la conformité à un rôle acceptable dans une société traditionnelle n’aurait pas mises sur son chemin. De plus, si la forme de paternité que l’homme incarne dévie trop des modèles conventionnels (ou de ce qu’il en reste), il peut trouver moins de soutien de la part de son entourage et de la société. Le père qui, par exemple, accorde la priorité à ses enfants plutôt que sur sa carrière peut se retrouver, dans beaucoup de milieux de travail, écarté de la hiérarchie ou carrément sans emploi (Barnett et Baruch, 1987; Dulac, 1998b; Hochschild, 1989, 1997).

Tendances dans le champ de la question paternelle

La question paternelle intéresse les sciences humaines depuis une trentaine d’années. Mis à part la réflexion psychanalytique (Abelin, 1971; Freud, 1905; Lacan, 1998, 2005; Loewald, 1951, 1985), la recherche sur le lien parent-enfant, jusqu’aux années 1970, s’est surtout penchée sur le rôle de la mère, reléguant le père à un rôle périphérique et accessoire à celui de la mère (Daly, 2004). Cette tendance a culminé avec les travaux sur l’attachement de Bowlby et Ainsworth (Ainsworth et al., 1978; Bowlby, 1969, 1973, 1980, 1988).

La recherche sur la question paternelle a pris un essor prodigieux à partir des années 1970. Ces recherches empruntent généralement une de deux perspectives : elles peuvent soit étudier la paternité à partir de l’absence du père (Biller, 1974; Pedersen et al., 1979), soit la considérer à partir de la présence du père et de l’apport de ce dernier auprès des enfants et au sein de la famille (Lamb, 2000; Marsiglio, 1995; Paquette, 2005).

La recherche sur la parentalité s’est également beaucoup développée depuis les années 1970. Les conclusions de ces études se situent sur un continuum qui va d’une conception androgénique de la parentalité, reconnaissant peu ou pas de spécificité au père par rapport à la mère (Bem, 1976; Popenoe, 1993; Silverstein et Auerbach, 1999), à une conception de la paternité vue comme distincte de la maternité (Abelin, 1971; Kazura, 2000; Lamb, 1975, 2004; Le Camus, 2000; Miljkovitch, 1998; Paquette, 2005).

Sur le plan de l’action sociale au regard de la parentalité, il y a principalement trois courants. Un courant s’inspire du modèle de l’attachement de Bowlby (Ainsworth et al., 1978; Bowlby, 1969, 1973, 1980, 1988) et met l’accent sur le lien mère-enfant, revendiquant des services sociosanitaires qui ciblent la dyade mère-enfant. Un second prend appui sur la conception androgénique de la parentalité (Bem, 1976; Popenoe, 1993; Silverstein et Auerbach, 1999) et revendique des services sociosanitaires adaptés à la diversité des configurations familiales. Enfin, un troisième courant se fonde sur la recherche sur la spécificité du rôle paternel (Kazura, 2000; Lamb, 2004; Le Camus, 2000; Miljkovitch, 1998; Paquette, 2005; Parke, 2000) et revendique des services sociosanitaires qui consolident le rôle du père au sein des familles.

Bien que, sur le plan politique, le courant androgénique ait tendance à regrouper des partisans libéraux et de la gauche, on retrouve dans le courant bowlbien et dans le courant de la spécificité paternelle à la fois des partisans néoconservateurs et des partisans libéraux et de la gauche.

Certes, les questions de la parentalité et de la paternité se situent dans le champ de la famille. Il existe dans ce champ une gamme politique (Cabrera et Peters, 2000; Clatterbaugh, 1990; Curran et Abrams, 2000; Messner, 2000) qui va de la reconnaissance de la diversité familiale et de la revendication de politiques sociales offrant du soutien à des modèles pluralistes de la famille (Silverstein et Auerbach, 1999) à un parti pris qui cherche à mettre sur pied des politiques sociales visant à encourager davantage le modèle familial hétérosexuel avec parents biologiques mariés (Faludi, 1991; Falwell, 1981; Hill et Owen, 1982; Pringle, 1995). On remarque dans cette gamme certains militants et politiciens qui semblent récupérer la recherche afin d’appuyer leur programme politique (Pringle, 1995) et certains chercheurs qui génèrent de la recherche pour faire avancer leurs revendications politiques (Messner, 2000; Skeggs, 2003). La question paternelle oblige ainsi les chercheurs à souligner les nuances et à se positionner judicieusement afin de ne pas se retrouver dans un pôle politique ou l’autre.

