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Tourisme littéraire

Victoriano García Martí et les origines du tourisme littéraire à Saint-Jacques-de-CompostelleUn enjeu idéologique et ethnographique

  • Arantxa Fuentes Ríos

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  • Arantxa Fuentes Ríos
    Professeure associée, Département de didactiques appliquées, Groupe de Théorie de la littérature et littérature comparée, Université de Saint-Jacques-de-Compostelle ; arantxa.fuentes@usc.es

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La ville de Saint-Jacques-de-Compostelle sur la pointe nord-ouest de la péninsule ibérique compte incontestablement une longue tradition de pèlerinages qui a forgé un important réseau touristique[1]. Le terme « voyage » reste indissociable de cette ville en raison, surtout, de l’importance que le chemin de Saint-Jacques a acquis au long des siècles. Dès ses origines, la ville fut indéniablement liée à une expérience religieuse, évoluant au point de devenir un centre d’attraction non seulement pour des pèlerins, mais aussi pour des touristes. Capitale administrative de la région de la Galice, au nord-ouest de l’Espagne, siège de l’une des universités les plus anciennes de l’Europe, Saint-Jacques a diversifié son offre touristique au-delà de la thématique religieuse jusque là exploitée. Inés Gusmán Correia, Lucrezia López, Rubén C. Lois González et Xosé M. Santos (2017 : 1) expliquent les changements historiques et politiques qui ont conduit au développement, notamment à partir des années 1980 d'un tourisme diversifié, « including religion, sport, culture, environment and landscape » (ibid. : 11). À ce propos, plusieurs événements méritent d’être signalés. C'est en 1985 que la ville de Saint-Jacques-de-Compostelle a été inscrite sur la liste du patrimoine mondial par l’Organisation des Nations Unies pour l’éducation, la science et la culture (UNESCO). Deux ans plus tard, le chemin de Saint-Jacques-de-Compostelle est devenu le premier « Itinéraire culturel » du Conseil de l'Europe. Ce geste reconnaissait les chemins empruntés depuis le IXe siècle vers le tombeau attribué à l’apôtre Jacques le Majeur. En 1993, le chemin de Saint-Jacques-de-Compostelle a été inscrit sur la Liste du patrimoine mondial de UNESCO. En 2015, lui a été adjoint un réseau de d’itinéraires de pèlerinage situés dans le nord de l’Espagne. En conséquence, depuis les années 1980, la ville de Saint-Jacques fait l’objet d’une stratégie de reconnaissance patrimoniale qui a une incidence sur l’offre touristique. Selon le Rapport annuel[2] de 2011, réalisé par l’Observatoire touristique de l’Université de Saint-Jacques-de-Compostelle, 67,8 % des touristes ont expérimenté une première approche de la ville d’ordre « culturel », en lien notamment avec la route de pèlerinage ou l’histoire de la ville. Yamilé Pérez Guilarte et Rubén Lois González (2016) insistent aussi sur la forte présence d’une demande touristique dans la ville. Mais quelle est la place accordée à la littérature dans le vaste concept de tourisme culturel ?

Fig. 1

Illustration 1 : L'emplacement de Saint-Jacques-de-Compostelle

Illustration 1 : L'emplacement de Saint-Jacques-de-Compostelle
Conception : Víctor Bouzas

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Depuis quelques années on constate un processus de patrimonialisation de la ville de Saint-Jacques en lien avec son histoire littéraire et, notamment, à ses grands écrivains. Les efforts dans ce sens ont découlé, initialement, des musées et des associations culturelles, qui ont promu des routes littéraires. Il est surprenant que ces itinéraires n’aient pas été davantage développés dans la ville, dans la mesure où elle jouit d’une riche histoire culturelle et littéraire. On assiste actuellement à l’essor des parcours littéraires liés à Rosalía de Castro [1837-1885] et à Ramón del Valle-Inclán [1866-1936], deux références incontournables de l’histoire de la littérature espagnole.

Il existe une longue tradition liée aux espaces de mémoire de l’écrivaine Rosalía de Castro. En 1923 un groupe d’intellectuels a fait un pèlerinage à Saint-Jacques jusqu’à la maison de la famille paternelle de Rosalía, au Val da Mahía, juste à côté de la ville. Cet hommage s'inscrivait dans le cadre de la fondation du célèbre Séminaire d’études galiciennes, institution régionaliste consacrée à l’étude et à la diffusion de la culture galicienne. Même si on peut constater différentes tentatives de valorisation des espaces liés à l’écrivaine au long du XXe siècle (Miguélez-Carballeira 2014), il faut attendre presque la fin du siècle pour voir l’institutionnalisation de ces espaces. La Ruta Rosaliana [Route de Rosalía de Castro] a été tracée par l’écrivain Avelino Abuín González, secrétaire de la Fondation Rosalía de Castro, en 1984. Cette route ne traversait pas seulement la ville de Saint-Jacques, mais parcourait également des espaces emblématiques dans ses alentours. Depuis quelques années, différentes associations culturelles favorisent l’essor de nouvelles routes littéraires. Le parcours le plus répandu est celui conçu par Mercedes Espiño. Cet itinéraire, né en 2013 sous la houlette de l’association culturelle O Galo [Le Coq], s’est étendu à la demande de différentes institutions.

En 2016, est tracée la route littéraire de Valle-Inclán, promue par Antonio González Millán, directeur de la Maison-Musée de Valle-Inclán de A Pobra, avec le soutien des élus locaux. Ce développement des itinéraires littéraires a abouti parallèlement à un événement important : la désignation de Saint-Jacques-de-Compostelle comme ville invitée d’honneur au prestigieux Salon du livre de Buenos Aires au cours de la même année. Dans ce contexte, la municipalité a développé une carte littéraire de la ville. Ce développement de projets littéraires dans un objectif touristique est encore plus évident avec la proposition de la ville, déjà acceptée par le ministère des Transports, de renommer l’aéroport de Saint-Jacques de Compostelle « Aéroport Rosalía-de-Castro ». Apparaît ainsi clairement une stratégie d’ordre touristique et de diffusion culturelle où de Castro devient une figure centrale, résultat d’une légitimation institutionnelle. Les vers de l’auteure sont aussi présents dans la vidéo de promotion du Salon du livre de Buenos Aires. Tout au long de cet article, nous aborderons les points d’ancrage historiques de ce modèle de ville littéraire sous-jacents à ces propositions institutionnelles.

