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Les Historiae Canadensis (1664) du pèreFrançois Du Creux : enjeux et problèmes littéraires  [1]

  • Amélie Hamel

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  • Amélie Hamel
    Université de Montréal

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Dans l’adresse au roi Louis XIV des HistoriaeCanadensis : seu, Novae-Franciae libri decem, ad annum usque Christimdclvi, François Du Creux écrit : « Ces annales de votre Nouvelle-Francevous informeront avec quelles effusions de joie elle a célébré le jour de votrenaissance, à l’exemple des corps sociaux de l’ancienne France  [2]. » C’est cependant auxmembres de la Compagnie des Indes occidentales et des deux Amériques,méridionale et septentrionale, du Cap-Vert et du Sénégal — autrement dit, laCompagnie des Indes occidentales — que l’auteur dédie son Histoire, reprenant l’intitulé de l’oeuvre(Historiae Canadensis) : « Nouspublions donc cette Histoire, persuadé non par le seul Supérieur de notreCompagnie ; je mentirais à coup sûr, si je ne voyais le lien qu’elle a avec vosintérêts  [3]. » Or,l’utilisation par Du Creux, à quelques lignes d’intervalle, des termesd’annales et d’histoire, pose d’emblée la question du statutde l’oeuvre qui nous est donnée à lire, laquelle engage à son tour la définitionde cet ouvrage rédigé en latin à partir de textes en languevernaculaire.

Aussi le processus de « traduction-adaptation » dont l’ouvrage de Du Creuxsemble indissociable pose-t-il trois questions majeures relatives à sapoïétique. La première est d’ordre intertextuel et concerne la description desrapports entretenus par le texte avec ses sources, suivant deux typesd’intervention possible. L’un touche le contenu et son organisation : lacomposition du substrat textuel (ou hypotexte) et l’agencement des élémentsconstitutifs de l’hypotexte dans l’oeuvre. Par exemple, que révèle le choix del’auteur de ne pas traiter de la fondation de Montréal ? On peut certes croirequ’il s’agit d’un oubli, d’un défaut de méthode historique, comme il a étéreproché à Du Creux par la critique, mais il se peut aussi que nous soyons enprésence d’un choix porteur de sens. L’autre se rapporte à des interventionsliées à la forme du texte : comment chaque unité hypotextuelle a-t-elle étéretravaillée sur le plan stylistique, quelles sont les modalités du changementde langue, que nous révèlent les choix de la traduction à propos de lacompréhension qu’avaient les Jésuites de la Nouvelle-France ? Cette premièrequestion, qui suppose une réflexion globale sur l’intertexte, conduit ensuite àces deux autres, dont on proposera tour à tour l’examen : pourquoi le père DuCreux a-t-il choisi de rédiger son oeuvre en latin ? Quel est le lectorat visépar la publication de ce texte à la fois historique et édifiant ?

L’oeuvre et ses sources

Les Historiae Canadensis comptentparmi les premières histoires du Canada. On sait de l’auteur qu’il est né en1596 à Saintes, en Saintonge, et mort en 1666 à Bordeaux. Entré dans laCompagnie de Jésus en 1614, à l’âge de 18 ans, Du Creux a enseigné lesbelles-lettres dans un collège pendant douze ans  [4] et, selon la Bibliothèque de la Compagnie de Jésus, il a fait paraître cinqouvrages, dont deux vies latines (saint Jean-François Régis en 1660  [5] et saint François de Salesen 1657  [6]) et deuxgrammaires (deux éditions de la Grammairegrecque de Clenard en 1657 et une édition de la Grammaire latine de Despautère en1658  [7]). C’est àtitre d’historien officiel de la Compagnie de Jésus qu’il a entrepris, àBordeaux, la rédaction des HistoriaeCanadensis en 1643 (soit la première année de la régence d’Anned’Autriche, mère de Louis XIV encore mineur), à la demande de ses supérieurs, etce, sans s’être jamais rendu lui-même en Nouvelle-France. Vingt et un ans plustard, cette histoire paraît à Paris, chez Sébastien Cramoisy (éditeur habitueldes Relations des Jésuites), ets’inscrit dans le contexte de la Contre-Réforme, au moment où la France s’étaitengagée dans la guerre de Trente Ans (1635 à 1648)  [8]. De plus, entre 1645 et 1663,d’énormes difficultés financières affectent la Compagnie des Cent Associés, dontle mandat consiste à veiller à la conversion des Amérindiens et à administrer,défendre et peupler la colonie, le tout en échange d’un monopolecommercial  [9].

