Chômage de longue durée, transmissions générationnelles et modèles normatifs

  • Nathalie Burnay

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  • Nathalie Burnay
    Docteur en Sociologie
    Chargée de cours
    Facultés universitaires Notre-Dame de la Paix de Namur (FUNDP), Belgique
    Université catholique de Louvain, Belgique

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Introduction

L’augmentation du chômage de longue durée des années 1970 et toute autre forme d’exclusion à très long terme du marché du travail incitent à s’interroger sur les repères normatifs transmis aux enfants par les parents sans emploi. Depuis les célèbres travaux de l’équipe de Lazarsfeld dans les années 30 à Marienthal (Lazarsfeld, Jahoda, Zeisel, 1981), nombreux sont les travaux de psychologues et de sociologues à avoir montré les effets dévastateurs du chômage sur le bien-être psychologique et physique (Hepworth, 1980; Gallie, Marsh et Vogler, 1994; Mc Kee-Ryan, Wanberg, et Kinicki, 2005) : tous ces auteurs soulignent la perte de repères, le repli sur soi, la honte et l’humiliation. La privation d’emploi est alors synonyme de manque, de carence et de déstructuration de l’individu.

Si ces questions demeurent centrales pour cerner la souffrance sociale, l’installation dans le chômage pose de nouvelles questions qui surgissent lorsque celui-ci s’installe durablement. Ainsi, des familles entières construisent leur existence loin des sphères toujours socialisatrices du travail salarié, loin des repères normatifs qui s’y réfèrent.

L’objectif de ce texte est d’apporter des éléments de réponse aux questions suivantes : à quelles transmissions générationnelles assiste-t-on lors d’une installation durable dans le chômage? Quelles sont les dynamiques identitaires, familiales et sociales qui peuvent se déployer dans un contexte de désintégration professionnelle? Quels sont les modèles normatifs qui sont transmis?

Ces questions sont très peu évoquées dans la littérature scientifique. Pourtant, elles risquent bien de s’imposer progressivement au coeur des réflexions politiques de demain. Comment en effet penser l’action publique d’une génération entière dont les parents ont été privés durablement d’une insertion professionnelle? Quel impact cette imputation sociale va-t-elle avoir sur une jeunesse en quête de sens?

Conséquences du chômage parental sur les enfants

Peu de recherches tentent de mesurer l’impact d’une situation de chômage sur la génération suivante. La problématique est récente et les difficultés méthodologiques très importantes. Comment en effet pouvoir isoler l’impact d’une expérience de chômage de longue durée sur la génération suivante?

Toutefois, certaines analyses récentes sont consacrées à ces questions. Certaines portent sur la carrière scolaire des enfants et le risque accru d’échec scolaire, d’autres sur le risque de transmission d’une situation de pauvreté entre les générations, d’autres enfin sur les vécus psychosociaux des enfants issus de familles privées d’insertion professionnelle.

Un lien entre précarité professionnelle des parents et moins bons résultats scolaires obtenus par les enfants a été démontré (Duée, 2004; Bruniaux, Galtier, 2003; Dronkers, 1994; Christoffersen, 1994) : les enfants issus de familles pauvres réussissent moins bien que les autres. Leurs résultats sont inférieurs à l’école et sur le marché du travail, même si la mobilité intergénérationnelle est élevée. Mais ces auteurs mettent également en évidence les limites méthodologiques de leurs recherches en dénonçant l’insuffisance ou l’inadéquation de certaines données (trajectoires incomplètes, représentativité insuffisante des échantillons, variables de départ limitatives) ou de certaines méthodes employées (endogénéité du revenu, incertitudes liées à la relation entre revenu et résultats des enfants). Dronkers, aux Pays-Bas, met également en évidence une diminution des performances scolaires chez les enfants dont les parents subissent un chômage de longue durée, même si cette corrélation n’est pas toujours établie. La situation de chômage agirait comme un profond catalyseur sur des relations déjà existantes et ne ferait dès lors que renforcer des différences déjà présentes : plus exactement, le chômage a peu de répercussions (effet propre) sur les résultats scolaires de leurs enfants lorsque l’on contrôle les caractéristiques parentales les plus significatives. Mais il se combine avec les autres facteurs discriminants et les renforce (effet d’interaction). Les analyses danoises de Christoffersen confirment ces résultats : le risque de décrochage scolaire augmente parallèlement aux problèmes familiaux. Ce risque est fortement corrélé à plusieurs facteurs : l’isolement par rapport aux pairs, les difficultés de concentration à l’école et le changement fréquent d’établissement scolaire. Tous ces facteurs sont plus présents chez les enfants dont les parents subissent une situation de chômage de longue durée.

