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Penser les liens entre éthique et politique de la littérature : un dialogue entre Martha Nussbaum et Jacques Rancière

  • Simon Brousseau

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  • Simon Brousseau
    Université de Toronto

Cover of Des communautés de lecteurs,                Number 107, 2015, p. 5-128, Tangence

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À quoi bon étudier la philosophie si elle vous permet seulement de parler avec quelque vraisemblance de questions logiques abstraites et qu’elle n’améliore pas votre pensée sur les questions importantes de la vie quotidienne [1] ?

Cet article a pour but d’éprouver une hypothèse à propos des réflexions actuelles sur les aspects éthiques [2] et politiques de l’expérience littéraire selon laquelle le choix de parler d’éthique ou au contraire de politique serait moins lié à la réalité décrite qu’au contexte — culturel, intellectuel, idéologique — dans lequel la réflexion théorique s’inscrit. Autrement dit, les théories éthiques et les théories politiques de la littérature, tout en ayant sensiblement le même objet, ne dialoguent que très peu entre elles, comme s’il s’agissait d’approches mutuellement exclusives, voire en compétition au sein du champ des études littéraires. Il me semble pourtant que ces deux façons de penser la littérature gagneraient à dialoguer entre elles, ce qui me pousse à proposer dans ces pages une comparaison entre deux figures emblématiques de leur domaine respectif, dans le but avoué de montrer la complémentarité de leurs approches. En examinant la politique de la littérature de Jacques Rancière et l’éthique de la littérature de Martha Nussbaum, j’aimerais montrer, malgré les différences notables du vocabulaire qu’ils privilégient, et donc des traditions théoriques dans lesquelles leurs réflexions s’enracinent, comment ces deux penseurs s’emploient en fait à cerner une même réalité. En effet, il s’agit pour eux d’interroger la façon dont la littérature intervient dans la vie humaine en confrontant le sujet à la réalité d’autrui — à « d’autres vies que la mienne », dirait Emmanuel Carrère — et constitue ainsi un rouage important de la vie démocratique, en ce sens que la démocratie requiert des citoyens capables de reconnaître et d’entendre des points de vue qui leur sont a priori étrangers et qui risquent de leur échapper s’ils ne cultivent pas l’attention délicate qui incombe à ceux qui souhaitent vivre ensemble.

Pour qui s’intéresse à la littérature et à la théorie littéraire américaines, il est difficile d’ignorer l’importance du tournant éthique des réflexions sur la littérature qui s’est amorcé il y a une vingtaine d’années [3]. Du côté francophone des études littéraires, beaucoup de chercheurs proposent des réflexions riches et importantes sur tout ce qui concerne les politiques de la littérature [4], alors qu’ils se montrent parfois plus suspicieux quant aux réflexions portant sur l’éthique. En effet, même si les travaux théoriques de Jacques Bouveresse [5], de Sandra Laugier [6] ou de Pascal Riendeau [7] montrent bien que l’éthique bénéficie d’un certain intérêt du côté francophone, il faut admettre que son étude n’y jouit pas du même prestige que la politique. Cette préférence s’explique de plusieurs façons : d’abord parce qu’il y a une riche tradition de philosophie politique en France qui fait la part belle à la littérature, mais aussi parce que l’éthique est parfois associée à une pensée conservatrice ou religieuse qui serait peu adaptée pour rendre compte des complexités et des ambiguïtés qui font la richesse des textes littéraires. La foi avouée de Paul Ricoeur, couplée à ses réflexions éthiques dans Soi-même comme un autre (1990), ou encore le fond religieux de l’éthique d’Emmanuel Levinas ont sans doute contribué, injustement à mon avis, au discrédit relatif dans lequel les discours éthiques sont tombés. Il y a aussi parfois un aspect bien-pensant à certaines réflexions éthiques, un optimisme un peu facile qu’il peut être tentant de railler, surtout lorsqu’on affirme que la littérature rend toujours nécessairement les gens meilleurs, alors que les contre-exemples qui nous suggèrent le contraire ne manquent pas. Malgré cet éclairage qui rend l’éthique peu attrayante, je crois qu’une réflexion sur les dimensions éthiques de l’expérience littéraire peut être productive et même que l’éthique offre une perspective complémentaire pour bien cerner ce qu’on désigne généralement comme la politique de la littérature. Je souhaite montrer, en rapprochant les pensées de Jacques Rancière et de Martha Nussbaum, comment leurs réflexions s’éclairent l’une l’autre, si bien qu’il est possible d’avancer qu’éthique et politique sont deux facettes d’une même réalité et que leur division est finalement davantage circonstancielle que substantielle. Nussbaum et Rancière, qui ont développé chacun de leur côté un discours cohérent sur la politique et sur l’éthique, se rejoignent au fil d’arrivée en affirmant que l’efficacité de la littérature réside dans sa façon de mettre en jeu la perceptibilité des sujets, mais aussi leur capacité de discernement face à des situations particulières que requiert la vie publique. En cours de route, je montrerai comment l’idéalisme qui teinte parfois la théorie politique de Rancière gagne à être confronté à la pensée pratique de Nussbaum.

