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« Là où est le pouvoir, les mots passent invisibles » : le pacte de lecture de Jean Paulhan

  • Laurence Côté-Fournier

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  • Laurence Côté-Fournier
    Université du Québec à Montréal

Cover of Des communautés de lecteurs,                Number 107, 2015, p. 5-128, Tangence

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Bien qu’il ait été rédigé et publié dans une époque de bouleversements sans précédent en France, Les fleurs de Tarbes, dont la version finale est parue en 1941 [1], ne confère pas a priori une grande importance aux questions politiques. Ceci ne doit guère surprendre : Paulhan a souvent réitéré son peu de goût pour celles-ci, en particulier dans le contexte hautement polarisé de l’entre-deux-guerres et de la Deuxième Guerre mondiale, favorable aux prises de parti radicales et aux oppositions tranchées. Il a d’ailleurs multiplié les déclarations quelque peu désinvoltes ou polémiques au sujet de ses propres positions, comme si celles-ci n’avaient guère de poids, affirmant dans une lettre à Jean Grenier, en 1939, qu’il était « décidé à laisser la politique aux techniciens [2] ». Néanmoins, certains passages des Fleurs de Tarbes passent insensiblement de préoccupations littéraires à des préoccupations politiques et permettent de réfléchir au pouvoir de la rhétorique et à la liberté du lecteur qu’elle met en jeu à travers les procédés qu’elle emploie. Il appert que la réflexion de Paulhan sur la rhétorique ne s’éloigne jamais vraiment des questions herméneutiques, comme si elle les incluait d’emblée — la rhétorique est après tout un art qui accorde une place fondamentale aux particularités de l’auditoire pour atteindre sa pleine puissance. Cet ouvrage sibyllin convoque autant la figure de l’écrivain que celle du critique, autant le créateur que le lecteur, pour réfléchir à la division du monde des Lettres entre Terroristes et Rhétoriqueurs, opposition centrale de l’ouvrage.

Nous commencerons d’abord par revenir sur les principaux enjeux présents dans Les fleurs de Tarbes, avant de nous pencher sur les implications politiques de la lecture chez Paulhan. Nous chercherons pour cela à travailler d’un double mouvement, en observant quelle conception de l’acte de lecture se dégage de la structure et du mode d’assertion des Fleurs de Tarbes, tout en enrichissant ces analyses des lectures qu’ont faites d’autres critiques des positions de Paulhan sur le geste interprétatif. Accorder toute son importance au discours d’autrui nous semble nécessaire, en raison des paradoxes propices aux débats soulevés par Les fleurs de Tarbes, mais aussi parce que les réactions suscitées par l’essai sont, à notre avis, exemplaires de ce que Paulhan cherche à provoquer. Ainsi, ces lectures seront autant celles de ses contemporains (Julien Benda, Maurice Blanchot) que celles de critiques plus récents, issus pour la plupart de l’école américaine de spécialistes de Paulhan (Jeffrey Mehlman, Anna-Louise Milne, Michael Syrotinski, Éric Trudel), école qui, bien davantage que sa contrepartie française, a interprété Paulhan à la lumière des théories poststructuralistes, ouvrant de ce fait à d’autres considérations éthiques et politiques la signification et les résonances de l’acte de lecture chez Paulhan, et les responsabilités que cet acte engage.

L’épuration du langage et le dégoût des Lettres

Rappelons le propos des Fleurs de Tarbes, à tout le moins tel qu’il se présente initialement à la lecture, en laissant de côté pour l’instant les multiples énigmes que ménage progressivement le texte. Paulhan débute par un portrait de la « Terreur », ce dégoût des Lettres qui conduit à récuser toute idée courante et tout lieu commun, ainsi que la technique et les procédés au coeur de la rhétorique autrefois liée aux Belles-Lettres. De ce dégoût serait né ce que Paulhan qualifie de « maladie chronique de l’expression » :

Nous ne parvenons guère à parler de roman, de style, de littérature ou d’art qu’à la faveur de ruses, et de mots nouveaux, qui n’aient pas encore l’air d’injures. L’expérience heureuse, s’il en est une, se disperse et demeure sans chemins ni signes. Et rien ne se passe enfin qui ne se passe à l’envers dans nos Lettres, privées de mémoire et comme demeurées à l’état sauvage [3].

Les Terroristes sont nommément identifiés, et fort nombreux. On trouve parmi eux les romantiques, Stendhal, Rimbaud, Mallarmé, les surréalistes — sans doute visés plus que tout autres —, ainsi que plusieurs critiques littéraires et penseurs : Sainte-Beuve, Rémy de Gourmont, Henri Bergson. Le paysage se confond avec une certaine modernité esthétique et littéraire. Une même haine du commun et du banal, c’est-à-dire des clichés et des formulations usées qui corrompent le monde poétique, permettrait de les regrouper, et, comme la citation précédente le suggère, les « priv[erait] de mémoire » en forçant une quête effrénée vers un style plus pur, plus neuf que celui de leurs prédécesseurs. Cette amnésie révèle par ailleurs le paradoxe de cette volonté qui, en cherchant à effacer toute trace stylistique des écrivains passés, n’en conserve pas moins leur souvenir comme repoussoir, et préserve à sa façon une mémoire des lettres. Pour les écrivains terroristes, un mouvement d’épuration restreint toujours davantage le champ des possibles de l’expression. En effet, Paulhan explique qu’« il s’exerce autour des clichés comme une contagion. Le poète ne s’est pas plus tôt privé du ciel étoilé qu’il lui faut douter du ciel et de l’étoile, assez capables de le rappeler et qui tiennent déjà de lui je ne sais quel reflet déplaisant et fade. » (FT, p. 46) Les trouvailles poétiques qui semblent admirables et neuves une journée sont honnies le lendemain, apparaissant soudainement banales, convenues, inauthentiques.