Aux États-Unis, une fois devenus adultes, près de la moitié des enfants nés de parents pauvres n’échappent pas à la pauvreté (Corak, 2004). Pour mesurer la mobilité intergénérationnelle des gains sur le marché du travail, Corak reprend l’ensemble des études disponibles (fondées sur un modèle empirique simple utilisant le revenu permanent et un indice pour la génération). Au départ de cette équation, on cherche à déterminer la fraction de revenu qui se transmet. Il s’agit en quelque sorte de l’élasticité intergénérationnelle des revenus. Par sa méthode critique, il met rapidement en lumière des divergences internationales significatives, en termes de résultats et en matière de politiques sociales et plus précisément en termes de politiques d’investissements et émet l’hypothèse que, si l’argent a une emprise conséquente sur le devenir à long terme des enfants, d’autres facteurs existent, d’une portée aussi significative : les différences observées entre pays résultent également du haut niveau de salaire des plus qualifiés et des opportunités offertes à leurs enfants d’acquérir des compétences et diplômes.

Les enfants, issus de familles dont aucun des parents n’a pu être à l’emploi régulièrement, diffèrent-ils des autres enfants en ce qui concerne la santé et le bien-être? Plusieurs recherches tendent effectivement à démontrer que le chômage peut entraîner une détresse mentale (Reinhardt Perdersen et Madsen, 2002; Dronkers, 1994; Christoffersen, 1994). Cette perte d’emploi induit une chute du statut social, une rupture des rôles, une perte d’estime de soi et l’accroissement des difficultés financières. Or, ces changements qui affectent la santé mentale parentale rejaillissent sur les enfants (hypersensibles à l’état émotionnel des parents). Reinhardt Perdersen et Madsen observent que des groupes se marginalisent par leur non-participation au marché de l’emploi. Les recherches de Dronkers et celles de Christoffersen rejoignent les résultats de Reinhardt Perdersen et Madsen et montrent combien les effets du chômage de longue durée subi par les parents se répercutent sur la santé mentale des enfants et cela à plusieurs niveaux. Pour Christoffersen, l’expérience du chômage engendre chez certains parents une perte de statut social, une déstructuration des rôles sociaux, une perte de l’estime de soi et une diminution des revenus du ménage. Toutes ces conséquences peuvent également engendrer des effets indirects sur la vie des enfants. En effet, l’auteur constate une diminution des activités de sociabilité chez les enfants et une tendance à l’isolement social : les loisirs se concentrent à la maison et les contacts avec l’extérieur sont moins fréquents. Les enfants hésitent à amener leurs compagnons de jeu à la maison, soit à cause d’un refus parental, soit à cause de la honte provoquée par la situation des parents. L’estime de soi des enfants est également menacée à long terme. Plus fragiles, ils souffrent d’un manque de confiance en eux, de problèmes d’insomnie, de cauchemars fréquents ainsi que de crises d’anxiété. Mais ces effets dépendent de l’ambiance familiale et de leur capacité à fonder à leur tour un couple stable. En effet, toutes ces conséquences sont médiatisées par toute une série de facteurs issus de leur enfance et du degré de crispation autour de la situation de chômage, mais également de facteurs postérieurs à l’enfance, tels que le fait de trouver un emploi stable ou un(e) conjoint(e) stable. Ils parviennent dès lors à dépasser les troubles de leur enfance au profit d’une stabilité professionnelle ou conjugale.

