Abstracts
Résumé
À partir des 73 lettres inédites adressées en 1743-1744 au comte d’Argenson par la duchesse de Picquigny-Chaulnes, conservées dans le Fonds ancien de la Bibliothèque universitaire de Poitiers, l’article examine la pratique épistolaire méconnue qu’est l’intercession. Il s’agit de faire la lumière sur les liens d’intérêts et les rapports de force à l’oeuvre, sous l’Ancien Régime, au sein de toute alliance, dans et hors mariage. Alors que les protagonistes sont tous deux de très haut rang et fréquentent les mêmes cercles familiaux et amicaux, l’un est toutefois un homme d’État qui a « fait carrière » tandis que les prétentions intellectuelles de l’autre incitèrent ses contemporains à la placer parmi les « dames curieuses » et autres « endiablées de l’esprit ». Dans ces conditions, comment la partenaire épistolaire parvient-elle à déjouer le déséquilibre genré initial par un agir épistolaire qui mêle déclarations amoureuses, flatteries et requêtes intéressées ? Le corpus est révélateur d’une pratique massive qui suppose un entregent féminin mis au service d’intérêts personnels, familiaux et claniques.
Abstract
On the basis of 73 unpublished letters addressed in 1743-1744 to the count of Argenson by the Duchess of Picquigny-Chaulnes and conserved in the Fonds ancien de la Bibliothèque universitaire de Poitiers, this article examines the misunderstood epistolary practice of intercession. The aim is to shed light on the interests and power relations at work under the Ancien Régime within every alliance, both in and outside of marriage. Whereas both protagonists were of very high rank and frequented the same circles of families and friends, one was nevertheless a statesman who had “pursued a career,” while the intellectual pretensions of the other prompted her contemporaries to place her in the category of “peculiar ladies” and other “troublesome personalities.” In such conditions, how does the epistolary partner manage to correct the initial gendered imbalance through an epistolary agency mixing declarations of love, flattery and self-serving requests? The epistolary corpus reveals a massive practice whereby feminine social skills were put, supposedly, in the service of personal, familial and clan-based interests.
Article body
C’est comme vous et non comme ministre au moins que [je] vous la [une lettre du chevalier Chauvelin] confie n’allés pas en profiter pour ne lui faire qu’une des deux grâces sil y a possibilité des deux ce qui le comblerait d’aise et moi aussi car le chevalier est mon faible.
duchesse de Chaulnes [2]
Elle faisoit de la langue un usage qui donnoit à tout ce qu’elle disoit un caractère expressif et pittoresque. Elle écrivoit mal, et c’étoit un effet du caractère de son esprit.
Gabriel Sénac de Meilhan[3]
Être, sinon modeste, du moins prudente. Tout travail sur l’épistolarité sous l’Ancien Régime, ses usages et ses potentialités est aventureux et menacé d’anachronisme, car il implique la maîtrise de talents et de savoirs innombrables : ils sont, entre autres, paléographiques, linguistiques, stylistiques, socio-historiques, littéraires, iconographiques, psychologiques, bibliographiques et informatiques ; surtout ils doivent interroger en permanence les relations de genre et de rang propres au milieu et à l’époque où vivaient les épistolier·ères et s’efforcer de comprendre le complexe « rapport de place » où image de soi et image de l’autre se rencontrent à même la page au sein du système normé et largement fictionnel propre à tout « commerce » épistolaire[4].
La lettre féminine, quand elle est « familière », a donné lieu à d’innombrables études thématiques sans que soit toujours envisagée et mesurée la capacité d’agir qu’elle peut conférer aux femmes en tant que médiatrices et actrices de l’ombre. Dans une monarchie absolue de droit divin, socialement hiérarchisée par « nature » comme l’est la France du premier xviiie siècle, la pratique méconnue de l’intercession est en effet essentielle, y compris dans les missives à connotation amoureuse. Celles-ci sont truffées de verbes comme « s’intéresser à », « recommander », « favoriser », « demander », « solliciter[5] », des mots intrigants qui impliquent toutes sortes d’interventions « auprès d’une personne qui a autorité ou compétence en faveur de quelqu’un », la définition actuelle d’« intercéder[6] ». Or, l’usage de ces verbes d’action concerne surtout des personnages établis à la cour qui, dotés de statuts et revenus proches, sont de sexes opposés : la partenaire féminine de l’échange épistolaire y est placée d’emblée dans une situation d’infériorité du fait de son genre et des rôles que celui-ci impose, du fait aussi de la froideur du partenaire (ici un « ami » aussi « ministre » que la duchesse traite à l’occasion de « macreuse[7] » [AAP, 69-1]). Mais en contrepartie cette femme peut réussir à dé-jouer ce déséquilibre initial par un agir épistolaire qui mêle déclarations amoureuses, flatteries et requêtes intéressées.
Quels sentiments dès lors peuvent (ou doivent) se dire des amants qui, parce qu’ils sont femmes ou hommes, n’ont ni les mêmes pouvoirs ni les mêmes compétences énonciatives et expressives ? Quelle capacité d’agir et donc quelle agentivité peuvent posséder les épistolières de haut rang[8] ? Quels intérêts, matériels ou non, se cachent derrière certaines des sollicitations, en apparence anodines, qui figurent dans tant de lettres, celles au moins produites par des femmes d’entregent (d’« entre-jambes[9] », comme disait Béroalde de Verville) ? Quand elles correspondent avec un « ami », aussi ministre, et que surgissent de bizarres biffures graphiques pour le désigner, à qui, à quoi ces grandes dames re[s]pondent-elles vraiment[10] ?
Autant de questions incertaines que posent les soixante-treize lettres manuscrites, jusqu’ici restées inédites, adressées au comte d’Argenson (1696-1764) par la duchesse de Picquigny-Chaulnes (1718-1782) entre 1743 et 1744, des lettres qui survivent, parmi d’autres correspondances, dans le Fonds ancien de la Bibliothèque universitaire de Poitiers et qu’une enquête collective au long cours, d’ordre à la fois matériel et interprétatif, tente de décrypter[11]. De cette enquête, seuls quelques résultats peuvent être évoqués ici, aux côtés de quelques propositions d’investigations sur le thème de la sollicitation discrète et de l’intercession efficace. Plus de questions que de réponses, donc.
Une correspondance parmi d’autres
Les Bibliothèques de l’Université de Poitiers détiennent un fonds exceptionnel de correspondances manuscrites en tous genres adressées à des membres de l’importante famille d’Argenson et conservées par celle-ci jusqu’en 1976 dans son château poitevin des Ormes (nord de l’actuel département français de la Vienne)[12]. Bien que minoritaires, les lettres d’origine féminine y sont suffisamment nombreuses pour susciter l’espoir de pénétrer, grâce à elles, dans le monde – infiniment diversifié – des « écriveuses » épistolières du xviiie siècle[13].
Les archives d’Argenson et leurs richesses
La masse documentaire de ce fonds mérite d’autant plus attention que, souvent sollicitée, elle n’a pas fait jusqu’à présent l’objet d’un inventaire très détaillé. Représentant près de 200 mètres linéaires, soit 1145 cartons et 64 manuscrits (allant du xive au xxe siècle), l’ensemble est composé d’archives publiques, de documents de gestion et de pièces « privées », essentiellement des correspondances.
Une des plus intéressantes est celle adressée, entre 1717 et 1762, au seul Marc-Pierre de Voyer de Paulmy, comte d’Argenson (1696-1764), par 134 femmes, un chiffre notable mais que relativise celui des près de 700 épistoliers dénombrés dans le même temps. Un dimorphisme sexuel qui ne saurait surprendre quand le destinataire des lettres est un homme, qui plus est un homme d’État important et le centre d’une activité politique, sociale, économique, culturelle et galante qui dépasse le monde de la cour et même l’Hexagone. Un dimorphisme qui renvoie aussi à la maîtrise moindre de l’écriture par les femmes[14], mais qui, cependant, leur accorde une place non négligeable dans ce corpus : ces épistolières y brillent par leur nombre (relatif), leur « qualité » (socialement diversifiée), leur prolixité (variable) et leurs motivations (multiples) : remerciements, déclarations d’amour, récits d’échos mondains ou politiques, invites et demandes diverses, tout cela s’enchevêtre fréquemment dans la même épître. La typologie des épistolières (leurs manières comme leurs raisons d’écrire) ne peut donc qu’être sommaire et il faudrait la comparer avec celle des correspondants masculins du comte et d’autres contemporains.
La correspondance féminine du comte d’Argenson et ses déséquilibres
Du groupe hétéroclite des « écriveuses » (mais elles ne manient pas toujours elles-mêmes la plume[15]), émergent nombre de « pures » quémandeuses (environ 85 femmes, souvent anonymes). À leurs côtés, se trouvent des membres de la famille élargie du comte (24 femmes autrices de 92 lettres, sans compter plus de deux douzaines émanant de son épouse, Anne Larcher), des personnes du cercle royal (12 lettres, auxquelles s’en ajoutent 133 émanant de la duchesse d’Orléans) et le groupe – surabondant – des amies-amantes du comte.