Les Rhétoriqueurs, eux, paraissent a priori insaisissables — Les fleurs de Tarbes les utilise surtout pour démontrer les errements des Terroristes et expliciter le défaut de pensée que dénonce Paulhan. Les Rhétoriqueurs nous parlent d’une époque disparue, celle de Racine, Corneille ou Boileau, celle d’avant la Terreur de 1793 et de la coupure symbolique qui a marqué le début de la modernité littéraire et politique. À cette époque, les Rhétoriqueurs « expliquaient avec complaisance comment nous pouvons accéder à la poésie : par quels sons et quels mots, quels artifices, quelles fleurs. » (FT, p. 41) Ce sont ces mêmes fleurs, ces mêmes techniques d’écriture qui sont aujourd’hui devenues suspectes, elles qui reconduiraient la banalité des lieux communs et emprisonneraient les écrivains dans un carcan incompatible avec la liberté d’inspiration et de pensée qu’exige la littérature. Pourtant, Paulhan avance qu’au contraire, la liberté serait décrue plutôt qu’accrue par ce rejet de la rhétorique, qui permettait à l’écrivain de s’abandonner sans réserve aux tempêtes de son coeur, « libre de tout l’appareil de langage qu’il risquait de confondre avec elles. » (FT, p. 154) En effet, dégagé du désir de purger la langue des lieux communs et de s’éloigner à tout prix des conventions des genres, les Rhétoriqueurs peuvent travailler des événements, des passions, les choses mêmes qui sont l’objet de la littérature, sans obstacles : « la prostituée de Victor Hugo tient à la déclaration de principes : elle porte message. Mais la princesse n’est à Racine qu’un lieu pur, où les passions jouent libres de gênes. » (FT, p. 159) Ainsi, par un renversement tout paulhanien, la logique terroriste se serait transformée en nouvelle rhétorique, en nouveau code d’écriture tout aussi étouffant que l’était le précédent.

Bien que l’essai concerne surtout le monde littéraire, l’auteur précise que la maladie de l’expression qui affecte les Terroristes, soit leur « misologie », leur haine du langage, mine d’autres sphères de l’existence. Paulhan explique que « le dégoût des clichés se poursuit en haine de la société courante et des sentiments communs. Comme si les États et la nature n’étaient pas tout à fait différents d’un grand langage, que chacun silencieusement se parlerait. » (FT, p. 45) Bien que la formulation prudente du « comme si » invite à ne pas adhérer trop rapidement à la représentation du langage et de l’État qu’elle met en place, cette dernière phrase ne manque pas de susciter la réflexion. Comment comprendre ce grand langage que chaque citoyen cultiverait pour soi, dans un quasi-secret, et qui l’unirait néanmoins autant à une société qu’au reste du monde ? Ce dialogue intérieur évoque en premier lieu une rupture fondamentale chez Paulhan, présente dans toute son oeuvre, celle entre les mots et les pensées d’un individu, et, avec cette rupture, la possibilité proprement terrifiante que l’écart entre ces deux éléments ne crée un abyme infranchissable, paralysant pour le sujet. Mais, dans cette même phrase, se trouve aussi l’idée que tout serait langage, dans les États comme dans la nature, et qu’il n’y aurait jamais de lieu où les questions d’interprétation ne surgiraient pas, quand bien même ce langage serait masqué. Paulhan avait précisé plus tôt : « J’ai parlé littérature. Je parlerais tout aussi bien langage : discussion, cri, aveux, récits à la veillée. » (FT, p. 35) C’est dans cet esprit, celui d’une fissure dans l’expression ayant contaminé toute la société, que l’auteur s’arrête finalement sur les questions politiques qui nous occupent, les références à la Terreur de 1793, celle du titre comme celle faite au Tribunal révolutionnaire d’Arras, constituant évidemment un premier indice de leur importance pour le propos de Paulhan. En effet, un court chapitre intitulé « Un argument politique » décrit les polémiques et conflits qui entourent l’usage de termes auxquels plus personne ne veut croire de peur d’être dupé par leur pouvoir de persuasion, par la magie qu’ils contiendraient : « Point de journal ni de gazette qui […] ne soupire à propos de guerre ou de paix, d’élections, de chômage : “Des mots ! des mots !” Hamlet s’est fait journaliste. » (FT, p. 68) La misologie dégraderait tout ce que Paulhan, citant Charles Péguy, qualifie non sans ironie de « grands mots […] que nous ne comprenons pas » (FT, p. 73), des mots au coeur des principes et valeurs de l’État, ceux de démocratie, de liberté, d’égalité, auxquels plus personne n’adhérerait sans crainte d’être mystifié par leur force de conviction et d’entraînement. Dans ce contexte de méfiance généralisée, rien ne serait plus banal, plus répandu que d’inviter à la méfiance vis-à-vis de ces mots « puissants », « plus proches des formules du sorcier que de la loi du savant » (FT, p. 68). Le sujet moderne recevrait toute parole, tout écrit avec scepticisme, les véritables intentions de leur auteur étant toujours sujettes au doute.

