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John Larkin et ses Eklekta mythistorias, un état du texte

  • Benoît Castelnérac

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  • Benoît Castelnérac
    Université de Sherbrooke

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Pour dresser un portrait d’ensemble de l’héritage de la littérature en grec ancien au Québec, il importerait de parler de deux phénomènes irréductibles l’un à l’autre et qui se sont manifestés de manière parallèle au cours de l’histoire. Le fonds de culture hellénique importé d’Europe a en effet servi à deux fins différentes, à l’étude des langues mortes considérée en elle-même et pour elle-même d’une part et, de l’autre, et pour ainsi dire à l’autre bout du spectre de la formation intellectuelle, à l’enseignement de la philosophie dans les classes les plus avancées. Je tenterai de contribuer à la connaissance du premier de ces deux phénomènes par l’étude philologique d’un texte à vocation pédagogique intitulé Morceaux choisis d’histoires mythologiques, qui a été imprimé à Montréal au cours du premier xixe siècle. Cette contribution aux recherches sur le patrimoine littéraire grec au Québec se limitera à un aperçu prospectif, au moyen d’un exemple détaillé, lui-même susceptible d’illustrer le genre de travail qui, sous une forme systématique, devrait être entrepris pour en faire l’historiographie  [1].

Attardons-nous donc sur un curieux petit ouvrage intitulé Eklekta mythistorias attribué à John Larkin, professeur de grec et de philosophie au Petit Séminaire de Montréal, de 1827 à 1840  [2]. Imprimé en 1837, il atteste de la vitalité de l’étude du grec au xixe siècle. Ce recueil de récits tirés de la mythologie grecque étonne d’abord par la page de titre entièrement rédigée en grec, qui reste fidèle aux pratiques héritées de la tradition humaniste, mais non sans une certaine désinvolture, comme l’a remarqué Jacques Bouchard, puisqu’elle traduit, entre autres, le nom de l’éditeur — John Jones devient Ἰωάννης Ἰωνέσος — et le lieu de l’édition — Ville-Marie se calque sur le latin et devient Marianopolis transcrit en caractères grecs. Si cette pratique était de mise pour les ouvrages savants rédigés en latin, l’appliquer au grec classique et pour un recueil de textes destinés aux classes élémentaires pourrait faire sourire. Notons toutefois, avec Jacques Bouchard, que cette modernisation dénote aussi une approche pédagogique qui envisage l’apprentissage de la langue grecque classique comme celui d’une langue vivante.

Ce texte de 54 pages se présente comme une sélection des récits les plus fameux de la mythologie grecque et ils sont tous sans exception tirés de la Bibliothèque du pseudo-Apollodore, mythographe du ier ou du iie siècle de notre ère  [3]. Le tableau des comparaisons que nous avons établies montre que, hormis quelques exceptions sur lesquelles nous reviendrons, tout le contenu des Eklekta mythistorias a été puisé à cette source. Nous sommes par conséquent en présence d’un recueil d’eklekta, de « morceaux choisis » tirés du pseudo-Apollodore. Là-dessus, le titre du recueil ne ment pas, si ce n’est par omission, car la source de Larkin n’y est mentionnée nulle part, et ce n’est qu’au moyen de la comparaison ligne à ligne que nous avons effectuée qu’il est possible d’affirmer qu’il s’agit d’une copie sélective effectuée à partir d’un seul texte déjà existant.

Quelques caractéristiques d’ensemble retiennent de prime abord l’attention. L’organisation des chapitres suit dans l’ensemble l’ordre habituel des récits mythologiques. Il part des origines du monde et se termine avec le cycle des aventures d’Hercule. Le texte s’organise de la manière suivante :

Chap. 1

Ouranos, Gê et leurs enfants

Chap. 2

Kronos et « sa » ∏αιδοϕαγία [4]

Chap. 3

La victoire de Zeus sur Kronos

Chap. 4

Zeus et ses enfants

Chap. 5

Apollon

Chap. 6

Arès

Chap. 7

Artémis

Chap. 8

Athéna

Chap. 9

Poséidon

Chap. 10

Héra

Chap. 11

Déméter

Chap. 12

Hermès

Chap. 13

Dionysos

Chap. 14

La gigantomachie

Chap. 15

Prométhée et la création des deux premiers humains

Chap. 16-18

Les travaux d’Hercule

Vers la fin du recueil sont évoqués plusieurs noms de ville — Élis, Abdère, Thèbes, Lacédémone, etc. — et l’on retrouve à cette occasion quelques allusions à la préhistoire mythologique des cités grecques associées aux travaux d’Hercule. Quelques exceptions viennent briser cet ordre allant des dieux primordiaux aux hommes, en passant par le panthéon habituel. Par exemple, Minos, mythique roi de Crète et législateur, et Dédale apparaissent dans le chapitre portant sur Poséidon (chap. 9) ; on y trouve aussi une allusion à Achille. De même, un des exploits d’Hercule est raconté dans le chapitre sur Artémis (E, 7, ligne 3), alors qu’il devrait apparaître dans le cycle des travaux (E, 17, ligne 3). Ce qui veut dire que Larkin, quoiqu’il ait suivi d’assez près sa source pour la présentation chronologique au début de son recueil, a cependant puisé librement à plusieurs parties différentes pour redonner un certain ordre au texte foisonnant de détails que constituent les trois livres de la Bibliothèque. Le tableau des comparaisons montre bien que, dès E, 5, 2-3, il ne suit plus l’ordre dans lequel les événements sont racontés par le pseudo-Apollodore, et organise plutôt les passages selon l’ordre suivant :