Des affinités qui en disent long

Rancière et Nussbaum sont contemporains historiquement, Rancière étant né en 1940 et Nussbaum en 1947, mais aussi philosophiquement, leurs oeuvres incarnant la volonté de penser ce qui lie et délie les membres des communautés humaines, et affirmant aussi la possibilité d’une société plus juste, contre un pessimisme déterministe qu’ils rejettent tous deux par principe [8]. C’est dans ce contexte de pensée qu’ils accordent une valeur certaine à la littérature, car, pour eux, la littérature est nécessaire à la vie démocratique. Une autre particularité de ces deux penseurs est qu’ils ne proposent pas d’essentialisation de la littérature, sans doute parce qu’ils l’abordent toujours de biais, en cherchant à la situer socialement. Dans la vie démocratique, la littérature est une pratique parmi d’autres, dont l’importance réside justement dans sa façon de s’articuler aux autres secteurs de la vie humaine. Il suffit de consulter les bibliographies des deux philosophes pour constater que leur pensée de la littérature s’inscrit dans une réflexion beaucoup plus vaste sur les sociétés démocratiques actuelles et l’écart qui les sépare de l’idéal démocratique. D’ailleurs, les textes de Nussbaum traduits en français, à l’exception d’un recueil sur la philosophie et la littérature [9], sont tous des essais portant sur la citoyenneté, la justice, la condition de la femme, la religion et l’intolérance [10]. Notons finalement que malgré les contextes très différents dans lesquels ils écrivent, Nussbaum et Rancière s’opposent tous deux à la pensée textualiste qui a pris au pied de la lettre le mot célèbre de Jacques Derrida selon lequel « il n’y a pas de hors-texte [11]. » Ils défendent au contraire une conception de la littérature où, pour reprendre les mots de Gilles Deleuze, le texte « n’est qu’un petit rouage dans une machine extra-textuelle [12]. »