En ce qui concerne l’intervention auprès des pères, de manière générale les cliniciens qui se préoccupent aujourd’hui de la question du père visent à promouvoir l’engagement paternel (Arama, 1997; Bolté et al., 2002). Dans un document déposé au ministère de la Santé et des Services sociaux du Québec, Tremblay et al. (2004) soulignent l’importance de poursuivre ce travail de promotion. Déjà en 1991, le rapport ministériel Un Québec fou de ses enfants proposait la mise sur pied d’un programme intersectoriel de promotion du rôle paternel (Bouchard, 1991).

McBride et Lutz (2004) ont analysé le travail clinique relatif à la promotion de l’engagement paternel qui s’effectue actuellement aux États-Unis. Leur analyse résume les principales théories qui sous-tendent les activités de promotion, les approches empruntées, les populations concernées et les cibles de l’intervention. Parmi les fondements aux approches, les auteurs mentionnent les théories écologique, comportementale, d’apprentissage social, psychosociale, relationnelle, environnementale et structurelle. Les approches comprennent des modèles de groupe, relationnels et individuels visant à promouvoir les compétences et la confiance paternelles et à améliorer la qualité des relations père-enfant. Les auteurs résument les populations visées : les pères en général, les pères sans la garde des enfants, les pères-détenus, les pères à faible revenu, les pères adolescents, les pères issus de communautés culturelles minoritaires et les pères d’enfants affichant un retard développemental. Les cibles de l’intervention sont déterminées selon les auteurs par rapport à l’âge des enfants et incluent les pourvoyeurs de services, les mères et les enfants.

Ce portrait du travail clinique américain en matière de promotion de l’engagement paternel correspond généralement à ce qui se fait au Québec (Arama, 1997; Bolté et al., 2002), sauf en ce qui concerne l’intervention auprès des pères d’enfants affichant un retard développemental. Cette population demeure plutôt négligée au Québec au regard du lien père-enfant (Pelchat et al., 2005).

Travail social et paternité

Dès l’émergence de la question masculine au Québec, une forte symbiose est apparue entre le travail social et certains courants dans le champ de la question masculine et paternelle. En effet, les pionniers du courant de la conscientisation masculine étaient souvent des employés du réseau des affaires sociales québécois ou ils côtoyaient dans leurs vies professionnelles ou privées des travailleurs sociaux (Dulac, 1994).

La fin des années 1970 fut une période de grande effervescence au Québec sur le plan des questions relatives au sexe et au genre. Beaucoup de travailleuses sociales, se sentant interpellées par ces questions en tant que femmes et intervenantes, se sont également intéressées aux questions masculines. Par sa philosophie et sa pratique, le travail social tend vers l’inclusion, le respect des différences et de l’autonomie, le non-jugement, l’empathie et des solutions qui prônent le mieux-être du plus grand nombre au sein des familles et des communautés (Deslauriers et Hurtubise, 2002). Il y avait donc une affinité importante entre l’analyse de la masculinité et de la paternité effectuée par le courant de la conscientisation masculine, d’une part, et les perspectives et orientations du travail social, d’autre part.

Le courant de la conscientisation masculine et le travail social étaient tous les deux disposés à procéder à la « clientification[1] » des pères, c’est-à-dire à reconnaître les difficultés de vivre la paternité aujourd’hui, à identifier des problématiques spécifiquement paternelles et à développer des méthodes d’intervention pour y remédier (Broué et Rondeau, 1997; Dulac, 1998a). Le seul frein à cette disposition du côté du travail social fut (et continue d’être dans une moindre mesure) une analyse qui : 1) considère les femmes comme désavantagées par rapport aux hommes dans beaucoup de contextes sociaux; et 2) donne la priorité aux besoins des femmes sur le plan de l’intervention psychosociale, communautaire et des politiques sociales.

Le courant de la conscientisation masculine a fait de grands efforts pour sensibiliser le réseau sociosanitaire aux réalités masculines et paternelles. L’apogée de ces efforts fut le rapport Rondeau (Rondeau, 2004). Ce rapport s’inscrit dans le courant de l’analyse différentielle selon les sexes, adoptée par l’Organisation mondiale de la santé (diverses sources sur le site Web de l’OMS).