Depuis sa publication en 1664, l’ouvrage de François Du Creux semble avoirconnu des périodes d’intérêt (deuxième quart du xviiie siècle, dernière moitié du xixe siècle, milieu du xxe siècle) entrecoupées de périodes de relatif oubli. C’estdu moins ce qui se dégage de l’examen, pour l’instant encore en cours, desdocuments dans lesquels on trouve mention des Historiae. Au reste, il semble que l’on a surtout utilisél’oeuvre pour sa carte de la Huronie et comme complément d’informationbiographique sur Samuel de Champlain et le père Pierre Chaumonot. Mais d’autresauteurs se réfèrent aussi à Du Creux pour expliquer l’attribution de toponymeset de noms de rue, ou encore pour étoffer leur description des Amérindiens. Parailleurs, ceux qui ont lu et commenté son oeuvre soulignent à juste titrequ’elle reprend le contenu des Relations des Jésuites : « Cet Ouvrage extrêmement diffus a étécomposé presqu’uniquement sur les relations des Jesuites  [10] » ; « Le P. Ducreux, qui n’avaitjamais vu le Canada, écrivit son livre uniquement d’après les relations desJésuites  [11] » ;« Si l’on admet l’autorité des Relations, il faut admettre aussi l’autorité duPère Du Creux puisque tous s’accordent à dire qu’il écrit d’après les Relations  [12] » ; « On se demande cependant si le père Du Creuxajoute énormément aux Relations desJésuites et aux Voyages de Champlaindont il s’est d’ailleurs inspiré  [13] » ; « Après comparaison, les chercheurs accordentle même crédit à l’Historia Canadensisqu’aux Relations parce qu’elles seconfirment réciproquement, quoique l’Histoire soit plus condensée  [14] ».

Pour composer son oeuvre, Du Creux a donc pris pour sources principales lesrelations de ses confrères  [15], mais aussi les Voyages de Samuel de Champlain  [16], le Grandvoyage de Gabriel Sagard  [17] et L’histoire de laNouvelle-France de Marc Lescarbot  [18]. Au surplus, dans un compte rendu de1954 de la traduction anglaise des HistoriaeCanadensis, un professeur d’histoire du Canada au CollègeSainte-Marie de Montréal, Georges-Émile Giguère, qui a écrit sur les Relations des Jésuites, sur Samuel deChamplain et sur Lionel Groulx, souligne que certains passages proviennentprobablement des récits de Jacques Cartier  [19]. Quoi qu’il en soit, cet ensemble de textes,dorénavant appelé « hypotexte », est à la base de la rédaction du livre de DuCreux, qui représente une part importante du patrimoine littéraire de et sur la Nouvelle-France, même s’il a été rédigé en latin, depuisla France, et par quelqu’un qui n’est jamais venu au Canada.