Chap. 1-7

livre 1

Chap. 7-13

un mélange des trois livres (le troisième est celui qu’il recopie le plus)

Chap. 14-5

livre 1

Chap. 16-18

livre 2

L’aisance avec laquelle Larkin prend ici ou là tel détail pour compléter les fragments de ses histoires montre qu’il connaissait très bien sa source et qu’il possédait une excellente maîtrise du grec ancien. La nature très composite de son texte, dès le chapitre 5, dont la complexité culmine avec les aventures d’Hercule, exigeait en effet de savoir où trouver les bribes d’histoire qu’il découpe et colle à la suite les unes des autres. Deux indices permettent de plus d’affirmer que Larkin avait un texte original complet sous les yeux.

Premièrement, à plusieurs reprises, Larkin donne en note de bas de page la bonne version de son texte, qui est celle de la Bibliothèque, version qu’il ne pouvait probablement pas retenir dans son recueil pour des raisons pédagogiques  [5]. Deuxièmement, quelques-unes des interventions de Larkin consistent à résumer les passages plus complets du pseudo-Apollodore. Il est manifeste, en un endroit, que son texte synthétise un certain nombre d’éléments tirés d’un passage où le pseudo-Apollodore rapporte des informations contenues chez Homère, Hésiode, Hérodote, etc. (E, 7, 4, ligne 2), quoique, dans un autre passage, il mentionne les deux versions de cette même histoire (E, 7, 2, ligne 12). La note 4 (E, 1, 3) est exemplaire à cet égard, car elle donne une liste des noms des Titans et des Titanides qui se trouve à l’identique dans la source des Eklekta.

Si ces remarques attestent que Larkin a entièrement composé son texte à partir de la même source, on peut ajouter qu’il ne s’est pas contenté de la reprendre ne varietur. Il n’y a peut-être tout au plus que cinq paragraphes qui ont été repris sans changements  [6], mais le reste a été modifié pour diverses raisons. Or, on peut ranger les interventions de Larkin sous trois catégories, qui sont d’ordre éditorial, pédagogique et narratif.

Édition du texte

Au cours de l’établissement du texte et de sa transcription, une première série d’interventions a eu pour objectif de l’adapter à des lecteurs qui ne devaient pas posséder beaucoup plus que des rudiments de grec ancien. En effet, du premier chapitre au septième inclusivement, les verbes sont imprimés en séparant le préfixe, le radical et la terminaison par des tirets. Vers la fin du texte, certaines prépositions, bien qu’elles ne soient pas nécessaires, ont été ajoutées entre parenthèses pour éclairer la syntaxe (E, 11, 1, ligne 2 ; 11, 2, ligne 2 ; 13, 5, ligne 11 ; 16, 5, lignes 5 et 9). Cette manière de préparer le texte donne à penser que les élèves travaillant avec les Eklekta devaient connaître l’alphabet et les éléments de base de la grammaire, mais qu’ils n’avaient pas encore une pratique régulière de la lecture en grec ancien. Quelques notes explicatives viennent éclairer le texte lorsqu’il comporte des verbes de forme irrégulière, mais jamais le vocabulaire, ce qui laisse entendre que les élèves devaient travailler le texte avec leur professeur ou qu’ils avaient à leur disposition un lexique adapté permettant de traduire chacun des chapitres. Enfin, en préparant sa version, Larkin a trouvé bon de rajouter ou de supprimer un nu euphonique conformément à la manière dont il a coupé les phrases originales, mais l’usage qu’il en fait nous a paru un peu erratique.

