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C’est comme ami vous et non comme ministre au moins que [je] vous la [une lettre du chevalier Chauvelin] confie n’allés pas en profiter pour ne lui faire qu’une des deux grâces sil y a possibilité des deux ce qui le comblerait d’aise et moi aussi car le chevalier est mon faible.

duchesse de Chaulnes [2]

Elle faisoit de la langue un usage qui donnoit à tout ce qu’elle disoit un caractère expressif et pittoresque. Elle écrivoit mal, et c’étoit un effet du caractère de son esprit.

Gabriel Sénac de Meilhan[3]

Être, sinon modeste, du moins prudente. Tout travail sur l’épistolarité sous l’Ancien Régime, ses usages et ses potentialités est aventureux et menacé d’anachronisme, car il implique la maîtrise de talents et de savoirs innombrables : ils sont, entre autres, paléographiques, linguistiques, stylistiques, socio-historiques, littéraires, iconographiques, psychologiques, bibliographiques et informatiques ; surtout ils doivent interroger en permanence les relations de genre et de rang propres au milieu et à l’époque où vivaient les épistolier·ères et s’efforcer de comprendre le complexe « rapport de place » où image de soi et image de l’autre se rencontrent à même la page au sein du système normé et largement fictionnel propre à tout « commerce » épistolaire[4].

La lettre féminine, quand elle est « familière », a donné lieu à d’innombrables études thématiques sans que soit toujours envisagée et mesurée la capacité d’agir qu’elle peut conférer aux femmes en tant que médiatrices et actrices de l’ombre. Dans une monarchie absolue de droit divin, socialement hiérarchisée par « nature » comme l’est la France du premier xviiie siècle, la pratique méconnue de l’intercession est en effet essentielle, y compris dans les missives à connotation amoureuse. Celles-ci sont truffées de verbes comme « s’intéresser à », « recommander », « favoriser », « demander », « solliciter[5] », des mots intrigants qui impliquent toutes sortes d’interventions « auprès d’une personne qui a autorité ou compétence en faveur de quelqu’un », la définition actuelle d’« intercéder[6] ». Or, l’usage de ces verbes d’action concerne surtout des personnages établis à la cour qui, dotés de statuts et revenus proches, sont de sexes opposés : la partenaire féminine de l’échange épistolaire y est placée d’emblée dans une situation d’infériorité du fait de son genre et des rôles que celui-ci impose, du fait aussi de la froideur du partenaire (ici un « ami » aussi « ministre » que la duchesse traite à l’occasion de « macreuse[7] » [AAP, 69-1]). Mais en contrepartie cette femme peut réussir à dé-jouer ce déséquilibre initial par un agir épistolaire qui mêle déclarations amoureuses, flatteries et requêtes intéressées.

Quels sentiments dès lors peuvent (ou doivent) se dire des amants qui, parce qu’ils sont femmes ou hommes, n’ont ni les mêmes pouvoirs ni les mêmes compétences énonciatives et expressives ? Quelle capacité d’agir et donc quelle agentivité peuvent posséder les épistolières de haut rang[8] ? Quels intérêts, matériels ou non, se cachent derrière certaines des sollicitations, en apparence anodines, qui figurent dans tant de lettres, celles au moins produites par des femmes d’entregent (d’« entre-jambes[9] », comme disait Béroalde de Verville) ? Quand elles correspondent avec un « ami », aussi ministre, et que surgissent de bizarres biffures graphiques pour le désigner, à qui, à quoi ces grandes dames re[s]pondent-elles vraiment[10] ?

Autant de questions incertaines que posent les soixante-treize lettres manuscrites, jusqu’ici restées inédites, adressées au comte d’Argenson (1696-1764) par la duchesse de Picquigny-Chaulnes (1718-1782) entre 1743 et 1744, des lettres qui survivent, parmi d’autres correspondances, dans le Fonds ancien de la Bibliothèque universitaire de Poitiers et qu’une enquête collective au long cours, d’ordre à la fois matériel et interprétatif, tente de décrypter[11]. De cette enquête, seuls quelques résultats peuvent être évoqués ici, aux côtés de quelques propositions d’investigations sur le thème de la sollicitation discrète et de l’intercession efficace. Plus de questions que de réponses, donc.

Une correspondance parmi d’autres

Les Bibliothèques de l’Université de Poitiers détiennent un fonds exceptionnel de correspondances manuscrites en tous genres adressées à des membres de l’importante famille d’Argenson et conservées par celle-ci jusqu’en 1976 dans son château poitevin des Ormes (nord de l’actuel département français de la Vienne)[12]. Bien que minoritaires, les lettres d’origine féminine y sont suffisamment nombreuses pour susciter l’espoir de pénétrer, grâce à elles, dans le monde – infiniment diversifié – des « écriveuses » épistolières du xviiie siècle[13].

Les archives d’Argenson et leurs richesses

La masse documentaire de ce fonds mérite d’autant plus attention que, souvent sollicitée, elle n’a pas fait jusqu’à présent l’objet d’un inventaire très détaillé. Représentant près de 200 mètres linéaires, soit 1145 cartons et 64 manuscrits (allant du xive au xxe siècle), l’ensemble est composé d’archives publiques, de documents de gestion et de pièces « privées », essentiellement des correspondances.