Le genre littéraire

Les Historiae Canadensis relatentles événements survenus en Nouvelle-France dans un ordre chronologique : chacundes dix livres organise sa présentation sous forme annalistique. À la manièredes historiens antiques, Du Creux dégage les leçons qu’il importe de retenir dupassé au moyen de discours, d’épisodes qui racontent les dangers éprouvés et lesdevoirs accomplis, sur un ton plus romanesque par endroits afin de susciterl’émotion du lecteur et lui donner l’impression qu’il assiste en personne auxévénements, ou encore en adoptant des motifs épiques. Il s’intéresse plus auxacteurs de l’histoire qu’aux faits historiques eux-mêmes. Les courageux pères,les néophytes, les chefs amérindiens, les gouverneurs de la colonie et ceux quifont obstacle à la mission sont les personnages principaux de cette histoire dela christianisation en terre sauvage, qui prend la forme d’un récit desactivités et des méthodes de conversion déployées par les Jésuites. L’auteurrefuse, ainsi qu’il l’écrit dans sa préface, « de laisser périr la mémoire detant d’hommes, même de ceux qui non seulement par leurs sueurs, mais aussi parleur sang, ont arrosé ce sol infertile, ni la mémoire des hommes qui consacrentleurs biens et continuent de le faire pour une oeuvre aussi sainte, ou de ceuxqui la soutiennent de leur autorité et de leurs avis  [20] ». Tout tourne donc autour de cequ’ont accompli les personnes profondément investies dans le développement de lacolonie et dans l’entreprise de conversion. Même s’il annonce que son oeuvre nefait « aucune place [aux] ornements de l’histoire, [aux] discours militairesexcitant les guerriers aux combats et à la guerre, [aux] exhortations descitoyens à la paix, à la guerre, aux traités, aux finances, aux prises devilles, à l’administration des provinces, aux magistrats et au gouvernement dela république  [21] », DuCreux raconte bon nombre d’épisodes relatifs à la guerre et à la prise debourgs, aux traités et aux négociations de paix, toujours dans le cadre resserréde la mission jésuite. Les succès de la Compagnie sont mis en avant, malgré lesrésistances et les obstacles auxquels les pères sont en butte, rendant partouthommage à ses héros, Isaac Jogues, Jean de Brébeuf, Gabriel Lalemant, CharlesGarnier et bien d’autres.

L’ouvrage foisonne d’exemples de conversions réussies et de discoursprononcés tant par les pères que par les convertis. Si quelques discourss’opposent parfois au catholicisme avec virulence — lorsqu’ils sont prononcéspar les défenseurs des traditions religieuses amérindiennes, s’entend —,l’essentiel du propos tend à transmettre une foi ardente, un enthousiasmereligieux qui se veut contagieux et une forte volonté prosélyte. Non seulementles Historiae Canadensisillustrent-elles les succès et les dangers de la mission, mais elles soulignentaussi l’éloquence de ses acteurs, incluant les Amérindiens, parmi lesquelscertains surprennent les Européens par leur prestance et par leur capacité àcaptiver leur auditoire  [22]. Le discours historiographique, l’auteur le souligne lui-mêmeen invoquant des raisons linguistiques (HC, iii, ro), répond au critère devraisemblance et se fonde sur l’authenticité présumée des sources qui en faitl’autorité. Du Creux raconte les chosesaccomplies, les res gestae, sur la basede témoignages jugés crédibles et au nom de la vraisemblance  [23], comme en témoigne cetextrait de la préface : « je ne demande pas plus de foi de qui que ce soit à mesécrits qu’on n’en doit ordinairement accorder à un historien véridique ou àl’autorité et à la sincérité de ceux de qui j’ai reçu ce que j’écrirai. De lasorte, je ne veux rien préjuger, en ce qui concerne les vénérables serviteurs deDieu dont je raconterai ici les actions […]  [24]. »

L’oeuvre rassemble donc une série de traits propres au genrehistoriographique hérité de l’Antiquité et qui s’est maintenu jusqu’au xixe siècle : discours construits, autorité fondée sur lavraisemblance, narration des événements plutôt que leur analyse. En revanche, lamanière dont Du Creux désigne son oeuvre soulève quelques questions : pourquoi,en effet, utiliser le terme annalesdans l’adresse au roi et dans la préface, et historiae dans l’adresse à la Compagnie des Indes occidentaleset dans le titre ? Le choix de ces termes est-il délibéré ou l’auteur lesemploie-t-il comme synonymes, suivant l’usage médiéval  [25] ? Que peuvent impliquer le choix etla distribution de ces deux mots ? Intituler le texte histoire en fait-il un ouvrage susceptible demieux se vendre ? Faut-il voir dans l’emploi des deux mots une référence auxAnnales et à l’Histoire, qui sont les deux grandes oeuvresde Tacite ? Question elle-même indissociable du modèle littéraire dont s’estinspiré Du Creux, puisqu’on sait que l’écriture, à l’âge classique, s’adossetrès souvent à une pratique de l’imitatio : bref, songe-t-il à Tacite ? Lorsque l’auteur annonce,dans la préface, qu’il n’y a « aucune place ici pour les ornements del’histoire », s’inscrit-il dans la nouvelle conception de l’Histoire, développéepar exemple par Jean Bodin à la fin du siècle précédent  [26] ? Quant aux discours, quimettent-ils en scène, quelle est leur valeur édifiante ? Qu’incarnent les« orateurs » par rapport à la mission jésuite ? Telles sont les nombreusesquestions qu’il faudra approfondir un jour.