À part ces interventions plus visibles, le texte source a généralement été recopié avec assiduité. Il est toutefois possible de remarquer certaines erreurs introduites lors de la préparation du texte ou de la composition par l’éditeur. Quelques iotas souscrits ont été oubliés ici et là (E, 1, 2, ligne 1 ; 4, 2, ligne 5 ; 15, 1, ligne 4 [2 fois] ; 16, 4, ligne 14 ; 17, 9, ligne 3) ; et un iota fautif a été ajouté : 18, 1, ligne 15). Un point en haut s’est retrouvé collé sur la ligne précédente, ce qui rend la phrase bien moins intelligible à la suite des modifications syntaxiques introduites par ailleurs (E, 4, 2, lignes 6-7). Si ces dernières erreurs sont sans doute attribuables à « John Jones », il est probable que d’autres aient été commises lors de la transcription de la source par Larkin lui-même. Nous en avons relevé quelques-unes. En voici deux parmi les plus remarquables : deux lettres ont été oubliées lors de la copie (E, 7, 2, ligne 2), et il faut lire ὑπϵρμϵγέθη au lieu de ὑπϵρμέθη ; à la ligne 10 du même paragraphe, on trouve ἀκτὶν alors qu’il faudrait lire ἀκτὶς. Cette dernière erreur vient peut-être de ce que Larkin n’a pas été attentif en transformant en tournure active une phrase passive dans le texte du pseudo-Apollodore (AB, I, 26, 3-5)  [7].

Il faut enfin mentionner quelques autres interventions éditoriales isolées visant à corriger la source quand elle semblait peu satisfaisante. On trouve ainsi στρωτοῖς au lieu de πρώτοις (E, 12, 1, ligne 2), ce qui donne au texte un sens plus juste. En revanche, on trouve πρῶτον, au lieu de πρώην dans la source (AB, II, 73, 2), qu’il aurait pourtant fallu préférer à cause du redoublement de πρῶτον avec la ligne supérieure (E, 16,5, 6). Il est cependant difficile d’attribuer avec assurance ces deux dernières différences à Larkin lui-même ; il se peut qu’elles soient imputables au texte qu’il avait sous les yeux et qui différait peut-être de celui retenu par Wagner.

Adaptations pédagogiques

Les interventions d’ordre pédagogique sont les plus nombreuses, car Larkin y recourt de manière systématique dans tout le texte. À notre avis, le souci qui les a guidées consistait à supprimer toutes les tournures qui pouvaient rendre le texte d’un abord difficile à des étudiants commençant l’étude du grec. C’est ce qui en explique le grand nombre ; mais examinons, dans l’ordre de la lecture, les modifications les plus importantes.

Les relatifs, quoiqu’ils n’aient pas été entièrement supprimés du texte, ont été adaptés pour en faciliter la lecture. On trouve par exemple un relatif à l’accusatif au lieu d’un nominatif (E, 1, 1, lignes 4-5). Ainsi, des relatifs ont changé de cas ou ont été supprimés de part et d’autre du texte (E, 1, 2, lignes 4-5 ; 3, 1, lignes 3-4 ; 5, 2, lignes 5-6 ; 12, 3, ligne 9 ; on conserve cependant le relatif οὓS 3, 1, ligne 4). Les adjectifs comparatifs ont connu le même sort.

Les tournures avec des participes ont aussi été évitées, car les formes participiales sont souvent très compliquées à analyser et la syntaxe de ces tournures est parfois délicate (voir, par exemple, E, 1, 4, ligne 2 ; 5, 3, ligne 7 ; comparez 5, 4, lignes 5 et 9 ; 6, 1, ligne 2). Il faut toutefois remarquer que Larkin a lui-même eu recours à un participe dans certaines parties du texte qu’il a composées ou modifiées (E, 3, 1, lignes 8-10 ; 18, 3, ligne 1).

De plus, certaines formes, qui étaient supprimées de façon systématique au début du recueil, ont été conservées vers la fin. Tel est le cas des modes ou des tournures passifs (E, 1, 4, lignes 7-8 ; 6, 1, ligne 4). De même, les génitifs absolus (E, 8, 3, ligne 1 ; 11, 1, ligne 1 ; 11, 4, lignes 3-4) sont remplacés dans les deux premiers tiers du recueil, mais réintégrés graduellement  [8]. Cette réintégration par degrés vient étayer la thèse d’un texte avant tout pédagogique et destiné à l’apprentissage des premiers rudiments du grec ancien.

Les tournures infinitives ont causé plusieurs problèmes à Larkin, car leur syntaxe est parfois rebutante pour des débutants, bien qu’elles soient omniprésentes dans les langues anciennes comme le latin et le grec. C’est ce qui explique sans doute la curieuse note 1, page 44, où l’on trouve une remarque sur le nominatif employé dans la principale et dans la proposition infinitive : « Nous n’avons pas cru devoir donner cette explication plus tot [sic]. Elle modifie les notes, p. 8 p. 12 » (E, 17, 5, 18). Dans ces notes, Larkin explique, au moyen de l’accusatif — ce qui est incorrect —, la « phrase-objet de narration » ou le « verbe-objet de narration » (autrement dit, les propositions infinitives) qui ont le même sujet que celui de la principale.

Et il serait possible de continuer longtemps de la sorte en donnant la liste de tous les mots qui sont remplacés par des synonymes, afin de faciliter l’apprentissage du vocabulaire (nous en verrons un exemple plus loin), ou encore en fournissant des exemples de verbes qui sont ramenés à l’indicatif en dépit des règles grammaticales  [9]. Cependant, toutes ces modifications paraissent aller dans le même sens : simplifier le texte source à des fins pédagogiques et de manière à procurer un ouvrage plaisant et relativement facile à lire.