Une des plus intéressantes est celle adressée, entre 1717 et 1762, au seul Marc-Pierre de Voyer de Paulmy, comte d’Argenson (1696-1764), par 134 femmes, un chiffre notable mais que relativise celui des près de 700 épistoliers dénombrés dans le même temps. Un dimorphisme sexuel qui ne saurait surprendre quand le destinataire des lettres est un homme, qui plus est un homme d’État important et le centre d’une activité politique, sociale, économique, culturelle et galante qui dépasse le monde de la cour et même l’Hexagone. Un dimorphisme qui renvoie aussi à la maîtrise moindre de l’écriture par les femmes[14], mais qui, cependant, leur accorde une place non négligeable dans ce corpus : ces épistolières y brillent par leur nombre (relatif), leur « qualité » (socialement diversifiée), leur prolixité (variable) et leurs motivations (multiples) : remerciements, déclarations d’amour, récits d’échos mondains ou politiques, invites et demandes diverses, tout cela s’enchevêtre fréquemment dans la même épître. La typologie des épistolières (leurs manières comme leurs raisons d’écrire) ne peut donc qu’être sommaire et il faudrait la comparer avec celle des correspondants masculins du comte et d’autres contemporains.

La correspondance féminine du comte d’Argenson et ses déséquilibres

Du groupe hétéroclite des « écriveuses » (mais elles ne manient pas toujours elles-mêmes la plume[15]), émergent nombre de « pures » quémandeuses (environ 85 femmes, souvent anonymes). À leurs côtés, se trouvent des membres de la famille élargie du comte (24 femmes autrices de 92 lettres, sans compter plus de deux douzaines émanant de son épouse, Anne Larcher), des personnes du cercle royal (12 lettres, auxquelles s’en ajoutent 133 émanant de la duchesse d’Orléans) et le groupe – surabondant – des amies-amantes du comte.

Parmi elles, la duchesse de Picquigny-Chaulnes est en apparence l’une des moins bavardes avec les 73 missives conservées par le comte : celles de mesdames de Séchelles et Gontaut-Biron sont respectivement au nombre de 297 et de 128 (mais sur une période beaucoup plus longue), alors qu’une mystérieuse « Émilie » en aurait écrit 49[16]. Notre ignorance actuelle de la durée exacte des relations, charnelles ou non, entretenues par les protagonistes de ces échanges ne permet pas de connaître leur intensité, leur évolution, non plus que les raisons de leur arrêt ou de leur pause, des interruptions peut-être dues à leur éventuelle inutilité quand les partenaires sont géographiquement réunis.

À noter que ces données quantitatives sont trompeuses. Aisées à réunir grâce à un « classement » patronymique par dossiers d’épistolier·ères, elles sont doublement incomplètes : à des pertes parfois répertoriées (des ventes occasionnelles de pièces autographes d’exception), s’ajoutent des phénomènes de dispersion dans d’autres dépôts d’archives, souvent mal connus[17], comme le montre l’état des lieux dressé par Anne-Sophie Traineau-Durozoy[18]. Quant à celles des lettres qui survivent à Poitiers, elles sont – fait encore plus regrettable – rarement localisées et/ou datées[19] et elles sont généralement non signées, un triple manque qui est alors fréquent et même recommandé dans certains manuels épistolaires[20] mais qui rend difficile leur exploitation sérielle et un usage de stricte histoire événementielle.

Aucune réponse du comte n’existe dans cette partie – privée – du fonds. En effet, aucune de ses propres lettres ne semble lui avoir été renvoyée ou n’a été conservée par lui, aucune copie n’a préexisté à leur envoi et peut-être même n’a-t-il jamais rien écrit à certaines de ses partenaires, puisqu’on sait que la tâche de leur répondre a parfois été confiée à un ami complaisant[21]. Néanmoins la réputation de séducteur scripteur du comte est si grande que, dans une lettre féminine, isolée et anonyme, datée du 9 septembre 1744, on peut lire : « Vous êtes charmant, Monsieur, et vous répondez comme si vous n’aviez rien à faire. Ils m’avoient bien dit que vous êtes un séducteur et qu’on ne peut s’empêcher de vous aimer[22] » (CA, p. 92).

Ces phrases sont révélatrices de la renommée du comte : sa disponibilité galante est de notoriété publique (on y reviendra) et elle est même publicisée par son entourage qui, de plus, croit savoir que le succès de ses liaisons amoureuses tient à ses écrits épistolaires. De ces écrits, il ne reste malheureusement rien à Poitiers. Ce ne furent peut-être que des « billets » périssables, ceux où se fixent des rendez-vous furtifs et où se disent les élans les plus ardents. Quant aux « sentiments », réels ou affectés, du comte, on n’en saura donc jamais rien que ce qu’en imaginent ou prétendent savoir ses « maîtresses ». Quant à elles, si elles aiment s’étendre sur leurs émotions, l’affichage de leurs plaisirs et de leurs alarmes peut relever aussi bien de l’usage épistolaire que de l’autofiction ou de tactiques intéressées, elles-mêmes sans doute parfois orchestrées d’ailleurs. Comment donc interpréter ces « amours » ?

Les épistolières du comte d’Argenson comme objet d’étude(s) en devenir

Malgré son asymétrie radicale, la documentation présente à Poitiers permet néanmoins d’avoir une connaissance fine de chacune des épistolières présumées « appartenir » au cercle d’Argenson. D’où des approches comparatives en cours qui s’attaquent à l’étude matérielle de la lettre (filigrane, sceau, pliage enveloppant les feuillets, marques postales, mise en page), à ses structures (formules d’attaque et de clôture, organisation des idées, chaîne argumentative), à l’analyse « graphique » (orthographie lexicale et grammaticale, segmentation des mots, ponctuation), à la problématique des réseaux, etc. Des travaux plus thématiques, mais liés aux précédents, portent sur les liens extra-conjugaux, la santé, l’évènementiel, etc.