Parmi elles, la duchesse de Picquigny-Chaulnes est en apparence l’une des moins bavardes avec les 73 missives conservées par le comte : celles de mesdames de Séchelles et Gontaut-Biron sont respectivement au nombre de 297 et de 128 (mais sur une période beaucoup plus longue), alors qu’une mystérieuse « Émilie » en aurait écrit 49[16]. Notre ignorance actuelle de la durée exacte des relations, charnelles ou non, entretenues par les protagonistes de ces échanges ne permet pas de connaître leur intensité, leur évolution, non plus que les raisons de leur arrêt ou de leur pause, des interruptions peut-être dues à leur éventuelle inutilité quand les partenaires sont géographiquement réunis.
À noter que ces données quantitatives sont trompeuses. Aisées à réunir grâce à un « classement » patronymique par dossiers d’épistolier·ères, elles sont doublement incomplètes : à des pertes parfois répertoriées (des ventes occasionnelles de pièces autographes d’exception), s’ajoutent des phénomènes de dispersion dans d’autres dépôts d’archives, souvent mal connus[17], comme le montre l’état des lieux dressé par Anne-Sophie Traineau-Durozoy[18]. Quant à celles des lettres qui survivent à Poitiers, elles sont – fait encore plus regrettable – rarement localisées et/ou datées[19] et elles sont généralement non signées, un triple manque qui est alors fréquent et même recommandé dans certains manuels épistolaires[20] mais qui rend difficile leur exploitation sérielle et un usage de stricte histoire événementielle.
Aucune réponse du comte n’existe dans cette partie – privée – du fonds. En effet, aucune de ses propres lettres ne semble lui avoir été renvoyée ou n’a été conservée par lui, aucune copie n’a préexisté à leur envoi et peut-être même n’a-t-il jamais rien écrit à certaines de ses partenaires, puisqu’on sait que la tâche de leur répondre a parfois été confiée à un ami complaisant[21]. Néanmoins la réputation de séducteur scripteur du comte est si grande que, dans une lettre féminine, isolée et anonyme, datée du 9 septembre 1744, on peut lire : « Vous êtes charmant, Monsieur, et vous répondez comme si vous n’aviez rien à faire. Ils m’avoient bien dit que vous êtes un séducteur et qu’on ne peut s’empêcher de vous aimer[22] » (CA, p. 92).
Ces phrases sont révélatrices de la renommée du comte : sa disponibilité galante est de notoriété publique (on y reviendra) et elle est même publicisée par son entourage qui, de plus, croit savoir que le succès de ses liaisons amoureuses tient à ses écrits épistolaires. De ces écrits, il ne reste malheureusement rien à Poitiers. Ce ne furent peut-être que des « billets » périssables, ceux où se fixent des rendez-vous furtifs et où se disent les élans les plus ardents. Quant aux « sentiments », réels ou affectés, du comte, on n’en saura donc jamais rien que ce qu’en imaginent ou prétendent savoir ses « maîtresses ». Quant à elles, si elles aiment s’étendre sur leurs émotions, l’affichage de leurs plaisirs et de leurs alarmes peut relever aussi bien de l’usage épistolaire que de l’autofiction ou de tactiques intéressées, elles-mêmes sans doute parfois orchestrées d’ailleurs. Comment donc interpréter ces « amours » ?
Les épistolières du comte d’Argenson comme objet d’étude(s) en devenir
Malgré son asymétrie radicale, la documentation présente à Poitiers permet néanmoins d’avoir une connaissance fine de chacune des épistolières présumées « appartenir » au cercle d’Argenson. D’où des approches comparatives en cours qui s’attaquent à l’étude matérielle de la lettre (filigrane, sceau, pliage enveloppant les feuillets, marques postales, mise en page), à ses structures (formules d’attaque et de clôture, organisation des idées, chaîne argumentative), à l’analyse « graphique » (orthographie lexicale et grammaticale, segmentation des mots, ponctuation), à la problématique des réseaux, etc. Des travaux plus thématiques, mais liés aux précédents, portent sur les liens extra-conjugaux, la santé, l’évènementiel, etc.
De ce travail collectif encore largement en gestation, je teste la validité grâce aux lettres de « La P » ou « La Péquigni », les surnoms que madame du Deffand donne à sa consoeur en épistolarité : Anne-Josèphe Bonnier de La Mosson, duchesse de Picquigny, puis de Chaulnes, et l’une des « amantes » de Marc-Pierre de Voyer de Paulmy, comte d’Argenson[23]. Notons dès à présent l’usage par l’épistolière elle-même d’un « P » identique et sans mystère pour désigner communément son mari dans ses lettres au comte. Un mari qui est aussi régulièrement un « on ».
Des protagonistes de très haut rang : un comte, une duchesse et leurs entours
Entre image publique et image privée, entre propos venimeux et données officielles, la comparaison entre deux individualités de renom mais dotées de droits (et devoirs) inégaux du fait de leur appartenance de sexe, est, elle aussi, difficile à faire. Les associer brièvement, c’est s’interroger sur la complexité des rôles et des fonctions qu’ils ont pu occuper et c’est devoir, là encore, insister sur le trop-plein d’une vie bien documentée (celle du comte) et la rareté de nos connaissances, qui plus est de sources malveillantes, concernant la duchesse.
Du premier, je dirai peu de choses en renvoyant à la biographie d’Yves Combeau déjà mentionnée. De la seconde, j’essaierai de discerner quelques traits saillants de sa personnalité grâce aux perfidies d’une poignée de mémorialistes.
La carrière admirée d’un homme d’État de haut parage
Marc-Pierre et Anne-Josèphe semblent se rejoindre sur plusieurs points : richesse et statut de naissance, mariages arrangés, goût des amours contingentes, même cercle d’apparenté·es et d’ami·es, fréquentation des hautes sphères de la cour, « la vie de château », etc. Mais, malgré sa fortune, ses titres, ses probables charmes physiques, ses hautes capacités intellectuelles, ses talents épistolaires, son entregent et même sa célébrité, Anne-Josèphe n’a bien sûr jamais « fait carrière » contrairement à ses partenaires masculins, qu’il s’agisse de ses père, frères, maris et amants. Ni en politique – bien sûr –, ni même en littérature, non plus qu’en sciences, tous domaines où ses appétences, reconnues mais ridiculisées, la rangèrent durablement parmi « les dames curieuses » et autres « endiablées de l’esprit[24] ».
Il est intéressant de lire le double portrait du comte d’Argenson et de la duchesse de Chaulnes esquissé, sur le tard, par l’écrivain Gabriel Sénac de Meilhan (1736-1803), qui les a connus tous deux. À la seconde, il donne la priorité, puisqu’après son propre autoportrait, il la fait figurer en tête de sa série « de personnages distingués de la fin du dix-huitième siècle » ; il lui accorde même quatre pleines pages (plus un aparté). Mais si le comte d’Argenson n’a droit dans cette galerie qu’au onzième chapitre et à deux pages et demie, elles sont exclusivement louangeuses et ne disent presque rien de son apparence, de son caractère et de sa vie privée (frasques galantes, goutte et vérole), car « M. d’Argenson n’a aucun des défauts des âmes foibles » et il est tout simplement « beau[25] ». Au contraire, le physique de la duchesse est précisément décrit, mais l’est de façon mitigée. Son intelligence, trop vive, est longuement ridiculisée. Enfin le récit de sa vie est tout entier organisé autour d’un tardif et calamiteux remariage, vite rompu, avec un très jeune maître des requêtes, Monsieur de Giac, quand rien n’est dit du cocuage du comte d’Argenson par son épouse, le cocuage étant, il est vrai, une « qualification burlesque qu’on [ne] donne [que] dans la bourgeoisie[26] ».
Faut-il rappeler en effet que Marc-Pierre d’Argenson (1696-1764) appartient à la fois à la noblesse d’épée et aux sphères les plus hautes de la noblesse parlementaire et qu’il a su nouer, comme tous les hommes de sa famille, de fructueuses alliances à l’occasion de son mariage avec une héritière très fortunée ? Anne Larcher (1706-1764), épousée en 1719, est la mère de ses deux enfants légitimes, mais elle est séparée de corps d’avec son époux depuis 1728 sur des accusations d’adultère qui, après un temps de retrait, ne l’ont pas empêchée de fréquenter la cour[27].
La carrière publique du comte d’Argenson, c’est celle d’un homme d’État talentueux qui, lié à la famille d’Orléans, puis au clan des dévots (les Luynes et « la petite cour » de la reine), a occupé de nombreuses et importantes fonctions dont celle de lieutenant général de police (comme son père), de secrétaire d’État de la guerre de 1742 à 1757, de surintendant général des postes et relais de France, etc. Homme d’esprit mais aussi d’intrigues et, dit-on, de rancunes, il est le dédicataire de l’Encyclopédie sans vraiment adhérer ni aux Lumières ni à un catholicisme intériorisé. Quant à sa carrière d’« homme à femmes » pourvu d’argent et de hautes dignités, elle est menée sans trop de bruit depuis la Régence jusqu’à sa disgrâce soudaine en 1757 et son exil dans ses terres des Ormes. Il a alors pour principale et fidèle compagne madame d’Estrades, une parente de la marquise de Pompadour, qui, bien que devenue l’ennemie de celle-ci, a souffert du même décri que toutes les maîtresses des grands de ce temps, toujours réputées scandaleuses dans la vaste bibliographie qui leur est consacrée, une bibliographie qui montre cependant qu’en leur temps, la plupart d’entre elles furent tolérées et même encouragées à la cour[28].