Coupures, euphémismes, ajouts

Comme le texte des Eklekta représente une sélection de passages tirés de la Bibliothèque, le travail de Larkin a naturellement consisté à extraire du texte original les morceaux choisis dont son recueil est constitué. Une majorité de passages supprimés l’ont été afin soit de réduire au minimum les difficultés linguistiques, soit de ne conserver que l’essentiel des histoires qu’il a choisi de faire figurer dans ses Eklekta. Parmi ces coupures, certaines sont attribuables à des précautions d’ordre moral, bien compréhensibles, au demeurant, dans le contexte chrétien du Québec au début du xixe siècle.

Ainsi, quand Larkin se détache de sa source, c’est parfois pour introduire un euphémisme, comme dans le cas d’Ouranos où il est seulement dit que « Kronos blesse Ouranos » (E, 1, 4, lignes 5-7), alors que le pseudo-Apollodore écrit : « Kronos coupe les parties honteuses de son père qu’il jette à la mer » (AB, I, 3, 5). Notons toutefois que le texte n’est altéré que pour remplacer les mots indésirables par une tournure que le professeur juge plus convenable ; avant et après l’intervention, il reste rigoureusement le même. Une série d’euphémismes de ce genre se trouvent disséminés d’un bout à l’autre du texte  [10].

Il serait fastidieux de mentionner en détail tous les passages qui ont été modifiés pour rendre les textes du recueil conformes à la bonne morale ; mais nous analyserons ici en détail celui portant sur le Minotaure, car il représente l’un des meilleurs exemples des interventions que Larkin a faites sur son texte source au moment de préparer celui des Eklekta (E, 9, 2 = AB III, 7, 2-3 ; 8, 1-9, 1). De fait, la scabreuse histoire des origines du Minotaure est escamotée du passage correspondant chez Larkin qui, à cette occasion, a dû procéder à plusieurs types d’interventions différentes. Tout d’abord, il remplace, ici comme partout ailleurs dans les Eklekta, le verbe ὀργίζϵιν (se mettre en colère) par le verbe ἀγανακτϵῖν (être irrité), afin, comme nous l’avons dit, de faciliter la tâche des étudiants en réduisant le nombre de mots à apprendre. Mais des modifications plus complexes se sont ensuite imposées, transformant ainsi une ligne au complet. Par exemple, juste avant le passage que nous allons analyser, Apollodore explique que Minos s’est emparé du pouvoir en prétendant être l’élu des dieux : « afin de persuader [les Crétois], il dit que ce qu’il demanderait [en prière aux dieux], cela arriverait » (AB, III, 8, 1-5). Le texte de Larkin diffère de celui d’Apollodore en prêtant à Minos le discours suivant : « il a prétendu [προέτϵινϵν] que, s’il faisait un souhait, les dieux l’exauceront » (E, 9, 2, lignes 5-6). Il est possible que cette intervention ait été effectuée pour éviter la tournure χάρις + génitif et des explications sur cette expression grecque équivalente au latin gratia, « en faveur de », « afin de », « pour » (nous avons vu que, d’une manière générale, Larkin évite les tournures au génitif). Il s’agissait aussi peut-être d’éviter, du même coup, de s’étendre sur les multiples significations que prenait, dans la Grèce païenne, un mot si chargé de sens et si spécialisé dans le monde chrétien. Enfin, l’orgueil impie de Minos est plus évident dans le texte de Larkin, où le roi paraît être convaincu que les dieux exauceront ses souhaits, tandis que le pseudo-Apollodore insinue que Minos invoque le concours des dieux comme un artifice rhétorique propre à persuader les Crétois d’en faire leur roi.

