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La « conformité » des « histoires anciennes » et des « modernes » : Henri Estienne lecteur d’HérodoteThe conformity between “ancient” and “modern” histories: Henri Estienne, reader of Herodotus

  • Pascale Mounier

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  • Pascale Mounier
    Université de Caen

Cover of Expériences de lecteurs. La réception d’auteurs antiques à la croisée de l’histoire et de la littérature, Number 116, 2018, pp. 5-106, Tangence

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La redécouverte d’Hérodote a joué un rôle important dans la réflexion sur l’histoire à la Renaissance. Les éditions et les traductions en latin ou en langue vernaculaire élaborées aux xve et xvie siècles des Histoires — aussi intitulées l’Enquête — comprennent un discours d’accompagnement qui rend compte d’une perception de la nature de l’oeuvre et de la démarche mise en oeuvre par l’auteur du ve siècle. Les préfaces, dédicaces ou avertissements de Lorenzo Valla et Mattia Palmieri à des traductions en latin du texte, de Giovanni Pontano à une réédition de la version de Valla, d’Alde Manuce à une édition en grec, de Joachim Camerarius à une réédition de la traduction de Valla, de Pierre Saliat à une traduction en français du latin de Valla et les discours-fleuves d’Henri Estienne accompagnant une révision de la traduction de Valla sont autant de témoignages de l’impression qu’ont laissée les neuf livres[1].

De ces lecteurs singuliers, Henri Estienne (1531-1598) a été le plus prolixe sur sa perception du récit des deux siècles marqués par l’affrontement de la Grèce à l’empire perse et le triomphe de celle-ci sur la « barbarie ». Il a en effet procuré en 1566 une traduction latine du texte accompagnée d’une longue préface défendant l’oeuvre et, dans un volume séparé, un essai plus ample encore : l’Apologia pro Herodoto et l’Apologie pour Herodote[2]. L’humaniste rend compte en préambule des deux discours d’une manière personnelle de lire les Histoires : en grec et en connaisseur des historiens antiques[3]. Il présente sa fréquentation du texte comme une expérience jouissive : il avoue qu’il a « pr [is] en amour ceste histoire Grecque » et que du « plaisir » et du « contentement » qu’il en a eus lui est venue l’envie de prouver l’intérêt des « historiographes anciens »[4]. La défense gênée de la simple correction de « l’interprétation latine » d’Hérodote— en lieu et place d’une édition en grec — se convertit en élaboration d’une propédeutique orientée vers la compréhension du mode d’approche du vrai par ceux qui entreprennent d’en rendre compte.

L’Apologie développe, en près de six cents pages en format in-octavo, les linéaments théoriques tracés par l’Apologia. Alors que cette dernière, longue d’une trentaine de feuillets en format in-folio, possède un statut préfaciel et une dimension de témoignage de lecture, la première, publiée séparément du texte d’Hérodote, se veut un « traité preparatif » à une dissertation sur la « conformité des merveilles anciennes et des modernes ». Estienne pose dans le titre l’hypothèse de l’existence d’une proximité de l’Antiquité et de l’époque récente ou contemporaine au regard des événements surprenants. Dans la dédicace « À un sien ami » de l’Apologie, il change le mot merveilles en histoires : il dit vouloir « confronter les histoires anciennes avec les modernes[5] », ce qui oriente la réflexion vers la méthode historique. Il s’agit ici pour l’essayiste à l’occasion d’une réhabilitation d’Hérodote de mener une enquête sur les méthodes respectives des auteurs de l’Antiquité et de ceux de son temps, autrement dit des Modernes, qui entreprennent de mettre en récit le vrai. Il explicite au début de l’Apologia la notion de paraplesios, autrement dit « parallèle », emblématique de sa réflexion : prenant l’exemple de la demande de conseil politique de Périandre à Thrasybule chez Hérodote et de celle de Sextus Tarquin à son père chez Tite-Live, il conclut que l’on a affaire à « des faits parallèles et des récits parallèles[6] ». On peut alors voir jusqu’où ce principe du « parallèl [e] », ou encore de la « conformité » ou de l’« analogie »[7], le mène. On examinera successivement pour ce faire les arguments qu’il donne en faveur d’Hérodote, la façon qu’il a de réécrire les Histoires et sa manière d’imiter l’auteur antique en explorant les événements récents.