Or, malgré cette dénonciation de la logique terroriste qui prévaut désormais dans les Lettres comme dans le reste de la société, Paulhan ne se livre pas à un plaidoyer pour un retour au mode d’écriture classique auquel la rhétorique est associée. Ce n’est pas sans raison qu’aucun rhétoriqueur contemporain n’est nommé : nous serions à peu de choses près tous prisonniers de cette volonté de pureté et de cette méfiance qui définissent notre conception des Lettres. Néanmoins, comme voie de sortie, Paulhan met en avant l’idée d’une « Maintenance », sorte de consensus qui permettrait de rendre communs les lieux communs, c’est-à-dire de dresser des listes des clichés, des règles, des conventions, de les avouer comme tels. Il s’agirait finalement de reconnaître que ce sont des clichés, car, avance Paulhan, « les clichés pourront retrouver droit de cité dans les Lettres, du jour où ils seront enfin privés de leur ambiguïté, de leur confusion. » (FT, p. 143) En effet, Paulhan pose que, à la lecture, les clichés suscitent la répulsion lorsqu’on ne peut discerner les intentions de l’auteur, si l’on n’arrive pas à savoir s’il s’agit d’une utilisation inauthentique, qui joue de ses clichés, ou si l’auteur a recours à ces formulations en toute bonne foi, naïvement. La Maintenance résoudrait ce problème : chacun sachant que le cliché qu’il décèle est reconnu comme tel par celui qui le profère, aucun malaise ne subsisterait quant à la sincérité de l’auteur, qui aurait réfléchi au choix de ce terme et l’aurait utilisé sciemment. Cette solution, on le constate aisément, a des airs d’utopie langagière : il est difficile de saisir quel aspect concret cette Maintenance prendrait si l’on se décidait à l’appliquer, le sens des mots étant sujet à des transformations perpétuelles, et aucun individu n’ayant jamais la même expérience du langage selon son milieu, son âge, son éducation. Néanmoins, la Maintenance a ceci d’intéressant pour nous qu’elle va au coeur du lien entre un mot, un texte, une parole, et celui qui les reçoit. En effet, elle réaffirme que les problèmes causés par la Terreur se trouvent certes du côté de ceux qui usent du langage pour s’exprimer et n’osent plus le faire sans crainte, mais qu’elle ne se limite pas à eux. Les lecteurs eux-mêmes en perdent leur capacité à appréhender le langage adéquatement.

Lorsque Paulhan veut montrer les errements auxquels a conduit la Terreur, il cite en exemple les critiques du xixe siècle, qui ont méconnu les uns après les autres presque toutes les grandes figures de la modernité littéraire : « Tous, il va sans dire, pass[e]nt sous silence Cros, Rimbaud, Villiers, Lautréamont » (FT, p. 33). La Terreur, présente dans le regard du critique comme de l’écrivain, tous deux rivalisant de pureté linguistique, romprait ainsi ce que l’on pourrait qualifier de « pacte de lecture » entre auteur et lecteur, le lien de confiance qui permettait de s’abandonner au pouvoir des mots, autant en écrivant qu’en lisant. En cela, il s’avère au final difficile de distinguer le rôle de l’écrivain du rôle du lecteur. Tous deux s’avèrent prisonniers d’une Terreur qui a complètement envahi leur conscience, et Paulhan lui-même fusionne leurs figures en insistant sur leur même distance vis-à-vis d’un langage fissuré, qui n’arriverait plus à rendre compte fidèlement de l’identité du sujet : « il n’est pas de lecteur qui ne se laisse vaguement aller, en lisant, à l’illusion que poème ou roman pourraient bien être de lui, à plus forte raison n’est-il guère d’écrivain qui ne sache — si même il y répugne — se lire en étranger, prenant tour à tour figure d’auteur et de lecteur, de parlant et de parlé » (FT, p. 128). La question qui les hante se résumerait à ceci : si aucune sincérité n’est possible dans le maniement du langage, quelles conséquences cela aura-t-il sur la capacité du sujet à être partie prenante du monde, des affaires, des Lettres ?

Paulhan reçu par ses lecteurs

La présence d’un pouvoir négatif des lieux communs, associé à celui qui manie le langage pour duper autrui, ramène à la rhétorique comme art de persuader. Cette rhétorique ne correspond pas tout à fait aux anciennes conventions d’écriture et au aux traités des figures de Dumarsais ou de Fontanier que paraissait décrire initialement Paulhan en invoquant les codes littéraires qui régissaient autrefois l’écriture. Il s’agit d’une rhétorique qui traite de force, de puissance, aussi diffus ou souterrain que soit son mode d’action. Dissiper l’ambiguïté des sens que prennent ces lieux communs, ce serait en quelque sorte dissiper la puissance néfaste des mots que l’on n’ose plus partager sans crainte de succomber à leur inauthenticité. L’appel à la Maintenance se confond dans ce contexte avec un appel au sens commun, à sa revalorisation à travers des significations partagées par tous, ce qui ne surprend guère compte tenu de la place que le jugement du « premier venu » prend dans les écrits de Paulhan. Ce premier venu, héros sous une forme ou une autre de nombre de ses essais, indique la valeur de l’opinion du non-spécialiste, de l’homme du commun, sorte d’« homme sans qualités » en-dehors des querelles de clans qui minent la compréhension du monde. Il serait avéré, dans l’opinion courante, que « le sens commun n’émet guère que de basses sottises » (FT, p. 54) ; à l’opposé, le plaidoyer pour la rhétorique de Paulhan peut aussi se lire comme un retour souhaité vers ce « raisonnable », ce « vraisemblable » qui fondait traditionnellement l’argumentaire de cet art.