La création d’une ville littéraire naît d’un héritage littéraire d’ordre immatériel, mais aussi de certaines démarches de divers ordres : social, économique et culturel. Dans cette perspective, le champ méthodologique de la cartographie littéraire nous permettra de confronter les espaces fictionnels présents dans les textes littéraires ou liés aux écrivains, avec l’exigence de les rendre plausibles. Le résultat sera une carte proposant une expérience littéraire d’ordre touristique. Barbara Piatti, Anne-Kathrin Reuschel et Lorenz Hurni (2009) définissent le potentiel de la cartographie littéraire de la façon suivante : « while literary geography is the overall topic, literary cartography provides one possible method, more precisely: tools in order to explore and analyse the particular geography of literature ». Ce cadre profondément interdisciplinaire, propre aux digital humanities (Cooper et al., 2016), ouvre de nouvelles voies pour croiser des approches ethnographique, idéologique et culturelle par lesquelles un certain groupe d’écrivains cherchent à faire de Saint-Jacques une ville littéraire. Selon Piatti, Reuschel et Hurni (2009), la technologie liée au système d’information géographique (SIG) apparaît comme la méthode la plus appropriée pour aborder la complexité de la représentation cartographique littéraire. De manière générale, Franco Moretti (2001) explique que les cartes sont un instrument utile pour éclairer les textes littéraires. Cette matérialisation cartographique est également fondamentale pour une approche touristique.

Les origines de Saint-Jacques-de-Compostelle comme ville littéraire

La ville de Saint-Jacques s’est développée à la suite de la découverte du sépulcre de Jacques le Majeur, compagnon de Jésus-Christ, au IXe siècle. Rapidement, elle est devenue l’aboutissement d’une importante voie de pèlerinage qui s'est développée au cours du Moyen-Age. Saint-Jacques a vu son rôle culturel se renforcer avec la fondation d’une université au XVe siècle. Cette université jouera, entre autre, un rôle important de foyer littéraire. Aujourd’hui encore, entourant sa majestueuse cathédrale, la vieille ville garde son dynamisme et concentre la majeure partie de l’activité touristique ; selon le Rapport annuel de l’Observatoire touristique de l’Université de Saint-Jacques-de-Compostelle[3] de 2016, 83,5 % des touristes séjournent dans la vieille ville.

Après une période de déclin liée à une fréquentation moins importante du chemin de Saint-Jacques, la ville renoue avec sa vitalité dans la deuxième moitié du XIXe siècle. Inés Gusmán Correia, Lucrezia Lopez, Rubén C. Lois González et Xosé M. Santos (2017 : 2) expliquent :

Two important facts contributed to restitution of this city as a holy place: the counter-reformist spirit of Trent and the (re)discovery, in 1879, of the remains of the Apostle […] The growth in the number of pilgrims coming to the city combined with the increasing importance of Santiago in the religious panorama of the 20 th  century, resulted in greater interest from various spheres, including the political, economic and religious sectors.

La vitalité de la ville peut également être attribuée à la forte activité culturelle et littéraire. Résultat de l’essor des nationalismes en Europe pendant la période romantique, Saint-Jacques devient le siège de l’un des mouvements régionalistes parmi les plus importants du pays : le Rexurdimento[4] [Nouvelle Renaissance]. De même, l’université commence un processus d’expansion et de progressive modernisation. La réanimation de la route de Saint-Jacques et le riche patrimoine de la cité favoriseront la création d’un modèle de ville littéraire qui met en valeur son histoire et son héritage culturel. Les discours produits s’adressaient à la figure du « voyageur », si répandue au XIXe siècle, concurrençant ainsi celle, religieuse, du « pèlerin ». Le terme « touriste » apparaîtra plus tard.

Dans ce discours de Saint-Jacques comme modèle de ville littéraire, nous retrouvons l’influence de trois champs discursifs : l’éclosion des romans d’étudiants, dont Saint-Jacques devient le scénario principal, les récits des voyageurs littéraires de l’Amérique latine et les portraits des intellectuels de la ville. Bertrand Westphal explique : « la description des lieux ne reproduit pas un référent ; c’est le discours qui fonde l’espace » (2007 : 134). En ce sens, cette pluralité de productions littéraires a façonné une image de ville propice à l’écriture, créant un imaginaire associé à la topographie et à l’architecture urbaine.

Il est ici nécessaire de nous attarder sur le concept de ville littéraire. Pour nous, une ville littéraire est le résultat des représentations d’un imaginaire collectif nourri par le dialogue entre une tradition littéraire et la spatialisation fictionnelle des lieux. La tradition sur laquelle est forgée toute ville littéraire reprend, parmi d’autres éléments, les figures les plus représentatives de l’histoire de la littérature ayant pour thème cette ville ou les grands écrivains qui ont parcouru ses rues. La spatialisation devient un processus de représentations de la ville nourris de textes littéraires et s’exprimant dans des lieux de mémoire (maisons d’écrivains ou cafés littéraires). Les intellectuels associés au mouvement romantique, spécialement dans l’Angleterre victorienne (Buzard, 1993), de même que l’essor de l’espace romanesque du XIXe siècle jusqu’au début du XXe siècle (Bulson, 2010 ; Moretti, 2001), ont joué un rôle fondamental dans la spatialisation de la ville. Londres et Paris, notamment, deviennent des référents romanesques. Dans le cas de Saint-Jacques, son émergence en tant que ville littéraire a suivi des sentiers bien différents, loin de cette projection internationale. Éloignée des représentations de l’Espagne orientalisante, avec son univers chevaleresque et passionnel, suscitant l’intérêt de nombreux voyageurs romantiques européens, la ville de Saint-Jacques ne pouvait revendiquer cette image associée au sud de l’Espagne. Les topiques qui lui étaient associés, à savoir la pluie et le brouillard, ainsi que l’influence religieuse de la cathédrale, renvoyaient à l'image d'une ville plus propice au recueillement qu’à l’épanouissement.

Le siècle des Lumières a répandu un imaginaire espagnol nourri par une légende noire (Pérez, 2009), promue par des écrivains ou des philosophes français, à travers des œuvres comme Lettres persanes et L’esprit des lois de Montesquieu, ou bien Essais sur les mœurs et l’esprit des nations de Voltaire. Christine Matthey définit cette légende noire comme une « vision mêlant tous les aspects négatifs attribués à la péninsule ibérique » (2008 : 413). Pendant la période romantique, cet imaginaire collectif fut reconverti. Juan-Pablo Fusi explique que « l’image de l’Espagne comme un pays singulier et non moderne […] a été, par conséquent, antérieure au romantisme. Mais le romantisme l’a universalisée et y a ajouté un nouvel ingrédient : la double idée de charme pittoresque et d’exotisme du pays[5]. » (2000 : 25-26). Il s’agit, ainsi, de l’Espagne des brigands et des lutteurs, où se mélangeaient l’orientalisme et la barbarie. Saint-Jacques était très loin de ce portrait exotique de l’Espagne, fortement axé sur les traditions des corridas et du flamenco.