Arguments en faveur d’Hérodote

Estienne défend d’abord Hérodote dans les deux discours d’un point de vue réflexif. Il élabore une argumentation en vue de se faire « l’avocat » de l’auteur d’Halicarnasse, souvent accusé « d’avoir epargné la verité »[8]. L’attaque remonte à Tite-Live et Plutarque : depuis toujours celui que Cicéron appelle « le père de l’histoire » a une réputation de « grand donneur de bourdes ». L’Apologia et l’Apologie cautionnent le statut historique des Histoires en se centrant sur la question des « merveilles (miracula) », définies par la tradition médiévale, héritière d’Horace, comme des faits hors du commun, contenues dans le récit. Les arguments qu’elles avancent peuvent se comprendre a posteriori en termes aristotéliciens comme une mise en opposition des catégories du vraisemblable et du vrai d’un côté et de celles de l’incroyable et du faux de l’autre.

1. Une typologie et un examen des faits surprenants

L’invraisemblance, au sens de « ce qui n’a pas pu arrivé », est contrée par l’établissement d’une typologie et un examen des phénomènes douteux, qui apparaissent en particulier chez Hérodote dans des récits de présages ou de prodiges. L’humaniste estime en premier lieu que les choses miraculeuses rapportées tiennent à la méchanceté et à la sottise démesurée des hommes concernés[9]. Il cherche dans l’actualité des comportements déviants et insensés et en déduit que son siècle l’emporte en folie sur les précédents. Si les Égyptiens d’Hérodote ont divinisé les animaux, que dire des catholiques qui croient qu’un dieu se trouve dans une hostie et ne craignent pas de se faire « theophag [es] » ou des avares qui adorent l’or et l’argent ? Parce que les individus sont mauvais par nature et, mieux, que « le monde va toujours à l’empire[10] », les « histoires » incroyables d’Hérodote doivent ainsi être considérées comme « vraysemblables[11] ».

Il existerait, en second lieu, deux sortes de faits surprenants dans les récits d’Hérodote : les phénomènes naturels et les actions humaines[12]. Les géants et les nains, une grossesse de dix mois, des hommes vivant jusqu’à quatre-vingt-dix ans et la fertilité d’une région connue à l’époque de l’écriture pour son caractère hostile relèvent des « faicts de nature ». La cruauté des femmes, la puissance des rois et les impostures par substitution de personnes sont pour leur part des manifestations des « faicts des hommes ». L’essayiste défend la possibilité que les éléments du premier type aient pu se produire en en appelant à la toute-puissance de Dieu et en citant des poètes, des médecins et des philosophes antiques mentionnant des réalités similaires. Ovide, Virgile et l’Ancien Testament prouvent selon lui que les géants ont pu exister, de même que Plaute, Properce, Hippocrate, Aristote et Plutarque évoquent des grossesses plus longues que celles des femmes contemporaines. Quant au luxe des femmes, aux lubies des rois, au recours à des fous de cour, ce sont des « miracles » du second type propres au temps d’Estienne. Quelle différence y a-t-il en l’occurrence entre les hommes ayant voulu se faire passer pour Antiochus, Néron ou Alexandre, évoqués par Valère Maxime, Justin ou Appien, et Arnaud du Tilh arrivant à gruger la femme de Martin Guerre et à lui faire croire qu’il est son mari ? Il apparaît encore pour Estienne que les hommes en général sont capables de l’inimaginable pour assouvir le désordre de leurs passions. Évolution de la Création selon le plan divin et permanence de la nature humaine prouvent que le vrai est difficile à atteindre mais tout de même accessible en matière historique.