De ce travail collectif encore largement en gestation, je teste la validité grâce aux lettres de « La P » ou « La Péquigni », les surnoms que madame du Deffand donne à sa consoeur en épistolarité : Anne-Josèphe Bonnier de La Mosson, duchesse de Picquigny, puis de Chaulnes, et l’une des « amantes » de Marc-Pierre de Voyer de Paulmy, comte d’Argenson[23]. Notons dès à présent l’usage par l’épistolière elle-même d’un « P » identique et sans mystère pour désigner communément son mari dans ses lettres au comte. Un mari qui est aussi régulièrement un « on ».

Des protagonistes de très haut rang : un comte, une duchesse et leurs entours

Entre image publique et image privée, entre propos venimeux et données officielles, la comparaison entre deux individualités de renom mais dotées de droits (et devoirs) inégaux du fait de leur appartenance de sexe, est, elle aussi, difficile à faire. Les associer brièvement, c’est s’interroger sur la complexité des rôles et des fonctions qu’ils ont pu occuper et c’est devoir, là encore, insister sur le trop-plein d’une vie bien documentée (celle du comte) et la rareté de nos connaissances, qui plus est de sources malveillantes, concernant la duchesse.

Du premier, je dirai peu de choses en renvoyant à la biographie d’Yves Combeau déjà mentionnée. De la seconde, j’essaierai de discerner quelques traits saillants de sa personnalité grâce aux perfidies d’une poignée de mémorialistes.

La carrière admirée d’un homme d’État de haut parage

Marc-Pierre et Anne-Josèphe semblent se rejoindre sur plusieurs points : richesse et statut de naissance, mariages arrangés, goût des amours contingentes, même cercle d’apparenté·es et d’ami·es, fréquentation des hautes sphères de la cour, « la vie de château », etc. Mais, malgré sa fortune, ses titres, ses probables charmes physiques, ses hautes capacités intellectuelles, ses talents épistolaires, son entregent et même sa célébrité, Anne-Josèphe n’a bien sûr jamais « fait carrière » contrairement à ses partenaires masculins, qu’il s’agisse de ses père, frères, maris et amants. Ni en politique – bien sûr –, ni même en littérature, non plus qu’en sciences, tous domaines où ses appétences, reconnues mais ridiculisées, la rangèrent durablement parmi « les dames curieuses » et autres « endiablées de l’esprit[24] ».

Il est intéressant de lire le double portrait du comte d’Argenson et de la duchesse de Chaulnes esquissé, sur le tard, par l’écrivain Gabriel Sénac de Meilhan (1736-1803), qui les a connus tous deux. À la seconde, il donne la priorité, puisqu’après son propre autoportrait, il la fait figurer en tête de sa série « de personnages distingués de la fin du dix-huitième siècle » ; il lui accorde même quatre pleines pages (plus un aparté). Mais si le comte d’Argenson n’a droit dans cette galerie qu’au onzième chapitre et à deux pages et demie, elles sont exclusivement louangeuses et ne disent presque rien de son apparence, de son caractère et de sa vie privée (frasques galantes, goutte et vérole), car « M. d’Argenson n’a aucun des défauts des âmes foibles » et il est tout simplement « beau[25] ». Au contraire, le physique de la duchesse est précisément décrit, mais l’est de façon mitigée. Son intelligence, trop vive, est longuement ridiculisée. Enfin le récit de sa vie est tout entier organisé autour d’un tardif et calamiteux remariage, vite rompu, avec un très jeune maître des requêtes, Monsieur de Giac, quand rien n’est dit du cocuage du comte d’Argenson par son épouse, le cocuage étant, il est vrai, une « qualification burlesque qu’on [ne] donne [que] dans la bourgeoisie[26] ».

Faut-il rappeler en effet que Marc-Pierre d’Argenson (1696-1764) appartient à la fois à la noblesse d’épée et aux sphères les plus hautes de la noblesse parlementaire et qu’il a su nouer, comme tous les hommes de sa famille, de fructueuses alliances à l’occasion de son mariage avec une héritière très fortunée ? Anne Larcher (1706-1764), épousée en 1719, est la mère de ses deux enfants légitimes, mais elle est séparée de corps d’avec son époux depuis 1728 sur des accusations d’adultère qui, après un temps de retrait, ne l’ont pas empêchée de fréquenter la cour[27].

La carrière publique du comte d’Argenson, c’est celle d’un homme d’État talentueux qui, lié à la famille d’Orléans, puis au clan des dévots (les Luynes et « la petite cour » de la reine), a occupé de nombreuses et importantes fonctions dont celle de lieutenant général de police (comme son père), de secrétaire d’État de la guerre de 1742 à 1757, de surintendant général des postes et relais de France, etc. Homme d’esprit mais aussi d’intrigues et, dit-on, de rancunes, il est le dédicataire de l’Encyclopédie sans vraiment adhérer ni aux Lumières ni à un catholicisme intériorisé. Quant à sa carrière d’« homme à femmes » pourvu d’argent et de hautes dignités, elle est menée sans trop de bruit depuis la Régence jusqu’à sa disgrâce soudaine en 1757 et son exil dans ses terres des Ormes. Il a alors pour principale et fidèle compagne madame d’Estrades, une parente de la marquise de Pompadour, qui, bien que devenue l’ennemie de celle-ci, a souffert du même décri que toutes les maîtresses des grands de ce temps, toujours réputées scandaleuses dans la vaste bibliographie qui leur est consacrée, une bibliographie qui montre cependant qu’en leur temps, la plupart d’entre elles furent tolérées et même encouragées à la cour[28].