Le statut de la langue latine au xviie siècle

S’il semble encore malaisé de résoudre la question du genre littéraireauquel appartiennent les HistoriaeCanadensis, du moins pouvons-nous chercher à élucider le choix dela langue latine comme langue de rédaction. En effet, pourquoi et pour qui publier une telle oeuvre en latin, à une époque où lestextes en vernaculaire gagnent en diffusion et en prestige, comme en témoigne lacréation de l’Académie française, qu’accompagne la publication d’ouvrages sur lebon usage et l’élégance du style ? La prise en considération du statut de lalangue latine sous l’Ancien Régime entre ici en jeu. On sait que le roi et sonentourage, de même que les milieux doctes et religieux, utilisaient toujours lelatin au xviie siècle. Les adresses sur lesquelles s’ouvrent lesHistoriae Canadensis destinentd’ailleurs l’oeuvre au roi Louis XIV et aux membres de la Compagnie des Indesoccidentales — mais retenons ici le roi plutôt que les marchands, sans oublierque la préface interpelle aussi les confrères de Du Creux : « Certes, lesouvriers zélés ne manqueront d’y trouver de l’intérêt, par la comparaison deleurs travaux avec ceux de leurs confrères  [27]. »

Y a-t-il toutefois un public plus vaste ? Les autres ouvrages qui seprésentent comme des histoires (dans leur intitulé) à la même époque sont assezpeu nombreux en ce qui concerne la Nouvelle-France. On a déjà mentionnél’Histoire de la Nouvelle-France deMarc Lescarbot ; Joannes de Laet consacre aussi à la Nouvelle-France un livre deson Histoire du Nouveau Monde (1625) enlangue vernaculaire (et, en l’occurrence, en néerlandais), dont la traductionfrançaise parut en 1640  [28] ; enfin, une autre histoire de la Nouvelle-France en languefrançaise est publiée en 1664, celle de Pierre Boucher, sieur deBoucherville  [29].L’oeuvre de Du Creux serait donc la première histoire du Canada rédigée enlatin  [30]. Àquel(s) besoin(s) répond cette entreprise ? De manière plus précise, peut-onespérer que la comparaison entre ces différentes histoires soit susceptible denous éclairer sur les ambitions qui animent la Compagnie de Jésus lorsqueparaissent les Historiae Canadensis etsur le lectorat auquel songent les pères ?

Mais rappelons d’abord le contexte général en fonction duquel il imported’interpréter cette stratégie éditoriale. Le latin, en effet, a représenté uneforme stable et sûre pour fixer le discours religieux et se montrer à la mesurede sa sacralité  [31].D’une part, il s’agit d’une langue que l’on destine depuis des siècles àexprimer « les vérités surnaturelles » (LES, p. 64) : à ce premier titre, le choix du latin pour larédaction des Historiae Canadensiss’explique peut-être par la volonté de souligner le caractère sacré de lamission jésuite. D’autre part, la stabilité de cette langue et son emploiuniversel en font un véhicule privilégié pour garantir la diffusion de l’oeuvrede Du Creux et sa pérennité. Alors que le vernaculaire était perçu comme pauvreet instable, le latin s’y opposait par sa majesté et son caractère immuable,constituant un moyen propice à la conservation de textes sacrés. Langueuniverselle de l’Occident, de la religion chrétienne et de l’éducation, dusavoir et de la morale, le latin représentait aussi une marque de civilisation.Sous le règne de Louis XIV, la noblesse prend en compte « la nécessité d’unetelle formation [savoir et éducation formelle alors essentiellement fondée surle latin], ne serait-ce que pour remplir un certain nombre de fonctions ou pourparticiper à la vie de cour » (LES,p. 250). Sans que cette classe devînt lettrée, elle s’intéressa néanmoins, parl’intermédiaire de traductions, aux ouvrages politiques, d’histoire et d’artmilitaire rédigés en latin.