La renommée d’une duchesse savante et impérieuse
Anne-Josèphe Bonnier de la Mosson n’échappe pas à la célébrité douteuse que partagent toutes les amantes de hauts personnages, ainsi que le montrent les nombreux portraits littéraires qui épitomisent la duchesse jusque dans les biographies les plus récentes de son mari : « Femme fort riche, spirituelle et malicieuse, mais sans gêne […]. Admirant son époux, elle ne se piquait pas de lui être fidèle, ce qui n’empêchait pas sa charité et ses dévotions. Elle ne pleura guère son mari [mort en 1769] elle se remaria [hors caste], disant : “une duchesse a toujours trente ans”, […] elle mourut au Val-de‑Grâce en 1782[29] ». Un siècle et demi plus tôt, l’écrivain Sénac de Meilhan, déjà mentionné, est infiniment plus disert, plus répétitif aussi, mais ne montre aucune bienveillance à l’égard d’une femme qu’il a lui-même fréquentée :
Je veux essayer de peindre une personne rare par son esprit ; que la fortune avoit placée dans un rang éminent, qu’une foiblesse en avoit fait descendre, qui a fini dans l’obscurité, abandonnée du monde, et malheureuse par le sentiment qui lui avoit fait sacrifier son état. Madame de Giac n’a jamais été belle ; mais elle avoit de la physionomie. Ses yeux étoient brillants, expressifs […], son teint avoit de la blancheur, mais rien d’animé ; […] son maintien avoit de la gêne et de l’embarras jusqu’à ce qu’elle eût donné l’essor à son esprit. […] Elle avoit à un degré supérieur le don de la pensée. […] Son esprit car il composoit tout son être […] avoit le plus rapide élan. […] L’esprit étoit tout pour elle. […] Ses pensées n’avoient jamais ni passé ni futur : elle voyait tantôt les choses sous un angle, tantôt sous un autre. […] Sa vie a été une longue jeunesse que n’a jamais éclairée l’expérience[30].
La duchesse de Picquigny, puis de Chaulnes (1718-1782), est en effet la fille d’un richissime financier du Languedoc, par ailleurs collectionneur averti. Son mariage – assorti d’une énorme dot – a lieu en 1734 avec un aristocrate de vieille noblesse militaire, présent au siège de Prague et à Fontenoy, lui aussi fort cultivé et, à ses heures, physicien, bibliophile et amateur de curiosités, Michel-Ferdinand Albert d’Ailly (1714-1769). Duc de Picquigny, il devient duc de Chaulnes à la mort de son père, maréchal de France, survenue le 9 novembre 1744. Surnommé « l’honnête homme » par Louis XV, cet aide de camp du roi est allié aux Luynes et ami du comte d’Argenson.
Le couple ducal a un fils en 1741 mais vit le plus souvent de façon séparée, le mari guerroyant une partie de l’année, la duchesse circulant entre plusieurs châteaux (en Picardie, quand son mari y est gouverneur, en Normandie, en Bretagne), plusieurs hôtels particuliers successifs à Paris et des logements à la cour, aussi bien à Versailles qu’à Fontainebleau, etc. C’est ensemble néanmoins que le couple participe à des cérémonies officielles, comme en 1747-1752 aux réunions des États de Bretagne, tout en menant une vie qui paraît obéir aux lois d’un « adultère volontaire qui ne fait aucun mal au mari[31] ». Des lois qui ici semblent ne pas altérer une correspondance assidue et bienveillante entre les époux, celle-ci « couvrant » littéralement les relations adultérines de la duchesse. C’est en effet sous une même enveloppe (un « paquet ») que voyagèrent et les lettres traitant d’affaires conjugales et les feuillets séparés remplis d’effusions extra-maritales à l’époque où mari et amant chevauchaient de concert lors de la guerre de Succession d’Autriche en 1744[32]. La santé de la duchesse est alors sans doute fragile, mais les échos fréquents qu’elle en donne sont peut-être un prétexte à parler de soi et à se plaindre d’un pénible éloignement. Ne la dira-t-on pas plus tard « boursouflée de santé masculine[33] » ?
Son intelligence, sa curiosité, son caractère impérieux et parfois « difficile[34] » sont tour à tour vantés et décriés par les chroniqueurs et mémorialistes du temps comme le marquis d’Argenson (frère du comte), Jean-François Barbier, Charles-François de Hénault, le duc de Luynes, le marquis de Valfons et quelques autres (une liste non exhaustive qui souligne le renom de la duchesse de Chaulnes tout au long du xviiie siècle). Ainsi, son « amie », Madame du Deffand, qui s’exaspère des extravagances et de l’autoritarisme d’Anne-Josèphe, l’évoque plusieurs fois dans les lettres qu’elle adresse au président Hénault (1685-1770), leur ami commun et un des plus proches familiers du comte d’Argenson. En juillet 1742, depuis les eaux de Forges où les deux femmes se sont rendues ensemble, elle raconte :
2 juillet. – O mon dieu qu’elle me déplaît ! Elle est radicalement folle […]. Sa prétention est d’avoir de l’imagination et de voir toute chose sous des faces singulières, et comme la nouveauté des idées lui manque, elle y supplée par la bizarrerie de l’expression, sous prétexte qu’elle est naturelle. […]
9 juillet. – La Pecquigny […] son esprit est comme l’espace : il y a étendue, profondeur, et peut-être même toutes les autres dimensions que je ne saurais dire, parce que je ne les sais pas ; mais cela n’est que du vide pour l’usage. […] Elle a l’air d’une folle en mangeant […] cela dure deux heures. Elle a tout senti, tout jugé, tout éprouvé, tout choisi, tout rejeté. […] Elle est, dit-elle, toute la journée avec toutes nos petites dames à jaboter comme une pie. […] Elle est aisée à vivre ; mais je la défierais d’être difficile avec moi : je me soumets à toutes ses fantaisies.
[…] Portrait. […] Jamais elle ne sera occupée ni intéressée que par les choses qui demandent une sorte d’effort ; les sciences les plus abstraites sont les seules pour lesquelles elle ait de l’attrait, non parce qu’elles éclairent son esprit, mais parce qu’elles l’exercent […] son caractère, il est et sera toujours suivant que son imagination en ordonnera. […] un être qui n’a rien de commun avec les autres êtres […][35].
Un « bel esprit » donc, fait pour susciter l’admiration et peut-être l’amour. Mais si sa liaison avec le comte d’Argenson et les lettres qui la suggèrent paraissent avoir été d’une intensité certaine, leur durée semble avoir été brève (deux ans ?) et doit être notamment mise en regard avec les 25 ans de correspondance entretenue par madame de Séchelles (1690-1764) avec le même personnage. Mais comme pour celle-ci et d’autres, les traces écrites d’un attachement « amoureux » sont à la fois évidentes tout en restant évasives sur le plaisir des sens des deux partenaires. Et si rien n’y est dit de leurs éventuelles séquelles procréatives et des risques de naissances illégitimes[36], partout au contraire transparaît, plus ou moins explicitement, la possibilité de contreparties matérielles ou symboliques qui n’ont rien d’éthéré. Toute alliance, dans et hors mariage, révèle en effet, au moins sous l’Ancien Régime, des liens d’intérêt et des rapports de force camouflés sous le fallacieux vernis de la galanterie et de l’« empire » nocturne si bien dénoncé par Olympe de Gouges mais toujours avantageux pour les factions de cour[37].
Objets tout à la fois de vanité et de mépris, les épouses et les amantes le sont aux yeux de presque tout leur entourage masculin, alors qu’elles-mêmes semblent ne pas pouvoir se prévaloir ouvertement de leurs compagnons (et moins encore des amies, « particulières » ou non, avec qui certaines sont liées). D’ailleurs, ne faudrait-il pas imaginer et tenter de reconstituer une sorte de réseau des amantes du comte car, à une date inconnue, Anne-Josèphe de Chaulnes s’indigne de la négligence de son amant à l’égard de telle ou telle et semble intercéder en leur faveur ? « Vous avés couché deux nuits à Neuilli sans venir voir un moment Mme de Séchelles ; il y a quatre mois qu’elle ne vous a aperçu […] il y a vingt-cinq ans qu elle vous adore […] elle vous a toute ∫avie tout sacrifié cést de votre aveû ceque vous aimés et avés aimé le mieux apres vous et la gloire[38]. » Cette marque de compassion à l’égard d’une ex-rivale est-elle un moyen de flatter le donjuanisme d’un séducteur sûr de ses pouvoirs ou une façon d’exprimer la crainte d’une infidélité inévitable, tant elle est normale, voire normée, à la cour, y compris parmi les femmes ? Est-ce donc par antiféminisme traditionnel ou par réalisme que certains écrivains jugent, prenant appui encore et encore sur l’exemple de madame de Chaulnes, que « le rang d’une grande dame est trop décidé pour qu’elle ait aucune inquiétude sur ce qu’on lui doit, [quel que soit son] degré de dérèglement et de scélératesse en galanterie[39] » ?
Écrire et/ou faire l’amour et ses « affaires[40] ». Observations et questions
Les « rapports » qu’entretiennent entre eux les gens de cour posent d’intrigantes questions. Plaisirs de la conversation, satisfactions sexuelles et quêtes d’« emplois » (titres, grades et argent confondus) s’échangeaient-ils pour mieux s’équivaloir ? La multiplication des partenaires n’était-elle qu’un instrument de prestige et une sorte de pis-aller face aux aléas de mariages arrangés[41] ? N’était-elle pas, plutôt et tout autant, un moyen d’élargissement – légitime et parallèle – du système des alliances matrimoniales contraintes ? Sous couvert d’attirances sensuelles ou cérébrales, éphémères mais compensatoires, ces liaisons amoureuses n’étaient-elles donc pas en réalité intentionnelles et bénéfiques, individuellement et collectivement[42] ? N’était-il d’ailleurs pas d’usage de solliciter en famille pour promouvoir les lignages alliés ou amis[43] ?