La renommée d’une duchesse savante et impérieuse

Anne-Josèphe Bonnier de la Mosson n’échappe pas à la célébrité douteuse que partagent toutes les amantes de hauts personnages, ainsi que le montrent les nombreux portraits littéraires qui épitomisent la duchesse jusque dans les biographies les plus récentes de son mari : « Femme fort riche, spirituelle et malicieuse, mais sans gêne […]. Admirant son époux, elle ne se piquait pas de lui être fidèle, ce qui n’empêchait pas sa charité et ses dévotions. Elle ne pleura guère son mari [mort en 1769] elle se remaria [hors caste], disant : “une duchesse a toujours trente ans”, […] elle mourut au Val-de‑Grâce en 1782[29] ». Un siècle et demi plus tôt, l’écrivain Sénac de Meilhan, déjà mentionné, est infiniment plus disert, plus répétitif aussi, mais ne montre aucune bienveillance à l’égard d’une femme qu’il a lui-même fréquentée :

Je veux essayer de peindre une personne rare par son esprit ; que la fortune avoit placée dans un rang éminent, qu’une foiblesse en avoit fait descendre, qui a fini dans l’obscurité, abandonnée du monde, et malheureuse par le sentiment qui lui avoit fait sacrifier son état. Madame de Giac n’a jamais été belle ; mais elle avoit de la physionomie. Ses yeux étoient brillants, expressifs […], son teint avoit de la blancheur, mais rien d’animé ; […] son maintien avoit de la gêne et de l’embarras jusqu’à ce qu’elle eût donné l’essor à son esprit. […] Elle avoit à un degré supérieur le don de la pensée. […] Son esprit car il composoit tout son être […] avoit le plus rapide élan. […] L’esprit étoit tout pour elle. […] Ses pensées n’avoient jamais ni passé ni futur : elle voyait tantôt les choses sous un angle, tantôt sous un autre. […] Sa vie a été une longue jeunesse que n’a jamais éclairée l’expérience[30].

La duchesse de Picquigny, puis de Chaulnes (1718-1782), est en effet la fille d’un richissime financier du Languedoc, par ailleurs collectionneur averti. Son mariage – assorti d’une énorme dot – a lieu en 1734 avec un aristocrate de vieille noblesse militaire, présent au siège de Prague et à Fontenoy, lui aussi fort cultivé et, à ses heures, physicien, bibliophile et amateur de curiosités, Michel-Ferdinand Albert d’Ailly (1714-1769). Duc de Picquigny, il devient duc de Chaulnes à la mort de son père, maréchal de France, survenue le 9 novembre 1744. Surnommé « l’honnête homme » par Louis XV, cet aide de camp du roi est allié aux Luynes et ami du comte d’Argenson.

Le couple ducal a un fils en 1741 mais vit le plus souvent de façon séparée, le mari guerroyant une partie de l’année, la duchesse circulant entre plusieurs châteaux (en Picardie, quand son mari y est gouverneur, en Normandie, en Bretagne), plusieurs hôtels particuliers successifs à Paris et des logements à la cour, aussi bien à Versailles qu’à Fontainebleau, etc. C’est ensemble néanmoins que le couple participe à des cérémonies officielles, comme en 1747-1752 aux réunions des États de Bretagne, tout en menant une vie qui paraît obéir aux lois d’un « adultère volontaire qui ne fait aucun mal au mari[31] ». Des lois qui ici semblent ne pas altérer une correspondance assidue et bienveillante entre les époux, celle-ci « couvrant » littéralement les relations adultérines de la duchesse. C’est en effet sous une même enveloppe (un « paquet ») que voyagèrent et les lettres traitant d’affaires conjugales et les feuillets séparés remplis d’effusions extra-maritales à l’époque où mari et amant chevauchaient de concert lors de la guerre de Succession d’Autriche en 1744[32]. La santé de la duchesse est alors sans doute fragile, mais les échos fréquents qu’elle en donne sont peut-être un prétexte à parler de soi et à se plaindre d’un pénible éloignement. Ne la dira-t-on pas plus tard « boursouflée de santé masculine[33] » ?

Son intelligence, sa curiosité, son caractère impérieux et parfois « difficile[34] » sont tour à tour vantés et décriés par les chroniqueurs et mémorialistes du temps comme le marquis d’Argenson (frère du comte), Jean-François Barbier, Charles-François de Hénault, le duc de Luynes, le marquis de Valfons et quelques autres (une liste non exhaustive qui souligne le renom de la duchesse de Chaulnes tout au long du xviiie siècle). Ainsi, son « amie », Madame du Deffand, qui s’exaspère des extravagances et de l’autoritarisme d’Anne-Josèphe, l’évoque plusieurs fois dans les lettres qu’elle adresse au président Hénault (1685-1770), leur ami commun et un des plus proches familiers du comte d’Argenson. En juillet 1742, depuis les eaux de Forges où les deux femmes se sont rendues ensemble, elle raconte :

2 juillet. – O mon dieu qu’elle me déplaît ! Elle est radicalement folle […]. Sa prétention est d’avoir de l’imagination et de voir toute chose sous des faces singulières, et comme la nouveauté des idées lui manque, elle y supplée par la bizarrerie de l’expression, sous prétexte qu’elle est naturelle. […]
9 juillet. – La Pecquigny […] son esprit est comme l’espace : il y a étendue, profondeur, et peut-être même toutes les autres dimensions que je ne saurais dire, parce que je ne les sais pas ; mais cela n’est que du vide pour l’usage. […] Elle a l’air d’une folle en mangeant […] cela dure deux heures. Elle a tout senti, tout jugé, tout éprouvé, tout choisi, tout rejeté. […] Elle est, dit-elle, toute la journée avec toutes nos petites dames à jaboter comme une pie. […] Elle est aisée à vivre ; mais je la défierais d’être difficile avec moi : je me soumets à toutes ses fantaisies.
[…] Portrait. […] Jamais elle ne sera occupée ni intéressée que par les choses qui demandent une sorte d’effort ; les sciences les plus abstraites sont les seules pour lesquelles elle ait de l’attrait, non parce qu’elles éclairent son esprit, mais parce qu’elles l’exercent […] son caractère, il est et sera toujours suivant que son imagination en ordonnera. […] un être qui n’a rien de commun avec les autres êtres […][35].