Pourtant, malgré ce que l’idée de Maintenance annonce, l’écriture de Paulhan elle-même est loin d’évoquer des idées de clarté, de s’appuyer sur le sens commun à travers un propos univoque et raisonnable. Elle multiplie les cas d’ambiguïté et exige un travail d’interprétation soutenu de la part du lecteur. Michel Meyer, dans Littérature et langage, avance qu’« il y a […] dans l’idée de rhétorique quelque chose que l’on pourrait qualifier de dimension intersubjective. La distance entre les sujets est l’objet de la rhétorique, dès lors qu’ils s’efforcent de la négocier par le discours [4]. » Si, comme l’indique Meyer, la rhétorique est une manière de négocier la distance entre les individus, il faut admettre que Paulhan ne recherche pas la proximité, l’adhésion parfaite du lecteur, puisque sa rhétorique ne rend jamais claires ses intentions ou le but de son argumentation. En effet, rien de plus louvoyant que le mode d’écriture de Paulhan, ce que ne manquent pas de souligner les commentateurs de l’oeuvre. Maurice Blanchot, dans un article du Journal des Débats paru en 1941 et repris en 1943 dans le court chapitre de Faux pas consacré aux Fleurs de Tarbes, intitulé « Comment la littérature est-elle possible ? », débute par la description de son expérience de lecteur et par les difficultés d’interprétation que lui a posées le texte, dont le sens, avoue-t-il, lui échappe toujours en partie. Il constate d’entrée de jeu qu’il existe deux manières de lire l’essai sibyllin qu’il tient entre ses mains. La première, celle du lecteur qui se laisse porter par les tours et détours ingénieux de l’argumentaire de Paulhan, récompense celui qui se plonge dans cette réflexion par la lecture « la plus agréable et excitante pour l’esprit » qui soit, un spectacle dont on sort « ravi et assuré [5] ». Mais cette assurance s’effrite peu à peu. Des doutes persistants ouvrent vers une seconde lecture. Blanchot s’interroge :

Le livre dont on vient de s’approcher, est-ce bien le véritable ouvrage qu’il faut lire ? […] Ne serait-il là que pour cacher ironiquement un autre essai, plus difficile, plus dangereux, dont on devine les ombres et l’ambition ? […] [I]l serait vain de croire que Jean Paulhan livre jamais ses secrets. C’est par le malaise qu’on éprouve, et l’anxiété, qu’on est seulement autorisé à entrer en rapport avec les grands problèmes qu’il étudie et dont il n’accepte de montrer que l’absence [6].

Prenant le parti de creuser cette « absence » que Paulhan laisse apparaître sous la trame de l’essai, Blanchot enchaîne avec son analyse du texte, qui met l’accent sur la contradiction inhérente à tout acte d’écriture : celle pour l’écrivain d’être pris entre la condamnation au silence, s’il désire façonner un langage vierge de toute souillure, et l’acceptation « que l’oeuvre qu’il croit avoir arrachée au langage commun et vulgaire existe grâce à la vulgarisation du langage vierge [7]. » Toute la première partie de l’essai, cependant, fait la part belle au lecteur, alors que Blanchot y retrace le chemin de sa propre connaissance du texte et souligne, du même coup, la subjectivité de son interprétation et, sans doute, de toute interprétation des Fleurs de Tarbes. La première lecture des Fleurs de Tarbes, qui laissait « ravi et assuré », indiquait d’ailleurs que le mal qu’est la Terreur « ne se produit pas chez l’auteur, c’est le lecteur qu’il frappe [8] » d’abord. Sa propre interprétation « anxieuse » du texte, une interprétation « malaisée » qui évoque l’angoisse du sujet terrifié, le souligne.