Malgré ces affinités, Nussbaum et Rancière développent des vocabulaires sensiblement différents permettant de décrire et d’analyser l’efficacité de la littérature. La politique de la littérature de Rancière n’est pas une pensée de l’engagement, ni une pensée de l’art pour l’art, mais une synthèse de ces positions en apparence antagonistes, la pureté de l’expression littéraire étant considérée comme le fondement de sa politique propre [13]. Il s’agit de proposer une troisième voie permettant d’échapper à ce que Rancière considère être les « débats vains sur l’autonomie de l’art ou sa soumission politique [14] », en insistant sur la façon dont la littérature met toujours en jeu le départage complexe de la parole humaine qui est véritablement entendue et celle qui est perçue comme simple bruit inintelligible. De son côté, le regard que porte Martha Nussbaum sur la littérature s’inscrit dans une école de pensée qu’elle a elle-même réactivée en proposant une lecture actualisante [15] de l’éthique d’Aristote. Elle raconte qu’en 1969, alors qu’elle était étudiante de deuxième cycle en lettres classiques à Harvard, elle a pu constater que la philosophie éthique ne s’intéressait pas à la littérature et que les études littéraires considéraient la critique éthique avec mépris (CA, p. 28-29). Sa relecture d’Aristote insiste d’ailleurs sur l’artificialité de ces frontières disciplinaires afin de montrer comment le roman ouvre des perspectives éthiques qui sont inaccessibles aux discours philosophiques plus traditionnels. De ce point de vue, la littérature n’est pas seulement l’objet d’une réflexion philosophique, mais au contraire le fondement d’une pratique philosophique distincte. En effet, pour Nussbaum,

certaines vérités qui touchent à la vie humaine ne peuvent être correctement exprimées que par la narration. Devant certains traits de la vie humaine, les mots de l’artiste sont de vives créatures ailées, lucides quand les termes grossiers du langage ordinaire ou du discours théorique abstrait sont aveugles, subtils quand ils sont maladroits, agiles quand ils sont lourds et pesants.

CA, p. 17

Nussbaum et Rancière arrivent dans le monde de la théorie littéraire à un moment où ce qui fait le propre de la littérature, sa littérarité, découle le plus souvent de l’affirmation de son autonomie, ou encore de qualités intrinsèques à l’écriture. S’opposant à cette idée de la littérature comme pratique autonome, ils proposent tous deux de réfléchir à la littérarité en termes de fonctions et d’effets extralittéraires. Rancière est limpide à ce sujet lorsqu’il affirme que

la littérarité qui a rendu possible la littérature comme forme nouvelle de l’art de la parole n’est aucune propriété spécifique au langage littéraire. Au contraire, elle est la radicale démocratie de la lettre dont chacun peut s’emparer. L’égalité des sujets et des formes d’expression qui définit la nouveauté littéraire se trouve liée à la capacité d’appropriation du lecteur quelconque [16].

Cette capacité d’appropriation du lecteur quelconque est cruciale puisqu’elle permet à Rancière d’affirmer l’égale capacité des sujets à s’émanciper tout en situant la littérarité dans cet effet de la lecture littéraire. Dans Le partage du sensible, il va plus loin encore dans cette conception pragmatique de la littérarité en affirmant que « l’homme est un animal politique parce qu’il est un animal littéraire, qui se laisse détourner de sa destination “naturelle” par le pouvoir des mots. Cette littérarité est la condition en même temps que l’effet de la circulation des énoncés littéraires “proprement dits” » (PS, p. 63). Cet usage ouvertement polémique de la notion de littérarité, qui ne s’applique plus aux textes mais aux individus qui les lisent et qui sortent transformés de leurs lectures, montre bien que la politique de la littérature proposée par Rancière s’inscrit dans un horizon social : il ne s’agit pas de décrire ce qu’est la littérature, en une démarche qui serait ontologique, mais plutôt d’affirmer ce dont elle est capable et d’expliciter ses effets.

Cette malléabilité du littéraire, son statut social, trouve des échos chez Nussbaum qui voit dans la littérature la possibilité d’exprimer des réalités singulières qui demeurent inaccessibles à l’abstraction philosophique. La définition de la littérarité qu’elle propose insiste davantage sur la forme que celle de Rancière, puisqu’il s’agit de valoriser le texte littéraire comme forme d’écriture la plus apte à embrasser la complexité de certaines expériences humaines, mais elle s’articule elle aussi à une fonction sociale, affirmant ainsi la nécessité de penser les rapports entre le texte et le hors-texte :

La forme littéraire est inséparable du contenu philosophique ; elle constitue un aspect de ce contenu, elle est partie prenante de la recherche et de l’expression de la vérité. C’est dire que certaines conceptions du monde et de la manière dont il faut y vivre (en particulier, celles qui insistent sur la surprenante diversité du monde, sur sa complexité et son mystère, sur sa beauté imparfaite) ne peuvent pas être pleinement et adéquatement formulées dans le langage de la prose philosophique conventionnelle, style plat et sans surprise. Elles demandent un langage et des formes elles-mêmes plus complexes, plus allusives, plus attentives aux singularités.