Selon Jean-Jacques Rousseau et la vision réductrice de la féminité qu’il partage avec la plupart des hommes de lettres de son temps, les grandes dames de la noblesse « cessant d’être femmes, de peur d’être confondues avec les autres femmes, […] préfèrent leur rang à leur sexe, et imitent les filles de joie afin de n’être pas imitées[44] ». Ce sont évidemment là les propos paradoxaux d’un roturier qui a approché quelques grandes dames, mais ils semblent confirmés par les définitions complémentaires et socialement distinctes qui sont alors données de l’adultère quand il est commis par les femmes : celle, juridique et morale, du chevalier de Jaucourt dans l’Encyclopédie et celle, réaliste, d’un contemporain de la duchesse de Chaulnes, issu de la roture, l’écrivain Charles Duclos (1704-1772), un habitué des milieux aristocratiques et un familier du comte d’Argenson :
Adultère. […] est, après l’homicide, le plus punissable de tous les crimes, parce qu’il est de tous les vols le plus cruel, et un outrage capable d’occasionner les meurtres et les excès les plus déplorables […][45].
[…] un simple particulier est-il trahi par sa femme, le voilà déshonoré, c’est-à-dire ridicule ; car en France c’est presque la même chose […]. Il n’en est pas ainsi des gens d’une certaine façon, dont les mariages sont des espèces de traités faits sur les convenances de la naissance et de la fortune. Voilà pourquoi nous ne connaissons point parmi nous [les nobles] cette qualification burlesque qu’on donne, dans la bourgeoisie, à un mari trompé par sa femme […][46].
Immorales mais acceptables chez une duchesse, les « amours » extra-conjugales sont banales – on l’a vu – à la cour et, si elles durent quelque peu, elles y prennent vite un caractère semi-officiel qui autorise les chroniqueurs à en « suivre » les péripéties extérieures (faveurs, ruptures, réconciliations).
De ces « passades », parfois des quasi-concubinages[47], il est cependant malaisé de déchiffrer la réalité physique ou sentimentale, sauf à en lire la traduction dans l’écrit épistolaire (ou dans des oeuvres plus délibérément fictionnelles, comme le roman). La lettre ne livre que des traces, certes déformées mais précises, de la rencontre amoureuse : discrets sur l’effectivité de celle-ci, ces échos sont souvent échevelés dans la formulation de ses attendus fantasmatiques[48]. Ainsi du récit d’un rêve, unique et peut-être refaçonné à dessein, qui figure aux lignes 9 à 13 d’une lettre de 33 lignes sur deux pages, que la duchesse rédige quand le comte part rejoindre l’armée :
[…] na[v]és vous jamais resvé lanuit que vous couriés très fort apres quelques chose sans pouvoir avancer et on sereveille roué et tout en sueur voilà comme je suis tout le jour je cours, cours, cours, dans le parc, quoique je me cache très bien […] oh vous ne pouvé pas comprendre limpatience, ou je suis cést bien la le cas de sauter au lieu de dormir […] et puis vous vous en allés, je ne sçai ou, vous perdre, ou vous noyer dans le rhin […] que cela finisse et que nous nayon plus qu’agaloper […] ce 20e juillet [1744 ?].
AAP, 69-134
Aimer sur beau papier. La forme des lettres
Une rapide observation des lettres de la duchesse (l’analyse n’en deviendra complète qu’au terme d’études comparatives approfondies et quantifiées) montre à la fois des traits communs à toutes les correspondances familières de l’époque et propres à la duchesse de Chaulnes, en particulier sa prolixité langagière et son activisme.
Le support qu’elle emploie est un papier de qualité, généralement non bleui et souvent orné de bords dorés montrant un souci avéré de distinction. Les filigranes indiquent au moins deux lieux de fabrication : l’Auvergne et une nouvelle manufacture royale établie à Montargis[49]. Le pliage des feuillets les transforme en enveloppe close qu’un sceau rouge aux armes conjointes des Bonnier et des Chaulnes rend hermétique (ce sceau est exceptionnellement noir en cas probable de deuil familial – frère, beau-père – ou princier).
Chaque missive compte en moyenne 30 à 40 lignes disposées sur deux pages au moins. Celles-ci sont dotées d’une marge minuscule à gauche et d’un large espace supérieur laissé vide que surmonte, parfois, une brève (et incomplète) indication de lieu et de date. La partie inférieure de la page est par contre entièrement utilisée et comme « bourrée » : les lignes deviennent de plus en plus serrées et penchent vers le bas, ce qui étonne d’autant plus que le recto n’est pas toujours entièrement utilisé. À croire que l’ardente épistolière craignait de ne pas avoir assez de place pour coucher sur le papier toutes ses idées, informations, demandes, déclarations, etc. Malgré de visibles accélérations de plume dues à cette fougue et aux horaires aléatoires de départ du courrier, les caractères sont néanmoins bien formés mais dédaignent l’emploi des majuscules. Enfin, en dépit d’une fréquence relative des ratures et d’une ponctuation différente de la nôtre, l’apparence globale des lettres de la duchesse souligne sa maîtrise d’écrivante, sinon d’écrivaine.
Quant à son « ortho-graphie », elle est régulière au sens où l’épistolière maintient ses habitudes grammaticales d’une lettre à l’autre et du début à la fin de chacune d’elles. Une cohérence qui n’empêche pas de constater que sa pratique des accords et de l’orthographe des mots lui est particulière, en un temps où règne, jusque dans les milieux les plus lettrés, un régime généralisé d’instabilité grammaticale : « le royaume de la variante[50] ».
Trait plus intéressant encore, le vocabulaire de la duchesse est d’une grande richesse. Il relève de niveaux de langue variés et multiplie des références d’ordre littéraire, scientifique, historique, militaire, qui ne manquent pas d’être ponctuées d’interjections et de points d’exclamation particulièrement nombreux : « bon ! », « ah mon dieu », « oh bondieu », « oh dâme », etc. Le tout produit un rythme, sinon un style que j’oserais dire combatif faute de l’appeler « coupé », qui est tour à tour enjoué et pathétique, fanfaron et languissant[51]. L’ennui en est absent même quand il est l’objet de phrases répétitives, sans doute topiques, sur « l’insipidité » de la vie de cour[52].
AAP, 69-155[53]Ce 20e mai
[…] si je vous aime un peu trop du moins, je ais ne vous fatigue ni par la politique ni sur les nouvelles, oh je suis fort aisée avivre sur cet articles […] les faux airs, et la bétise de la bonne compagnie : que de bêtes bondieu, j’en suis exedée […] je ménnuye horriblement, et cela est affreux car ceci ne fait que commencer, et je ne sçais pas ce qu’il y faut faire car je ne m’estois jamais ennuyée, si je me portois bien je mangerois toujours, car il ni apas moyen, puisque vous ne voulés pas que je meure, je vais donc m’ennuyer voilà tout il ni arien de plus simple.
Jouir et jouer de la passion amoureuse. Le goût des mots
Destinées à conjurer l’absence, les déclarations enflammées de la duchesse de Chaulnes sont légion. Leurs apparitions répétées et leurs contenus exubérants semblent lui être propres, tout comme leur nombre : 9 lettres seulement sur 73 n’en comportent pas. Il faut donc les regarder de près, à la fois une par une et dans leur contexte d’apparition : parfois affirmées en première et/ou en dernière ligne, elles entrelardent de façon inopinée un mélange de récits de mondanités, d’annonces d’évènements petits ou grands, d’affirmations de loyauté et de requêtes variées : un rendez-vous pour elle-même, des avantages concrets pour bien d’autres, etc.
Sans doute faudrait-il tenter de corréler protestations d’amour ou demandes avec le rythme des rencontres charnelles (réelles ?) qui les ont anticipées, précédées ou suivies, mais la rareté des datations empêche presque toujours de préciser ce point. Enfin il serait surtout nécessaire de les comparer aux façons de dire (de « faire » ?) l’amour des autres maîtresses du comte d’Argenson et de leurs contemporaines, moins anxieuses – semble-t-il – de dire leur faim d’amour et de fournir en même temps à leurs amants des informations variées et des conseils : « je vous préviendrai toujours sur tout ce que je croirai de vos véritables intérêts […] j’aimerois mieux estre morte que d’avoir ame plaindre de vous ou a vous priser moins » (AAP, 69-171[54]).
Quelques citations extraites d’une poignée de lettres, non successives (faut-il le rappeler ?) suffiront à définir le registre passionnel que sait déployer la duchesse :
[…] vous este le plus grand ministre que le roi puisse avoir, sans préjugés ni faiblesse […].
AAP, 69-1
[…] Adieu, mon cher. Oh, ma foi, je n’en sçait rien ; homme macreuse esprit diable ou qui que tu je vous aimerai je vous jure toute ma vie mille fois plus quelle […].
AAP, 69-1
[…] mon sort est de vous aimer plus que ma vie […].
AAP, 69-114
[…] je ne verrais qu’un dieu et vous savez quel il est […].
AAP, 69-137
[…] aimez moi a vos heures perdues car je vous aime autant qu’on le pouvoit au temps de Ph Auguste […].