Par conséquent, les représentations masculines en travail social incluent maintenant le père ayant des besoins spécifiques rattachés à la paternité et ayant droit à des interventions adaptées à ces besoins (Dulac, 2001; Tremblay et L’Heureux, 2002). Bien qu’aujourd’hui on parle très peu des hommes en travail social comme des oppresseurs auxquels on doit imposer des interventions judiciaires et carcérales, il demeure que, dans le quotidien de l’intervention, le travail social n’intègre pas adéquatement les réalités masculines et tout particulièrement les réalités paternelles (Gaudet et Devault, 2001; Larose, 2001; Marsiglio, 2001).

Que ce soit en milieu hospitalier ou à domicile auprès des familles, par exemple, on n’inclut pas assez le père. On se penche surtout sur le lien mère-enfant, et cela est dû en partie à la plus grande facilité d’intervenir auprès des mères. Celles-ci se révèlent souvent plus disponibles pour participer à l’intervention et elles sont aussi généralement plus disposées à y participer du fait que la culture du travail social (sa valorisation de l’affect et de la communication) est plus proche de la culture féminine que de la culture masculine (Brooks, 1998; Dulac, 1997). Il y a donc lieu de poursuivre le travail de sensibilisation et de formation par rapport à l’intervention auprès des pères.

Enjeux de la promotion de la paternité

Considérant les problématiques spécifiquement paternelles et le besoin de les cibler dans le cadre des services sociosanitaires, il est indiqué de faire la promotion de la paternité. Parmi les enjeux qui se dégagent de la promotion de la paternité, nous allons maintenant nous pencher sur ceux qui se situent sur le plan représentationnel et sur ceux à considérer sur le plan politique.

Les enjeux représentationnels

La conceptualisation de la paternité en travail social existe déjà sous forme de représentations sociales adoptées par les intervenants. Les représentations sociales ne sont pas coulées dans le béton : elles sont plastiques dans la mesure où elles sont transformées par l’activité sociale (Abric, 2001; Moscovici, 2000). Par la recherche, la formation et l’intervention, le travail social contribue à la construction et à la transformation des représentations sociales de la paternité.

Par exemple, si, dans la représentation sociale paternelle à laquelle adhère un projet de promotion de la paternité, on considère les aspects ludiques et kinésiques de l’interaction du père avec ses enfants comme ayant un apport positif au développement infantile, il se pourrait que le projet se donne comme objectif de faire la promotion de l’engagement paternel au moyen d’activités de plein air pour les pères et leurs enfants, par exemple une sortie de pêche sur la glace (Enjeux, 2001). L’intervention aura ainsi appuyé la représentation sociale paternelle à laquelle elle adhère. Aussi, cette forme d’appui peut contribuer à la construction et à la transformation de la représentation sociale en question en lui conférant une autre forme d’expression.

CooPÈRE est un projet de promotion de l’engagement paternel qui se préoccupe des enjeux représentationnels (Bolté et al., 2002; Ouellet et al., 2001). Implanté en milieu urbain à Montréal, dans un quartier défavorisé sur le plan socioéconomique, ce projet s’appuie sur un modèle de promotion de l’engagement paternel qui cible plusieurs facteurs : le potentiel individuel du père, la famille immédiate ainsi que les milieux de vie et l’environnement global. Les cibles vont de l’individu jusqu’à certains éléments clés de la structure sociale, tels que les politiques d’aide sociale et la définition sociale du succès.

Le projet est très bien articulé. Il s’appuie sur une recherche rigoureuse et fait preuve d’une vision à la fois positive et réaliste de la paternité telle qu’elle est vécue au sein de la population desservie. L’analyse d’implantation du projet CooPÈRE (Ouellet et al., 2001) remarque que le thème de l’engagement paternel suscite beaucoup de débat chez les intervenants quant aux rapports de pouvoir entre hommes et femmes. Par ailleurs, l’analyse reconnaît l’importance de susciter un intérêt pour le thème de l’engagement paternel auprès des familles, intervenants et organismes, sans toutefois privilégier un modèle particulier de la paternité.

Cette mise en garde de l’analyse par rapport à la préconisation d’un modèle particulier du père est selon nous fort pertinente. Tout projet de promotion de la paternité s’inscrit dans la conjoncture socio-historique actuelle où perdurent une multiplicité de fragments de modèles paternels dont aucun n’est solidement ancré et où le Soi est devenu un projet d’envergure (Ehrenberg, 1998; Giddens, 1991; Lasch, 1980, Skeggs, 2003). Or, implanter un projet comme CooPÈRE, qui vise à promouvoir l’engagement paternel, peut véhiculer un certain modèle du père par les processus de validation et d’invalidation qui émergent des interventions (Dubeau et al., 2005; Gaudet et Devault, 2001).