CA, p. 15

Autrement dit, la littérarité serait cet alliage particulier du fond et de la forme qui permet l’expression de réalités humaines d’une façon plus juste que ne le font d’autres types de discours. Sans cette dimension humaine du discours littéraire, il n’y aurait pas lieu, tout comme chez Rancière, de parler de littérarité. À un fantasme théorique de pureté absolue de la littérature, les deux penseurs opposent une conception pratique de l’expérience littéraire, qui gagne en importance précisément là où elle perd en idéalité.

Le recours à la philosophie d’Aristote permet à Nussbaum de développer une pensée de la littérature qui est féconde, même si cela l’entraîne à porter son attention presque exclusivement sur des oeuvres narratives réalistes, principalement les romans de Henry James, ce qui à mon avis réduit la portée de ses propos. Cependant, on pourrait en dire tout autant de Rancière, dont les analyses portent surtout sur des classiques de la littérature, notamment sur les oeuvres de Flaubert et de Mallarmé, ou encore celles de Tolstoï et de Brecht. À ce sujet, je crois qu’il appartient aux lecteurs de Rancière et de Nussbaum de s’approprier leurs propositions théoriques afin de les confronter à des corpus variés qui permettraient de mieux rendre compte de cette complexité de l’expérience humaine dont la littérature est porteuse, tout en permettant de brosser un portrait moins pacifié de la littérature. L’oeuvre féministe et radicale de Kathy Acker [17], ou encore les enquêtes journalistiques aux confins de l’horreur [18] de Jean Hatzfeld ont sans doute beaucoup à nous apprendre sur la façon dont la littérature peut faire de l’altérité sa raison d’être, précisément parce que ces écrivains posent, chacun à leur façon, la question de la perceptibilité de sujets dont on peut supposer qu’ils sont ignorés par les formes dominantes de discours médiatiques.

La littérature comme connaissance pratique

La proposition la plus importante que Nussbaum emprunte à Aristote veut que l’éthique soit le domaine des connaissances pratiques. Cette proposition radicale s’oppose à la conception de Platon, pour qui l’éthique devait être une tekhnè fondée sur un savoir abstrait et libérée de la contingence de l’expérience humaine. Au contraire, Aristote soutient que l’existence est trop complexe et ambiguë pour faire l’objet d’une connaissance abstraite. La « vie bonne [19] » (eudaimonia en grec), qui est le but de la réflexion éthique, repose sur des critères qui doivent être établis à partir de l’expérience humaine. C’est dans cette façon de considérer l’éthique que s’inscrit, dans le tout premier ouvrage de Nussbaum [20], la valorisation de la tragédie grecque comme forme de connaissance distincte, tout aussi valable que la connaissance théorique. Nussbaum s’appuie sur la fonction qu’occupaient les poètes tragiques dans la cité grecque afin de valoriser une conception de la littérature comme connaissance pratique qui, notons-le, est indissociable d’une éthique de la lecture. Elle rappelle que

ce sont les poètes (et en particulier les poètes tragiques) que les Athéniens considéraient comme les professeurs et penseurs de morale essentiels pour la Grèce ; c’est d’abord à eux que la cité adressait, à juste titre, ses questions sur la manière de vivre. Assister à un spectacle tragique n’était pas aller se distraire […]. C’était au contraire prendre part à un processus collectif d’examen, de réflexion, et d’émotion sur les fins personnelles et civiles les plus importantes.