Ces recherches démontrent assez bien l’impact du chômage parental sur le vécu et l’avenir de leurs enfants. Les conséquences sont multiples et diverses. Mais elles mettent également en évidence la complexité de la relation et l’aspect multidimensionnel d’une telle problématique. On ne peut en effet considérer l’impact du chômage sur la génération suivante sans distinguer les différents agents qui viennent médiatiser cette relation. Comment saisir les différents paramètres qui interfèrent entre eux et qui soit enferment le jeune dans une spirale de reproduction du social, soit lui permettent de dépasser ce risque et cet enfermement?

Méthodologie

D’octobre 2000 à mars 2004, une recherche[1] a été menée en Belgique sur la question de la transmission de modèles normatifs chez les chômeurs de longue durée[2]. L’objectif était d’identifier les devenirs professionnels des enfants issus d’un contexte de chômage parental et de déterminer les mécanismes de (re)production de modèles normatifs sur deux générations. Il s’agissait moins de montrer combien le risque du chômage pouvait se transmettre d’une génération à l’autre que d’identifier les modèles normatifs transmis, notamment en matière de rapport à l’emploi : comment saisir les logiques de transmission générationnelle[3] qui parviennent à déporter sur la génération suivante l’expérience du chômage parental? Ces logiques de transmission sont à rechercher dans le jeu incessant de travail de (re)construction identitaire des différents protagonistes où s’entrechoquent le souci d’être soi, les dynamiques familiales et les impératifs normatifs du social.

Le dispositif de recherche mis en place s’articule autour de la réalisation et de l’analyse d’entretiens croisés. Il s’agit de confronter, au sein d’un même espace d’analyse, les récits obtenus par interviews de différents personnages issus d’un même cadre de vie. Pour chaque famille, nous avons systématiquement interrogé le parent référent au chômage ainsi qu’au moins un enfant, âgé de 16 à 25 ans, vivant toujours chez ses parents, sorti ou pas du circuit de la scolarisation. Tous les entretiens ont été réalisés sans la présence des autres membres de la famille. Nous avons ainsi réalisé 42 entretiens[4] dans 18 familles différentes. Le nombre d’entretiens réalisés a été fixé par les impératifs de recherche, par saturation des données.

Il nous paraissait en effet important de pouvoir appréhender les vécus individuels ainsi que les interactions créées entre les membres de la famille. C’est dans la gestion de la quotidienneté que se transmettent les modèles normatifs, au coeur du jeu entre ce qui est dit et ce qui est tu. La capacité de narration des différents protagonistes sur leur propre parcours, mais aussi sur les représentations qu’ils se font de l’autre permet de reconstituer un espace de rencontre analytique qui n’appartient ni à l’un, ni à l’autre, mais qui se situe au coeur même d’un espace d’interactions formé entre eux.

C’est déjà ce qu’avait fait l’anthropologue américain O. Lewis, dans son célèbre ouvrage « Les enfants de Sanchez », en interrogeant longuement les membres d’une famille vivant dans un bidonville de Mexico (Lewis, 1986). Les récits du père, des soeurs et des frères lui avaient permis d’appréhender sous des angles différents des événements familiaux vécus parfois de manière radicalement opposée. Cette mosaïque de récits permet au lecteur de saisir, à travers les subjectivités de chacun, ce que c’est que de vivre dans la pauvreté lorsque l’on est issu d’une famille récemment arrivée de la campagne et obligée d’habiter le bidonville. La diversité permet d’approcher la complexité d’une culture familiale nécessairement influencée par des conditions de vie spécifiques : ces discours (…) apportent des éléments indispensables à la saisie des dynamiques familiales et aux interactions d’un membre du groupe familial. Apparaissent dès lors les intérêts communs, mais aussi les objectifs et les priorités individuels (Delcroix, 1995, p. 62).

L’intérêt de la démarche repose donc à la fois sur la multiplication des vécus individuels et sur la possibilité de croisement des subjectivités.