AAP, 69-138
[…] vous qui este pour moi la vérité éternelle.
AAP, 69-141
[…] je n’ai jamais aimé personne, si cela vous plaît tant mieux […].
AAP, 69-145
[…] je […] di avoir rempli votre coeur autant que vous déchiré lemientous les jours de mavie qui n’en sera cependant jamais moins avous.
AAP, 69-175
Mais tout en se disant amoureuse ardente, la duchesse sait se faire solliciteuse et elle feint peut-être l’embarras sur ce point, quand elle veut minimiser son rôle en déclarant à plusieurs reprises :
[…] dieu m’est temoin de l’horreur que jai pour ce rôle [de solliciteuse] et je vous prouverés qu’il ni a rien que je ne fasse pour l’éviter […].
AAP, 69-9
[…] je ne me soucie pas de reconnoissance si cést une vertu je le trouve épaisse.
AAP, 69-152
[…] je neveux rien vous devoir, heureusement que ma position memét alabri de cette crainte […].
AAP, 69-168
Difficile de ne pas souligner le caractère équivoque des mots employés et de ne pas soupçonner, sous une modestie apparente, l’orgueil d’une grande dame usant d’habiles procédés rhétoriques pour faire valoir ses demandes. Impossible plus encore de ne pas regarder le flux verbal où s’insèrent protestations et requêtes comme une manière de « noyer » ces dernières comme le proverbe le fait du « poisson dans l’eau ». La demande ne prend sens qu’au sein du bloc textuel d’une lettre qui fait volontiers semblant d’avoir un autre objet et cela, à une exception près, celle d’une missive en faveur du mari.
Celle-ci commence, d’entrée de jeu, par la sollicitation d’une place de gouverneur du Languedoc et s’achève efficacement par l’affirmation : « [V]ous sçavés combien je m’intéresse a sa fortune ». Néanmoins, dans cette lettre de 34 lignes, ce qu’elle cherche avant tout à dire, c’est le manque amoureux[55] :
[O]n [le mari, M. de Picquigny, futur de Chaulnes] veut que je vous ecrive pour vous prier de bien vouloir vous interesser à mon epoux au cas ou mr de richelieu quitte le comandement de languedoc […] et je vous rends la justice de croire que vous aimerés autant lui rendre service qu’a un autre cela dit pour la forme je vous proteste que je ne souhaite que votre coeur aimés moi si ce n’est autant que je vous aime du moins autant que vous avés aimé […] je vous aimois assés pour ne vouloir pas vous écrire quoiqu’il m’en coutat mais on le veut que faire.
AAP, 69-5
Cette lettre, comme toutes les autres, produit un curieux effet de « tuilage » (expression empruntée à Philippe Caron et reprise par Maya Cazalis[56]) que seule l’analyse séquentielle systématique de tout le corpus permettra de percevoir dans toute sa diversité[57]. Les phrases glissent d’un sujet à l’autre et se répètent, mais n’oublient jamais de mettre en valeur le rôle d’amoureuse quémandeuse que remplit l’épistolière.
Servir ses ami·es et allié·es. L’interventionnisme d’une aristocrate
Le caractère pressant et multiplié des sollicitations présentées par écrit (qu’en est-il de celles qui le furent verbalement ?) est tout aussi notable que les faux-semblants d’un non-vouloir de solliciter. Elles sont aussi variables dans leur objet que dans l’identité de leurs bénéficiaires : une dizaine de personnes sont nommées à une ou plusieurs reprises dans les lettres conservées à Poitiers, dont une seule femme, du Deffand[58].
Sans rappeler les demandes en faveur du mari et de son fils, je ne donnerai là encore que quelques exemples des sollicitations de la duchesse, sollicitations qui concernent surtout des postes militaires. Ainsi, pour Antoine Ricouart d’Hérouville (1713-1782) qui, appuyé par toute sa famille, est en quête d’une inspection d’infanterie après une blessure au combat, elle écrit :
[…] si la mort de mr daubigny arrivoit et qu’il en resultoit une inspection d’infanterie au nom de dieu songés a d’herouville vous ne pourriés je crois la mieux placee et vous scavés je crois combien je m’interresse a sa fortune […].
AAP, 69-5
Paris, ce lundi 9 [1744]. D’Hérouville m’écrit pour m’apprendre qu’il est major général de l’armée du comte de saxe. Il me prie de vous en remercier. Oui assurément, je vous en remercie et de tout mon coeur ! Le pauvre sôt ! Imaginés-vous qu’il croit que ses remerciements et sa reconnoissance acqueront grâces et mérite en passant par moi !
AAP, 69-1
Réitérée plusieurs fois (lettres 5, 11), la requête est donc couronnée de succès. Par ailleurs, ce sont des grades de maréchal de camp qu’elle réclame pour Yves-Marie Desmarest de Maillebois (1715-1791), fils du maréchal de France, et pour le comte de Tirconnel (1710-1752), brigadier de cavalerie, dont les cas sont évoqués conjointement dans une lettre riche de plusieurs strates de déclarations amoureuses et de nouvelles sur sa santé et ses occupations.
À noter cependant l’échec de la démarche en faveur de Tirconnel : « […] on parle d’une promotion pour litalie songes amaillebois sur qui diton ont roulé toutes les dispositions voila, une lettre de tirconel qui vous instruira a mieux que je n’aurois le temps de faire brulés la vous sentes que ce nest jamais au ministre que je confie je minteresse beaucoup a tous deux atous trois même ».
AAP, 69-163
Quant au chevalier Chauvelin (1716-1773), membre d’une famille alors en disgrâce, il requiert le grade de brigadier par l’intermédiaire de la duchesse, mais elle facilite aussi des carrières civiles comme dans le cas d’Étienne-François de Choiseul-Stainville (1719-1785), désireux de faire passer un mémoire de son cru auprès du comte et/ou du roi. Elle en agit de même, avec l’« abbé de Berny » (Bernis ?) qui souhaite « faire traîner une ode au roi » par l’entremise du comte d’Argenson, tandis qu’ailleurs elle « recommande » instamment « un cuisinier qui est actuellement a mr de nivernois » et elle accepte de faire passer une lettre de son « amie », Marie de Vichy-Champrond, marquise du Deffand[59].
S’il est difficile de juger de l’efficacité réelle de la duchesse dans son rôle de solliciteuse, il faut souligner qu’elle a su l’endosser durablement puisqu’en 1754, lors de l’élection d’un nouvel académicien, elle cherche à faire nommer, contre d’Alembert (lui-même soutenu par madame du Deffand), l’abbé de Boismont (1715-1786). Mais cet « amant », ou réputé tel, ne sera élu que l’année suivante au terme d’une « brigue honteuse » dont elle aurait été la meneuse[60].
Conclusion d’attente sur les bénéfices et l’instabilité des « galanteries » de cour
Il n’est pas de corpus épistolaire qui ne révèle l’importance d’un entregent féminin mis au service d’intérêts personnels, familiaux et/ou claniques. Il n’en est pas non plus qui ne se pare d’envolées amoureuses comme autant de préludes, escortes ou suites d’une rencontre charnelle.
Sur ce point, « l’activisme » des aristocrates de cour mérite d’être questionné à nouveaux frais. Dans ses formulations singulières comme dans ses éventuels succès. Dans ses configurations genrées plus encore, car la pratique – semble-t-il massive – de l’intercession n’est pas le propre d’un sexe, ni des seules maîtresses royales, non plus que des épouses de ministres[61], mais elle s’exprime différemment selon les personnes et les conjonctures. Le phénomène concerne aussi bien les partenaires féminines des deux frères d’Argenson que ces derniers, l’un comme l’autre, d’éternels sollicités et solliciteurs[62]. Le marquis le rappelle dans son journal en août 1752 au moment où se négocie le très avantageux mariage – qui n’aura pas lieu – d’un Chaulnes, fils de la duchesse, avec la fille unique, bientôt décédée, de « la Pompadour ». Celle-ci, ennemie déclarée du comte, « lui arrache toutes les places à donner[63] ».
Toute lettre est demande et réponse. Elle est appel et restitution de satisfactions symboliques et matérielles retardées mais toujours espérées. Et même quand elle ne relève pas du registre de la réciprocité amoureuse, elle établit une sorte de connivence dans l’exercice sexué de « pouvoirs » distincts. Ne serait-ce pas le cas des Chaulnes qui agissent, aux côtés du comte d’Argenson, mais aussi face à lui, comme le montrent la brièveté et les revirements ultérieurs de leurs liens ?
De ces « jeux » qui, menés en couple, en groupe ou isolément, mêlent intérêts de caste, enjeux politiques et plaisirs sexuels, la lettre à intercession(s) est sans doute une des meilleures expressions.
Appendices
Note biographique
Nicole Pellegrin est historienne du genre et anthropologue du vêtement au CNRS. Elle travaille sur la construction du masculin et du féminin par le vêtement et s’intéresse par ailleurs aux conditions matérielles de la production intellectuelle féminine, laïque et religieuse sous l’Ancien Régime. Membre de l’IHMC-CNRS/ENS Paris I (groupe « Femme, histoire, voyage »), elle fut cofondatrice de la SIEFAR, de Muséa (Musée virtuel sur l’histoire des femmes et du genre). Elle a dirigé Histoires d’historiennes (Presses universitaires de Saint-Étienne, 2006) et codirigé, avec Cathy McClive, Femmes en fleurs, femmes en corps : sang, santé, sexualité du Moyen Âge aux Lumières (Presses universitaires de Saint-Étienne, 2010). Elle est l’autrice de Les vêtements de la liberté. Abécédaire des pratiques vestimentaires (1770-1800) (Alinéa, 1989), ainsi que de Voiles. Une histoire, du Moyen-Âge à Vatican II (CNRS Éditions, 2017 ; rééd. poche « Biblis », 2022). Elle a également publié Écrits féministes, de Christine de Pizan à Simone de Beauvoir (Flammarion, 2021).