CA, p. 33

Nussbaum s’inspire de ce modèle antique afin de valoriser la littérature en tant que mode de connaissance. Elle est consciente que cette conception peut être taxée de didactisme et met beaucoup d’efforts à montrer que l’attention portée à cette pragmatique de la littérature ne signifie pas qu’on y trouve infailliblement un manuel du vivre-ensemble. La meilleure critique éthique, propose-t-elle, insiste au contraire sur la complexité et la diversité que nous révèle la littérature, sur le caractère souvent déchirant ou même insoluble des problèmes humains. Elle anticipe par ailleurs l’objection textualiste en affirmant que c’est l’exclusion du contenu humain de l’analyse littéraire qui est outrageusement simplificatrice. À cet égard, son étude des tragédies grecques est éloquente. Dans The Fragility of Goodness (qui n’a toujours pas été traduit en français), Nussbaum a montré comment la vulnérabilité humaine affichée dans les tragédies grecques permet d’imaginer un modèle particulier de raisonnement éthique où l’émotion, plutôt que la raison triomphante, est un facteur déterminant dans la recherche de la « vie bonne ». Selon Nussbaum, les problèmes éthiques exposés par les poètes tragiques (elle analyse des textes d’Eschyle, de Sophocle et d’Euripide) perdraient à être modélisés sous la forme de traités philosophiques, puisque ce type d’écriture ne parvient pas à rendre le contexte émotif de l’humain qui fait l’expérience de la fragilité de l’existence. Plus encore, un mode d’appréhension purement rationnel cherche à résoudre un problème en arrêtant la réflexion sur le bon choix, alors que la tragédie, et par extension la littérature, permettrait plutôt d’entrevoir « la richesse et la profondeur du problème [21] », sans nécessairement proposer de solution définitive.

Nussbaum actualise donc l’articulation très fine entre esthétique et éthique de la philosophie d’Aristote, en suggérant que la réflexivité éthique propre à la tragédie grecque se retrouve aussi dans l’esthétique du roman. Aristote croit en effet que l’excellence du citoyen est déterminée par sa capacité à juger de ce qui est approprié dans une situation concrète. Le philosophe utilise le terme aisthesis pour désigner ce type de perception et lie l’éthique à cette capacité de discriminer les faits particuliers, qu’il oppose aux vérités universelles platoniciennes. Or, l’aisthesis est justement le type de perceptions offertes par le poète tragique et, par extension, chez Nussbaum, par un romancier comme Henry James [22]. L’éthique littéraire de Nussbaum, en ce sens, est une éthique de la perception qui lie l’écrivain et ses lecteurs. La conscience aiguë et pleinement responsable dont doit faire preuve le romancier, selon James, convie à une expérience esthétique qui s’appuie sur la finesse des perceptions représentées et, en retour, expérimentées par le lecteur. L’expérience littéraire est, selon Nussbaum, ancrée dans le partage d’émotions qui sont constitutives des jugements éthiques. C’est justement parce que la perception, et donc les jugements éthiques, s’inscrit toujours dans un contexte sensible que Nussbaum voit dans l’éthique de la lecture une éthique citoyenne : « Parce que les émotions ont une dimension cognitive structurelle », dit-elle, « il est tout à fait naturel d’y voir des éléments intelligents de notre agentivité éthique. » (CA, p. 70) L’éthique littéraire est ici liée à la place que le citoyen occupe dans la polis, autant dire à sa politique, puisque sa responsabilité est d’abord d’être juste. La justesse de l’aisthesis, de la perception du particulier que la littérature est susceptible de lui apprendre, n’est pas un fait privé, mais une vertu publique qui doit profiter, ultimement, au groupe entier.