D’un point de vue méthodologique, le déploiement d’un tel dispositif méthodologique permet de travailler les questions de validité de l’approche qualitative sous l’angle de la triangulation (Tashakkori, Teddie, 1998). Celle-ci repose en effet sur la multiplication d’angles d’entrée complémentaires qui se croisent au sein d’un même dispositif de recherche. Elle peut être envisagée sous différents aspects : triangulation des données (l’utilisation de sources de données différentes), triangulation des chercheurs (utilisation de différents chercheurs qui confrontent leurs analyses), triangulation des théories (l’utilisation de perspectives théoriques multiples pour l’interprétation des résultats d’une enquête), triangulation méthodologique (l’utilisation de techniques d’enquêtes différentes). La multiplication des récits narratifs permet de croiser les dires et d’ainsi mieux cerner les espaces de rencontre.

D’un point de vue théorique, l’analyse se fait plus fine et permet de mieux confronter les hypothèses émises. Les logiques de transmission apparaissent plus clairement parce que les témoignages se font face et peuvent être interprétés l’un par rapport à l’autre dans un même espace analytique.

Pour tenter de comprendre cet espace analytique, nous prendrons un exemple tiré des entretiens réalisés avec les familles. Ils montrent l’intérêt de la démarche méthodologique choisie en mettant en évidence les différences d’interprétation possible entre l’analyse d’un seul récit narratif et l’analyse croisée rendue possible par la multiplication des récits. Les récits s’entrechoquent et laissent apparaître des structures communicationnelles qui, soit se font écho, soit s’opposent, mais qui s’ignorent la plupart du temps; un peu comme si elles s’élaboraient en parallèle, c’est-à-dire l’une par rapport à l’autre, mais sans qu’il existe de point de rencontre entre elles. Comment puis-je comprendre cet Autre qui m’est si proche et pourtant si lointain?

Résultats

L’analyse des entretiens croisés permet la construction d’une typologie des cadres de la transmission au sein de l’espace analytique. Cette typologie est construite à partir de deux clés interprétatives. Celles-ci permettent d’appréhender les logiques de transmission à la fois par rapport aux jeux identitaires des différents protagonistes et par rapport aux modèles normatifs mis en question.

Deux clés interprétatives

Une première clé de compréhension des logiques de transmission est à rechercher chez le parent chômeur et plus précisément dans sa manière d'appréhender sa situation de chômage.

Il peut en effet vivre son expérience du chômage comme un véritable drame social : la privation d'emploi s'accompagne alors d'un noeud de souffrance qu'il ne peut surmonter. L'angoisse du lendemain, l'incertitude professionnelle, la honte et l'humiliation, l'isolement social sont autant d'éléments de déstructuration des repères identitaires. Cet état a déjà fait l'objet de multiples études qui mettent toutes en évidence la profonde détresse psychologique et sociale qui accompagne un chômage de longue durée ou de très longue durée. L'individu perd ses repères sans pouvoir se reconstruire et finit par perdre espoir d'un jour pouvoir regagner le marché de l'emploi.

Pour d’autres, au contraire, l’expérience du chômage est un moment de crise qui, certes, déstructure le quotidien, mais qui ne peut être dépassé par un travail identitaire de reconstruction de soi et de son rapport aux autres. La souffrance ne s’installe pas durablement, même si le chômeur connaît des moments de blues.

La deuxième clé interprétative doit être recherchée dans le concept de confiance. La confiance, pour A. Giddens, peut être définie comme un sentiment de sécurité justifié par la fiabilité d’une personne ou d’un système, dans un cadre circonstanciel donné, et cette sécurité exprime une foi dans la probité ou l’amour d’autrui, ou dans la validité de principes abstraits (Giddens, 1994, p. 41). Plus précisément, l’élaboration d’un espace d’échange construit sur un mode égalitaire de partage et d'écoute, propice à l’émergence de rapports de confiance interpersonnels, offre à l’individu une opportunité de dévoilement de soi, de son histoire, de son vécu. Pour reprendre P. Ricoeur : compter sur quelqu’un c’est à la fois faire fond sur la stabilité d’un caractère et s’attendre que l’autre tienne parole, quels que soient les changements susceptibles d’affecter les dispositions durables à quoi il se laisse reconnaître (Ricoeur, 1990, p. 176). Ce « être-là pour quelqu’un » permet alors d’ouvrir un espace de réflexivité par rapport à sa situation, à son existence et à son expérience. Dans ce sens, les rapports de confiance doivent être compris comme une relation, un éprouvé et un construit qui nécessitent le regard bienveillant de l’Autre et qui doivent sans cesse se donner à voir par des témoignages symboliques afin de réassurer de leur existence.