À l’échelle internationale, on considérait Saint-Jacques essentiellement comme une destination pour les pèlerins. Alors que des écrivains célèbres comme Prosper Mérimée, Lord Byron, George Sand, Théophile Gautier ou Alexandre Dumas ont fait escale dans différentes villes du pays, surtout en Andalousie, à Tolède ou encore à Salamanque, Saint-Jacques restait éloignée de leurs circuits et, par conséquent, de leurs œuvres littéraires (Figueroa y Melgar, 1971 ; Badiola, 2009). Certains d’entre eux, comme Stendhal, Gustave Flaubert ou Victor Hugo, se sont arrêtés sur le chemin de pèlerinage, mais aucun n’est allé jusqu'à Saint-Jacques. La ville a tout de même attiré l’attention d’autres voyageurs tels que George Borrow (The Bible in Spain, 1842).

Les guides littéraires de l’époque, surtout ceux publiés par de grandes maisons internationales, traitent de Saint-Jacques et de tout le chemin d’approche de manière presque anecdotique. Fernando Cabo Aseguinolaza (2017 : 977) prévient que

Saint-Jacques est un arrêt mineur dans les itinéraires tracés, en insistant sur sa position marginale et mal communiquée ; et bien que sa relation avec l’apôtre et la cathédrale lui assure, en général, une place de référence dans le cadre galicien, son traitement est toujours bien éloigné de celui reçu par de nombreuses villes monumentales espagnoles.

Les efforts les plus notables pour la construction de Saint-Jacques comme ville littéraire proviennent du cercle intellectuel galicien très présent à Madrid. De même, il faut souligner les liens remarquables que la Galice a toujours noués avec l’Amérique latine, dont témoignent un véritable foisonnement d’articles de presse ou de brefs portraits réalisés par des écrivains voyageurs provenant de cette région (Esteban, 2016). Cette production fait écho aux efforts menés par les émigrants galiciens en Amérique cherchant à diffuser la culture galicienne. Ces derniers ont donné naissance à des revues comme Alfar ou le Boletín Casa América-Galicia. Parallèlement, l’élan du roman d’étudiants ayant Saint-Jacques comme espace central est notable. Pascual López (1879) d’Emilia Pardo Bazán, El último estudiante (1883) de Juan Bautista de Armada, La casa de la Troya (1915) d’Alejandro Pérez Lugín, ou Palladys Tirones (1919) d’Armando Cotarelo Valledor ne sont que quelques-uns des exemples de ce genre littéraire. Ces différents discours ont contribué à un modèle de ville littéraire renforcé, au fil du temps, par des intellectuels tels que Rosalía de Castro, Manuel Murguía, Ramón María del Valle-Inclán, Otero Pedrayo ou Victoriano García Martí. C’est cet ensemble d’acteurs qui ont créé un discours littéraire centré sur Saint-Jacques. Dans ce portrait de la ville, ils ont par exemple promu la muséification de la vieille ville. Les descriptions de son architecture, sa topographie, les explications d’ordre historique et ethnographique, ou même l’attention aux realia façonnent un discours de légitimation de la ville résultant des tensions entre le centre et la périphérie. Selon Nicola J. Watson, « musealisation encompasses more than merely the physical business of creating archives or collections and housing them, suggesting an extensive archiving of everyday things and places, even of whole towns » (2009 : 85). Dans ce contexte, les rues, les palais, les églises et les places de la vieille ville créent un ensemble architectural idéalisé.

Le destinataire de ces discours entré sur un modèle de ville littéraire n’est plus le pèlerin comme aux époques précédentes (Daux, 1898), mais le voyageur lettré et cultivé. Les textes de ces intellectuels sont dirigés vers la figure émergente d’un visiteur attiré par le discours ethnographique et littéraire propre à la Galice, soit un futur touriste littéraire. Il n’est pas étonnant de voir comment, dans une complète identification entre la ville et l’intellectuel, certains écrivains galiciens se sont eux-mêmes fait les guides touristiques de leurs collègues d’Amérique du Sud ou de Madrid. Murguía et Victoriano García Martí, par exemple, ont servi de guides pour Enrique Canedo en visite dans la ville. De même, García Martí (1922 : 135-142) décrit une soirée de promenade à Saint-Jacques avec la pianiste russe Wanda Landowska.

La condition périphérique de Saint-Jacques-de-Compostelle par rapport à l’Espagne explique le modèle de ville littéraire tracé depuis la deuxième moitié du XIXe siècle et consolidé par ce groupe d’écrivains. Watson (2009 : 119) assure, à juste titre, que le tourisme littéraire promeut un nation-building, de même qu’un canon-building. Cette affirmation est particulièrement révélatrice de la seconde moitié du XIXe siècle au cours de laquelle la Galice connaît un grand essor culturel. Saint-Jacques est alors présentée comme le phare d’un fort mouvement intellectuel régionaliste qui cherche à conquérir un espace culturel spécifique au sein de l’Espagne.

Victoriano García Martí : promoteur du tourisme littéraire à Saint-Jacques

Victoriano García Martí, écrivain malheureusement oublié par l’histoire de la littérature espagnole, est l’un des héritiers du mouvement Rexurdimento. Élève et disciple de Henri Bergson, secrétaire de l’Ateneo (avec Ramón Menéndez Pidal, comte de Romanones et Ramón Ma Valle-Inclán), ainsi que membre de la Real Academia Española, il a réalisé au long de sa vie un vaste travail d'écriture comme journaliste et essayiste.

Quoique le modèle de ville littéraire proposé par García Martí illustre la pensée de ses contemporains, notamment de Valle-Inclán, la durabilité de son discours lui confère un caractère exceptionnel. Ses articles publiés dans les journaux à tirage national, ou même radiodiffusés dans les années 1950 depuis Madrid, s’adressaient à un visiteur-touriste lettré, sensible et prêt à appréhender l’idiosyncrasie galicienne. Ce corpus inclut plus de soixante articles de presse dédiés à Saint-Jacques, trente autres consacrés aux intellectuels et aux artistes de la ville, en plus de deux œuvres de fiction dont l’action se déroule sur ce même territoire (Don Severo Carballo (Del alma gallega) [Monsieur Severo Carballo (de l’âme galicienne)], 1917 ; La tragedia del caballero de Santiago [La tragédie du chevalier de Saint-Jacques], 1925)[6]. Ces textes s’étalent sur un long laps de temps, allant de 1917 jusqu’aux jours précédant son décès en 1966. Nous ne devons pas oublier non plus son travail de valorisation des écrivains compostellans, ses critiques des expositions artistiques, l’organisation du premier congrès de journalisme ou encore sa lecture du discours des fêtes de l’apôtre saint Jacques en 1958. Contrairement à d’autres auteurs, García Martí a non seulement dessiné à travers ses textes un discours intellectuel de la ville, mais il s’est aussi montré conscient de sa valeur touristique et patrimoniale. C'est pourquoi nous nous attarderons ici sur la relation concrète établie par García Martí entre littérature et territoire dans ses textes journalistiques et ses essais. Nous analyserons d’abord les traits de la ville littéraire qu’il propose et nous nous pencherons ensuite sur son exercice de spatialisation des circuits touristiques liés à Rosalía de Castro.