La façon singulière qu’a Paulhan d’avancer des idées n’a toutefois pas eu que des admirateurs. Julien Benda, dans La France byzantine (1945), l’a écorché en le rangeant en quelque sorte au côté des « Terroristes » décrits dans Les fleurs de Tarbes. L’essentiel de l’essai de Benda consiste en effet à condamner des écrivains qu’il soupçonne d’appartenir à cette frange, celle des tenants de l’« alexandrisme ». Benda s’en prend à Mallarmé, à Gide, à Proust et aux surréalistes, pour ne nommer que les principaux accusés, en dénonçant leur rejet de l’« idée nette », de la clarté, du lieu commun, ainsi que leur prédilection pour l’unique, le bizarre, l’original poussés à l’extrême. Si son attaque rejoint a priori, avec une véhémence qui ne caractérise pas les propos de Paulhan, les réflexions des Fleurs de Tarbes sur les conséquences de la logique terroriste, Benda déplore toutefois que Paulhan « paraisse souvent, par son style, atteint de la maladie qu’il dénonce [9] », celle de souhaiter à tout prix échapper à l’écriture courante. Benda en conclut que, en raison de ce manque — déplorable — de clarté, « sa thèse se devine plutôt qu’elle ne se voit [10] ». Benda affirme que le type d’écriture adopté par Paulhan, et surtout par les tenants de la littérature pure auxquels il l’associe, est en partie motivé par une haine de la démocratie et de la collectivité, par une absence antisociale de générosité, imposée au nom du raffinement esthétique généralisé dans les arts. Benda entrevoit un usage politique pervers de cette écriture alexandrine : « Le culte d’une telle littérature pourrait […] être enforci par les conditions politiques où va se trouver cette société, lesquelles, si elles doivent être cruelles, la pousseront naturellement vers des écrits qui occuperont uniquement sa sensibilité et ne lui demanderont point de penser [11]. » Pour Benda, l’absence d’idées nettes et le refus de s’inscrire dans la collectivité sont des terreaux fertiles à l’installation et la perpétuation d’un régime totalitaire. Cette affirmation hautement polémique — et discutable — était, rappelons-le, prononcée au sortir de la Deuxième Guerre mondiale, après que la « Querelle des mauvais maîtres » eut déjà mis au banc des accusés les défenseurs de la littérature pure et plusieurs écrivains vedettes de la Nouvelle Revue française [12], tenus responsables, par la nature de leurs écrits, de la défaite française.

Paulhan ne se range toutefois pas sans difficultés dans la même catégorie que les représentants de la littérature pure vilipendés par Benda, ce que ce dernier indique à demi-mot par la position « intermédiaire » qu’il lui confère dans son essai, celle d’être suspect mais pas tout à fait coupable des crimes reprochés aux autres écrivains. C’est que l’opacité dénoncée chez l’auteur des Fleurs de Tarbes se révèle être d’une nature toute singulière. La critique universitaire a souvent noté et examiné la nature « performative » des écrits de Paulhan, c’est-à-dire le parallèle qui s’établit entre le propos tenu par la voix énonciative et les accidents, les apories, les fissures du texte, qui forcent à comprendre d’une nouvelle manière le discours tenu. Cette performativité ne se comprend et se perçoit que grâce à une lecture attentive du texte. Paulhan, fasciné par les proverbes et leur pouvoir de varier en signification selon les situations, a insisté dans son mode d’écriture même sur l’événementialité de l’acte de lecture, sur la variété de sens qu’une même phrase peut prendre dans des contextes différents et les nuances nouvelles qui apparaissent alors : sa compréhension survient comme un « événement ». Éric Trudel, dans La Terreur à l’oeuvre. Théorie, poétique et éthique chez Jean Paulhan, a disséqué avec précision les effets de cette terreur infiltrée dans l’écriture, « une terreur sans cesse à l’oeuvre et non pas mise en oeuvre […], une terreur qui paradoxalement […] fait l’oeuvre [13] ». Il rappelle un peu plus loin dans son introduction que « toute lecture du texte paulhanien devra […] accepter ou se verra forcée de se prêter elle-même à cette épreuve [14] », celle dont parlait Blanchot, soit de vivre aussi la Terreur et de ressentir son inquiétude vis-à-vis du langage. En effet, le sens ne se conquiert, même partiellement, qu’en éprouvant un texte qui multiplie les formes de résistance à l’interprétation. Pour reprendre les propos de Trudel sur les récits de Paulhan, qu’on peut appliquer aussi aux essais, l’auteur des Fleurs de Tarbes « install[e] une résistance qui arrive, un accident qui se montre comme “insignifiance” et qui réveille l’interprétation (ou plus largement la perception), la jette brutalement hors de ses habitudes [15]. »