Le cadre familial constitue un ancrage privilégié de ces rapports de confiance. Il peut générer un climat propice à l’instauration d’un espace de rencontre et d’écoute. Dans ce sens, le sentiment de continuité de la relation fonctionne comme un préalable au dévoilement : je peux dire ce que je ressens parce que je sais que tu étais là, que tu es là et que tu seras là. Le caractère durable de la relation, fondé ou non, permet à l’individu d’établir des rapports de confiance basés sur un face-à-face expérientiel, où les réminiscences de l’action commune constituent un substrat nécessaire au dévoilement de soi, et permet également de se projeter dans l’avenir. Passé, présent et avenir se conjuguent alors dans un même espace expérientiel symbolique et imaginaire nécessaire à la persistance des rapports de confiance.

Le déploiement de l’identité narrative présuppose également le partage de référents normatifs communs, voire même d’une certaine vision du monde. Plus précisément, l’existence d’un espace normatif commun permet de cadrer l’interaction et de mettre en place les conditions nécessaires à l’instauration de rapports de confiance propices à ce déploiement. Sans leur présence, l’individu est condamné à se replier sur son intimité.

De la même manière, l’impossibilité d’instaurer des rapports de confiance peut provenir d’un sentiment de trahison où le dévoilement a débordé du cadre de l’intimité où il doit rester confiné. Cette trahison rompt les rapports de confiance déjà instaurés, mais rend également extrêmement difficile la mise en place d’un nouveau système de confiance avec d’autres partenaires, un peu comme si la rupture d’une relation privilégiée ne pouvait engendrer qu’un sentiment de méfiance difficile à dépasser. L’émergence de relations basées sur le reproche et l’incompréhension dénoue toute possibilité d’établissement de rapports de confiance, prive par là l’individu d’un travail sur son identité narrative.

Si la famille constitue un espace privilégié de construction de rapports de confiance, elle n’en est pas la seule génératrice. D’autres espaces peuvent surgir et s’imposer progressivement. Les sphères de sociabilité peuvent en effet également être au coeur du déploiement des dispositifs de confiance interpersonnelle. Mais les conditions d’émergence suivent les mêmes règles et imposent les mêmes exigences.

Exigence de fiabilité tout d’abord : l’individu doit être convaincu que le partenaire ne trahira pas la relation établie.

Exigence d’un espace de liberté ensuite : le dévoilement de soi ne peut s’élaborer à l’intérieur d’un rapport de pouvoir ou de contrôle social.

Exigence temporelle encore : le temps doit pouvoir s’installer, dénoué de toute contrainte de résultats à atteindre impérativement et immédiatement.

Typologie des modèles de transmission

Les deux clés de lecture présentées précédemment nous aident à mieux appréhender les logiques de transmission et les modèles transmis. Elles se combinent en effet au sein d'un même espace transactionnel et composent des figures différentes que l'on peut typologiser.

Absence de souffrance parentale et reproduction des modèles normatifs

La première figure identifiée s'inscrit dans une logique de reproduction du modèle parental. L'expérience du chômage ne suscite pas chez le parent qui la subit une souffrance qu'il ne peut surmonter. Il parvient à gérer son écartement du marché de l'emploi grâce aux soutiens dont il dispose. Ces soutiens sont de nature différente, mais concourent tous à pouvoir relativiser la situation de crise qui accable le chômeur.