2. Une approche du vrai historique

L’utilisation de textes de fiction pour accréditer des prodiges présents dans les Histoires n’est pas contradictoire avec l’idée que l’histoire traite du vrai. Estienne souligne la différence entre les fables d’Hésiode ou d’Ovide et les récits d’Hérodote ou de Thucydide. Il conçoit les fictions comme l’ornementation d’une vérité philosophique, à la manière platonicienne, ou factuelle par des événements et des personnages plaisants et l’histoire comme la narration de ce qui est effectivement arrivé[13]. Le vraisemblable et le possible, définis par Aristote comme la pierre de touche de l’imitation poétique, ne sont donc pas l’objet de celle-ci. L’humaniste révèle le mécanisme gênant de l’appréciation subjective des actions : les lecteurs jugent d’après leur expérience personnelle et immédiate. Pour pouvoir affirmer qu’Hérodote est plus menteur que d’autres historiens quand il présente comme sûrs des événements incertains, il faudrait prendre en compte l’opinion de tous les hommes et arriver à l’unanimité, ce qui est impossible[14]. Il faudrait par ailleurs toujours que ceux qui jugent se déprennent des déterminations sociales et des représentations culturelles, liées à leur période et lieu de vie. D’un point de vue spatial, les lecteurs ont souvent le tort de « soupçonn[er] de mensonge la plupart de ceux qui rapportent des faits qu’ils ont vus ou entendus dans des régions lointaines[15] ». D’un point de vue temporel, ils oublient le « grand changement qui est presque en toutes choses entre ce temps là et le [leur][16] ». La diversité des moeurs d’une région à l’autre du monde peut se mesurer à l’évolution des usages ou des coutumes d’une période à une autre pour une même population[17]. Se promener publiquement le sein découvert, embrasser un ami, s’habiller de manière colorée sont autant de pratiques que les Français bannissent, alors qu’elles sont courantes en Italie. D’où l’idée que le manque de rapport entre ce que nous lisons et « ce que […] [nous avons] accoustumé de voir et ouyr » ne doit pas faire conclure que les « histoires anciennes [sont] […] eslongnées de verité ». Le raisonnement analogique invite à envisager la différence culturelle avec un recul spatio-temporel.

Si le vrai ne dépend pas de l’opinion des lecteurs, c’est qu’il n’est pas le crédible. L’essayiste insiste sur le caractère infondé de l’idée qui consiste à établir une corrélation entre l’incroyable et le faux[18]. Tout fonder sur la réception des narrations conduit à l’erreur : « [S]i cest argument avoit lieu, jamais nous ne verrions ni n’orrions rien qui deust estre appelé merveilleux[19] ». Or, étant « ce qui advient contre ce que nous eussions pensé », le « merveilleux » a ceci d’utile qu’il nous délivre de la « coustume » ou de l’« usage » et de « nostre ratiocination ». Grâce à l’« étonnement (admiratio) » on peut réfréner son scepticisme vis-à-vis de l’habitude qu’avaient les rois perses, selon Hérodote, d’emmener leur propre eau dans leurs déplacements, étant donné qu’au temps d’Estienne un cardinal français va à Rome avec, dans son train, des chariots pleins de cruches d’eau[20]. On doit aussi, a priori, révoquer en doute le fait que les épouses thraces se disputent l’honneur de mourir avec leur mari pour obtenir la réputation d’avoir été la mieux aimée du fait qu’il ne reste pas témoignage de la coutume, puis, a posteriori, suspendre son jugement en considérant que César rapporte que les rois d’Aquitaine exigeaient des vassaux qu’ils avaient entretenus durant leur vie qu’ils les accompagnent dans la mort[21]. Les comportements étranges en matière alimentaire, vestimentaire ou sexuelle de nos ancêtres immédiats invitent de même à croire ce qu’Hérodote rapporte des Égyptiens qui s’accroupissent pour uriner ou des femmes thraces qui mordent les poux[22]. S’ils avaient vécu à l’époque des Perses, les lecteurs d’Estienne auraient considéré comme normal ce qu’Hérodote, Ctésias et Xénophon affirment communément sur le désir de prééminence des princes à la chasse[23]. La capacité à se déprendre temporellement et spatialement des faits permet ainsi une appréciation critique : elle incite à l’objectivité et à la vérification de l’information par le recoupement des sources.

La rhétorique judiciaire construit donc, dans l’Apologia et dans le paratexte de l’Apologie, un plaidoyer répétitif mais efficace reposant sur une mise en parallèle en même temps que sur une distinction entre le présent et le passé. Au ridicule des événements évoqués par Hérodote et d’autres historiens antiques, l’essayiste oppose celui des comportements marqués par le luxe, la débauche ou la superstition du xvie siècle. À l’invraisemblance il oppose l’ignorance ou encore la crédulité qui empêche de peser judicieusement la véracité de la narration entendue ou lue.