Notes
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[1]
Évelyne Arnault-Robert, Brigitte Bonnet, Philippe Caron, Thierry Ferrier, Claude et Nicole Proux, Jeanne Rochaud et Anne-Sophie Traineau-Durozoy, que je remercie vivement de leur amitié généreuse et de leurs compétences multiples. À ce premier cercle, je voudrais adjoindre l’auditoire réuni à l’Université de Montréal les 9-10 juin 2022 par Nathalie Freidel, Emma Gauthier-Mamaril et Judith Sribnai, ainsi que tout le personnel des Bibliothèques de l’Université de Poitiers, pour leurs avis et leur aide. Enfin une biographie m’a servi de référence permanente : Yves Combeau, Le comte d’Argenson (1696-1764), ministre de Louis XV, Paris, École des Chartes, 1999. Désormais, les références à cet ouvrage seront indiquées par le sigle CA, suivi de la page, et placées entre parenthèses dans le corps du texte.
-
[2]
Fin d’une lettre non datée de la duchesse de Chaulnes, destinée au comte d’Argenson et marquée d’un « pour Vous seul » (Poitiers, Archives d’Argenson des Bibliothèques de l’Université de Poitiers, Collections remarquables, P 69, lettre numérotée – actuellement – 160. Désormais, les références à ce fonds seront indiquées par le sigle AAP, suivi de la page et du numéro de la lettre : ici AAP, 69-160). Le protocole de transcription adopté ne modernise en rien l’original.
-
[3]
Gabriel Sénac de Meilhan, Portraits et caractères des personnes distinguées à la fin du xviiie siècle, Paris, J. G. Dentu, 1813, p. 9.
-
[4]
Voir le dossier réuni par Jürgen Siess et Séverine Hutin, Semen, no 20, 2005 : Le rapport de place dans l’épistolaire et l’article de Jacques Guilhaumou, « Autour du concept d’agentivité », Rives méditerranéennes, no 42 (Agency : un concept opératoire dans les études de genre ?), 2012, p. 25-34, mis en ligne le 23 février 2012, consulté le 22 août 2023, URL : https://doi.org/10.4000/rives.4108. Deux maîtres-livres : Nathalie Freidel, Le temps des « écriveuses ». L’oeuvre pionnière des épistolières au xviie siècle, Paris, Classiques Garnier, 2022, et Dena Goodman, Becoming a Woman in the Age of Letters, Ithaca, Cornell University Press, 2009.
-
[5]
Voir Antoine-François Prévost, Mémoires et Avantures d’un homme de qualité qui s’est retiré du monde [Manon Lescaut], Amsterdam et Leipzig, Arkstee et Merkus, 1752, t. vii, p. 284.
-
[6]
« Intercéder », Centre national de ressources textuelles et lexicographiques (CNRTL), https://www.cnrtl.fr/definition/interceder. En 1690, intercéder, c’est « employer sa faveur pour luy procurer quelque grâce, quelque avantage. […] Intercession, prière, action par laquelle on intercède. Il a obtenu une telle grâce par l’intercession d’un tel Seigneur qui est son patron » (Antoine Furetière, Dictionnaire universel, La Haye et Rotterdam, Arnout et Reinier Leers, 1690, n. p.). « S’intéresser » est un verbe équivoque, présent notamment lors de demandes de logements vacants à Versailles et destinés à des commis soutenus par la duchesse de Luynes ou le duc de Chaulnes : voir William R. Newton, La petite cour. Services et serviteurs à la Cour de Versailles au xviiie siècle, Paris, Fayard, 2006, p. 564.
-
[7]
Selon le dictionnaire d’Antoine Furetière, « la macreuse est un volatile à sang froid » (Dictionnaire universel, ouvr. cité, n. p.).
-
[8]
Voir notamment l’efficience de la correspondance échangée entre 1763 et 1792 par la marquise de Livry avec la présidente Du Bourg (toutes deux de milieu parlementaire) en matière de recommandations diverses et d’arrangements matrimoniaux (Marquise de Livry, Lettres à la présidente Du Bourg [1779-1792]. De Paris à Toulouse, éd. Isabelle Havelange, Paris, Classiques Garnier, coll. « Correspondance et mémoires », 2023). À noter que seule la seconde partie de cette correspondance est publiée.
-
[9]
Béroalde de Verville, Le moyen de parvenir [1616], éd. Charles Royer, Paris, Alphonse Lemerre, 1896, t. i, p. 62.
-
[10]
Voir le premier exergue (note 2). Sur l’étrangeté des mots « commerce de lettres », « correspondance », « échange », voir Michèle Bocquillon, « Échanger ou (se) donner le change : la correspondance d’Émilie du Châtelet et de Jean-François de Saint-Lambert », Lumen [En ligne], vol. 23, 2004, p. 152, mis en ligne le 12 septembre 2012 et consulté le 22 août 2023, URL : https://doi.org/10.7202/1012191ar.
-
[11]
Plusieurs ensembles d’articles ont déjà été publiés. Voir Catalina Balan et coll., « Trois femmes à leur écritoire au xviiie siècle : les épouses d’Argenson », Revue historique du Centre-Ouest, vol. XV, 2016, p. 7-70 et Françoise d’Argenson et coll., « Le comte d’Argenson et les dames. La place des femmes dans les réseaux du secrétaire d’État de la guerre à travers les archives d’Argenson », Revue historique du Centre-Ouest, vol. XVIII, 2019, p. 7-86. Un mémoire de master I dirigé par Anne Jollet a été soutenu par Maya Cazalis, Approches de la correspondance de la duchesse de Picquigny-Chaulnes avec le comte d’Argenson (1743-1744), Université de Poitiers, juillet 2023.
-
[12]
Voir Anne-Sophie Traineau-Durozoy, « La correspondance féminine de la famille d’Argenson. Un état des lieux », Cahiers FoReLLIS – Formes et Représentations en Linguistique, Littérature et dans les arts de l’Image et de la Scène [En ligne], (1700-1840 : Des femmes françaises et étrangères à leur écritoire. Autour des Archives d’Argenson), mis en ligne le 10 octobre 2022, consulté le 22 août 2023, URL : https://cahiersforell.edel.univ-poitiers.fr:443/cahiersforell/index.php?id=1084. À noter qu’une seule de ces correspondances a fait l’objet d’une édition critique : Correspondance conjugale, 1760-1782 : une intimité aristocratique à la veille de la Révolution. Les Voyer, éd. Sophie Delhaume, Paris, Honoré Champion, 2019. On peut ajouter celle de Maurice de Saxe avec Julie Favart : Correspondance avec la comédienne Justine Favart d’après les documents originaux inédits, tirés des Archives d’Argenson, éd. Bernard Delhaume, Paris, Honoré Champion, 2017.
-
[13]
Voir Elise Goodman, The Portraits of Madame de Pompadour. Celebrating the Femme savante, Berkeley, The University of California Press, 2000.
-
[14]
Voir Nicole Pellegrin, « L’ortografe au couvent et ailleurs. Enquête sur quelques apprentissages féminins d’Ancien Régime », Cahiers FoReLLIS – Formes et Représentations en Linguistique, Littérature et dans les arts de l’Image et de la Scène [En ligne], (1700-1840 : Des femmes françaises et étrangères à leur écritoire. Autour des Archives d’Argenson), mis à jour le 20/10/2022 URL : https://cahiersforell.edel.univ-poitiers.fr/cahiersforell/index.php?id=1115.
-
[15]
J’emprunte ce beau mot sévignéen d’« écriveuse » à Nathalie Freidel (Le temps des « écriveuses », ouvr. cité, p. 19), mais je souligne – problème souvent oublié – le recours fréquent dans l’aristocratie à des « secrétaires », qu’attestent des correspondances comme celle de madame de Deffand, devenue aveugle, usant d’un secrétaire pour écrire à son mari ou à son amant. Voir ici AAP, 69-111 et 69-131.
-
[16]
Dénombrement quatre fois inférieur d’Yves Combeau, CA, p. 70 ; Evelyne Arnault-Robert et Brigitte Bonnet, « Émilie », SIEFAR [En ligne], mis en ligne en 2021, consulté le 4 octobre 2023, URL : http://siefar.org/dictionnaire/fr/Émilie.
-
[17]
Deux lettres de la duchesse de Chaulnes ayant fait partie de la collection d’autographes des Goncourt sont citées longuement par eux (Edmond et Jules de Goncourt, « La duchesse de Chaulnes », Portraits intimes du dix-huitième siècle, Paris, Charpentier, 1880, p. 200-203).
-
[18]
Anne-Sophie Traineau-Durozoy, « Les archives d’Argenson : état de la recherche », Revue historique du Centre-Ouest, t. xiii, 2014, p. 127-143.
-
[19]
Ainsi 14 des lettres de la duchesse de Picquigny-Chaulnes sont pour le moment indatables, 6 ont été écrites en 1743 et 53 en 1744.