Les ressources sont tout d'abord d'ordre matériel. L'écartement prématuré du marché de l'emploi déstabilise l'apport financier du ménage, mais sans créer de véritable gouffre financier. Soit l'individu dispose de réserves confortables lui permettant d'appréhender sereinement le lendemain, soit la période de chômage coïncide avec la fin du remboursement de son crédit hypothécaire et la mensualité compense la perte de salaire. Le conjoint peut également décider d'augmenter son temps de travail temporairement. Des stratégies familiales sont ainsi déployées de manière à dépasser la crise financière. Celles-ci sont d'autant plus faciles à mettre en oeuvre que la période de chômage survient après 50 ans. Des politiques sociales existent en effet en Belgique pour les chômeurs âgés qui leur permettent de bénéficier de droits sociaux plus avantageux que les autres demandeurs d'emploi.

Les ressources sont aussi relationnelles et familiales. Le vécu du chômage est également influencé par le soutien apporté par les proches. Le conjoint et les enfants établissent un véritable dialogue avec le chômeur qui l'aide à surmonter l'épreuve. C'est dans l'espace transactionnel que se construisent les stratégies identitaires lui permettant de faire face et de progressivement accepter sa perte d'emploi. Le cadre familial devient alors un refuge sur lequel le chômeur peut compter lorsque la pression devient trop difficile à gérer, dans les périodes de doute ou de découragement.

Les ressources enfin sont aussi individuelles. Elles témoignent d'une capacité de l'individu à se prendre en main, à ne pas s'effondrer psychiquement et mentalement. Plus ses ressources personnelles sont présentes, plus le chômeur parviendra à dépasser le moment de crise que suscite inévitablement la perte d'emploi. Il existe bien entendu des différences interindividuelles importantes. Sans entrer dans des considérations psychologiques, ces ressources mobilisables dépendent des parcours individuels : au plus l'individu a déjà dû faire face à de nombreuses épreuves de vie, au plus il éprouvera des difficultés à accepter et à dépasser cette dernière crise, surtout lorsqu’aucun soutien relationnel n'est venu précédemment.

Toutes ces ressources ne peuvent à elles seules expliquer la relative absence de souffrance liée à l'expérience du chômage. Il faut en effet également nous interroger sur l'activité professionnelle et ce qu'elle représente pour le chômeur, au coeur des modèles culturels dominants. L’activité professionnelle peut demeurer une valeur fondamentale dans la vie de l’individu, mais il est soumis à des impératifs normatifs construits autour de l’épanouissement personnel et la réalisation de soi. Dans ce sens, l’activité professionnelle devient un lieu d’épanouissement et de réalisation de soi, mais cette aspiration à l’épanouissement peut également s’incarner à l’extérieur du monde professionnel. On assiste alors à une vision polycentrée de l’existence où l’investissement identitaire peut aussi bien se nouer à l’intérieur du travail qu’à l’extérieur de celui-ci.

Dans ces conditions, le poids de l'expérience du chômage n'est pas prégnant à la génération suivante. Tout se passe comme si les questions de gestion identitaire restaient enfermées chez le parent chômeur. Elles ne transparaissent pas à la génération suivante. Le jeune n'est pas atteint dans son identité : il intègre l'expérience parentale comme un aléa de la vie professionnelle qui peut survenir à n'importe qui et à n'importe quel moment. Il parvient donc à mettre à distance l'expérience du chômage parental et à la contextualiser dans un environnement économique perturbé et difficile. Elle devient une épreuve qui n'affecte pas les liens de confiance qui se nouent entre les membres de la famille. Elle n'est pas absente du discours, mais elle est intégrée à l'intérieur d'une conception relativisée des risques de chômage. Il peut dès lors continuer son propre cheminement identitaire sans être affecté au plus profond de son être.

On se trouve dans un modèle de reproduction du modèle parental parce que le jeune adhère lui aussi au modèle de l'épanouissement personnel et de la polycentration. L'activité professionnelle a certes une importance dans la projection existentielle, mais doit être relativisée en fonction d'autres sphères tout aussi importantes à ses yeux. L'essentiel est de s'épanouir, de se réaliser à l'intérieur du monde professionnel ou en dehors. Les lieux d'investissement sont multiples et variés, mais ils permettent de ne pas se centrer uniquement sur le travail comme condition nécessaire et suffisante à l'épanouissement personnel.