Associé au genre littéraire de l’histoire, l’usage du latin fixe à jamais etdiffuse, dans une langue universelle, les efforts civilisateurs déployés par lespères de la Compagnie de Jésus pour intégrer les Amérindiens à la sociétéchrétienne et, surtout, souligne leur héroïsme dans un environnement hostile.Éternité, universalité, prestige, autorité politique, caractère sacré del’entreprise de conversion, édification du lecteur, voilà ce que le choix dulatin, pour la rédaction des HistoriaeCanadensis, pouvait signifier. Quant au lecteur pressenti, l’unedes pistes les plus prometteuses dans l’état actuel de la recherche nous estdonnée par François de Dainville, qui consacre un chapitre à l’importance del’histoire et de la géographie dans la formation dispensée par les collègesjésuites du xvie au xviiie siècle.

Celle-ci [l’histoire], estimaient-ils [les humanistes italiens], nepouvait être seulement l’exposé objectif des faits et de leurs causes, elledevait enseigner avec éloquence […]. Ainsi conçue la lecture des historiens,plus féconde à tout prendre que l’étude d’un manuel, apprenait en même tempsque des faits mémorables du passé, la manière d’écrire l’histoire et defaire réflexion sur les choses humaines  [32].

En ce sens, la fonction d’historien officiel de la Compagnie de Jésusqu’occupait Du Creux le destinait vraisemblablement à jouer un rôle pédagogiqueéminent dans les collèges de l’ordre, en favorisant notamment l’acquisitiond’une érudition qui « servait à préparer l’orateur » en « fournissa[nt] tout unarsenal de faits et une source inépuisable d’exemples  [33] ». Surtout, à la différence duxvie siècle, le xviie siècle tendit peu à peu à étendre l’enseignement del’histoire de l’Antiquité au monde moderne, et jusqu’à y inclure le NouveauMonde, dans un contexte où l’histoire devenait « une pièce essentielle del’instruction des princes et des grands  [34] » formés dans les collèges jésuites. Les écritsdes Jésuites ont eu, eux aussi, un rôle prépondérant dans la formationhistorique, puisque à « l’influence des livres, il faut joindre celle plusétendue encore dans les collèges, et jusque dans le populaire, des fameusesRelations de la Nouvelle France, publiées sans interruption de 1632 à1672  [35] ». Cettevogue dont jouissaient les Relations àpartir desquelles Du Creux a rédigé ses HistoriaeCanadensis incite, en somme, à croire à l’importance de sadiffusion dans les établissements d’enseignement jésuites.

Les transformations de la réécriture

Derrière la question de la langue, on trouve aussi celle des procédés deréécriture employés dans les HistoriaeCanadensis qui sont, bien sûr, nombreux et soulèvent certainsproblèmes. On s’intéressera ici, en particulier, à la traduction et àl’adaptation : passer d’un ensemble d’hypotextes à une seule oeuvre, entransformant le genre littéraire et en changeant de langue, représente de faitune opération complexe.