Prenons pour exemple le modèle paternel suivant : l’expression d’affects positifs est plus souhaitable chez un père que le repli sur soi. Nous ne remettons pas en question ici la valeur de ce modèle paternel. Au contraire, la recherche démontre éminemment sa pertinence (Miljkovitch et al., 1998). La difficulté potentielle réside plutôt dans la façon dont le père va se représenter ce modèle. Le père contemporain doit se créer lui-même en utilisant les ressources à sa disposition, telles que les figures parentales qu’il a intériorisées, l’opinion de son entourage par rapport à lui, ses représentations de ces opinions et ses représentations de soi (Benedek, 1959; Marsiglio, 1995; Pleck et Stueve, 2003).

Les représentations sociales font aussi partie de ces ressources. Comme nous l’avons expliqué plus haut, la promotion de la paternité peut avoir un impact sur les représentations sociales du paternel, et cet impact fait effectivement partie des visées des projets de promotion de la paternité sur le plan de l’ingénierie sociale (Fein, 2001; Ikeotuonye, 2002; Marsiglio, 2001).

Il y a un risque que le père ait des réactions moins que souhaitables au modèle proposé par une intervention de promotion de la paternité. Ces réactions auront trait à la sorte de relation que le père met en place entre le modèle et lui-même. Le père peut, par exemple, se représenter le modèle comme une exigence tyrannique pour laquelle il ne se sent pas à la hauteur, comme un Moi-idéal inatteignable (Sandler et Rosenblatt, 1962). Cette réaction est déjà massivement cultivée par la société de performance (Daly, 2004; Ehrenberg, 1998; Hochschild, 1997) et nous n’avons qu’à visionner un épisode de l’émission télévisée américaine Oprah portant sur la paternité pour le constater ou à taper le mot clé fatherhood dans le moteur de recherche de Amazon.com pour y trouver, parmi les plus de 400 titres, Be Prepared: A Practical Handbook for New Dads (Greenberg et Hayden, 2004) et You Have What It Takes: What Every Father Needs to Hear (Eldredge, 2004). Même dans les passages qui se veulent rassurants, il existe une qualité d’urgence dans le message : il y a des choses qu’il faut savoir, il y a des choses qu’on doit faire ou ne pas faire, il y a une façon d’être – sinon, on est inadéquat. Ce sentiment d’urgence a une fonction de mise en marché certaine, car les hommes et les pères sont devenus une clientèle cible. Cela ne fait qu’exacerber les sentiments de culpabilité et de honte (Keefler et Rondeau, 2002) qui peuvent émerger chez le père devant l’écart entre le Soi paternel idéal et son Soi actuel. La culpabilité et la honte ont aussi été explorées en ce qui concerne la maternité par, entre autres, Douglas et Michaels (2004), Kukla (2005, 2006) et Wolf (2003).

Il se peut aussi que la réaction du père prenne une forme plus transférentielle (Tansey et Burke, 1989). Dans ses contacts avec le monde du travail social, le père peut voir les intervenants comme les défenseurs d’un certain modèle de la paternité qui s’attendent à ce qu’il se conforme à ce modèle. De cette représentation des intervenants, plusieurs réactions affectives pourraient se dégager : le ressentiment, le sentiment d’inadéquation, la honte, la déception ou la colère. Ces réactions peuvent être orientées vers les intervenants, dans une dynamique transférentielle, ou vers un établissement du réseau sociosanitaire, dans une dynamique de transfert institutionnel (Gage et Gillins, 1991; Martin, 1989).

Toute intervention de promotion de la paternité doit tenir compte de ces possibilités réactionnelles d’explorer les représentations de soi et d’autrui qui les sous-tendent, puis de les nommer avec le père afin qu’il puisse les intégrer de manière constructive dans son cheminement, au lieu de s’en servir pour se tourmenter ou effectuer des passages à l’acte (Tansey et Burke, 1989).

L’intervention ne doit jamais perdre de vue non plus que les identités masculines et paternelles ne sont que des facettes du Soi parmi d’autres facettes. L‘intervention doit, dans la mesure du possible, viser l’intégration du maximum de facettes du Soi.