Lire Rancière avec Nussbaum

Ce n’est pas faire violence à la pensée de Rancière que de proposer un rapprochement entre l’éthique de la littérature développée par Nussbaum et sa notion de partage du sensible, cruciale pour comprendre sa conception du politique. Sans aplanir les différences et priver la théorie de Rancière de ses particularités, sa façon d’inscrire la littérature comme force agissante dans le partage du sensible peut être éclairée par l’éthique de la lecture des livres et du monde défendue par Nussbaum. En effet, ce partage du sensible, dit Rancière, « donne à voir en même temps l’existence d’un commun et les découpages qui y définissent les places et les parts respectives. Un partage du sensible fixe donc en même temps un commun partagé et des parts exclusives. » (PS, p. 12) Cet aller-retour entre ce qui unit et ce qui sépare les membres de la Cité, ce départage des paroles jugées légitimes et illégitimes, s’inscrit dans un fond aristotélicien que Rancière évoque rapidement dans les premières pages de Politique de la littérature, lorsqu’il rappelle la formule d’Aristote selon laquelle les humains sont « des êtres politiques parce qu’ils possèdent la parole qui permet de mettre en commun le juste et l’injuste. » (PL, p. 11-12) La politique de Rancière et l’éthique de Nussbaum se montrent toutes deux concernées par la question des perceptions, par lesquelles se font et se défont les consensus et les dissensus : « La politique porte sur ce qu’on voit et ce qu’on peut en dire, sur qui a la compétence pour voir et la qualité pour dire, sur les propriétés des espaces et les possibles du temps. » (PS, p. 14) Cette insistance sur la perception et sur les conditions de perceptibilité au sein de la communauté rapproche l’éthique de Nussbaum et la politique de Rancière. Il ne s’agit pas ici de déterminer quel terme est le plus approprié, puisque les deux le sont, mais plutôt de constater de quelle façon les deux approches s’éclairent.

Il est évident que l’enjeu central, chez Nussbaum comme chez Rancière, est d’affirmer le pouvoir qu’a la littérature de nous rendre plus sensible à la réalité extérieure et plus particulièrement à la réalité d’autrui. Chez Rancière, la littérature, qui participe de ce qu’il nomme le régime esthétique des arts, se libère de la vieille hiérarchie des sujets propre au régime représentatif en introduisant dans le champ du perceptible des objets et des sujets auparavant invisibles [23]. Ce mode d’expression, on le comprend, serait fondamentalement démocratique en ce qu’il permet une circulation de la parole affranchie de toute détermination. De son côté, Nussbaum propose elle aussi de voir dans la littérature, ou plus spécifiquement dans le roman réaliste, une pratique fondamentalement démocratique. En effet, la mise à l’épreuve de la finesse de nos perceptions et de nos jugements que favorise la lecture de romans permet à Nussbaum de reprendre à son compte une analogie qu’elle trouve chez Aristote entre la lecture du texte et la lecture du monde. La lecture, en tant qu’expérience intensive d’attention portée à autrui, nous permettrait de remarquer à quel point nous sommes enclins à laisser échapper des nuances dans les jugements que nous portons sur des situations concrètes. Aussi problématique que cette proposition puisse paraître, il n’y a pas chez Nussbaum de différence fondamentale entre les jugements que nous posons dans la vie réelle et ceux que nous posons en lisant un roman, si ce n’est que le roman favoriserait davantage l’empathie, puisque le lecteur serait détaché de la situation et ainsi libéré des intérêts ou des sentiments comme la jalousie qui interviennent normalement dans l’existence.