Un « bel esprit » donc, fait pour susciter l’admiration et peut-être l’amour. Mais si sa liaison avec le comte d’Argenson et les lettres qui la suggèrent paraissent avoir été d’une intensité certaine, leur durée semble avoir été brève (deux ans ?) et doit être notamment mise en regard avec les 25 ans de correspondance entretenue par madame de Séchelles (1690-1764) avec le même personnage. Mais comme pour celle-ci et d’autres, les traces écrites d’un attachement « amoureux » sont à la fois évidentes tout en restant évasives sur le plaisir des sens des deux partenaires. Et si rien n’y est dit de leurs éventuelles séquelles procréatives et des risques de naissances illégitimes[36], partout au contraire transparaît, plus ou moins explicitement, la possibilité de contreparties matérielles ou symboliques qui n’ont rien d’éthéré. Toute alliance, dans et hors mariage, révèle en effet, au moins sous l’Ancien Régime, des liens d’intérêt et des rapports de force camouflés sous le fallacieux vernis de la galanterie et de l’« empire » nocturne si bien dénoncé par Olympe de Gouges mais toujours avantageux pour les factions de cour[37].

Objets tout à la fois de vanité et de mépris, les épouses et les amantes le sont aux yeux de presque tout leur entourage masculin, alors qu’elles-mêmes semblent ne pas pouvoir se prévaloir ouvertement de leurs compagnons (et moins encore des amies, « particulières » ou non, avec qui certaines sont liées). D’ailleurs, ne faudrait-il pas imaginer et tenter de reconstituer une sorte de réseau des amantes du comte car, à une date inconnue, Anne-Josèphe de Chaulnes s’indigne de la négligence de son amant à l’égard de telle ou telle et semble intercéder en leur faveur ? « Vous avés couché deux nuits à Neuilli sans venir voir un moment Mme de Séchelles ; il y a quatre mois qu’elle ne vous a aperçu […] il y a vingt-cinq ans qu elle vous adore […] elle vous a toute ∫avie tout sacrifié cést de votre aveû ceque vous aimés et avés aimé le mieux apres vous et la gloire[38]. » Cette marque de compassion à l’égard d’une ex-rivale est-elle un moyen de flatter le donjuanisme d’un séducteur sûr de ses pouvoirs ou une façon d’exprimer la crainte d’une infidélité inévitable, tant elle est normale, voire normée, à la cour, y compris parmi les femmes ? Est-ce donc par antiféminisme traditionnel ou par réalisme que certains écrivains jugent, prenant appui encore et encore sur l’exemple de madame de Chaulnes, que « le rang d’une grande dame est trop décidé pour qu’elle ait aucune inquiétude sur ce qu’on lui doit, [quel que soit son] degré de dérèglement et de scélératesse en galanterie[39] » ?

Écrire et/ou faire l’amour et ses « affaires[40] ». Observations et questions

Les « rapports » qu’entretiennent entre eux les gens de cour posent d’intrigantes questions. Plaisirs de la conversation, satisfactions sexuelles et quêtes d’« emplois » (titres, grades et argent confondus) s’échangeaient-ils pour mieux s’équivaloir ? La multiplication des partenaires n’était-elle qu’un instrument de prestige et une sorte de pis-aller face aux aléas de mariages arrangés[41] ? N’était-elle pas, plutôt et tout autant, un moyen d’élargissement – légitime et parallèle – du système des alliances matrimoniales contraintes ? Sous couvert d’attirances sensuelles ou cérébrales, éphémères mais compensatoires, ces liaisons amoureuses n’étaient-elles donc pas en réalité intentionnelles et bénéfiques, individuellement et collectivement[42] ? N’était-il d’ailleurs pas d’usage de solliciter en famille pour promouvoir les lignages alliés ou amis[43] ?

Selon Jean-Jacques Rousseau et la vision réductrice de la féminité qu’il partage avec la plupart des hommes de lettres de son temps, les grandes dames de la noblesse « cessant d’être femmes, de peur d’être confondues avec les autres femmes, […] préfèrent leur rang à leur sexe, et imitent les filles de joie afin de n’être pas imitées[44] ». Ce sont évidemment là les propos paradoxaux d’un roturier qui a approché quelques grandes dames, mais ils semblent confirmés par les définitions complémentaires et socialement distinctes qui sont alors données de l’adultère quand il est commis par les femmes : celle, juridique et morale, du chevalier de Jaucourt dans l’Encyclopédie et celle, réaliste, d’un contemporain de la duchesse de Chaulnes, issu de la roture, l’écrivain Charles Duclos (1704-1772), un habitué des milieux aristocratiques et un familier du comte d’Argenson :

Adultère. […] est, après l’homicide, le plus punissable de tous les crimes, parce qu’il est de tous les vols le plus cruel, et un outrage capable d’occasionner les meurtres et les excès les plus déplorables […][45].