La réécriture des Histoires

Estienne analyse ensuite le récit d’Hérodote en recourant à l’exemple. Dépassant le projet défensif annoncé dans le titre et le paratexte des deux discours, il étudie la méthode historique à partir de passages précis des Histoires. L’Apologia contient au total une soixantaine de références, assez longues, au texte antique et l’Apologie une vingtaine seulement, le plus souvent sous forme d’allusions[24]. L’auteur français tâche d’entrer dans le projet d’écriture de celui qui, dans le préambule de son oeuvre, utilise pour la première fois le terme histoire pour désigner une forme spécifique d’exploration du passé. En réécrivant des anecdotes antiques et en les confrontant à d’autres récits à fondement vrai, il donne des éléments de théorie sur l’« enquête » de l’historien.

1. La place des considérations sur les moeurs chez Hérodote

Les extraits qu’Estienne traduit littéralement ou résume en français proviennent d’abord d’une observation des moeurs. Les Histoires contiennent en effet une part importante de digressions ethnologiques. Estienne prend le temps, dans l’adresse « Au lecteur » de l’Apologie, de rapporter la coutume de l’assemblement des couples à Babylone[25]. Il suit de près Hérodote en expliquant comment dans chaque ville, une fois par an, on procédait à la vente des filles à marier, comment les plus belles étaient attribuées aux plus offrants et comment les autres étaient proposées au peuple contre de l’argent. Sa conclusion est la même : « [E]t cest argent qu’on donnoit pour le mariage des laides, estoit celuy qui estoit provenu de la vente des belles ; et voilà comment les belles marioyent les laides, et mesmement celles qui avoyent quelque imperfection en leur corps[26] ». Il développe cependant l’épisode de la vente de la dernière des filles en ralentissant le récit par la précision de la nature de la laideur de celle-ci et par la restitution de la prise de parole de l’officier pour la mise aux enchères. Il ajoute ainsi à la réflexion sur le caractère incroyable des actions relatées par Hérodote, dans laquelle le passage s’inscrit, un récit à suspens et prépare le bon mot qui en constitue la chute. Il signale ensuite que cette pratique matrimoniale est de meilleur sens que les raisonnements de Platon et d’Aristote. L’histoire s’inscrit donc, chez Estienne, dans le particulier — elle est en prise sur la vie de tous les jours — et ne connaît pas de limites géographiques ni temporelles ni ne se soumet aux lois philosophiques ou éthiques. L’étude ethnologique a droit de cité à ses yeux dans le champ historique, dans la mesure où elle résulte d’un effort de curiosité de la part de celui qui rapporte des faits.

2. Une conduite animée des récits dans les Histoires

Plusieurs autres extraits des Histoires mettent en avant le goût de la conduite animée du récit, qui a valu à l’auteur grec des reproches. Estienne restitue les dialogues et la peinture des caractères qui donnent de la vigueur à des narrations habilement découpées[27]. L’Apologia sélectionne une anecdote qui prend place dans le long compte rendu de l’histoire politique de Sparte, celle de l’entrevue entre un émissaire de Périandre et Thrasybule[28]. La version latine n’a pas besoin de dramatiser le geste symbolique effectué par le tyran de Milet pour signifier une façon de régner : le dialogue semi-comique qui a lieu ensuite entre le messager et Périandre montre la naïveté du premier, qui ne comprend pas le sens de la réponse, et la perspicacité du second. Le court récit s’achève de façon brutale par la mise en oeuvre du conseil, Thrasybule décidant de tuer les personnes les plus en vue de la société de Corinthe. L’Apologie s’adonne au contraire peu à la restitution intégrale des récits captivants[29]. Hérodote étant suffisamment réputé pour ses passages sur l’enfance de Cyrus ou la chute de Crésus, la simple allusion suffit pour servir d’exemple à la réflexion anthropologique[30]. Sélectionnant un détail surprenant ou une parole notable[31], Estienne restitue l’art du récit d’Hérodote tout en réfrénant le mouvement de soumission aux faits dans lequel l’anecdote engage dangereusement l’historien.