À ce sujet, il est pertinent de souligner l’optimisme de Nussbaum, qu’il ne faut pas confondre avec l’idéalisme de Rancière. Dans la préface de son livre Poetic Justice. The Literary Imagination and Public Life (1995), Nussbaum raconte qu’un de ses étudiants de l’Université de Chicago a exprimé des doutes quant à l’effectivité de la littérature qu’elle avait défendue en classe. L’espoir que la littérature puisse réduire les inégalités, écrivait-il, est un minuscule rempart contre une tempête de haine et de préjugés. Nussbaum concède que son étudiant n’a pas tort et qu’il est difficile d’être optimiste. Son livre, dit-elle, porte sur l’imagination littéraire et la vie publique parce qu’elle est persuadée que la littérature ne sera pleinement effective qu’avec l’appui des institutions scolaires [24]. La littérature n’est pas une affaire privée. En affirmant l’importance de l’école, Nussbaum montre encore une fois son attachement à Aristote, pour qui le premier but de l’éducation est la formation de citoyens qui soient capables de percevoir. Cette éducation, dit-elle, « se fonde sur la foi que chaque membre de la communauté hétérogène des citoyens est une personne potentiellement dotée de sagesse pratique, avec la capacité de base (c’est-à-dire encore non développée) de cultiver la perception pratique et d’en user au bénéfice du groupe entier. » (CA, p. 158) Dans cette perspective, on comprend que, pour Nussbaum, l’école a un rôle fondamental à jouer dans l’initiation du plus grand nombre à l’expérience littéraire.

L’idéalisme théorique et le rôle des institutions scolaires

Ce postulat de l’égalité fondamentale des citoyens est tout aussi important dans la pensée de Rancière, comme l’a montré avec insistance Charlotte Nordmann dans son livre où elle met la philosophie ranciérienne à l’épreuve de la pensée de Pierre Bourdieu. Contre la sociologie bourdieusienne et le déterminisme qu’il y voit, Rancière affirme sans cesse que c’est en postulant dès le départ l’égalité que l’émancipation a des chances de se réaliser. Il s’agit d’insister sur la puissance d’agir des individus plutôt que de chercher à décrire les mécanismes de domination qui les déterminent. Pour Rancière, rappelle Nordmann,

[l]e problème n’est pas que « les dominés » soient rendus incapables de développer un discours politique propre, il est que leur parole est strictement inaudible, qu’elle ne peut être entendue que comme du bruit, parce qu’ils sont définis socialement comme incapables de parler. Il est impossible de priver un homme de la capacité de rencontrer des énoncés qui l’engagent dans un processus de revendication de l’égalité : le tort auquel il faut remédier est bien plutôt la distribution sociale des places et des fonctions qui rejette dans l’impensable la parole de certains. Ce n’est qu’en affirmant l’égalité de tous, malgré tout, que l’on peut troubler cet ordre non seulement inique, mais absurde [25].

À ce propos, il faut être attentif lorsque Rancière réfléchit à la prétendue confusion entre le fait de simplement interpréter le monde et celui d’y agir véritablement. Il remarque en effet qu’il existe une certaine performativité de l’interprétation : « les interprétations sont elles-mêmes des changements réels, quand elles transforment les formes de visibilité d’un monde commun, et, avec elles, les capacités que les corps quelconques peuvent y exercer sur un paysage nouveau commun. » (PL, p. 39-40) Le partage du sensible met justement en jeu cette performativité de l’interprétation qui garantirait à la littérature son efficacité.