Observons quelques occurrences de ces « accidents ». La résistance offerte au lecteur se trouve autant dans le détail du texte que dans les coups de théâtre argumentatifs. La dernière phrase des Fleurs de Tarbes, « Mettons enfin que je n’aie rien dit » (FT, p. 168), constitue certainement une démonstration éclatante de la mobilité du sens qui traverse l’oeuvre. La déclaration annule tout ce qui a été énoncé préalablement dans l’essai, tout en laissant planer, par le « mettons » qui ouvre l’affirmation, la possibilité que cette réfutation même ne soit pas elle-même à prendre au sérieux. Si l’on pousse plus loin l’interprétation, l’énoncé peut se comprendre comme un accord complice entre auteur et lecteur pour relativiser les efforts du premier en admettant l’inachèvement d’une réflexion, aussi bien qu’une allusion proche de la boutade au silence imposé par la Terreur dont il est question tout au long de l’ouvrage. La très courte introduction agit de manière similaire. Trois brefs paragraphes se vouent à nier toute affirmation qui puisse expliciter le propos du livre, ce « mystère de la poésie et des Lettres convoqué » en première phrase. Paulhan précise en effet par la négative en enchaînant rapidement que « ce n’est rien éclairer qu’évoquer ici la magie ou l’extase », « ce n’est rien dire précisément que parler d’ineffable », « ce n’est rien avouer que parler de secrets » (FT, p. 23). De même, continue-t-il quelques lignes plus loin, le poète se rend d’autant mieux au mystère « qu’il s’y refuse lui-même » (FT, p. 23). Le tout culmine par une phrase qui révèle que rien de ce qui forme l’essence du livre n’était, au fond, d’intérêt pour l’auteur même : « Ce n’est pas de tels problèmes, tant s’en faut, que j’agitais quand j’ai entrepris cette étude. Il m’eût paru prétentieux et vain de m’y attaquer. Au demeurant la littérature pose, de nos jours, mille questions plus urgentes : la misère, la solitude, l’excès. » (FT, p. 24) Il va sans dire que ce sont pourtant ces « problèmes auxquels il serait vain de s’attaquer » qui forment l’essentiel des Fleurs de Tarbes. C’est donc tout le propos du livre qui est mis entre parenthèses par l’auteur grâce à cette introduction et à cette conclusion, qui paraissent volontairement réduire la portée de ce qui a été démontré. Cette forme d’écriture fonde la rhétorique du livre. Une phrase interrogative peut avancer « Et qui pourrait tolérer, se demande un jeune homme, de ne pas être écrivain ? » (FT, p. 29) et trouver son contraire deux pages plus loin : « Et chaque jeune homme s’étonne que l’on puisse être écrivain. » (FT, p. 31) La logique des Fleurs de Tarbes repose sur une structure chiasmatique qui mise sur l’énonciation d’une chose et de son contraire, sur les retournements de propositions en apparence similaires, où l’irrésolution des contradictions laisse une place prépondérante au lecteur. C’est à lui que revient ultimement la décision de déterminer quelle proposition s’avère la plus authentique, la plus juste, et de comprendre quelle différence a pu s’infiltrer entre deux affirmations contradictoires pour justifier la présence de ce paradoxe.

Une responsabilité à questionner

Comme nous l’avons vu avec Benda, les significations politiques de la forme rhétorique adoptée par Paulhan et de sa pensée des Lettres demeurent toutefois matière à débats, lesquels débats ont d’ailleurs pris une grande ampleur en France au moment de l’épuration, surtout autour de la publication, en 1948, de De la paille et du grain. Ces débats ont aussi trouvé des prolongements aux États-Unis, dans les années 1980 et 1990, et touché deux figures phares de la déconstruction, soit Jacques Derrida et Paul de Man, et leur propre lien au politique. De la paille et du grain est un plaidoyer contre l’épuration des écrivains aux lendemains de l’Occupation allemande dans lequel Paulhan se montre catastrophé par le rôle de juges joué par ses collègues. L’essai accorde relativement peu d’importance à la lecture, ce qui peut par ailleurs étonner compte tenu de l’effectivité des écrits sur les lecteurs que le processus d’épuration suppose, en partie au moins. Paulhan se limite à y comparer les responsabilités respectives des écrivains, qui n’ont fait qu’écrire, et celles des ingénieurs, entrepreneurs, maçons et autres qui, eux, ont véritablement agi. Tout se passe comme si, pour Paulhan, les mots n’étaient en rien comparables aux actes et n’avaient qu’un pouvoir d’influence ténu : « le criminel vous a paru moins coupable que le littérateur qui invite au crime, le traître plus digne de pardon que l’idéologue qui lui conseille la trahison [16] ». De plus, les déclarations controversées que Paulhan cite dans De la paille et du grain n’engagent pas véritablement l’interprétation du lecteur. Généralement sans ambiguïté par rapport aux positions de leur auteur sur le patriotisme ou la nécessité de la violence, elles engagent la responsabilité directe de l’écrivain et ne font pas appel à des procédés littéraires aptes à déplacer ou masquer leur signification. Pensons aux paroles de Rimbaud rapportées par Paulhan, affirmant sans ambages : « Je souhaite très fort que l’Ardenne soit occupée et pressurée de plus en plus immodérément [17]. » Avec une netteté et un esprit catégorique qu’on retrouve rarement dans ses écrits sur le langage, Paulhan déclare : « Les mots ont un sens précis, qu’il vaut mieux respecter [18]. » Les possibles de la langue littéraire et ses effets sur le lecteur se situent à l’arrière-plan par rapport aux recherches esthétiques plus vastes qui animent les auteurs, justifiant le fameux « droit à l’erreur » invoqué par Paulhan pour expliquer les errements des auteurs compromis par la guerre. Les débats entourant De la paille et du grain ne sont toutefois pas sans intérêt pour comprendre la politique de la lecture disséminée dans Les fleurs de Tarbes : les deux essais sont liés par leur préoccupation commune pour les fonctions du langage dans la société, ainsi que par une structure faite de retournements et de détours qui complexifie volontairement le propos de leur auteur.