3. L’attention portée par Hérodote aux sources

L’humaniste montre précisément, dans l’Apologia, l’auteur au travail. Passant des actions à la position de celui qui les rapporte[32], il souligne les indications qu’Hérodote donne de ses sources. Il cite différents passages où ce dernier mentionne d’où il tient son information, qu’il ait pu voir directement les événements ou qu’il ait entendu des témoins fiables en rendre compte, et montre ses doutes vis-à-vis de certains récits[33]. Il ajoute un second argument pour contrer l’accusation de mensonge : peu enclin à la flatterie, l’auteur grec n’avait aucune raison de mentir en vue de plaire à des personnes puissantes[34]. Il illustre une troisième idée en citant de nombreuses histoires dans leur intégralité : Hérodote croyait en la puissance divine, ce qui a dû l’inciter à la probité. L’auteur antique se révèle ainsi bien un histor, c’est-à-dire un témoin, quelqu’un qui relate ce qu’il connaît ; s’il n’adopte pas de position d’autorité vis-à-vis des versions des faits qu’il possède, il a la qualité de ne pas trancher arbitrairement en faveur de l’une ou l’autre. Séparant rigoureusement ce qu’il a vu de ses propres yeux de ce qu’il a entendu, et émettant à l’occasion des doutes quant aux données surprenantes, il a la distance nécessaire relativement à la matière collectée.

4. Une attaque contre les faux témoignages

L’Apologie cite en contrepoint des Histoires de nombreux faux témoignages élaborés avant la Renaissance qui se font passer pour vrais dans un but apologétique. Au nombre des bêtises forgées par certains Modernes, qui font l’objet de la seconde partie de l’essai, ces histoires mensongères soit se fondent sur des sources fiables qu’elles déforment, soit présentent comme certains des faits dont la réalité est douteuse. Pour un penseur réformé comme Estienne, le premier type de fables a été forgé par des théologiens de haut vol engagés dans des querelles de culte et par des prédicateurs catholiques avides de marquer l’imagination des fidèles. Le polémiste accuse, d’un côté, les docteurs de l’Église romaine d’interpréter de manière arbitraire des passages de la Bible[35]. Il reproche, de l’autre, aux prêcheurs paraphrasant l’Évangile de modifier la vie du Christ en actualisant les événements par des détails anachroniques et en ajoutant des caractéristiques physiques ou des motivations psychologiques aux individus[36]. Alors que le Nouveau Testament rapporte une « histoire », les moines donnent au peuple crédule un récit « enrich [i] de toutes sortes de circonstances forgées à plaisir » et qui prête à rire[37]. Ils opèrent un déni de l’histoire en entretenant le public dans le goût des réalités connues et de la superstition.

Le second type d’inventions est le fait des faux évangélistes et des hagiographes. Le Protévangile de Jacques présente, à la manière d’un conte merveilleux, la vie d’Anne et de Marie dans le but de faire admettre le dogme de l’Immaculée Conception[38]. La Légende dorée, écrite au xiiie siècle à partir de légendes ayant circulé aux xie et xiie siècles, fait passer pour vrais les miracles des saints et encourage le culte des reliques, pratique lucrative pour le clergé. Conformément à la démarche adoptée dans la défense d’Hérodote comme amateur de prodiges, Estienne ne recourt pas à l’argument du possible ni à celui du vraisemblable pour dénoncer les faux historiens. Il condamne les deux catégories d’impostures par l’allégation d’une source qui lui semble irrécusable — la Bible — et par le grossissement satirique, qui consiste à isoler un passage narratif du contexte dans lequel il s’insère et à le confronter implicitement à la Vérité. Il en appelle ainsi à un usage à la fois littéral et critique des sources pour casser le phénomène de séduction par l’imaginaire sur lequel repose le prosélytisme franciscain et dominicain. Les récits modernes à l’authenticité douteuse et leur efficacité paraissent plus étranges que certains faits rapportés par Hérodote.