Chez Du Creux, la traduction du français vers le latin constitue le rapportintertextuel le plus évident, Genette décrivant d’ailleurs ce passage d’unelangue à une autre comme « la forme de transposition la plus voyante  [36] », où la transposition est définie comme une« transformation sérieuse  [37] ». L’un des problèmes les plus importants de toute traductionconcerne le choix du lexique, qu’il s’agisse de décrire des réalités absentes dela langue d’arrivée (ici le latin) ou d’intervenir sur le style du texte dedépart — la transformation générique dans le cas qui nous intéresse. Une étudeplus approfondie des HistoriaeCanadensis permettra sans doute d’examiner comment Du Creuxdésigne les réalités propres aux Amérindiens, s’il suit l’usage des auteurs deshypotextes, ou s’il crée plutôt des vocables grâce à la productivitémorphologique de la langue latine  [38]. Une autre question importante touche, puisqu’ils’agit d’hypotextes écrits en français, à la présence de gallicismes dans lesHistoriae Canadensis. L’exercice duthème, c’est-à-dire la traduction vers une langue autre que la languematernelle, comporte également sa part de problèmes, d’autant plus que la langued’arrivée, le latin, ne compte plus de locuteurs natifs depuis longtemps.L’apprentissage de cette langue passe donc par la lecture et l’imitation d’unesérie d’auteurs latins jugés exemplaires, série dont les noms ont d’ailleursvarié au cours des siècles. Le choix des modèles d’imitation pour l’exercice duthème prend donc tout son sens, non seulement pour l’analyse intertextuelle,mais encore pour mieux comprendre les choix de traduction, d’autant plus quel’histoire n’a pas les mêmes finalités que le rapport de mission.

La mise en parallèle de ce passage des Historiae Canadensis, où Du Creux décrit la coiffure desAmérindiens, avec son hypotexte correspondant tiré de la relation de 1657-1658de Paul Le Jeune illustre bien la question de l’intervention stylistique sur leplan lexical :

Neque verò lex ulla tondendi capilli apudeos : quem quísque modum sibi sinxerit, hunc usurpat. Sunt qui comamsurrigant in verticem : ab eáque crinium conformatione Natio apud eostota quaedam omen invenit : alii verticem ipsum radunt capillis utrinquead tempora propendentibus, occipitio item raso : alii partem alteramcapitis totam radunt, in altéra excrescere sinunt caesariem : feminaeautem capillorum partem maximam in occipitium rejiciunt, parte altéra,rariori, circà tempora neglectim dependente

[Aucune règle ne leur impose de se tondre les cheveux et chacun use àcet égard de l’ordre qu’il a imaginé. Il y en a qui redressent leurs cheveuxverticalement, et c’est par cette conformationde la chevelure qu’une nation parmi eux a reçu son nom.D’autres se rasent le sommet de la tête et laissent pendre le reste des deuxcôtés, l’occiput aussi rasé. D’autres se rasent entièrement la moitié de latête, mais ils laissent croître les cheveux de l’autre moitié. Quant auxfemmes, elles rejettent la plus grande partie de leurs cheveux surl’occiput, mais le reste étant moins abondant, elles le laissent pendrenégligemment sur leurs tempes.].

HC,p. 62 ; nous soulignons

On ne fait point le poil à la mode en ce païs-là. Leur fantaisie estleur mode. Quelques-uns les portent relevez sur le haut de la teste, lapointe en haut. Il se trouve une Nation toute entiere, qui se nomme lescheveux relevez, pource qu’ils aiment cette façon de coiffure. D’autres se rasent sur le milieu de lateste, ne portant du poil qu’aux deux costez, comme de grandes moustaches.Quelques-uns découvrent tout un costé, et laissent l’autre tout couvert. Lesmoustaches se portent en France aux costez de la teste, les femmes Sauvagesles portent sur le derriere, ramassant leurs cheveux en un petit pacquet,qui pend sur leurs espaules. Jugez maintenant qui a perdu, ou qui a gagné.Chacun croit sa mode la plus belle. La nostre change souvent enFrance  [39].

La traduction, par Du Creux, du substantif moustache (« mèche de cheveux  [40] ») par une forme déclinée de capillus, de façon de coiffure par criniumconformatione et de derrière [de la tête] par occiput, semble indiquer assez nettement une transformation del’hypotexte à la faveur d’une plus grande élévation du registre lexical, dans lebut de répondre aux exigences d’un genre littéraire qui, suivant la hiérarchiefixée par les poétiques classiques, est plus relevé que celui de larelation.