Les enjeux politiques

La promotion de la paternité comporte aussi des enjeux politiques. Malgré les bouleversements du masculin et de la paternité par l’impact de la modernité et du féminisme, les hommes demeurent des citoyens souvent plus privilégiés que les femmes dans les inégalités sociales basées sur le sexe (Faludi, 1991).

Sur le plan politique, la promotion de la paternité doit s’effectuer en tenant compte du fait que ces activités se déroulent dans un champ partagé. Il s’agit du champ familial, où il est aussi question de maternité et d’enfance. En ce sens, la promotion de la paternité ne doit pas perdre de vue sa responsabilité de dénoncer la violence masculine au sein des couples et des familles, qu’il s’agisse de dénonciations sur les plans individuel (Tremblay et L’Heureux, 2002) ou collectif. Quoique la promotion de la paternité doive cultiver l’ouverture aux réalités et cultures masculines (Brooks, 1998; Dulac, 1997, 2001), elle ne doit pas donner dans la complaisance face à la violence masculine (Broué et Guèvremont, 1999; Lisak, 1998; Stanko, 1994). Surtout, il serait souhaitable d’arrimer davantage la dénonciation publique à la diffusion de pistes de solution à cette violence et à la promotion de la paternité. Bien entendu, il faudrait également tenir compte de l’impact de cette dénonciation sur les aspects représentationnels et transférentiels du travail auprès des pères.

Ainsi, la promotion de la paternité rejoindrait davantage les organismes oeuvrant dans le domaine de la condition féminine. Ce n’est pas uniquement sur le plan de la violence masculine qu’il existe une solidarité à mieux développer entre le mouvement des femmes et les activités de promotion de la paternité. Étant donné leur partage du champ familial, il y a beaucoup de dossiers sur lesquels une collaboration serait souhaitable. Mentionnons, parmi beaucoup d’autres, la pauvreté, les congés parentaux, les garderies, le soutien aux jeunes familles ainsi que la conciliation de l’emploi et de la vie familiale (Barnett et Baruch, 1987; Dulac, 1998b; Hochschild, 1989, 1997). Le Conseil du statut de la femme du Québec s’est récemment prononcé en faveur d’une telle collaboration (Guénette et Durand, 2005).

Les efforts de promotion de la paternité doivent être soucieux de cultiver la démocratie dans leurs visées d’ingénierie sociale, car toute visée en ce sens implique la recherche d’hégémonie par un point de vue ou un groupe d’intérêt (Fein, 2001; Foucault, 1969; Ikeotuonye, 2002). Or, dans le champ familial, ce point de vue doit inclure celui des femmes et doit aussi tenir compte du bien-être des enfants. À notre avis, le dialogue et la solidarité s’imposent donc.

Les projets de promotion de la paternité doivent par ailleurs se méfier de la récupération inappropriée de leurs efforts par l’État. La promotion de la paternité peut se traduire chez l'État par une reconnaissance de l'importance du rôle de père afin de « familialiser » les solutions à certains problèmes sociaux, tels que la pauvreté (Esping-Andersen, 1996) : par exemple, réduire les prestations d'aide sociale aux mères monoparentales en fournissant comme explication prétendument rationnelle que les pères doivent assumer leurs responsabilités paternelles (Pringle, 1995). Les pères en question ne seraient peut-être pas immédiatement en mesure d'être de bons pères ou de bons conjoints (Oakley et Rigby, 1998), et cela entraînerait potentiellement beaucoup de difficultés sur le plan financier et à l’intérieur des dynamiques familiales. De plus, tout accent mis sur l'importance du rôle de père peut être dissonant au sein de cultures où le père occupe un rôle différent, voire moins important (Brunod et Cook-Darzens, 2001; Connell, 1995; Hernandez, 2002; Hewlett, 2000).

Perspectives d’avenir de la promotion de la paternité

Il est clair que le travail social doit poursuivre et développer des interventions préventives et promotionnelles par rapport à la question paternelle. Ces interventions doivent évidemment cibler les pères afin de faciliter leur autoréalisation paternelle. Elles doivent aussi, comme le projet CooPÈRE (Ouellet et al., 2001), cibler les partenaires dans le champ de la famille et les sensibiliser à la question paternelle afin que les efforts de promotion de la paternité s’harmonisent avec ceux des instances appropriées. Parmi ces partenaires, on peut retrouver les institutions et regroupements féministes, les organismes oeuvrant dans le domaine de la condition masculine, le ministère de l’Éducation, les syndicats et le réseau sociosanitaire, particulièrement les programmes prénatals et périnatals dans la communauté et les hôpitaux. La concertation avec ces instances est impossible sans davantage d’ouverture à la question paternelle (Dubeau et al., 2005; Gaudet et Devault, 2001; Larose, 2001; Marsiglio, 2001).