-
[20]
Louis Philipon de La Madeleine, Modèles de lettres sur différents sujets, Bouillon, Brasseur, 1761, p. 47.
-
[21]
Dans certains cas, et selon un usage assez répandu, le comte – harceleur harcelé, dirait-on aujourd’hui – aurait fait répondre par un ami aux instances galantes d’une demoiselle de province (voir Y. Combeau, CA, p. 67-68 et le marquis d’Argenson, Mémoires, Paris, P. Jannet, « Bibliothèque Elzévirienne », 1867, t. ii, p. 267). Mais des lettres du comte ont été retrouvées et éditées dans Le Porte-Feuille de madame Dupin, dame de Chenonceaux, éd. Gaston de Villeneuve-Guibert, Paris, Calmann-Lévy, 1884, p. 537-541, et dans une édition d’oeuvres de son frère, le marquis (Mémoires, ouvr. cité, t. iv, p. 346 et t. v, p. 19-67).
-
[22]
Orthographe modernisée. Sur la réputation de séducteur du comte et les « amours » parallèles de son épouse, voir plusieurs Recueils de vers [et] chansons, Arsenal, mss. 3132, p. 506, année 1720, et mss 3133, p. 581, année 1745.
-
[23]
Louis Grasset-Morel, Les Bonnier ou une famille de financiers au xviiie siècle, Paris, E. Dentu, 1866, ici et là et, sur la seule duchesse de Chaulnes, p. 156-222 ; Madame du Deffand, Lettres (1742-1780), éd. Chantal Thomas, Paris, Mercure de France, coll. « Le temps retrouvé », 2002, p. 14, 27-39 et un « Portrait de madame la duchesse de Chaulnes », p. 938-939.
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[24]
Du Deffand, Lettres, ouvr. cité, p. 938-939 ; Gabriel Sénac de Meilhan, Portraits, ouvr. cité ; Louis Grasset-Morel, Les Bonnier, ouvr. cité, p. 173 ; Edmond et Jules de Goncourt, Portraits intimes du dix-huitième siècle, ouvr. cité, p. 196-212. Tous auteurs qui puisent aux mêmes sources ou se copient mutuellement.
-
[25]
Gabriel Sénac de Meilhan, Portraits, ouvr. cité, p. 7-10 et 256. Toujours sarcastique, du Deffand se plaint, quant à elle en 1742, « de l’oubli des absents » qui caractérise le comte (Lettres, ouvr. cité, p. 43).
-
[26]
Charles Duclos, Memoires pour servir a l’histoire des moeurs du xviiie siecle, s. l. s. n., 1751, t. ii, p. 18 ; et dans Mémoires pour servir à l’histoire des moeurs du xviiie siècle [1751], éd. Henri Coulet, Paris, Desjonquères, 1999, p. 94.
-
[27]
Voir Nicole Pellegrin, « Anne Larcher de Pocancy, comtesse d’Argenson, 1706-1764 » et « Élisabeth Huguet de Sémonville, comtesse d’Estrades, 1715 ?-1784 », SIEFAR, mis en ligne en 2017 et 2018, consulté le 4 octobre 2023, URL : http://siefar.org/dictionnaire/fr/Anne_Larcher_de_Pocancy ; URL : http://siefar.org/dictionnaire/fr/Élisabeth_Huguet_de_Sémonville.
-
[28]
Yves Combeau, CA, p. 67-77, 114-119, 163 ; Évelyne Lever, Madame de Pompadour, Paris, Perrin, 2000. Sur le rôle des maîtresses, voir entre autres Juliette Dor, Marie-Elisabeth Henneau et Alain Marchandisse (dir.), Maîtresses et favorites dans les coulisses du pouvoir du Moyen âge à l’époque moderne, Saint-Étienne, Presses universitaires de Saint-Étienne, 2019.
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[29]
Michel Prévost, « Chaulnes (Michel-Ferdinand d’Albert d’Ailly, duc de Picquigny, puis de) », dans Michel Prévost et Roman d’Amat (dir.), Dictionnaire de biographie française, Paris, Letouzey, t. VII, 1959, col. 851. À comparer avec Nicole Proux, « Anne-Josèphe Bonnier de la Mosson », SIEFAR [En ligne], mis en ligne en 2021, consulté le 4 octobre 2023, URL : http://siefar.org/dictionnaire/fr/Anne-Josephe_Bonnier_de_la_Mosson.
-
[30]
Gabriel Sénac de Meilhan, Portraits, ouvr. cité, p. 71. Le portrait en Hébé de la duchesse par Nattier, en 1744, la banalise et l’embellit, son mari se faisant peindre, deux ans plus tard par le même Nattier, en Hercule (Xavier Salmon, Jean-Marc Nattier [1689-1766], Versailles-Paris, RMN, 1999, p. 165-168 et 185-188).
-
[31]
Propos d’un « défenseur de la cause des femmes », le frère aîné du comte, le marquis d’Argenson, Mémoires, ouvr. cité, t. v, p. 240 (diatribe contre les moeurs de la cour « débordée », la férocité masculine et le mariage). Voir, du même auteur, t. iv, p. 201 et t. v, p. 177, 208-210, 226, 241, 244. Dans ses Considérations sur l’esprit et les moeurs (Londres et Paris, Prault, 1789), Sénac de Meilhan s’interroge anonymement sur les vertus nécessaires aux maris « complaisants » et sur le « métier des gens à bonnes fortunes » et de leurs « victimes » (p. 219-220 et 225-227, 229-230, 230).
-
[32]
Les envois de la duchesse au comte sont quasi quotidiens en mai-juin 1744 quand sévit, au loin, « le bruit affreux des armes » (AAP, 69-139) et que le mari se plaint de recevoir moins de lettres que l’amant. Quant au recours à la lettre dans la lettre pour faire « passer » (à tous les sens du mot) demandes ou remerciements, voir les cas de Madame du Deffand, son « amie », et de Tyrconel (AAP, 69 sans no).
-
[33]
La marquise de Créquy, citée par Louis Grasset-Morel, Les Bonnier, ouvr. cité, p. 196.
-
[34]
Elle écrit au comte : « Et si je suis dificcile avivre franchement vous néste pas aisé atraiter » (AAP, 69-135) ; « moi dificcile ! ah bondieu vous este gaté afaire peur » (AAP, 69-146).
-
[35]
Du Deffand, Lettres, ouvr. cité, p. 25-27 et p. 938-939. Ces accusations d’intellectualisme forcené n’empêchent pas du Deffand de recourir à l’occasion aux services de la duchesse de Chaulnes, son « amie » (AAP, 69 sans no).
-
[36]
Comment « trompaient-ils la nature » (Rousseau) ? De quels « funestes secrets, inconnus à tout animal autre que l’homme » (Moheau) usèrent-ils ? Retrait, condom, astringents vaginaux, la panoplie est déjà vaste au xviiie siècle, mais ce sont là des sujets « qui ne se peuvent confier au papier » (AAP, 94, lettre d’« Émilie » non numérotée). Voir également Laura Drewett, « “Funestes secrets” et révolution contraceptive silencieuse dans la France du xviiie siècle : “c’est un secret du vinaigrier” », Population, vol. 76, no 4, 2021, p. 667-692.
-
[37]
Olympe de Gouges, Déclaration des droits de la Femme et de la Citoyenne [1791], éd. Emanuèle Gaulier, Paris, Mille et une nuits, 2003, p. 20 ; Pascal Firges, « The Tacit Rules of Female Adultery: Framing Marital and Extramarital Relationships in Seventeenth and Eighteenth-Century Court Society », dans Caroline Zum Kolk et Kathleen Wilson-Chevalier (dir.), Femmes à la cour de France. Charges et fonctions, xve-xixe siècles, Villeneuve d’Ascq, Septentrion, 2018, p. 293-302.
-
[38]
AAP, 69-9. Voir Thierry Ferrier, « Marie-Anne-Catherine d’Amoressan de Pressigny [duchesse de Séchelles, 1690-1764] » [En ligne], 2021, siefar.org. Un domaine à Neuilly-sur-Seine a été légué au comte en 1740 par Mme de Gontaut (1700-1740), une autre « de ses amies » (Yves Combeau, CA, p. 72-74, 402-405).
-
[39]
Sénac de Meilhan, Considérations, ouvr. cité, p. 206 n. 2 et p. 207-208. C’est moi qui souligne. Malgré les rivalités féroces, y compris entre femmes, qu’engendre la vie de cour, le dévouement des vrai·es ami·es et leur rôle d’intermédiaires efficaces mériteraient une attention spécifique.
-
[40]
À noter l’ambiguïté de tous ces mots et le cas des « affaires » successives d’une marquise de La Tournelle (1717-1744), « femme habile, d’une conduite suivie et intéressée » (Marquis d’Argenson, Mémoires, ouvr. cité, t. ii, p. 261-267, 338-340 ; Edmond-François Barbier, Chronique de la Régence et du règne de Louis XV, éd. Henri Duranton et coll., Paris, Classiques Garnier, 2023, t. iii, p. 380, 386, 442, 615). « Faire l’amour » veut d’abord dire, jusqu’au dictionnaire de Littré compris, courtiser une femme et non pas accomplir nécessairement un acte sexuel hétéronormé. Sur les moeurs aristocratiques, voir Jacques Solé, L’amour en Occident à l’époque moderne, Paris, Albin Michel, 1976, p. 153-184.