Les deux « apologies » restituent donc de façon fidèle et indépendamment de la traduction de Valla la matière des Histoires. Le respect du texte grec est à l’image de l’utilisation intègre des sources et des actions passées qu’Estienne demande à l’historien. Toute « enquête » suppose a minima d’être capable de vérifier les informations et d’éliminer les légendes, ce qu’Hérodote a été le premier à réaliser en substituant à la logique du mythe le principe du témoignage. L’oeuvre antique n’apparaît pourtant pas totalement illustrative, pour Estienne et pour le lecteur actuel, de ce qu’exige une véritable science : il lui manque le rejet de la poésie comme caution des faits, le remplacement de la narration par une analyse des données, l’articulation du particulier et du général et l’objectivité.

Imitation par la mise en récit des événements récents

Estienne pense enfin le récit de faits vrais en écrivant à son tour de l’histoire. Comme les Histoires se sont singularisées par la collecte et le rassemblement d’événements nouveaux, l’Apologie a très massivement pour sujet des récits d’événements qui se sont produits au xve ou au xvie siècle[39]. En rapportant les agissements de ses ancêtres proches ou de ses contemporains, l’humaniste imite l’auteur antique[40]. C’est même sur ce point qu’il donne le mieux à voir son approche du passé, en lien avec le courant de son temps qui fait évoluer la forme des récits, et réfléchit à une nouvelle manière d’appréhender le vrai[41]. En se faisant un nouvel Hérodote, il laisse entrevoir son approche personnelle de la démarche historique.

1. Une sélection de faits surprenants et mémorables

L’Apologie présente près de deux cents narrations illustrant les « merveilles modernes ». En réponse à ceux qui s’offusquent de la méchanceté et de la bêtise des Anciens, elle met en avant des cas de comportements surprenants et mémorables. Dans l’« Avertissement », rédigé à la suite des reproches que lui a formulés le Conseil de Genève en 1566, Estienne défend l’intérêt et la singularité de ce qu’il appelle indifféremment, comme les conteurs contemporains, ses « histoires » ou ses « contes »[42]. Il s’agit pour lui comme pour Marguerite de Navarre ou Bonaventure des Périers de narrations vraies qui viennent de l’observation d’une époque. Les arguments qu’il allègue en faveur de l’exactitude de celles-ci sont les mêmes que ceux qu’il avance pour authentifier les Histoires : quelqu’un qui écrit doit faire preuve d’un esprit de « curiosité » et les lecteurs ne doivent pas tenir pour « incroyable » ce qui dépasse « leur naturel »[43]. L’humaniste insiste fortement sur le caractère exceptionnel et digne de mémoire des événements en question. Il soutient que, de tous les récits qu’il connaissait, il a choisi les plus « esmerveillables[44] ». On retrouve là le souci d’Hérodote de garder une trace d’actions notables dont les générations à venir ne seront plus des témoins directs ou indirects. Estienne signale d’une autre manière son choix de retenir des récits en forme d’anecdotes ou organisés de manière saisissante : il admet qu’il ne s’est soumis qu’en partie au « style historique », qui requiert de la « simplicité »[45]. Les contes gaulois, lointainement inspirés comme ceux de M. de Navarre et de Des Périers du fabliau, contiennent en particulier des détails obscènes et les récits à dimension religieuse ou politique des notations dégradant le statut de personnes respectables. Les histoires modernes qu’il produit s’avèrent ainsi soit « plus plaisantes » soit « plus proufitables » que celles des « principaux historiens tant Grecs que Latins »[46]. Estienne sélectionne les faits et éventuellement orne la narration afin de frapper l’imagination et de susciter une posture critique chez le lecteur.