Jumelée à ces efforts, il doit émerger une analyse qui ne repose pas uniquement sur une définition monolithique de la paternité, mais davantage sur sa nature multifactorielle tout en tenant compte des aspects culturels et socioéconomiques ainsi que de la diversité des manifestations de la paternité (Connell, 1998; Marsiglio et al., 2000). Le travail social doit pousser plus loin la recherche afin de valider ses interventions sur la question paternelle, et ce, en empruntant une perspective multifactorielle.

La promotion de la paternité, dans ses activités politiques, demande que l’on se concerte avec ses partenaires du champ familial et que l’on se montre solidaire (Guénette et Durand, 2005). Si la concertation des efforts sur le plan des conditions féminines et masculines se développe de manière constructive, on pourrait par exemple aller jusqu’à explorer la possibilité de remplacer le Conseil du statut de la femme par un conseil fondé sur cette concertation, avec des comités à caractère spécifique tels que le comité de l’équité, le comité de la famille, le comité interculturel, le comité enfance-jeunesse, le comité de la condition féminine et le comité de la condition masculine.

Par ces efforts, le travail social doit se pencher sur les dynamiques représentationnelles et transférentielles, car ces dynamiques sont, à notre avis, au coeur du travail social. Les intervenants ont toujours à tenir compte de la subjectivité des clientèles, c’est-à-dire à tenir compte de la façon dont les gens se perçoivent eux-mêmes, perçoivent autrui, perçoivent l’intervention et les intervenants ainsi que les institutions qui encadrent l’intervention.

Conclusion

Les hommes, et les pères en particulier, ont besoin d’aide. Des programmes comme CooPÈRE (Bolté et al., 2002; Ouellet et al., 2001) sont à cet égard fort louables. Ils aident les pères en tenant compte des partenaires dans le champ familial ainsi que des enjeux représentationnels. Des activités plus modestes – comme Entre-Hommes, en Beauce, qui organise des retraites de plein air et de réflexion père-fils (Bolté et al., 2002; Enjeux, 2001) – sont également indiquées. Il serait toutefois souhaitable de bonifier les projets de promotion de la paternité en augmentant leur action sur le plan de la concertation politique dans le champ familial et en développant la réflexion et l’intervention sur les plans représentationnel et transférentiel.

Il est indispensable pour le travail social qu’il inclue dans ses connaissances des notions ayant trait à la paternité. Une meilleure connaissance des dimensions de la paternité outille par exemple le travailleur social afin qu’il puisse mieux évaluer le rôle du père au sein des familles et mieux saisir en quoi le père peut contribuer au développement des enfants. Mais il y aurait lieu d’inclure également dans la pratique une conception moins engagée de la paternité et des approches moins axées sur des objectifs de promotion. Par exemple, il est parfois approprié en intervention d’aider le père à explorer son propre vécu et ses propres représentations de la paternité, sans fixer d’autre objectif. Le père peut vivre de l’espoir et de la joie dans sa paternité; il peut y vivre aussi de la déception, des craintes et le deuil d’une certaine liberté (Chapleau, 1997; Plouffe, 2003). Il ne s’agit pas dans de telles interventions de promouvoir sa paternité, mais simplement d’aider le père à se situer vis-à-vis de la paternité.

Une telle approche phénoménologique est particulièrement indiquée en périnatalité et en contexte interculturel (Brunod et Cook-Darzens, 2001; Connell, 1995; Hernandez, 2002; Hewlett, 2000) où il est davantage question d’exploration et de découverte mutuelle, c’est-à-dire autant du côté de l’intervenant que du client-père. L’exploration et la découverte mutuelle agissent en contrepoids au regard des dangers de normalisation et d’un discours hégémonique (Dubeau et al., 2005; Foucault, 1969; Gaudet et Devault, 2001) qu’implique une intervention orientée uniquement vers des objectifs de promotion de certaines dimensions paternelles.

Appendices