L’exemple suivant permet de mieux appréhender cette première figure des cadres de la transmission[5].

Souffrance parentale et construction de rapports de confiance

Dans ce second modèle, l'expérience du chômage est dramatique. La perte d'emploi constitue un choc psychologique et relationnel dont l'individu ne peut se défaire. On retrouve ici l'ensemble des conséquences décrites par la littérature sur le vécu du chômage : un sentiment de honte et d'humiliation, une perte des repères spatiaux et temporels, un isolement social… On assiste à un véritable effondrement identitaire du chômeur. Il ne parvient pas à surmonter la période de crise, il y reste englué. La souffrance est omniprésente et transpire véritablement de l'individu.

Cette souffrance s'explique bien entendu par le choc né de la perte d'emploi, mais également par la place symbolique qu'occupe l'activité professionnelle dans son schéma identitaire. Elle structure véritablement l'individu, lui confère un statut social, mais plus encore; elle lui donne une raison d'exister. Au plus l'individu est centré sur son activité professionnelle, au plus la perte de celle-ci est difficile à assumer. C'est alors tout l'investissement de toute une vie qui s'écroule, laissant un vide difficile à combler du jour au lendemain. Nier son importance reviendrait à trahir son passé et dès lors à se trahir. Continuer à croire en sa centralité reviendrait à reconnaître son échec. Seule l'espérance de regagner le marché de l'emploi permet au chômeur de se reconstruire autour de ce projet. Mais au fil des mois, l'espoir s'estompe et seul demeure la souffrance, et cela d'autant plus que les ressources sont peu nombreuses ou inexistantes. Elles ne peuvent aider le chômeur à se reconstruire.

Il est souvent pris dans un jeu financier dont il ne peut que sortir perdant. La perte de salaire n'est pas compensée, les difficultés financières s'accumulent progressivement et établissent une véritable pression sur un éventuel retour à l'emploi. Le temps joue contre le chômeur. Surviennent alors les situations de surendettement, de crédits multiples, sensés pallier provisoirement la diminution des apports financiers du ménage. Le conjoint ne parvient pas à combler le trou et ce trou se transforme en gouffre.

C'est également le temps des reproches qui accablent plus encore parce qu'ils enferment dans une logique de responsabilité et de culpabilité. Ils indiquent implicitement ou explicitement les torts du chômeur en faisant reposer sur ses épaules la situation que toute la famille supporte : raisons du licenciement, difficultés à retrouver un emploi… Le chômeur finit par perdre toute légitimité parentale. Socialement déstructuré et affaibli, il ne parvient plus à assumer son rôle parental et sort perdant du rapport de force symbolique qui doit présider à toute forme d'éducation. Il finit par ne plus être crédible aux yeux des enfants et ne peut plus constituer un modèle à suivre.

Le jeune ne peut prendre appui sur un modèle parental qui s'effondre progressivement. Mais il trouve des repères ailleurs qui vont l'aider à se construire. Il peut s'agir d'un autre membre de la famille ou même d'une connaissance. Le schéma d'identification demeure basé sur l'établissement de rapports de confiance interpersonnels qui structurent les logiques de transmission. En l'absence d'un modèle parental fort, le jeune trouve chez un tiers un modèle d'identification lui permettant de se construire une identité forte. Sa conception de l'activité professionnelle sera dès lors fortement influencée par les liens de confiance interpersonnelle qu'il aura pu progressivement nouer. Soit il adoptera une conception unicentrée de l'activité professionnelle qui structurera l'ensemble de son schéma identitaire, soit il pourra l'élargir en fonction d'une adhésion à un modèle polycentré basé davantage sur un épanouissement personnel.

L’exemple suivant permet à nouveau d’illustrer la seconde figure.