-
[41]
La seule fois où la duchesse parle de son fils au comte, c’est pour qu’il lui trouve un bon parti (AAP, 69-173).
-
[42]
Catherine Larrère (« Le sexe ou le rang ? La condition des femmes selon la philosophie des Lumières », dans Christine Fauré [dir.], Nouvelle Encyclopédie politique et historique des femmes, Paris, Belles lettres, 2010, p. 181) cite un débat proche, présent dès 1714 dans La Fable des abeilles de Mandeville. Sur la « naturalité » et les bénéfices de l’adultère curial (les avantages du mariage sans son coût financier), voir Pascal Firges, « The Tacit Rules of Female Adultery », art. cité, p. 293-302. Ne pas oublier qu’à l’occasion, l’intrigue pouvait être imposée par le mari ([Sidonie de Lénoncourt], marquise de Courcelles, Mémoires et correspondance, éd. Paul Pougin, Paris, P. Jannet, 1855, p. 78 et 86).
-
[43]
Le marquis d’Argenson écrit à propos de son gendre Maillebois (1715-1791), revenu d’exil mais encore interdit de séjour à Versailles, en mai 1752 : « Il faut que ma famille sollicite tout de nouveau », tandis qu’il juge, trois ans plus tard, que son frère a « bien rempli sa carrière pour sa famille » (Mémoires, ouvr. cité., t. iv, p. 94, 215).
-
[44]
Rousseau, cité par Catherine Larrère (« Le sexe ou le rang ? », art. cité, p. 196), voudrait renverser les rapports entre le rang et le sexe et rallier les femmes aux joies de la conjugalité et de la maternité (La Nouvelle Héloïse, II, XXI). À comparer avec les rêveries et observations réalistes du marquis d’Argenson (Mémoires, ouvr. cité, t. v, p. 240-241). Plus banalement, la mise au pas des femmes domine au sein des anecdotes scabreuses dont raffole la précieuse et détestable historiographie des années 1900 (Fernand Mitton, Les femmes et l’adultère, de l’Antiquité à nos jours, Paris, H. Daragon, 1911).
-
[45]
Denis Diderot et coll., Encyclopédie […], Paris, chez Briasson, David l’aîné, Le Breton et Durand, 1751, t. i, p. 150.
-
[46]
Charles Duclos, Mémoires sur les moeurs de ce siècle du xviiie siècle [1751], éd. Henri Coulet, ouvr. cité, p. 93-94 et, sur l’amour en série, p. 33-39.
-
[47]
Saint-Simon, Mémoires, éd. Arthur de Boislisle, Paris, Hachette, 1886, t. v, p. 255. Voir le cas d’une « amie » du comte qui, elle, semble peu « intéressée », madame de Reynel née Fitz-James : voir Jeanne Rochaud « Henriette Fitz-James, 1705-1739 » [En ligne], siefar.org, 2023.
-
[48]
Vilipendés par les moralistes et les auteurs de manuels épistolaires, les effets de plume de certaines amoureuses mériteraient d’être relus et confrontés : du Deffand/Walpole, Émilie du Châtelet/Saint-Lambert, Julie de Lespinasse/Guibert, Rose de Lalande de Luc/Jean-Marie Canut, Anne-Prospère de Launay/son beau-frère Sade, Cécile de Roggendorff/Casanova, etc.
-
[49]
Informations généreusement fournies par Jeanne Rochaud qui travaille, entre autres, sur les pratiques graphiques et les papiers utilisés par les maîtresses du comte d’Argenson. Dans le cas de la duchesse, le papier deviendrait plus luxueux quand le comte cherche sans doute à rompre avec la duchesse.
-
[50]
Philippe Caron, « Orthographe et graphies au siècle des Lumières. Le royaume de la variante », Cahiers FoReLLIS – Formes et Représentations en Linguistique, Littérature et dans les arts de l’Image et de la Scène [En ligne], (1700-1840 : Des femmes françaises et étrangères à leur écritoire. Autour des Archives d’Argenson, III. Autour de la variété orthographique au siècle des Lumières), mis en ligne le 20 octobre 2022, consulté le 22 août 2023, URL : https://cahiersforell.edel.univ-poitiers.fr:443/cahiersforell/index.php?id=1128. Voir également André Chervel, Histoire de l’enseignement du français du xviie au xxe siècle, Paris, Retz, 2006, p. 94-100 et suiv.
-
[51]
Définition lâche d’un style qui reste à analyser. Voir Jean-Pierre Séguin, « Problèmes de définition du style coupé au xviiie siècle », Cahiers FoReLLIS – Formes et Représentations en Linguistique, Littérature et dans les arts de l’Image et de la Scène [En ligne], (De la brièveté en littérature), mis en ligne le 28 mai 2013, consulté le 22 août 2023, URL : https://cahiersforell.edel.univ-poitiers.fr:443/cahiersforell/index.php?id=94.
-
[52]
Sur le thème de « l’ennui », voir Maya Cazalis, Approches de la correspondance de la duchesse de Picquigny-Chaulnes avec le comte d’Argenson (1743-1744), ouvr. cité, p. 22-23 et 98. L’« insipidité » de la vie de cour est dénoncée par l’abbé de Véri (1724-1799) qui, après un long paragraphe sur les femmes qui y sont en charge, souligne « l’ennui que les mots devoir, affaire et sollicitation [mots soulignés dans le texte] portent avec soi, rendant Versailles le séjour de la tristesse et de l’ennui » (Journal, éd. Jehan de Witte, Paris, Jules Tallandier, 1928, t. i, p. 43).
-
[53]
De cette lettre 155, particulièrement longue (62 lignes), je ne donne que quelques lignes et notamment celles de fin, coupant diverses nouvelles d’affaires ministérielles et mondaines évoquées à demi-mots mais prouvant l’expertise de la duchesse en matière politique.
-
[54]
Elle se dit aussi « conseillère » du comte (AAP, 69-110, 133, 144, etc.).
-
[55]
Lignes 1, 5-6, 12-13. La lettre 168 commence par un « mr De P[icquigny] m’envoye », mais la duchesse, son épouse, se refuse de transmettre sa demande, tout en l’évoquant !
-
[56]
Philippe Caron, « Orthographe et graphies au siècle des Lumières », art. cité et M. Cazalis, Approches de la correspondance de la duchesse de Picquigny-Chaulnes avec le comte d’Argenson (1743-1744), ouvr. cité, p. 82-83 : analyse de la lettre 163.
-
[57]
Sur l’analyse séquentielle, voir Jürgen Siess, « L’interaction dans la lettre d’amour », dans Jürgen Siess (dir.), La lettre entre réel et fiction, Paris, SEDES, 1998, p. 125-132. Des exemples encore non théorisés ni quantifiés ; voir M. Cazalis, Approches de la correspondance de la duchesse de Picquigny-Chaulnes avec le comte d’Argenson (1743-1744), ouvr. cité, p. 82-83.
-
[58]
Chiffres à confronter avec celui des 61 personnes (51 hommes) mentionnées dans cette correspondance, chiffres qui dessinent un réseau d’inimitiés/ amitiés étudié par Thierry Ferrier (graphes en cours de réalisation). Je remercie encore une fois Jeanne Rochaud de m’avoir aidée à identifier les « protégés » de la duchesse et à en comprendre les carrières.
-
[59]
Lettres 1, 9, 11, 12, 14, 24, 148, 157, 160, 163, 172 pour Maillebois, Tyrconel, Chauvelin, Choiseul, Bernis, « deux provinciaux » et autres (à noter que plusieurs demandes peuvent figurer dans la même lettre). Sur le courrier double concernant du Deffand (lettre sans no), une étude est en cours.
-
[60]
Argenson, Mémoires, ouvr. cité, t. iv, p. 236. Sur l’affaire de cette élection à l’Académie, voir le comte de La Gorce, Souvenirs d’un homme de cour, ou Mémoires d’un ancien page […] écrits en 1788, Paris, Dentu, 1805, t. i, p. 371-374 ; et Louis Grasset-Morel, Les Bonnier, ouvr. cité, p. 186-190.
-
[61]
Pauline Ferrier-Viaud, Épouses de ministres. Une histoire sociale du pouvoir féminin au temps de Louis XIV, Ceyzerieu, Champ-Vallon, 2022.
-
[62]
Selon Voltaire, le comte recevait « par jour cent lettres quelque fois importunes » et son ami Hénault, lors d’un déplacement à Plombières, revient porteur de tant de placets qu’il les brûle (Argenson, Mémoires, ouvr. cité, t. v, p. 7, 45). Voir aussi les demandes variées (places, recommandations, pensions, « un petit mot de protection ») adressées, directement ou non, au comte et émanant de son frère lui-même, du duc de Saint-Simon, de la marquise du Châtelet, de Fontenelle, etc. (Argenson, Mémoires, ouvr. cité. t. iv, p. 339-411 et t. v, p. 7-76).
-
[63]
Argenson, Mémoires, ouvr. cité, t. iv, p. 100 et 186. À noter que dans les années 1752-1754, les Chaulnes se sont ralliés à la marquise de Pompadour et cela contre le comte, par ailleurs brocardé dès 1747 dans une pièce de théâtre dont la duchesse aurait peut-être « fourni les matériaux » : la comédie du Méchant de Gresset (Argenson, Mémoires, ouvr. cité, t. iv, p. 86, 122, 124).
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