[…] un simple particulier est-il trahi par sa femme, le voilà déshonoré, c’est-à-dire ridicule ; car en France c’est presque la même chose […]. Il n’en est pas ainsi des gens d’une certaine façon, dont les mariages sont des espèces de traités faits sur les convenances de la naissance et de la fortune. Voilà pourquoi nous ne connaissons point parmi nous [les nobles] cette qualification burlesque qu’on donne, dans la bourgeoisie, à un mari trompé par sa femme […][46].

Immorales mais acceptables chez une duchesse, les « amours » extra-conjugales sont banales – on l’a vu – à la cour et, si elles durent quelque peu, elles y prennent vite un caractère semi-officiel qui autorise les chroniqueurs à en « suivre » les péripéties extérieures (faveurs, ruptures, réconciliations).

De ces « passades », parfois des quasi-concubinages[47], il est cependant malaisé de déchiffrer la réalité physique ou sentimentale, sauf à en lire la traduction dans l’écrit épistolaire (ou dans des oeuvres plus délibérément fictionnelles, comme le roman). La lettre ne livre que des traces, certes déformées mais précises, de la rencontre amoureuse : discrets sur l’effectivité de celle-ci, ces échos sont souvent échevelés dans la formulation de ses attendus fantasmatiques[48]. Ainsi du récit d’un rêve, unique et peut-être refaçonné à dessein, qui figure aux lignes 9 à 13 d’une lettre de 33 lignes sur deux pages, que la duchesse rédige quand le comte part rejoindre l’armée :

[…] na[v]és vous jamais resvé lanuit que vous couriés très fort apres quelques chose sans pouvoir avancer et on sereveille roué et tout en sueur voilà comme je suis tout le jour je cours, cours, cours, dans le parc, quoique je me cache très bien […] oh vous ne pouvé pas comprendre limpatience, ou je suis cést bien la le cas de sauter au lieu de dormir […] et puis vous vous en allés, je ne sçai ou, vous perdre, ou vous noyer dans le rhin […] que cela finisse et que nous nayon plus qu’agaloper […] ce 20e juillet [1744 ?].

AAP, 69-134

Aimer sur beau papier. La forme des lettres

Une rapide observation des lettres de la duchesse (l’analyse n’en deviendra complète qu’au terme d’études comparatives approfondies et quantifiées) montre à la fois des traits communs à toutes les correspondances familières de l’époque et propres à la duchesse de Chaulnes, en particulier sa prolixité langagière et son activisme.

Le support qu’elle emploie est un papier de qualité, généralement non bleui et souvent orné de bords dorés montrant un souci avéré de distinction. Les filigranes indiquent au moins deux lieux de fabrication : l’Auvergne et une nouvelle manufacture royale établie à Montargis[49]. Le pliage des feuillets les transforme en enveloppe close qu’un sceau rouge aux armes conjointes des Bonnier et des Chaulnes rend hermétique (ce sceau est exceptionnellement noir en cas probable de deuil familial – frère, beau-père – ou princier).

Chaque missive compte en moyenne 30 à 40 lignes disposées sur deux pages au moins. Celles-ci sont dotées d’une marge minuscule à gauche et d’un large espace supérieur laissé vide que surmonte, parfois, une brève (et incomplète) indication de lieu et de date. La partie inférieure de la page est par contre entièrement utilisée et comme « bourrée » : les lignes deviennent de plus en plus serrées et penchent vers le bas, ce qui étonne d’autant plus que le recto n’est pas toujours entièrement utilisé. À croire que l’ardente épistolière craignait de ne pas avoir assez de place pour coucher sur le papier toutes ses idées, informations, demandes, déclarations, etc. Malgré de visibles accélérations de plume dues à cette fougue et aux horaires aléatoires de départ du courrier, les caractères sont néanmoins bien formés mais dédaignent l’emploi des majuscules. Enfin, en dépit d’une fréquence relative des ratures et d’une ponctuation différente de la nôtre, l’apparence globale des lettres de la duchesse souligne sa maîtrise d’écrivante, sinon d’écrivaine.

Quant à son « ortho-graphie », elle est régulière au sens où l’épistolière maintient ses habitudes grammaticales d’une lettre à l’autre et du début à la fin de chacune d’elles. Une cohérence qui n’empêche pas de constater que sa pratique des accords et de l’orthographe des mots lui est particulière, en un temps où règne, jusque dans les milieux les plus lettrés, un régime généralisé d’instabilité grammaticale : « le royaume de la variante[50] ».

Trait plus intéressant encore, le vocabulaire de la duchesse est d’une grande richesse. Il relève de niveaux de langue variés et multiplie des références d’ordre littéraire, scientifique, historique, militaire, qui ne manquent pas d’être ponctuées d’interjections et de points d’exclamation particulièrement nombreux : « bon ! », « ah mon dieu », « oh bondieu », « oh dâme », etc. Le tout produit un rythme, sinon un style que j’oserais dire combatif faute de l’appeler « coupé », qui est tour à tour enjoué et pathétique, fanfaron et languissant[51]. L’ennui en est absent même quand il est l’objet de phrases répétitives, sans doute topiques, sur « l’insipidité » de la vie de cour[52].

Ce 20e mai
[…] si je vous aime un peu trop du moins, je ais ne vous fatigue ni par la politique ni sur les nouvelles, oh je suis fort aisée avivre sur cet articles […] les faux airs, et la bétise de la bonne compagnie : que de bêtes bondieu, j’en suis exedée […] je ménnuye horriblement, et cela est affreux car ceci ne fait que commencer, et je ne sçais pas ce qu’il y faut faire car je ne m’estois jamais ennuyée, si je me portois bien je mangerois toujours, car il ni apas moyen, puisque vous ne voulés pas que je meure, je vais donc m’ennuyer voilà tout il ni arien de plus simple.