Les tensions entre centre et périphérie : Saint-Jacques versus Tolède

Le souci éprouvé par García Martí pour la reconnaissance internationale de la Galice a commencé très tôt. Kirsty Hooper (2013 : 27), à propos des premiers voyages organisés en Galice par des touristes anglais, s’attarde sur l’importance qu’a eue à l’époque le livre d’Annette Budgett Meakin, Galicia the Switzerland of Spain, publié en 1909 :

The book’s publication in the spring of 1909 inspired a swift response, from the Balneario as from elsewhere in Galicia. In her scrapbooks, now held at the Bodleian Library in Oxford, Meakin pasted the letters of commendation she received from Galician and Spanish luminaries, including a handwritten letter in delightfully eccentric English from the writer and journalist Victoriano García Martí.

Cette information est révélatrice de l’intérêt de García Martí pour l’image internationale de la Galice, alors qu’il n’était qu’un jeune étudiant. Pour que l’on puisse découvrir ses premiers textes publiés sur Saint-Jacques, il faudra attendre les années 1920. Il qualifie lui-même la ville de « sujet inépuisable » (1934a), affirmation démontrée par la vaste production qui émerge de son œuvre sur cette thématique.

On observe des divergences de traitement de la ville en fonction de la destination de la publication journalistique, qu’elle soit nationale ou locale. À l’échelle locale, il s’intéresse à des éléments anecdotiques, tels que la figure du sereno (le gardien des rues), ou à l’absence de parcs pour les enfants (« De la vida compostelana », Diario de Galicia, 5 avril 1919 ; « Compostela y los niños », La Voz de Galicia, 1960a). Toutefois, malgré que toutes les interpellations du lecteur et toutes les particularités locales soient gommées des articles à tirage national, le registre ouvertement louangeur pour la ville participe à la construction d’un imaginaire littéraire.

Les textes de García Martí développent un récit de l’espace urbain. Frederik Tygstrup explique que la représentation de l’espace crée « un espace sémantique, autrement dit l’organisation d’un système de signifiants formant un réseau coordonné qui implique une image d’espace » (2003 : 61). Finalement, « il y a l’actualisation de l’image dans la conscience imaginante en tant qu’intuition concrète » (ibid.). Tout au long de ses textes, García Martí décrit Saint-Jacques à partir de connotations éminemment littéraires : le « mysticisme » et le « lyrisme ». Ces deux valeurs sémantiques se croisent avec la tradition historique et littéraire de la ville. C’est autour de ces principes qu’il participe à la création d’un imaginaire collectif. García Martí a ainsi façonné un modèle de ville à l'adresse d'un certain genre de voyageur caractérisé par la fusion des figures du pèlerin spirituel et du pèlerin littéraire. Les remarques de David Herbert (2001 : 313) à propos du pèlerin littéraire permettent de mieux comprendre la figure du voyageur-touriste ciblée par García Martí : « literary pilgrims in this sense are well-educated tourists. Versed in the classics and with the cultural capital to appreciate and understand this form of heritage. »

La caractérisation de la ville liée au mysticisme rappelle la charge spirituelle associée à la fondation de celle-ci. Pour García Martí, « la religiosité et la poésie seront à travers les âges deux nuances fondamentales de l’esprit galicien » (1954 : 7). Saint-Jacques condense, ainsi, les signes distinctifs de l’idiosyncrasie galicienne, étant donné que la ville est « le noyau de la vie galicienne : elle rachète et confère de la personnalité à la Galice dans la zone atlantique face au Portugal » (García Martí, 1934b : 13). Le voyageur littéraire idéal va de la sorte se distinguer par une spiritualité qui lui permet de dialoguer avec les voix millénaires que ses pierres abritent, de même qu’avec les vers de ses poètes :

Peu de villes, parmi celles qui comptent le plus de vestiges du passé, ne produisent dans l’âme du visiteur une émotion si profonde que cette remarquable ville mystique que l’on appelle Saint-Jacques-de-Compostelle, nom aux sonorités archaïques et aux légendes glorieuses. Chaque rue, chaque place, chaque pierre recouvertes par la poussière des siècles, par la patine du temps écoulé et des hommes, renferment un secret de l’histoire ou sont remplies du parfum d’une tradition poétique. (García Martí, 1927 : 190)

L’origine de ce mysticisme tient à la présence du tombeau de l’apôtre saint Jacques qui transforme la ville en « ville de destination » (García Martí, 1943c) par rapport à d'autres qualifiées d'espaces de « passage » (García Martí, 1956). Le terme « destination » renvoie à une polysémie de sens : la fin du chemin de Saint-Jacques, mais aussi l’état d’âme du voyageur qui trouve dans la ville la paix spirituelle. Au contraire, les villes de passage sont des espaces d’action et des lieux de conquête.

Ville érigée autour d’un sépulcre, son architecture, ses rues étroites et sinueuses et son climat brumeux invitent au recueillement. La majestueuse cathédrale projette son effet sur toute la vieille ville, au point que García Martí (1964) affirme que « toute la ville est un cloître, grisâtre, humide et froid ». Cette identification entre « ville » et « cloître » renvoie à l'idée d'un espace religieux clos favorisant la contemplation. De même, ce portrait définit le genre de voyageur à qui García Martí s’adresse, un touriste sensible à la méditation et au mysticisme : « Mais le peuple ne supporte pas les choses sans splendeurs extérieures. Les tonalités sombres et le silence des villes historiques telles que Compostelle irritent de nombreuses âmes légères, de nombreuses gens frivoles. » (1922 : 41-42)

Ce portrait de la ville répond à une tradition déjà présente parmi les récits des voyageurs originaires d’Amérique latine. Jorge Mañach, journaliste et essayiste cubain, décrit ainsi son arrivée dans la ville en 1921 : « Dès qu’on arrive à la cathédrale, à l’heure du crépuscule (si par hasard il ne pleut pas), il se pourrait qu’un Anglais ou un Yankee parvienne à comprendre légèrement, comme je l’ai fait, ce qu’est que le mysticisme espagnol. » (Cité dans Esteban, 2016 : 99). Martín Noel, architecte et historien argentin, adopte aussi ce discours en 1929 : « La silhouette plastique de Compostelle pointe à l’horizon. C’est quelque chose de fascinant, le plus fort ensorcellement architectural jamais éprouvé dans notre vie artistique. Nous rentrons à Saint-Jacques comme abasourdis par sa suggestion tyrannique […] je ne pense pas qu’il soit possible de parvenir à un effet humain d’une telle réalité spiritualisée. » (Ibid. : 117)

Saint-Jacques se dessine donc comme l’union d’une expérience esthétique et spirituelle qui mène à une expérience hors du temps. Cette idée d’éternité lui est associée de manière récurrente par García Martí tout au long de sa vie. Ce fut également le sujet de sa conférence du 20 avril 1965 à l’université, annoncée sous le titre : « García Martí et l’éternité de Compostelle ». La contemplation de la ville à laquelle est invité le voyageur littéraire l’entraîne dans une intimité spirituelle qui est associé à une soustraction au temps.