Remarquons, à ce propos, que προέτϵινϵν (il a prétendu), verbe qui se trouve pour ainsi dire à la place de l’expression « afin de persuader [les Crétois] », n’est pas attesté en ce sens ni dans cette forme à l’époque classique (nous trouvons plutôt προὔτϵινϵ, avec la crase). En effet, comme l’avait bien remarqué Jacques Bouchard, « l’helléniste s’étonne […] de constater que l’emploi de plusieurs termes n’est pas classique  [11] », et nous pouvons ajouter, autant dans leur forme que dans leur signification. Cela s’explique de deux manières. Tout d’abord, parce que le texte source de Larkin a été rédigé entre le ier et le iie siècle de notre ère, ce qui explique que sa langue soit moins fidèle aux canons du classicisme dans l’ensemble du recueil. Ensuite, il est possible que Larkin ait lui-même été plus familiarisé avec le grec de l’époque romaine, si bien qu’il aurait eu tendance à introduire des formes et des sens plus tardifs là où il devait intervenir. L’usage que fait Larkin de προϵτϵίνω pourrait confirmer cette hypothèse, car, absent à l’époque classique — hormis deux passages, l’un chez Aristote  [12], et l’autre dans une lettre faussement attribuée à Platon  [13] —, le sens de « prétendre » ne se généralise qu’avec Plutarque et Épictète, autour du ier et du iie siècle de notre ère. Quant à la forme προέτϵινϵν (aoriste 3e pers.), on ne la rencontre jamais avant notre ère, mais elle est attestée dans la Septante  [14], chez Clément d’Alexandrie, Grégoire de Nysse, Jean Chrysostome, etc., bref, dans des textes que Larkin devait bien connaître de par sa formation littéraire et religieuse. La grammaire qu’il a publiée la même année et chez le même éditeur montre bien que Larkin connaissait toutes les différences entre le grec classique et celui de la koiné, répandu après les conquêtes d’Alexandre le Grand. Cette même grammaire nous apprend par ailleurs que Larkin souhaitait que ses étudiants fissent l’apprentissage du grec comme s’il s’agissait d’une langue moderne, ce dont témoignent, d’une part, la définition qu’il donne de sa grammaire, conçue comme un « art de parler et d’écrire correctement en Grec  [15] » et, d’autre part, la troisième partie de sa grammaire, qui présente une « Méthode ou Manière de rendre en Grec les Gallicismes qui se rencontrent le plus fréquemment  [16] ». Le choix du pseudo-Apollodore comme source et l’usage d’un grec plus tardif pour les modifications apportées à son recueil s’expliquent par le fait que nous avons affaire à un état de la langue qui se rapproche davantage du français que le grec de l’époque classique, souvent impossible à traduire et à comprendre mot à mot.

Enfin, après ces observations d’ordre général, examinons, de manière précise, le travail de censure qu’effectue Larkin sur le mythe du Minotaure. Selon l’histoire d’Apollodore, pour punir Minos d’avoir refusé de lui sacrifier le magnifique taureau blanc qu’il lui avait offert, Poséidon rend la femme de Minos folle amoureuse du taureau. Le Minotaure naîtra des amours de Pasiphaé et du taureau. Quoique Larkin ne pût faire l’impasse sur l’histoire du Minotaure, pour laquelle, nous l’avons vu, il rompt l’ordre régulier de son texte, il ne pouvait non plus imprimer une scène de zoophilie. Il dut, encore une fois, modifier son texte source et même passablement le bouleverser, comme on le voit en mettant en regard les deux versions  [17] :

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[...] καὶ ∏οσϵιδῶνι θύων ηὔξατο [III 8.5] ταῦρον ἀναϕανῆναι ἐκ τῶν βυθῶν, καταθύσϵιν ὑποσχόμϵνος [+++] τὸν ϕανέντα.τοῦ δὲ ∏οσϵιδῶνος ταῦρον ἀν ἐντοςαὐτῷ διαπρϵπῆ τὴν βασιλϵίαν παρέλαβϵ [+++], τὸν δὲ [9.1] ταῦρον ϵἰς τὰ βουκόλια πέμψας ἔθυσϵν ἕτϵρον. θαλασσοκρατήσας δὲ πρῶτος πασῶν τῶν νήσων σχϵδὸν ἐπῆρξϵν.ὀργισθϵὶς δὲ αὐτῷ ∏οσϵιδῶν ὅτι μὴ κατέθυσϵ τὸν ταῦρον, τοῦτον μὲν ἐξηγρίωσϵ, ∏ασιϕάην δὲ ἐλθϵῖν ϵἰς ἐπιθυμίαν αὐτοῦ παρϵσκϵύασϵν. ἡ δὲ ἐρασθϵῖσα τοῦ ταύρου συνϵργὸν λαμβάνϵι Δαίδαλον, ὅς ἠ̑ν ἀρχιτέκτων [10.1] [πϵϕϵυγὼς ἐξ Ἀθηνῶν ἐπὶ ϕόνῳ → p. 17]. οὑ̑τος ξυλίνην βοῦν ἐπὶ τροχῶν κατασκϵυάσας, καὶ ταύτην βαλὼν κοιλάνας ἔνδοθϵν, ἐκδϵίρας τϵ βοῦν τὴν δορὰν πϵριέρραψϵ, καὶ θϵὶς ἐν ᾡ̑πϵρ ϵἴθιστο ὁ ταῦρος λϵιμῶνι βόσκϵσθαι, τὴν ∏ασιϕάηνἐνϵβίβασϵν. ἐλθὼν δὲ ὁ [11.1] ταῦρος ὡς ἀληθινῇ βοΐ συνῆλθϵν. ἡ δὲ [+++] Ἀστέριον [+++] ἐγέννησϵ [τὸν κληθέντα Μινώταυρον → p. 17]. οὑ̑τος ϵἰ̑χϵ ταύρον πρόσωπον, τὰ δὲ λοιπὰ [...]