Il me semble que c’est sur cette question de l’interprétation comme puissance d’agir que l’éthique de Nussbaum est la plus susceptible d’alimenter la politique de la littérature de Rancière et l’idéalisme qui l’anime. En effet, si, comme l’a souligné Charlotte Nordmann, Rancière n’aborde l’école que de façon détournée [26], il y a chez Nussbaum la conviction qu’une réforme des institutions scolaires pourrait avoir un impact décisif sur la vie publique [27]. Il est peut-être utile ici de reprendre l’idée de la performativité de l’interprétation et de l’appliquer aux études littéraires, qui, en proclamant l’autonomie de la littérature et en se constituant comme sphère de savoir distincte et spécialisée, se sont effectivement coupées du monde. L’affirmation de la capacité de tous les sujets à s’émanciper est importante, et le rôle que la littérature peut jouer dans cette émancipation est sans doute réel, mais cette idée noble, pour se réaliser pleinement, nécessite des conditions favorables qui nous amènent loin des descriptions spéculatives, sur un terrain pratique qui nécessite des efforts constants et où les résultats arrivent au compte-gouttes. Lorsque Rancière parle de « la radicale démocratie de la lettre dont chacun peut s’emparer [28] », il faut savoir tirer les conséquences de ce verbe pouvoir. Il s’agit d’une potentialité qui demande à tout instant d’être actualisée, et, ici comme ailleurs, il n’y a pas de magie. Nordmann le rappelle avec un prosaïsme de bon ton à la fin de son livre : c’est à l’école que l’on rencontre la littérature, l’histoire, la philosophie, et c’est là que s’élabore notre rapport à la lecture et à l’écriture. À ce sujet, Nordmann est sans équivoque et son livre se conclut en affirmant que l’école d’aujourd’hui échoue dans la formation des citoyens : « comment se fait-il, demande-t-elle, que l’école stimule si peu la puissance d’agir et de penser [29] ? » Autrement dit, et pour le dire avec Nussbaum, comment se fait-il que notre rapport à l’aisthesis, nos capacités de jugements pratiques ne soient pas au coeur de la formation que l’on offre aux étudiants ?

Je crois que la valorisation de la littérature comme connaissance pratique essentielle à la vie publique est la posture qu’il faut adopter pour repenser la place qu’elle occupe socialement. C’est pourquoi des livres comme ceux de Charlotte Nordmann et d’Yves Citton, qui insistent sur le rôle des études littéraires, me semblent essentiels. La beauté des réflexions qu’ils proposent, comme celles de Rancière et de Nussbaum, réside justement dans ce qu’elles nous amènent à nous poser des questions pratiques. Notons, par exemple, la façon dont Citton lie les capacités interprétatives acquises en études littéraires à la mise à distance du sens commun :

Les études littéraires permettent aux membres d’un public de gagner accès à leur puissance interprétative singulière, en favorisant un décollement entre le sens commun des discours et leur réappropriation individuante, actualisée en fonction des pertinences propres de l’interprète : en cela, elles contribuent à déjouer les effets Larsen qui menacent de saturer la sphère médiatique de bouclages aveuglants à force de transparence et d’immédiation [30].

Pour qu’il y ait une politique ou une éthique de la lecture, il faut que celle-ci soit considérée comme un acte socialement significatif. Et ce rapport à l’interprétation, tout aussi naturel qu’il puisse sembler aux théoriciens de la littérature qui ont fait de la lecture leur gagne-pain, doit être transmis, enseigné et valorisé afin d’en assurer la survie dans l’espace social. Que l’on parle de politique ou d’éthique de la littérature, le plus important est peut-être de garder à l’esprit qu’il n’y a pas de séparation radicale entre le monde éthéré de la théorie et l’air piquant de la rue. Les étudiants québécois ont montré de mille façons, au printemps 2012, le bon usage qu’on peut faire des idées rencontrées sur les bancs d’école, notamment par l’intelligence avec laquelle les militants parvenaient à interpréter finement l’idéologie derrière les discours des dirigeants et à réagir en conséquence. Si l’on veut parler de politique et d’éthique de la lecture, du rôle que la lecture peut jouer dans l’apprentissage de la complexité des situations humaines au coeur des enjeux de la vie publique, alors il faut défendre becs et ongles l’importance des humanités pour la vie publique. Nussbaum relève une contradiction importante lorsqu’elle écrit que « la lecture est une préparation pour la vie qui éloigne en même temps de la vie » (CA, p. 284) et se demande par la suite s’il s’agit d’un bien ou d’un mal. La réponse, chez Rancière comme chez elle, est qu’il s’agit d’un bien quand cet éloignement permet après coup une plus grande proximité, une complicité nouvelle avec la fuyante complexité du monde.

Parties annexes