AAP, 69-155[53]

Jouir et jouer de la passion amoureuse. Le goût des mots

Destinées à conjurer l’absence, les déclarations enflammées de la duchesse de Chaulnes sont légion. Leurs apparitions répétées et leurs contenus exubérants semblent lui être propres, tout comme leur nombre : 9 lettres seulement sur 73 n’en comportent pas. Il faut donc les regarder de près, à la fois une par une et dans leur contexte d’apparition : parfois affirmées en première et/ou en dernière ligne, elles entrelardent de façon inopinée un mélange de récits de mondanités, d’annonces d’évènements petits ou grands, d’affirmations de loyauté et de requêtes variées : un rendez-vous pour elle-même, des avantages concrets pour bien d’autres, etc.

Sans doute faudrait-il tenter de corréler protestations d’amour ou demandes avec le rythme des rencontres charnelles (réelles ?) qui les ont anticipées, précédées ou suivies, mais la rareté des datations empêche presque toujours de préciser ce point. Enfin il serait surtout nécessaire de les comparer aux façons de dire (de « faire » ?) l’amour des autres maîtresses du comte d’Argenson et de leurs contemporaines, moins anxieuses – semble-t-il – de dire leur faim d’amour et de fournir en même temps à leurs amants des informations variées et des conseils : « je vous préviendrai toujours sur tout ce que je croirai de vos véritables intérêts […] j’aimerois mieux estre morte que d’avoir ame plaindre de vous ou a vous priser moins » (AAP, 69-171[54]).

Quelques citations extraites d’une poignée de lettres, non successives (faut-il le rappeler ?) suffiront à définir le registre passionnel que sait déployer la duchesse :

[…] vous este le plus grand ministre que le roi puisse avoir, sans préjugés ni faiblesse […].

AAP, 69-1

[…] Adieu, mon cher. Oh, ma foi, je n’en sçait rien ; homme macreuse esprit diable ou qui que tu je vous aimerai je vous jure toute ma vie mille fois plus quelle […].

AAP, 69-1

[…] mon sort est de vous aimer plus que ma vie […].

AAP, 69-114

[…] je ne verrais qu’un dieu et vous savez quel il est […].

AAP, 69-137

[…] aimez moi a vos heures perdues car je vous aime autant qu’on le pouvoit au temps de Ph Auguste […].

AAP, 69-138

[…] vous qui este pour moi la vérité éternelle.

AAP, 69-141

[…] je n’ai jamais aimé personne, si cela vous plaît tant mieux […].

AAP, 69-145

[…] je […] di avoir rempli votre coeur autant que vous déchiré lemientous les jours de mavie qui n’en sera cependant jamais moins avous.

AAP, 69-175

Mais tout en se disant amoureuse ardente, la duchesse sait se faire solliciteuse et elle feint peut-être l’embarras sur ce point, quand elle veut minimiser son rôle en déclarant à plusieurs reprises :

[…] dieu m’est temoin de l’horreur que jai pour ce rôle [de solliciteuse] et je vous prouverés qu’il ni a rien que je ne fasse pour l’éviter […].

AAP, 69-9

[…] je ne me soucie pas de reconnoissance si cést une vertu je le trouve épaisse.

AAP, 69-152

[…] je neveux rien vous devoir, heureusement que ma position memét alabri de cette crainte […].

AAP, 69-168

Difficile de ne pas souligner le caractère équivoque des mots employés et de ne pas soupçonner, sous une modestie apparente, l’orgueil d’une grande dame usant d’habiles procédés rhétoriques pour faire valoir ses demandes. Impossible plus encore de ne pas regarder le flux verbal où s’insèrent protestations et requêtes comme une manière de « noyer » ces dernières comme le proverbe le fait du « poisson dans l’eau ». La demande ne prend sens qu’au sein du bloc textuel d’une lettre qui fait volontiers semblant d’avoir un autre objet et cela, à une exception près, celle d’une missive en faveur du mari.

Celle-ci commence, d’entrée de jeu, par la sollicitation d’une place de gouverneur du Languedoc et s’achève efficacement par l’affirmation : « [V]ous sçavés combien je m’intéresse a sa fortune ». Néanmoins, dans cette lettre de 34 lignes, ce qu’elle cherche avant tout à dire, c’est le manque amoureux[55] :

[O]n [le mari, M. de Picquigny, futur de Chaulnes] veut que je vous ecrive pour vous prier de bien vouloir vous interesser à mon epoux au cas ou mr de richelieu quitte le comandement de languedoc […] et je vous rends la justice de croire que vous aimerés autant lui rendre service qu’a un autre cela dit pour la forme je vous proteste que je ne souhaite que votre coeur aimés moi si ce n’est autant que je vous aime du moins autant que vous avés aimé […] je vous aimois assés pour ne vouloir pas vous écrire quoiqu’il m’en coutat mais on le veut que faire.

AAP, 69-5

Cette lettre, comme toutes les autres, produit un curieux effet de « tuilage » (expression empruntée à Philippe Caron et reprise par Maya Cazalis[56]) que seule l’analyse séquentielle systématique de tout le corpus permettra de percevoir dans toute sa diversité[57]. Les phrases glissent d’un sujet à l’autre et se répètent, mais n’oublient jamais de mettre en valeur le rôle d’amoureuse quémandeuse que remplit l’épistolière.