2. La source et la nature des histoires

La source des histoires est variée. Il s’agit de témoignages personnels, de nouvelles entendues ou de faits divers rapportés par les premiers canards ou par des oeuvres morales ou philosophiques en prise sur les moeurs contemporaines. Estienne signale systématiquement les cas où il relate des faits qu’il a vus ou appris directement, notamment lors de ses voyages, et donne assez souvent le nom de l’auteur, voire le passage, d’où il tire les autres informations. Le nombre de récits lus est au total largement supérieur à celui des comptes rendus authentifiés par l’expérience[47]. Une grande quantité d’entre eux est constituée par des anecdotes prises chez des conteurs, ce qui confirme que pour Estienne une nouvelle, ou une « histoire » ou un « conte », est un récit vrai d’événements récents. Celui-ci tire en effet, de recueils de nouvelles ou d’exempla, des histoires prodigieuses, des histoires tragiques, des récits comiques et des apologues. Cette matière narrative, rassemblée dès les années 1550 dans des recueils spécifiques à destination d’un public souhaitant se divertir, ne relève pas à ses yeux de la fiction. Nulle distinction chez lui entre une nouvelle prise chez Boccace, le Pogge, M. de Navarre ou Des Périers[48] et un fait constaté de visu et rapporté par le prêcheur franciscain Olivier Maillard, le moraliste Pontano ou l’apologiste réformé Jean Crespin. L’essayiste évoque successivement les filles exposées nues lors de l’entrée d’Henri ii à Blois et des faits de prostitution pratiqués au début du xvie siècle dans les églises rapportés par M. Menot dans un sermon[49]. Il affirme qu’il « [s] e souvien [t] » d’un tour joué par une femme à l’encontre d’un prêtre, qu’il tire en fait des Cent Nouvelles nouvelles de Philippe de Vigneulles et qu’il présente comme antérieur de trente ans seulement au moment où il écrit, donc comme datant de l’époque du recueil[50]. La mémoire auditive et le témoignage de lecture lui paraissent des modes semblables de collecte des faits indépendamment du caractère plaisant associé aux nouvelles, élément qu’il passe sous silence.

3. Une concision et une tension narratives

À la différence des chroniques rapportant l’actualité ou souvent des récits de fiction intégrés dans des recueils, les « contes » de l’Apologie sont brefs. Estienne a tendance à sélectionner l’élément central de l’anecdote et à insister sur sa fin[51]. Les histoires prodigieuses et les histoires tragiques ont plus de densité ici qu’elles n’en ont dans les occasionnels et chez les conteurs qui adaptent les mêmes récits, comme Boaistuau et Belleforest, traducteurs de Bandello[52]. S’il regrette d’avoir fait entorse à l’exigence de concision dans « quelques contes de lubricité », l’essayiste confirme dans le paratexte qu’il « a [souvent] serré en demie page tel conte qu’on avoit estendu en deux entieres ». Il se défend d’« [avoir] enrichy plusieurs contes » : il a plutôt choisi parmi les versions disponibles quand il y en avait plusieurs, « laiss [é] toutes les circonstances desquelles [les auteurs] n’estoyent d’accord » et gardé « la substance du fait laquelle estoit hors de controverse »[53]. Cette démarche, réellement mise en oeuvre à en juger par les quelques phrases qui suffisent le plus souvent à rapporter les événements, révèle une volonté de collecter des sources, de les confronter et de ne retenir que le certain. Outre le fait que le chroniqueur sacrifie par endroits le respect de l’exactitude à la satire ou à l’humour, il manque cependant une analyse de la nature des textes et de la visée des auteurs exploités pour que l’on puisse reconnaître dans sa démarche une définition de la source comme document.

4. L’intégration des récits à une réflexion morale

L’Apologie ne se réduit pas non plus à un recueil de contes plaisants ou révoltants. Les histoires relatées entrent dans une démonstration : elles ont valeur d’argument. Quand il ampute les détails inutiles, comme les « circonstances » ou les « noms » des personnages, l’essayiste considère le « proufit » que l’on peut tirer des récits. Il veut faire contempler, comme dans des « miroirs », avec ceux qui composent la première partie, la « naturelle perversité » et, avec ceux de la seconde partie, le « naturel aveuglement » des hommes qui ne sont pas « illuminez d’en haut ». L’organisation de l’essai en chapitres centrés chacun sur un phénomène social, comme le vol, le meurtre, la paillardise ou la supercherie religieuse, lui-même examiné dans ses différentes manifestations, sert de support à l’examen méthodique des moeurs contemporaines[54]. Mettant en avant le rôle des motivations psychologiques, l’essai engage une étude des comportements en fonction des motifs qui les suscitent, des rapports de force qu’ils mettent en jeu et des transgressions qu’ils occasionnent[55]. Malgré le postulat de l’existence d’une vérité supérieure, susceptible de juger comme déviantes les attitudes dépeintes et de racheter les êtres en déroute, l’analyse ne cherche pas à édifier[56]. L’essayiste n’énonce pas de jugement moral avant ou après avoir rapporté un fait divers : il s’en tient aux actions et exerce sa raison à en dégager les causes et les conséquences. Il tâche de comprendre leur signification en les faisant entrer dans un système de classification simple et ouvert.