La géographie limitrophe de la Galice, à la pointe de l’Europe, en position de Finis Terrae, explique les topiques de chagrin et de solitude qui lui sont associés, aggravés par la présence d'une bruine permanente. García Martí reprend aussi ces leitmotive, expliquant que Saint-Jacques était, finalement, « un tombeau, ce qui accentuait l’imprécision de ses perspectives et l’horizon mystérieux qui se montrait aussi, d’une manière matérielle, dans son ordre géographique ; non seulement par le côté de l’ampleur infinie de la mer, mais par la tonalité sombre de la terre voilée de lumière par les brouillards constants » (1954 : 102).

Ses profondes racines, baignées de légendes, relient la ville à l’idéal absolu. García Martí dessine ainsi l’idiosyncrasie galicienne : « nous ne sommes peut-être pas la tour, mais la base en granit » (1954 : 111). La dichotomie entre centre et périphérie explique cette distinction. Saint-Jacques devient le modèle opposé à Tolède, ancienne capitale du royaume, scène des conquêtes et de la vie chevaleresque. Tolède est la ville littéraire de l’Archiprêtre de Hita, de Félix Lope de Vega, de Miguel de Cervantes ou d’El Greco, la terre d’El Cid et des chansons de geste. García Martí (1922 : 32-33) l’explique ainsi :

Comme Tolède vit pour l’histoire, Compostelle vit pour la foi ; c’est ainsi que son esprit, incarné dans la pierre, est chargé d’essences et d’aspirations infinies […] Saint-Jacques n’est pas édifiée, comme Tolède, sur des grandeurs humaines, sur des troncs éphémères, sur des choses fugitives et transitoires, mais elle s’érige autour d’un sépulcre glorieux, du sépulcre d’un martyr, et ceci équivaut à édifier sur quelque chose d’immortel.

La caractérisation de Saint-Jacques par opposition à Tolède est extrêmement révélatrice du modèle de ville littéraire qu’il propose. Alors que Tolède est basée sur un idéalisme « actif et expansif », selon les mots de García Martí (1954 : 83), Saint-Jacques regarde vers l’Atlantique. Elle sera une ville d’accueil plutôt que de conquête, résultat de sa longue tradition d’émigration. Ce trait de personnalité est à relier à un autre élément de comparaison important : le rôle majeur de la poésie lyrique dans la culture galicienne, par rapport à Tolède, considérée comme terre de l’épique. « La Galice chante et la Castille raconte », signale-t-il (1922 : 30). Selon l’écrivain, « toute l’histoire de ce peuple […] est tissée de poésie » (1933). Si la construction d’un projet de ville littéraire implique un canon-building, comme Watson le suggérait, García Martí propose un canon littéraire basé sur la poésie lyrique, qui fait appel à un voyageur littéraire sensible au discours poétique. Ce modèle de canon sert aussi à singulariser la ville au sein de l’Espagne : « ce fut le rôle de la Galice dans l’histoire de l’Espagne ; un rôle sans action, un rôle lyrique et symbolique » (García Martí, 1952).

Derrière ces principes de « mysticisme » et de « lyrisme » se trouvent des raisons aussi bien ethnographiques qu’idéologiques. Galicien demeurant à Madrid depuis 1919, García Martí, qui n’est retourné en Galice qu’en 1956, met aussi en évidence les tensions idéologiques existantes entre le centre et la périphérie. À Madrid, comme secrétaire de l’Ateneo, il vit proche des sphères du pouvoir intellectuel jusqu’à ce qu’il soit arrêté en 1936 pour « adhérer au parti Izquierda Republicana [gauche républicaine], être le secrétaire de l’Ateneo et écrire dans des journaux de gauche » (Casanova Fernández, 2003 : 15). Il reste emprisonné jusqu’en 1938. Son essai intitulé Una punta de Europa (ritmo y matices de la vida gallega) est une déclaration d’intention où il avoue, dès l’avant-propos : « Je crois que l’une des choses les plus utiles pour l’avenir proche espagnol est de renouveler la méditation à propos du fait régional. » (1927 : 9) Dans son œuvre España (panorama de la vida espiritual), il divise la péninsule Ibérique en deux mouvements : sébastianisme et donquichottisme. Le premier provient du Portugal et se propage par la mer ; il renvoie au mythe de l’émigration et de la spiritualité. Le donquichottisme, par contre, rappelle l’idéalisme propre aux conquérants (1946 : 101-104).

Face aux tensions entre centre et périphérie, García Martí cherche à légitimer une culture périphérique basée sur des traits opposés à celle du centre de l’Espagne. Saint-Jacques sera l’espace littéraire représentatif du patrimoine d’un peuple singulier. Tout au long de ses textes, García Martí mène un exercice continu de patrimonialisation littéraire en lien avec le territoire, autrement dit, une instrumentalisation des biens culturels dans l'objectif d'une valorisation de l’espace et de la culture sous-jacente.

Le traitement spatial de la ville

Rosalía de Castro est l’une des constantes de l’œuvre de Victoriano García Martí. L’écrivaine est associée à la ville, de même qu’elle représente l’idiosyncrasie galicienne. Pour García Martí, « il n’existe aucune nuance psychologique dans l’âme galicienne qui ne soit pas représentée chez elle » (1954 : 24).

Analysant le traitement spatial de la ville dans l’œuvre de García Martí que nourrissent, d’une part, Saint-Jacques et, d’autre part, l’écrivaine compostellaine, nous constatons d’importantes différences qui obéissent, à notre avis, à des critères de genre touristique. Les textes sur Saint-Jacques se définissent par une forte indétermination toponymique, invitant le voyageur à se perdre dans ses étroites rues et à s’enivrer de la spiritualité de son ambiance. Par contre, lorsqu’il s'appuie sur Rosalía de Castro, il propose un discours qui s’adresse à un voyageur cherchant à dialoguer avec un auteur concret et son œuvre. C’est ainsi que les routes littéraires deviennent fondamentales pour favoriser l’expérience littéraire. Cette présentation de la ville exigera, en conséquence, une forte précision.

Dans les textes consacrés à Saint-Jacques, García Martí ne distingue que deux parties dans la ville : d’une part, la vieille ville, dominée par la cathédrale qui projette sur l’ensemble des bâtiments sa majesté solennelle et, d’autre part, la Herradura, lieu de détente et de promenade que Martí nomme « le jardin de Saint-Jacques » (1962). Ces deux espaces sont reliés par la rue de Villar, qui leur sert de pont.