[…] Et sacrifiant à Poséidon, il lui demanda de faire sortir un taureau du fond de la mer, faisant la promesse de le sacrifier sur l’autel. Ainsi Poséidon fit surgir un taureau magnifique et Minos devint roi. Or, après avoir fait mener ce taureau à son troupeau, il en sacrifia un autre. Poséidon indigné contre lui, parce qu’il n’avait pas sacrifié le taureau sur l’autel, le rendit sauvage. C’est alors qu’il frappa Pasiphaé, de sorte que le fils qu’elle engendra par la suite avait un visage de taureau et des membres [d’homme].

Et sacrifiant à Poséidon, il le pria de faire surgir un taureau du fond de la mer, lui promettant de sacrifier sur l’autel celui qui apparaîtrait. Poséidon lui ayant envoyé un taureau magnifique, il devint roi et, après avoir fait mener ce taureau à son troupeau, en sacrifia un autre. Étant le premier à exercer la domination en mer, il étendit son pouvoir à presque toutes les îles. Poséidon, en colère contre lui parce qu’il n’avait pas sacrifié le taureau sur l’autel, d’une part il le rendit sauvage et de l’autre fit en sorte que Pasiphaé se prenne de désir pour lui. Éprise du taureau, elle prit Dédale comme acolyte ; ce dernier était architecte et avait fui Athènes suite à un meurtre. Dédale prépara une vache de bois montée sur des roues qu’il vida à l’intérieur après l’avoir renversée. Il cousit ensuite tout autour la peau écorchée d’une vache, et la plaçant dans le champ où le taureau avait l’habitude de paître, il y fit monter Pasiphaé. Quand s’approcha le taureau, il s’unit à elle comme si c’était une véritable vache. De Pasiphaé naquit Astérion, que l’on nomma le Minotaure. Il avait un visage de taureau et des membres [d’homme].

Il ressort de l’ensemble des modifications apportées par Larkin qu’il suivait de très près sa source, puisque la composition de son texte se laisse entièrement expliquer à la lumière du pseudo-Apollodore. Les parallèles directs, comme on peut le voir, sont déjà très nombreux et, si l’on excepte les passages en italiques où Larkin ne fait que transposer les cas pour éviter des tournures utilisant des participes ou un génitif absolu avec une forme participiale irrégulière, ou encore les endroits où il se contente de remplacer un verbe par un synonyme (AB, III, 8, 5-9, 1), tout le texte de Larkin est virtuellement présent dans sa source. Hormis les suppressions pures et simples, les modifications substantielles servent surtout à introduire des chevilles (pronoms et adjectifs démonstratifs, nom propre, relatif ou adverbes), ce qui relève, dès lors, d’interventions éditoriales, et non pas de l’élaboration d’une nouvelle version de l’histoire attribuable au travail d’écriture d’un auteur au sens propre du terme. Toutes ces interventions prises ensemble, et en particulier celles touchant les deux dernières lignes, témoignent d’une langue qui tranche nettement sur les usages du grec classique. Le grec de Larkin s’apparente à celui que l’on trouve dans le Nouveau Testament : loin des structures sophistiquées des grands auteurs et des amples périodes oratoires, il s’apparente davantage à une langue moderne qui simplifie les cas, remplace l’usage des participes par des verbes conjugués, bref, son grec peut se traduire en français mot à mot sans qu’il soit nécessaire de changer l’ordre de la phrase.

Il en résulte un texte peut-être inélégant, mais plaisant et facile à suivre, et requérant du lecteur un minimum de connaissances linguistiques. Dans le cas du mythe du Minotaure, cependant, l’histoire est presque entièrement vidée de son sens. Voici la chute de l’histoire dans le texte de Larkin : « Poséidon rendit [le taureau] sauvage. C’est alors qu’il frappa Pasiphaé, de sorte que le fils qu’elle engendra par la suite eût un visage de taureau et des membres d’homme. » Dans la version de Larkin, il est impossible de savoir ce qu’il faut entendre par « il frappa Pasiphaé  [18] », expression peut-être imagée mais qui n’est expliquée d’aucune manière par le texte lui-même. De plus — pauvre Pasiphaé ! —, comment comprendre qu’elle se fasse punir en raison de l’impiété de son époux ? Si, chez le pseudo-Apollodore, le courroux du dieu comporte aussi une part d’arbitraire, l’histoire montre qu’elle aussi était frappée de folie ou, plus exactement, que, pour avoir pris part à l’impiété de Minos, elle fut emportée par une passion zoophile pour le taureau de Poséidon. La logique du récit du pseudo-Apollodore est moins arbitraire qu’il n’y paraît, la morale du mythe voulant qu’une impiété commise au cours d’un sacrifice entraîne des types particuliers d’aliénation mentale et des naissances monstrueuses dans l’entourage de celui qui l’a commise. Si, dans le texte d’origine, c’est l’accouplement d’une femme avec un taureau qui engendre le Minotaure, dans le texte de Larkin, sa naissance est due à l’intervention en quelque sorte miraculeuse de Poséidon qui entraîne la naissance d’un monstre.