Quarante ans plus tard, le critique Jeffrey Mehlman a suscité la controverse à la suite de la publication en 1986 d’un article intitulé « Writing and Deference : The Politics of Literary Adulation ». Mehlman faisait de Derrida l’héritier de Paulhan, qui aurait annoncé, en particulier par les préoccupations de ses écrits plus tardifs, la dissémination derridienne et De la grammatologie. Son argumentaire est bâti sur une série d’éléments de natures très diverses, parfois d’une signification toute relative. Il évoque ainsi, comme preuve de cette filiation, le parallèle existant entre l’admiration des Américains pour Derrida et l’admiration du nazi Gerhard Heller pour Paulhan, deux admirations fondées sur des rapports de pouvoir inversés. De manière plus concrète, il insiste sur la manière dont Paulhan a pris position lors de l’épuration et place sur le même plan le silence de Derrida dans Parages (1986) sur les positions d’extrême droite défendues par Maurice Blanchot pendant l’entre-deux-guerres. Le raisonnement ne se construit pas uniquement autour de l’idée de ce qu’on pourrait qualifier de « volonté d’oubli » chez l’un comme l’autre des intellectuels, mais prend racine dans une compréhension du langage même. Mehlman fait de l’expérience de la polysémie radicale du langage, polysémie éprouvée lors de la Résistance et de l’épuration par Paulhan, la matrice de la dissémination derridienne. En effet, la Résistance, animée en grande partie par des communistes, a été portée par ceux qui abhorraient autrefois le mot « patrie », de même que la France a été perdue par ceux qui brandissaient les vertus du nationalisme avant la guerre. Surtout, ce sont les résistants qui, lors de l’épuration, ont accusé les collaborateurs d’avoir trahi cette patrie qu’ils dénigraient autrefois — une réversibilité des termes sur laquelle insiste Paulhan et qui était déjà perceptible dans la réversibilité des Terroristes et des Rhétoriqueurs. De la paille et du grain mettrait à mal la quête d’une pureté initiale des mots comme Résistance, et les travaux subséquents de Paulhan auraient poursuivi dans la même veine. Comme l’explique Mehlman :

Le jeu illicite des signifiés est ce qui fonde l’illusoire quête morale et moralisatrice de significations premières. Si les philosophes, suivant le mot de Valéry, étaient d’involontaires praticiens d’un genre littéraire (la philosophie), les étymologistes d’involontaires créateurs de jeux de mots […], Paulhan nous a donné, en résumé, une occurrence de ce qui pourrait être appelé, avant la lettre, de la grammatologie appliquée. Cela, en 1953 [19].

La découverte quelques années plus tard des écrits de guerre collaborationnistes de Paul de Man ne fera que confirmer à Mehlman cette filiation entre Paulhan et la pensée déconstructionniste.

Si certains critiques ont trouvé ténus les liens entre la déconstruction et Paulhan mis en avant par Mehlman dans son article controversé [20], il n’en reste pas moins que cette parenté a été explorée par la suite par d’autres critiques qui ont dû à leur tour se mesurer à la question du politique. Anna-Louise Milne, dans sa thèse de doctorat portant sur la généalogie du concept de lieu commun chez Paulhan [21], a mis au jour les liens existants entre la pensée de Paulhan et celle de Paul de Man, qui, mentionne-t-elle, a été un lecteur assidu du premier et lui aurait accordé une place importante dans son cours sur la rhétorique. Paul de Man, comme Paulhan, attire l’attention sur les faits de langage et insiste sur la manière dont le sens se trouve constamment différé, indéterminable une fois pour toutes. Milne, dans son analyse des positions langagières communes des deux auteurs, mentionne rapidement — trop rapidement, sans doute — le lien évoqué précédemment entre leurs positions lors de la Deuxième Guerre mondiale, sans toutefois déplier longuement ce qui les rapproche et les distingue sur cette question précise [22]. Comme elle le rappelle, la focalisation sur un langage refermé sur lui-même, étudié en vase clos, sans considération de ses conséquences et impacts sur le monde, aurait, aux yeux de plusieurs critiques défavorables aux théories déconstructionnistes, favorisé les errements politiques de Paul de Man [23]. En parallèle, Milne rappelle la position controversée de Paulhan après la Deuxième Guerre mondiale, alors que son appel à la clémence et sa manière en apparence désinvolte de traiter les écrits collaborationnistes ont aussi été jugés comme une manière de minimiser le poids des mots, des Lettres, et de leur dénier une puissance d’action réelle dans le monde.

Ainsi, le jeu des significations sans cesse reconduites, différées, disséminées aurait des conséquences qui déborderaient le strict cadre littéraire, amenant à réinterroger le concept de responsabilité politique. Michael Syrotinski, dans « Domesticated Reading : Paulhan, Derrida and the Logic of Ancestry », a repris l’argumentaire de Mehlman signalant certaines failles qui minent la possibilité d’un parallèle entre les deux penseurs : la structure chiasmatique adoptée par Paulhan pour parler des Résistants et des Collaborateurs, celle qui indique qu’entre les uns et les autres, « du point de vue de la patrie », ce serait « blanc bonnet et bonnet blanc [24] », serait trompeuse. Mehlman insiste sur cette phrase de De la paille et du grain pour illustrer l’interchangeabilité des positions aux yeux de Paulhan. Mais cette invocation du proverbe « blanc bonnet et bonnet blanc » dans l’argumentaire de Paulhan met au contraire, selon Syrotinski, l’accent sur la différence qui doit être perçue à cet endroit — le proverbe, rappelons-le, jouant un rôle crucial dans la pensée de Paulhan. Comme le proverbe ne prend son plein sens qu’en fonction de la situation dans laquelle il est prononcé, chacune des positions en apparence interchangeables doit aussi être appréhendée dans sa spécificité [25]. Lui-même ancien étudiant de Derrida, Syrotinski avance qu’une lecture attentive des écrits de l’auteur de De la grammatologie et de Paulhan doit plutôt conduire à une revalorisation de la singularité de tout énoncé et de tout texte, ainsi qu’à celle de l’hétérogénéité de chaque situation historique, même si cette revalorisation de la « différence » est justement ce qui rapproche les deux penseurs et permet à Syrotinski d’établir une filiation, d’ailleurs reprise par Trudel. Syrotinski insiste ainsi sur une conception de l’histoire qui soit envisagée comme « une série problématique, hétérogène, non-dialectique, non-métonymique d’événements singuliers d’écriture et de lecture [26]. »