Fig. 2

Illustration 2 : L’emplacement de la Herradura par rapport à la Cathédrale 

Illustration 2 : L’emplacement de la Herradura par rapport à la Cathédrale 

Conception : Víctor Bouzas

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Il présente la vieille ville comme un lieu isotopique, homogène, qu’il attribue à l’influence de la cathédrale :

La vieille ville conserve son sceptre spirituel qui ne représente ni une plus grande activité économique, ni un extraordinaire développement intellectuel, mais tout simplement l’âme mystique de la ville […], cette âme noble qui sauvegarde, comme un trésor, la foi des pèlerins, la dignité des rois ayant traversé ses rues, le romanticisme de ses princesses encloîtrées, la sainteté de ses hommes saints et la sagesse de ses moines savants. Tout ceci palpite dans l’ambiance, dans la solitude de ses places, sur les dalles désertes, dans les rues tortueuses et sans lumière, dans les palais tristes et aux grillages, dans les couvents qui isolent du monde les âmes bleues et vierges à la force d’énormes masses de pierre. (García Martí, 1922 : 153)

Aucun toponyme, aucune référence assignable sur une carte n’est mentionné dans ce texte. Nous retrouvons cette même indétermination spatiale dans l’ensemble de ses articles de presse, où les places, les temples, les cloîtres, les palais, les rues s’amalgament, fusionnent avec la spiritualité que la cathédrale projette. Cette approche de la ville est propice à une expérience hors du temps : « Le silence sépulcral de la ville, ses brouillards de mystère, le geste muet de ses pierres, le passage dévot et calme de ses rues et de ses places, les prières de ses temples et de ses cloîtres, nous parlent de l’éternel. » (García Martí, 1960) Cette indétermination fait apparaître la vieille ville comme un espace unique et fortement représentatif. Celui-ci porte les valeurs d’un passé et d’une tradition auxquelles doit être confronté le voyageur. Soulignant l’importance de la vieille ville, García Martí proposait de porter sur l’espace urbain du XXe siècle un regard propre au tourisme. Cette vieille ville, mise en valeur par l'écrivain dans les années 1920, a été inscrite sur la Liste du patrimoine de l’humanité par l’UNESCO en 1985 :

[H]istoric centres have developed strategies for reinforcing their brand image […] The UNESCO World Heritage Site List […] is the culmination of a successful strategy for preserving the values of an urban past, but it also firmly places the historic centre on the global map of places attracting an increasingly popular culture-based urban tourism. » (Lois González et Santos Solla, 2014 : 214)

À cet égard, le traitement spatial de la vieille ville est bien différent lorsqu’il s’agit de Rosalía de Castro. Loin de l’incertitude toponymique, García Martí trace des circuits littéraires basés ou imaginés à partir de poèmes. David Herbert (2001 : 315) a bien expliqué que les circuits littéraires représentent un attrait indéniable du point de vue touristique, surtout s’ils sont accompagnés d’espaces à valeur artistique :

These are the exceptional qualities of a literary place. In addition, there are more general qualities that may be used to promote its attractiveness. Literary places may become stopping points along a more general tourism itinerary. The appeal of such places is, at least in part, one of geographical convenience, a location that fits into a route encompassing cathedrals, churches, country houses, and gardens.

Cette volonté de proposer une cartographie littéraire fait de García Martí le précurseur d’un tourisme littéraire lié à l’importante écrivaine. Cet héritage n’a cependant vraiment été exploité qu’à la fin du XXe siècle avec la Ruta Rosaliana d’Avelino Abuín González, comme nous l’avons mentionné précédemment. García Martí dépasse donc la textualité des poèmes en proposant une véritable expérience littéraire de la ville. Il traduit un langage poétique en un discours de vulgarisation culturelle.

Les parcours littéraires consacrés à Rosalía de Castro

Dans l’essai Rosalía de Castro o el dolor de vivir qu’il publie en 1944, García Martí décrit de nombreux espaces de sa vie, dans le but de démontrer le caractère indissociable qui existe entre ceux-ci et sa poétique. Il faut rappeler que cet essai a servi d’avant-propos à la première édition des Obras completas de Rosalía de Castro, publiée à Madrid par la célèbre maison d’édition Aguilar. Celle-ci jouissait d’un grand prestige et d’une vaste diffusion aussi bien en Espagne qu’en Amérique latine. Chacun des chapitres de l’essai de García Martí, organisés chronologiquement, débute par une description minutieuse des principaux espaces liés à sa biographie, notamment ceux de Saint-Jacques-de-Compostelle.

L’intérêt de cartographier la biographie de Rosalía de Castro est révélateur d’une stratégie de patrimonialisation de l’écrivaine et de la ville, qui explique les descriptions de l’architecture, les esquisses historiques ou même les realia accompagnant le texte. L’un de ses buts étant de proposer, encore une fois, une image de ville littéraire bien différente de celles du centre de l’Espagne, il inclut de longues digressions à propos de l’idiosyncrasie galicienne, de l’inclination de ce peuple pour la poésie et la mystique, et du fait qu’il soit tourné vers l’Atlantique, c’est-à-dire le Portugal et l’Amérique. Voici un exemple représentatif dans lequel il montre que la poésie de Rosalía naît de la ville :

Dans cette terre remplie de profondes significations d’une telle importance historique, à l’intérieur et à l’extérieur de la Galice, dans cette terre mère de notre région car c’est elle qui lui confère la personnalité dans la zone atlantique, terre où tous les jus de notre histoire se filtrent, terre au profond sens religieux fleurie par la lyrique populaire des XIIe et XIIIe siècles – valeurs fondamentales de l’âme galicienne (religieuse et poétique) –, dans cette terre naît Rosalía de Castro. (García Martí, 1944 : 214)

Saint-Jacques-de-Compostelle n’apparaît pas comme une simple scène, mais elle joue un rôle fondamental. L’essence de la poésie de Rosalía de Castro est ainsi justifiée, puis reliée et analysée à la lumière de la ville. Il s’agit là de l’un des aspects sur lesquels repose l’originalité de la proposition de García Martí : le voyageur doit s’imprégner de la spiritualité de la ville pour appréhender ensuite l'œuvre poétique qui lui est attachée.

L’essai commence par une longue description de la ville plongée dans une ambiance nocturne et quasi théâtrale. En voici les premières lignes :

Nuit d’hiver à Compostelle. Pluie fine et persistante qui enveloppe toute la ville. Brouillard épais de nuages bas. À peine la lumière opaque d’une niche qui se projette sur la place, l’une des meilleures places au monde, adornée par quatre magnifiques bâtiments : la Cathédrale, avec sa splendide façade baroque, œuvre exemplaire de Casas Novoa, représentant la Religion ; le Collège de Fonseca, l’Enseignement ; le Palais municipal ou de Rajoy, la Justice et la Charité ; l’Hôpital Royal, avec sa riche façade plateresque. La beauté architecturale de la grande place perd ses reliefs sur les toiles en pierre qui l’encadrent dans la noirceur de la nuit hivernale. (García Martí, 1944 : 15)

Le début de l’avant-propos, plus proche d’un guide de la ville, diffère des conventions propres à un essai de critique littéraire. Des explications de nature artistique accompagnent la description de la grande place de la cathédrale, représentée dans tous ses détails, avant que ne soient abordées les circonstances qui ont entouré la naissance de Rosalía de Castro. Ce processus va se répéter à plusieurs reprises. Contrairement à ses articles journalistiques consacrés à Saint-Jacques-de-Compostelle, García Martí mentionne la toponymie des rues, des églises ou des monastères. L’écrivain propose une structure narrative de la vie de Rosalía, dessinant un circuit à travers lequel le voyageur-touriste pourra suivre les pas de l’écrivaine.