Malgré toutes les précautions que prend Larkin au nom de la morale, il n’est pas certain que ces euphémismes n’aient pas été également susceptibles d’engendrer des effets indésirables : ainsi, l’intervention plus ou moins directe de Poséidon dans la naissance du Minotaure introduit beaucoup de confusion. La plus remarquable ambiguïté vient de ce que le rôle de Poséidon dans la naissance monstrueuse du Minotaure suppose une intervention du dieu dans la naissance d’un monstre ! Ce qui n’est pas sans poser plusieurs problèmes d’ordre théologique en plus de rappeler, par opposition, l’intervention de Dieu dans la naissance du Christ. Et si ce n’était très certainement pas l’intention de Larkin, le texte ne fait rien pour prévenir ce rapprochement. Il était sans doute facile de faire passer une telle aberration théologique sur le compte des errances du paganisme, mais il faut ajouter que la source de Larkin n’était pas aussi dénuée de logique que sa propre version du mythe. Dans le texte source, Poséidon frappe Pasiphaé de folie, mais n’intervient pas directement dans la naissance du monstre : ce sont les humains eux-mêmes qui causent leur propre malheur par ambition et déraison, et la procréation d’un être mi-homme mi-taureau s’explique par une union contraire à la nature. Toutefois, à la suite des modifications de Larkin, c’est la compréhension des Anciens qui pâtit de la censure, puisque le texte d’arrivée rend arbitraire un récit, certes scabreux, mais pourtant doué d’une certaine logique narrative et d’une forme de rationalité psychologique et morale. Le mythe est une faribole, pas une manière de voir le monde, laisse entendre le texte de Larkin. Loin s’en faut, cependant, que cette attitude qui consiste à présenter les Anciens, et surtout les Grecs, comme des auteurs confus soit réservée à Larkin, et l’on peut dire qu’elle perdure sous d’autres formes.

Outre ces coupures et autres procédés d’euphémisation, nous trouvons une série d’ajouts dont la fonction consiste surtout à ménager des transitions entre plusieurs parties du texte source choisies à plusieurs lignes, voire à plusieurs paragraphes d’intervalle, ou encore à résumer certains développements. Nous verrons, dans le tableau suivant, qu’ils demeurent cependant assez limités dans l’ensemble :

3, 1, 1 :

ajoute trois mots  [19] ;

4, 3 :

donne le nom de deux autres fils de Zeus : Hermès et Dionysos, qui feront chacun l’objet d’un chapitre ;

6, 1, 3 :

explique AB, I, 53, 2-3 ;

7, 7, 1 :

ajoute sept mots ;

7, 7, 3 :

ajoute un mot (à partir du contexte)

10, 1, 1 :

ajoute sept mots ;

12, 2, 7 :

ajout explicatif de τοῦτο γὰρ ἤν ὄνομα τῷ βασιλϵῖ` (six mots entre parenthèses) à partir du participe nominatif βασιλϵύων (AB, II, 36, 1) ;

14, 1, 1-3 :

ajoute un mot ;

15, 1, 1 :

mentionne la généalogie de Japet ;

16, 1, 5 :

à la mention d’Amphitryon, Larkin explique par τὸν ἄνδρα, au sens de « son époux » (d’Alcmène) ;

17, 2, 22 :

ajoute un ἀναϕυομένων ; il pourrait s’agir d’une mauvaise lecture sous l’influence de la même formule qui revient à la ligne suivante (AB, II, 80, 1-2) ;

17, 3, 2 :

ajoute sept mots ;

18, 7, 1 :

ajoute trois mots.

L’examen de toutes ces interventions ne nous permet pas de conclure que Larkin a amélioré le texte. Le grec qu’il emploie est dénué d’élégance, mais c’était peut-être à dessein car, on l’a vu, ses ajouts ont l’avantage de pouvoir être traduits presque mot à mot et dans le même ordre qu’en français. Un seul de ces ajouts se démarque des autres pour des raisons tout autres que celles, philologiques, que nous considérons ici. Il se trouve à la première ligne de 7, 7 : Καὶ ἄλλο ἔργον τῆς Ἀρτέμιδος ϵἰπϵῖν ἐθέλω, que nous pouvons traduire par : « et je souhaite raconter une autre action d’Artémis ». Derrière ce « je », nous trouvons Larkin lui-même, qui décide de son propre chef de rajouter au chapitre consacré à Artémis une dernière histoire, tirée, comme les autres, de sa source, avant de passer au suivant. Quoique nous devions reconnaître qu’il a effectué un imposant travail éditorial, c’est là, dans l’ensemble des Eklekta, la seule phrase que nous puissions attribuer à Larkin en tant qu’auteur.