Souffrance parentale indépassable et production de l'échec

Le troisième modèle est également celui de la souffrance parentale. Elle est présente dans les discours du chômeur, elle transpire également au sein de la famille. C’est le même manque de ressources matérielles, psychologiques, relationnelles qui accablent le foyer parental : l’expérience du chômage déstructure profondément les relations familiales. Naît alors un climat tendu, presque macabre, qui rejaillit sur la génération suivante.

Contrairement au modèle précédent, le jeune n’a pu nouer de rapports de confiance interpersonnelle sur lesquels il pourrait prendre appui pour se construire, soit parce qu’il n’a pu les trouver, soit parce qu’il a été trahi. Sans cadre structuré et structurant, il s’enferme progressivement dans un univers noir de l’échec. Décrochage scolaire, instabilité relationnelle et professionnelle, il est pris dans une véritable spirale de l’échec et cela d’autant plus que les conditions d’accès au marché de l’emploi sont difficiles. Il continue à adhérer à un modèle où l’emploi est prégnant, mais inatteignable.

Il ne peut concevoir l’avenir à long terme : seul le quotidien est présent dans un discours peu cohérent où se mêlent réalités et affabulations. Il a, à la fois une capacité réflexive qui lui fait comprendre le drame de sa situation, mais aussi une capacité imaginative qui l’emmène dans des mondes fabuleux où il est enfin quelqu’un de bien.

Parfois, la seule échappatoire est le monde de la rue, de la débrouille et de l’illégalité. Ce monde parallèle où les règles existent et où il peut trouver le cadrage nécessaire à sa vie psychique (Jamoulle, 2002). Il peut procurer des ressources matérielles, mais aussi une identité sociale et une position sociale. Les conduites à risque (dépendances, violences, petits trafics…) se multiplient alors dans la clandestinité sans que les familles sachent véritablement lutter contre.

Le dernier exemple illustre cette transmission de l’échec.

Conclusion

Les recherches scientifiques portant sur le devenir des enfants issus de familles où le chômage s’est installé durablement ont mis en avant, dès les années 1990, l’importance des ressources disponibles dans le ménage : ressources financières, psychologiques et sociales qui peuvent soit se combiner pour permettre un dépassement de la situation de crise née de la perte d’emploi, soit se révélées insuffisantes pour y faire face. Dans ce dernier cas, les conséquences du chômage de longue durée rejaillissent sur la génération suivante : la souffrance parentale envahit la sphère familiale.

Cet article montre combien ce premier niveau d’analyse doit se combiner avec un second, afin de pouvoir saisir la complexité des transmissions générationnelles. La capacité de nouer des relations de confiance interpersonnelles solides et durables avec un tiers peut en effet permettre au jeune de construire son devenir en référence à ce modèle normatif tiers et ainsi lui permettre de sortir du cercle familial enfermant, structuré autour de l’échec professionnel.

Mais cet article permet également de reposer la question centrale, épinglée depuis les travaux de l’équipe de Lazarsfeld dans les années 1930, de la fonction sociale de l’emploi : « dis-moi ce que tu fais, je te dirai qui tu es ». En effet, l’expérience du chômage de longue durée s’inscrit aujourd’hui au coeur de mutations culturelles contemporaines. On assiste actuellement à une forme de concurrence entre deux modèles normatifs dominants : le premier repose sur un investissement identitaire unicentré autour de l’emploi, le second davantage sur une forme de polycentration identitaire où l’emploi ne constitue plus qu’un socle possible au coeur d’une quête d’épanouissement personnel et de réalisation de soi. Cette capacité à investir d’autres sphères, d’autres univers de sens que ceux construits autour de l’activité professionnelle permettent alors de relativiser la perte d’emploi et de pouvoir assurer, dans une même logique de polycentration, les mécanismes de transmission. À l’inverse, l’individu qui ne parvient pas à surmonter l’épreuve du chômage demeure englué dans une relation trop fusionnelle à l’emploi. Les logiques de transmission s’en ressentent, le climat familial se détériore et le jeune doit trouver ailleurs les ressources nécessaires à la structuration de son univers de vie.

Appendices