Servir ses ami·es et allié·es. L’interventionnisme d’une aristocrate

Le caractère pressant et multiplié des sollicitations présentées par écrit (qu’en est-il de celles qui le furent verbalement ?) est tout aussi notable que les faux-semblants d’un non-vouloir de solliciter. Elles sont aussi variables dans leur objet que dans l’identité de leurs bénéficiaires : une dizaine de personnes sont nommées à une ou plusieurs reprises dans les lettres conservées à Poitiers, dont une seule femme, du Deffand[58].

Sans rappeler les demandes en faveur du mari et de son fils, je ne donnerai là encore que quelques exemples des sollicitations de la duchesse, sollicitations qui concernent surtout des postes militaires. Ainsi, pour Antoine Ricouart d’Hérouville (1713-1782) qui, appuyé par toute sa famille, est en quête d’une inspection d’infanterie après une blessure au combat, elle écrit :

[…] si la mort de mr daubigny arrivoit et qu’il en resultoit une inspection d’infanterie au nom de dieu songés a d’herouville vous ne pourriés je crois la mieux placee et vous scavés je crois combien je m’interresse a sa fortune […].

AAP, 69-5

Paris, ce lundi 9 [1744]. D’Hérouville m’écrit pour m’apprendre qu’il est major général de l’armée du comte de saxe. Il me prie de vous en remercier. Oui assurément, je vous en remercie et de tout mon coeur ! Le pauvre sôt ! Imaginés-vous qu’il croit que ses remerciements et sa reconnoissance acqueront grâces et mérite en passant par moi !

AAP, 69-1

Réitérée plusieurs fois (lettres 5, 11), la requête est donc couronnée de succès. Par ailleurs, ce sont des grades de maréchal de camp qu’elle réclame pour Yves-Marie Desmarest de Maillebois (1715-1791), fils du maréchal de France, et pour le comte de Tirconnel (1710-1752), brigadier de cavalerie, dont les cas sont évoqués conjointement dans une lettre riche de plusieurs strates de déclarations amoureuses et de nouvelles sur sa santé et ses occupations.

À noter cependant l’échec de la démarche en faveur de Tirconnel : « […] on parle d’une promotion pour litalie songes amaillebois sur qui diton ont roulé toutes les dispositions voila, une lettre de tirconel qui vous instruira a mieux que je n’aurois le temps de faire brulés la vous sentes que ce nest jamais au ministre que je confie je minteresse beaucoup a tous deux atous trois même ».

AAP, 69-163

Quant au chevalier Chauvelin (1716-1773), membre d’une famille alors en disgrâce, il requiert le grade de brigadier par l’intermédiaire de la duchesse, mais elle facilite aussi des carrières civiles comme dans le cas d’Étienne-François de Choiseul-Stainville (1719-1785), désireux de faire passer un mémoire de son cru auprès du comte et/ou du roi. Elle en agit de même, avec l’« abbé de Berny » (Bernis ?) qui souhaite « faire traîner une ode au roi » par l’entremise du comte d’Argenson, tandis qu’ailleurs elle « recommande » instamment « un cuisinier qui est actuellement a mr de nivernois » et elle accepte de faire passer une lettre de son « amie », Marie de Vichy-Champrond, marquise du Deffand[59].

S’il est difficile de juger de l’efficacité réelle de la duchesse dans son rôle de solliciteuse, il faut souligner qu’elle a su l’endosser durablement puisqu’en 1754, lors de l’élection d’un nouvel académicien, elle cherche à faire nommer, contre d’Alembert (lui-même soutenu par madame du Deffand), l’abbé de Boismont (1715-1786). Mais cet « amant », ou réputé tel, ne sera élu que l’année suivante au terme d’une « brigue honteuse » dont elle aurait été la meneuse[60].

Conclusion d’attente sur les bénéfices et l’instabilité des « galanteries » de cour

Il n’est pas de corpus épistolaire qui ne révèle l’importance d’un entregent féminin mis au service d’intérêts personnels, familiaux et/ou claniques. Il n’en est pas non plus qui ne se pare d’envolées amoureuses comme autant de préludes, escortes ou suites d’une rencontre charnelle.

Sur ce point, « l’activisme » des aristocrates de cour mérite d’être questionné à nouveaux frais. Dans ses formulations singulières comme dans ses éventuels succès. Dans ses configurations genrées plus encore, car la pratique – semble-t-il massive – de l’intercession n’est pas le propre d’un sexe, ni des seules maîtresses royales, non plus que des épouses de ministres[61], mais elle s’exprime différemment selon les personnes et les conjonctures. Le phénomène concerne aussi bien les partenaires féminines des deux frères d’Argenson que ces derniers, l’un comme l’autre, d’éternels sollicités et solliciteurs[62]. Le marquis le rappelle dans son journal en août 1752 au moment où se négocie le très avantageux mariage – qui n’aura pas lieu – d’un Chaulnes, fils de la duchesse, avec la fille unique, bientôt décédée, de « la Pompadour ». Celle-ci, ennemie déclarée du comte, « lui arrache toutes les places à donner[63] ».

Toute lettre est demande et réponse. Elle est appel et restitution de satisfactions symboliques et matérielles retardées mais toujours espérées. Et même quand elle ne relève pas du registre de la réciprocité amoureuse, elle établit une sorte de connivence dans l’exercice sexué de « pouvoirs » distincts. Ne serait-ce pas le cas des Chaulnes qui agissent, aux côtés du comte d’Argenson, mais aussi face à lui, comme le montrent la brièveté et les revirements ultérieurs de leurs liens ?

De ces « jeux » qui, menés en couple, en groupe ou isolément, mêlent intérêts de caste, enjeux politiques et plaisirs sexuels, la lettre à intercession(s) est sans doute une des meilleures expressions.