Il ne faudrait pourtant pas conclure que ces modifications conservent malgré tout sa cohérence au texte. L’auteur s’inspire vaguement de l’ordre habituel des récits de création en puisant ici et là dans son texte source, mais il se concentre exclusivement sur les mythes eux-mêmes : une généalogie sommaire des dieux, les passages obligés de leur histoire et quelques éléments d’étymologie sont mis bout à bout, sans véritable lien narratif, et constituent la substance du texte. On ne trouve que de rares allusions aux rapports qu’entretiennent les dieux avec les différentes parties de la nature, sauf, bien entendu, dans l’histoire du déluge. Surtout, les références aux sources elles-mêmes de ces mythes sont absentes, à commencer par le pseudo-Apollodore, mais aussi Homère, Hésiode, Hérodote, etc.

Sur cette base, il est désormais possible de résoudre la question du double anonymat des Eklekta. En effet, on ne trouve aucune indication, dans le recueil, sur l’identité de son auteur, ni sur la source qu’il a employée. Le premier anonymat, celui de Larkin, s’explique simplement du fait qu’il ne s’est jamais présenté comme l’auteur des Eklekta. Comme le signale le titre lui-même, il s’agit de « morceaux choisis », et nous pouvons préciser : à partir d’une même source. Que Larkin ait en outre voulu taire sa source pourrait enfin s’expliquer par le fait qu’il ne souhaitait pas mettre ses élèves sur la piste d’un recueil dont il jugeait plusieurs passages discutables, ou peut-être encore parce que la Bibliothèque du pseudo-Apollodore était elle-même interdite.

Quoi qu’il en soit, à la suite de ces remarques, nous pouvons proposer une traduction littérale de la page titre :

Figure

Morceaux choisis d’histoires mythologiques
adaptés et mis en ordre afin que
les classes élémentaires
prennent la voie menant
à la langue grecque
À Ville-Marie
Chez John Jones
1837
De l’imprimerie de Thomas Guérin

Morceaux choisis d’histoires mythologiquesadaptés et mis en ordre afin queles classes élémentairesprennent la voie menantà la langue grecqueÀ Ville-MarieChez John Jones1837De l’imprimerie de Thomas Guérin

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Avec le petit ajout d’une phrase que nous avons relevé plus haut, ce titre correspond au second thème grec auquel s’est appliqué l’auteur, et c’est aussi le plus étendu. Jacques Bouchard a déjà analysé cette page frontispice, et nous renvoyons le lecteur à son analyse  [20] ; notons seulement que ΤΟΙ∑ ∑ΤΟΙΧΕΙΑΚΟΙ∑ aurait, selon nous, plus de sens s’il était lu comme datif d’intérêt et non de moyen : ainsi, le recueil est destiné « aux classes élémentaires », c’est-à-dire aux étudiants qui commencent à apprendre le grec.

Conclusion

Ce bref et partiel tour d’horizon du terrain à défricher nous éclaire sur le décalage qui pouvait exister entre l’enseignement du grec ancien et les mythes et la philosophie grecs, la formation intellectuelle des élites québécoises n’entretenant avec les Anciens qu’un contact biaisé et indirect. Certes, cette formation ne faisait pas entièrement l’impasse sur les sources grecques de la philosophie médiévale et catholique, mais il est manifeste que l’héritage culturel et philosophique de la Grèce n’était pas suffisamment représenté dans la diversité de ses inflexions, ni sa cohérence propre suffisamment respectée, pour nous autoriser à parler d’un rapport direct avec cette littérature. Ce rapport était plutôt indirect, voire ouvertement critique, et suscitait parfois des contresens partiels ou complets. Cette situation pourra paraître surprenante, parce que la connaissance de la langue aurait pourtant dû garantir un rapport direct avec la pensée d’un auteur ; mais il ne faut pas négliger le cloisonnement qui existait déjà entre l’apprentissage de la langue par des morceaux choisis — et dûment caviardés — tirés des auteurs païens, et l’exposition doctrinale d’une pensée philosophique qui n’avouait qu’à demi-mot, même chez les spécialistes, la fortune, chez les auteurs chrétiens, des idées philosophiques des Grecs. Si l’Index constituait un outil efficace pour lutter contre la diffusion des idées modernes, il ne faut pas oublier que les collèges, pour leur part, exerçaient un contrôle total sur la diffusion des idées philosophiques anciennes : la difficulté de lire le grec dans le texte original, celle de trouver des traductions intégrales et la pratique qui consistait à présenter des morceaux choisis devaient avoir pour conséquence de garder loin des regards des curieux le détail de doctrines philosophiques qui étaient, du reste, méthodiquement écartées ou copieusement critiquées en classe de philosophie. Voilà pourquoi, s’il faut parler d’un rapport direct avec la tradition littéraire grecque lorsqu’il s’agissait d’enseigner la langue, on ne peut parler que d’un rapport biaisé et partiel avec la culture lettrée de la Grèce ancienne et d’un rapport indirect, diffus et un peu confus avec les sources grecques de la culture philosophique moderne.

Parties annexes