Dans l’œuvre de Rosalía de Castro, la ville de Saint-Jacques-de-Compostelle est un espace parcouru et poétisé, que ce soit dans son corpus poétique (García Vega, 2011) ou dans certains de ses romans, comme El primer loco (Cabo Aseguinolaza, 2016). L’un des poèmes les plus représentatifs de Rosalía de Castro, intitulé « N’a Catedral » [Dans la Cathédrale], est inclus dans son œuvre Follas Novas [Pages neuves] (1880), où la voix lyrique parcourt l’intérieur de la cathédrale de Saint-Jacques. Elle dépeint les gens qui passent, puis elle trace un itinéraire qui traverse l’autel pour atteindre le Pórtico de la Gloria et finir devant l’image de Notre-Dame de la Solitude.

García Martí intitule un chapitre de son essai « N’a Catedral », « fictionnalisant » les pas de la poétesse avant d’écrire ledit poème. Dans le texte qu’il propose, de Castro sort d’abord de chez elle en direction de la cathédrale. Il rend ainsi compte de l’effet magnétique produit par la cathédrale sur les habitants de la ville : « Peut-on vivre à Saint-Jacques, peut-on sortir dans Saint-Jacques, sans rejoindre inévitablement, sur le chemin à l’aller ou au retour, la cathédrale ? La cathédrale attire irrésistiblement les enfants de Saint-Jacques. » (García Martí, 1944 : 81) Dans la suite de son texte, on découvre un des aspects les plus attirants et audacieux de García Martí : le processus de traduction d’un langage métaphorique et fortement connotatif en un circuit littéraire géolocalisé. L’itinéraire « fictionnalisé » commence juste à la fin du poème, alors que la voix lyrique prie devant la Vierge de la Solitude : « Elle se dresse, finalement, mais ne sort toujours pas ; son âme d’artiste fait un détour pour rendre une visite rapide au Pórtico de la Gloria […] Elle parcourt la nef latérale gauche sous les voûtes d’arêtes […] puis elle apparaît dans la nuit dans la rue de la Azabachería ». García Martí continue : « elle se trouve face au Monastère […], elle parcourt rapidement le Preguntoiro et la Calderería, […] elle se signe rapidement devant l’image de Notre Dame des Remèdes, à las Huérfanas, […] elle hâte le pas pour déboucher rapidement à el Toral, […] elle arrive ensuite à la  porte Fajera, où elle aperçoit  la vieille servante […] qui va à sa rencontre avec un parapluie » (1944 : 85-86). Finalement, « une fois chez elle », de Castro « s’assoit devant sa table de travail où elle allume un lampadaire à huile et, en prenant, fébrile, la plume d’oiseau, elle écrit sur un blanc papier à dessin ces mots : « N’a Catedral » (ibid. : 86). Le circuit littéraire fictionnel proposé par García Martí est représenté sur l’illustration 3.

Fig. 3

Illustration 3 : Itinéraire parcouru par Rosalía de Castro avant d'écrire son poème " N'a Catedral ", selon Victoriano García Martí

Illustration 3 : Itinéraire parcouru par Rosalía de Castro avant d'écrire son poème " N'a Catedral ", selon Victoriano García Martí

Conception : Víctor Bouzas

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Selon nous, les étapes du parcours proposé par García Martí répondent à un critère qui dépasse le cadre littéraire. Celui-ci ne choisit pas le chemin le plus logique ou le plus court, mais celui qui l’oblige à traverser toute la zone commerciale, la Plaza del Pan, le Preguntoiro, la Calderería. Cette dernière, limitrophe de la place du marché, est très connue des habitants de Saint-Jacques, mais moins des touristes et des pèlerins. Au prétexte de ne pas oublier « qu’en plus de poétesse, cette femme est femme au foyer », García Martí (1944 : 85) ajoute à son circuit littéraire des données d'ordre touristique et économique, promouvant une zone fortement commerciale, méconnue des touristes. De même, il inclut des espaces à valeur historique et artistique (église de Huérfanas), mais pas pour autant clairement littéraires.

Ce circuit littéraire ne sera pas le seul proposé par García Martí à partir des écrits de Rosalía de Castro. Son article intitulé « Compostela, a través de Rosalía », publié dans le journal national ABC, dans l’édition de Séville du 24 juillet 1955, commence par la première strophe du poème de Rosalía : « Santa Escolástica » (qui est inclus dans son œuvre En las orillas del Sar [Aux bords de la Sar] de 1884). Ce poème en quatre parties décrit l’itinéraire d’une femme, à partir du moment où elle sort de chez elle « en fuyant son ombre » (vers 6), une métaphore caractéristique de la poésie de Rosalía de Castro, jusqu’à ce qu’elle retrouve le calme spirituel face à la contemplation du retable de Sainte-Scholastique. Après une première étape caractérisée par une marche errante, elle arrive à « la gracieuse porte de Fonseca » (v. 26), s’introduit dans la place « du Grand Hôpital » (v. 29), « ensuite la cathédrale » (v. 32), elle tourne vers le palais de Rajoy où « ressort du Cebedeo, la céleste image » (v. 40), se glisse sous « l’arc sombre » (v. 44) de telle sorte que « derrière restait cette rue austère, chemin des frères et des morts » (v. 46) et, finalement, elle rentre dans l’église de San Martín Pinario où elle aperçoit la « vierge endormie » (v. 129).

Fig. 4

Illustration 4 : Itinéraire proposé par Victoriano García Martí pour le poème de Rosalía de Castro « Santa Escolástica »

Illustration 4 : Itinéraire proposé par Victoriano García Martí pour le poème de Rosalía de Castro « Santa Escolástica »

Auteur : Víctor Bouzas

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Le parcours présenté par García Martí dans son article respecte tous les points du poème de Rosalía, quoiqu’il offre une nuance significative pour la partie la plus imprécise du texte (voir illustration 4). García Martí signale à l’aide de la toponymie les parties du texte où domine l’imprécision. Si, selon Michel Collot (2014), l’enjeu de la géographie littéraire consiste à cartographier ce qui est subjectif et imaginé, García Martí propose des solutions de type touristique face au fragmentaire, suggéré et évoqué dans le poème de Rosalía. Pour Collot, « la carte […] reconstitue une étendue continue et homogène à partir d’indications le plus souvent fragmentaires, dispersées et lacunaires qui laissent au lecteur la liberté de les compléter et de les combiner à sa manière » (2014 : 83). Tout itinéraire doit démarrer d’un point initial. Le poème de Rosalía laisse ce point de départ sur le terrain de l’incertitude :

Cimetière de vivants – je murmurais

en traversant les rues silencieuses

que des jours de gloire nous rappellent d’autrefois,

Est-il vrai qu’il a eu ici des noms célèbres,

Des guerriers indomptables, des grandes âmes ?