Lire en régime démocratique

Ce détour par les lectures des écrits de Paulhan faites par d’autres critiques permet de confronter notre propre interprétation des Fleurs de Tarbes aux interrogations politiques et éthiques qui ont été soulevées par le passé. Ces interprétations vont toutes dans la direction de la multiplicité des significations et de l’indécidabilité du sens auxquelles nous confronte le mode d’énonciation de Paulhan. Elles en soulignent du même coup les conséquences, en mettant aussi en avant la perméabilité des enjeux littéraires et des enjeux sociétaux, tous deux étant reliés par l’attention au langage qu’ils requièrent. Or Les fleurs de Tarbes montre que si la méfiance vis-à-vis de celui-ci peut passer, par contagion, des Lettres à la Cité, le remède pourrait, lui aussi, passer d’un monde vers l’autre, d’une façon certes humble, mais qui serait transmise par l’attention méticuleuse aux mots que propose Paulhan. En effet, à l’opposé de l’horizon totalitaire évoqué par Benda, il nous semble que l’écriture de Paulhan réfléchit à ce que signifie agir et persuader en régime démocratique. Par la multiplicité des interprétations qu’elle semble volontairement appeler, elle évoque la lettre errante décrite par Jacques Rancière dans Politique de la littérature, ce « régime de la lettre en liberté que chacun peut reprendre à son compte, soit pour s’approprier la vie des héros ou des héroïnes de roman, soit pour se faire écrivain soi-même, soit encore pour s’introduire dans la discussion sur les affaires communes [27] ». Avec cette lettre errante viennent, de même, ces « mauvais lecteurs », indissociables de la démocratie, dont l’usage des textes n’est pas orthodoxe ; car les effets des écrits et des mots en régime démocratique sont imprévisibles, leur sens se transformant et demeurant sujets à des variations incalculables. De même, les intentions de l’auteur demeurent problématiques, sans que la question de la sincérité de l’appel à l’autre puisse être résolue. Comment construire une rhétorique dans un monde sans auditoire fixe, déterminé, et comment contrôler ses effets ? Aucune rhétorique commune n’unifie plus la société, et, pour cette raison, rien ne semble plus saugrenu, voire impossible, que la Maintenance proposée par Paulhan, qui suppose un accord global sur le langage qui unisse tout un chacun, et non quelques happy few. Or, le sens commun de Paulhan présume de l’égalité de tous devant les énigmes posées tant par les Lettres que par la Cité ; c’est ce qu’annonçait déjà un texte comme « La démocratie fait appel au premier venu », qui, en 1938, proposait de remettre le pouvoir entre les mains du « premier venu », en déterminant son identité par tirage au sort.

Dans Les fleurs de Tarbes, Paulhan décrit un dialogue utopique entre auteur et lecteur, entre parlant et parlé, un dialogue dans lequel le lecteur se transforme progressivement en « la réplique et l’image de cet écrivain la plus fidèle qui se puisse » : « tout se pass[ai]t à la fin entre eux deux comme s’il n’y avait pas eu langage. » (FT, p. 124 ; l’auteur souligne) La rhétorique de Paulhan met pourtant l’accent sur la matérialité des mots, sur leur présence et sur l’opacité qu’ils traînent toujours avec eux, mais que l’usage quotidien oblitère. Paulhan avance que « l’expérience la plus simple nous apprend que là où est le pouvoir, les mots passent invisibles ; et là où apparaissent les mots, il n’y a plus de pouvoir. » (FT, p. 104) Le mode d’énonciation des Fleurs de Tarbes, qui multiplie les voix paradoxales, force à s’interroger. Ce qui est énoncé est constamment aboli, déconstruit, contrairement à la limpidité annoncée par Paulhan lorsqu’il évoque la clarté perdue des Rhétoriqueurs. Non pas que Paulhan contrôle mal ses effets ou soit exempt de ruse : au contraire, il manie, à n’en point douter, les procédés rhétoriques d’une main experte et dirige son lecteur dans le labyrinthe des Fleurs de Tarbes avec une rare maîtrise de ses effets. Tout n’est pas qu’opacité. Néanmoins, les difficultés auxquelles se bute le lecteur empêchent les conclusions hâtives. En laissant au « premier venu » le soin de tirer le sens de ce qui s’est produit devant ses yeux, la voix énonciatrice multiplie consciemment les possibilités interprétatives. Le sens final de l’essai, comme la rhétorique de Paulhan, repose sur un mystère qu’il ne sert à rien de chercher à dissiper complètement, un mystère construit non pas autour d’un vide, de cette « absence » évoquée par Blanchot, mais d’une multitude de possibles à partir desquels le lecteur est convié à engager sa liberté de pensée.

Parties annexes