L’adaptation, pour sa part, se caractérise plus souvent par sa fidélité ausens du message de départ plutôt qu’à sa forme ; en ce sens, l’exemple précédent illustre très bien leprocédé d’adaptation. Celle-ci implique des interventions volontaires de la partdu traducteur, ce que fait abondamment Du Creux sur les hypotextes : il allongeet retranche des passages, travaille le style de la phrase, déplace desconstituants textuels (l’extrait de la relation de 1657-1658 de Le Jeune citéprécédemment se trouve dans le premier livre des Historiae Canadensis, qui couvre les années 1625-1629 etprésente le territoire et les habitants naturels de la Nouvelle-France), etc. Ilarrive toutefois que Du Creux supprime un long passage de sa source, comme lemontre la confrontation de ces deux extraits :

Ménart raconte que, dans toute cette navigation, il n’y eut personne àne pas remplir excellemment tous les devoirs et les offices chrétiens : lesvoyageurs, les matelots, les officiers assistaient avec modestie aux officesdivins, qui furent souvent chantés. Les sacrements ont été fréquentés avecsoin. On se réunit assidûment pour les prières publiques et pour la lectureascétique. Ainsi, pendant que chacun purement et soigneusement servait Dieu,ayant tout autour une mer calme, ils arrivèrent à Tadoussac à la fin dejuin  [41].

Je n’ay point veu plus de devotion sur la terre que sur la mer, lesprincipaux de nostre flotte, les passagers et les matelots assistoient audivin service que nous chantions fort souvent, ils frequentoient lesSacremens, se trouvoient aux prieres et aux lectures publiques qu’on faisoiten son temps, mais la devotion fut tres-sensible et tres-remarquable le jourdu sainct Sacrement, on prepara un autel magnifique dans la chambre denostre Admiral, tout l’equipage dressa un reposoir sur l’avant du vaisseau,nostre Seigneur voulant estre adoré sur cet element si mobile, nous donna uncalme si doux que nous pensions voguer sur un estang […] ; enfin apres avoirjouy d’assez de beau-temps depuis cette action, toute plaine de pieté,l’Admiral arriva à Tadoussac le dernier de Juin […]  [42].

La réécriture de ce passage présente ce que Genette appelle une excision, c’est-à-dire une « suppression pureet simple  [43] ». Dansle texte de la relation de 1640, Le Jeune développe assez longuement lacérémonie de célébration du saint Sacrement — il y consacre un peu plus d’unepage —, cérémonie omise chez Du Creux. Ce type d’opération sur l’hypotextemontre que l’auteur des HistoriaeCanadensis a effectué des choix dont on ignore, pour l’instant,les modalités. En fonction de l’importance de ces interventions, on peuts’interroger sur les limites, en termes quantitatifs, en fonction desquelles sedéfinit la notion d’adaptation : une phrase retranchée, un paragraphe, un récitentier tel celui de la fondation de Ville-Marie ?

Que conclure de la présentation des problèmes que pose un texte dontl’analyse complète reste à faire, sinon qu’on n’en perçoit encore que lasurface ? Il ressort néanmoins de cet exercice que, si la présentationmatérielle de l’ouvrage de Du Creux relève de la forme annalistique, lacooccurrence des mots annales ethistoire invite à une réflexionplus approfondie sur le genre littéraire auquel se rattachent les Historiae Canadensis et sur la rhétorique quece texte met en oeuvre en voulant immortaliser, par le récit de leur courage etpar l’illustration de leur éloquence, des héros au service de Dieu et dontl’activité prosélyte s’inscrit dans l’histoire d’un ordre, d’une mystique, d’unepolitique et d’enjeux socioreligieux. Or, l’instrument propre à frayer une voievers cette immortalité est une langue deux fois millénaire qui n’a rien perdu desa force expressive ni de sa richesse à travers — ou grâce à — l’émulation etl’imitation. Toutefois, les modèles comme la langue portent en eux leurs propresmessages et leurs propres systèmes référentiels, dont la compréhension estintimement liée à l’analyse de la réécriture, et la réécriture se manifeste parune vaste gamme de procédés, eux-mêmes problématiques selon les conceptsthéoriques auxquels ils font appel ; mais c’est assurément en plaçant cesconsidérations au coeur de la réflexion que l’on pourra mettre en lumière lessubtilités du message de Du Creux et ainsi mieux rattacher son oeuvre à notrepropre histoire.

Parties annexes