Où aujourd’hui sa race virile encourage ?

Ces vers sont le préalable au premier point géolocalisé sur carte du poème, « la gracieuse Porte de Fonseca ». La description qu'en donne dans son article García Martí (1955) est cependant bien différente : « cimetière de vivants, murmure Rosalía alors qu’elle marche dans les rues et les places solitaires. Elle traverse l’étroite et typique rue du Franco, ancienne chaussée tortueuse, où se cachent aujourd’hui de sensuels et lugubres établissements. » García Martí place donc rue du Franco le point de départ du circuit parcouru par Rosalía de Castro. Celle-ci est encore connue de nos jours pour être l’une des rues de la ville les plus fréquentées par les touristes, où foisonnent magasins et restaurants. Toutefois, ce point de départ est douteux par rapport à l’itinéraire décrit dans le poème, étant donné que, comme on peut le vérifier sur la carte, la rue du Franco ne présente tout au long de son parcours aucune place antérieure à Fonseca. On pourrait plutôt penser que la voix lyrique traversait l’une des places annexes à la cathédrale, qui avait été la scène d’épisodes historiques de grande importance pour la ville. Suivant cette hypothèse, on pourrait mieux comprendre les vers de Rosalía : « Est-il vrai qu’il a eu ici des noms célèbres / Des guerriers indomptables, des grandes âmes ? / Où sa race virile reste aujourd’hui? » La clé est dans la valeur que l’on confère au déictique « ici », que ce soit un point assignable sur une carte (c’est-à-dire une place ou une rue), ou bien la ville de Saint-Jacques comprise comme un macro-espace accueillant une histoire légendaire. Il s’agit de l'un des plus grands risques de la traduction du langage littéraire en langage cartographique, puisqu’on supprime sa charge métaphorique et suggestive. García Martí n’a cependant pas ce genre de scrupules, car nous croyons que ce qui compte pour lui est la diffusion d’un modèle périphérique de ville littéraire. La comparaison des deux circuits nous permettra de tirer d’intéressantes conclusions.

Fig. 5

Illustration 5 : Itinéraires proposés par Victoriano García Martí

Illustration 5 : Itinéraires proposés par Victoriano García Martí

Auteur : Víctor Bouzas

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García Martí trace deux itinéraires qui n’ont en commun que la cathédrale et la porte Faxeira, l’une des entrées de la vieille ville. Nous pouvons déduire qu’il prend dans les deux cas comme point de départ la maison de Rosalía localisée au 17 de la rue Senra (rue limitrophe de la vieille ville), quoiqu’il n’en fasse pas mention. En proposant le départ de l’itinéraire dans la rue commerciale du Franco et en suivant Rosalía qui rentre chez elle en traversant la route commerciale de l’ancienne Plaza del Pan, le Preguntoiro et Calderería, García Martí ouvre le circuit à des espaces commerciaux de la ville et en même temps offre l’occasion à qui l’emprunte de circuler dans une bonne partie de la vieille ville.

Le tracé d’un circuit a une valeur subjective qui ne doit pas être négligée. Mike Robinson et Hans-Christian Andersen relèvent, à juste titre, les tensions existantes en matière de tourisme littéraire entre les lieux inventés et ceux qui sont réels, de sorte que « tourism literature makes some attempt to be imaginative within bounds of accuracy and true representation. But imagination resides within the reader too. » (2002 : 43). Cette dynamique entre fiction et réalité, propre à la cartographie littéraire, est évidente chez García Martí. La proposition a été reprise des années plus tard. Dans un article sur Rosalía de Castro, publié dans le journal ABC le 18 novembre 1967, Ramón González-Alegre, écrivain galicien, reproduit exactement le même parcours tracé par García Martí pour le poème « Santa Escolástica ». Cependant, González-Alegre va plus loin en plaçant le point de départ de l’itinéraire au 17 de la rue Senra, c’est-à-dire à la maison de Rosalía.

Conclusion

Les propositions de Victoriano García Martí ont été méconnues pendant des décennies. Pendant la dictature de Francisco Franco [1939-1975], son statut d’ancien prisonnier politique lui a fermé les portes d’une bonne partie des institutions et ses textes ont été mutilés par la censure, ce qui a eu pour effet de l'écarter de l’historiographie littéraire. Parallèlement, Rosalía de Castro a connu au cours du XXe siècle un progressif mouvement de légitimation et de consécration institutionnelle, dont García Martí fut un précurseur.

Le portrait de la ville dressé par García Martí s'est superposé à un discours gestation dès la deuxième moitié du XIXe siècle. L’écrivain y a ajouté des visées régionaliste et esthétique afin d'établir le modèle d'une ville littéraire propre à la périphérie contrastant avec l’image des villes du centre de l’Espagne qui jouissaient d’une grande attractivité internationale.

Même si aujourd’hui cette partie de la pensée de García Martí reste oubliée, elle mérite d’être considérée. Le portrait de Saint-Jacques, axé essentiellement sur sa dimension religieuse, a caché longtemps les premières tentatives de diversifier la projection internationale de la ville vers d'autres facettes de son identité. Presque un siècle plus tard, on voit apparaître les premiers indices, encore timides, d’une patrimonialisation de l’histoire littéraire de la ville. Le démontrent les circuits réalisés autour des écrivains Rosalía de Castro et Ramón María del Valle-Inclán ou encore la carte littéraire développée par la municipalité. Le modèle de représentation de la ville, basé sur un usage culturel et dirigé vers un touriste polysémique, entre en co-occurrence avec le modèle traditionnel centré sur le pélerinage religieux.

À l’analyse de la vidéo de promotion de Saint-Jacques réalisée pour le Salon du livre de Buenos Aires[7], nous retrouvons une partie de l’image de la ville telle qu'elle s'est diffusée depuis le XIXe siècle. La cité compostellaine apparaît comme un espace propice à la lecture, à la poésie et à l’écoute du passé. De même, elle porte son regard vers l’Amérique latine, résultat de sa forte histoire d’émigration.

En conclusion, l’apport de l’écriture dans une perspective de redécouverte patrimoniale est l’un des aspects à explorer en lien avec le tourisme à Saint-Jacques-de-Compostelle. Le cas d’étude de Victoriano García Martí nous a permis de mieux comprendre l’imaginaire collectif émergeant de la richesse littéraire de la ville qui, bien des décennies plus tard et quoique encore timidement, est réinvestie en nouvelles propositions touristiques.

Appendices