Les accidents insolites de la vie courante se trouvent éclairés par le rapprochement avec les petits événements du passé. L’Apologie met en ordre le chaos du quotidien antique et moderne par le repérage de faits naturels et, surtout, de faits humains du même type. L’essayiste montre le jeu des passions destructrices avec leur nature, les acteurs et les effets qu’elles produisent à chaque époque et dans chaque civilisation. Il confronte les exemples et constate une fragilité intrinsèque en même temps qu’une folie croissante de l’humanité. Le voleur savoyard qui se fait appeler Monsieur d’Avenchi « [tient] quelque chose » de Bulas, « archi-brigand » de l’époque de Septime Sévère[57]. Le rapprochement des actions permet de mettre en lumière la marche de l’histoire, c’est-à-dire de repérer le semblable et le distinct au cours des siècles et à l’échelle du monde[58]. Guillaume Postel, réussissant dans les années 1550 à convaincre les « gens lettrez » de Paris, plutôt que les « Auvergnas de la Limagne » ou les « Normans du fond de la Hague », que Mère Jeanne va sauver les femmes et Jésus Christ les hommes au Jugement Dernier, fait comprendre comment Mahomet a pu faire croire que seuls les hommes, non les femmes, vont au paradis[59]. L’accumulation d’exemples variés oriente implicitement la recherche objective des lois de la nature, en l’occurrence des agissements humains, vers la reconnaissance par l’homme de la nécessité de la Grâce[60]. Sans proposer de modèle philosophique ou spirituel, l’oeuvre tire de la comparaison entre les histoires l’idée d’une vérité du message de l’Écriture.

L’écriture du très récent et sa confrontation au très ancien aboutissent ainsi à une conception de l’histoire que l’on pourrait qualifier d’« anthropologique ». On mesure ici la dette et la distance de la pensée d’Estienne chroniqueur par rapport à celles de Valla ou de Bodin. D’un côté s’affirment, dans l’Apologie, un rejet de l’exemplarité des récits, un souci de la multiplication des témoignages et un effort pour décrire les données en construisant une typologie non fermée des actions humaines. De l’autre, la mise en rapport de l’histoire et de la poésie et leur confrontation à la vérité révélée font obstacle à une approche laïque du passé, fondée sur la recherche de preuves faisant l’objet d’une analyse objective.

L’Apologia et l’Apologie rendent par conséquent compréhensible l’oeuvre d’Hérodote tout en faisant à leur manière de l’histoire. Elles présentent de façon convergente l’auteur d’Halicarnasse comme un enquêteur soucieux de raconter des choses nouvelles, de se déprendre des légendes et d’amuser ou de révolter par des récits piquants. Elles indiquent aussi ce qu’il manque à cette approche du particulier pour construire le vrai. Estienne formule de différentes façons, dans les deux versions du plaidoyer, ce qu’il apprécie dans les Histoires : la sélection de petits événements, l’art du conte, l’absence de cloisonnement des disciplines, qui permet de comparer les témoignages historiques, poétiques et bibliques, et une forme d’attention aux causes. Il se singularise toutefois par un intérêt pour les sources indirectes, une volonté de dégager l’origine et les répercussions des actions et un rejet des impostures religieuses au nom de la bonne foi. Malgré la démarche mimétique qu’il adopte, l’humaniste ne se donne pas le même statut d’historien que celui qu’il attribue à Hérodote. Il tire parti des siècles qui le séparent de son modèle pour examiner les coutumes singulières des civilisations et identifier les fonctionnements psychologiques des individus. Il se risque à supposer l’existence d’un sentiment religieux chez les païens et à dénoncer l’oubli de la Révélation par ses contemporains. Le parallèle lui permet en somme de légitimer une manière propre de décrire et de déchiffrer le quotidien des Anciens et des Modernes.

Appendices