I - Culture, institution et réception

Excursions ethnologiques : contextes pour penser les pouvoirs de la traduction[Record]

  • Sherry Simon

Un nombre grandissant de travaux montre que l'étude de la traduction est devenue un instrument privilégié pour déceler les valeurs historiques et sociales à l'oeuvre dans l'écriture (Berman, 1984; Guillerm, 1980; Brisset, 1986). Étudier la manière dont les traductions sont produites et conceptualisées ouvre des perspectives nouvelles sur les conceptions du beau et du vrai qui se font concurrence dans un contexte donné. Même si la plupart des études sur la traduction s'en sont jusqu'ici tenues au domaine littéraire, il est certain que la valeur heuristique de cette perspective dépasse de loin ce champ. Nous nous proposons d'utiliser la traduction pour dégager certains présupposés ayant cours dans la discipline qu'est l'ethnologie. Pratique d'écriture en même temps que recherche du savoir, l'ethnographie suppose la traduction comme condition de son existence et de sa vérité. Au cours de ce périple exploratoire de la théorie de la traduction au pays des ethnologues , nous aborderons l'oeuvre de quelques théoriciens (Malinowski, Needham, Tedlock) qui ont reconnu dans la traduction le lieu d'une difficulté redoutable pour la discipline.

Dans l'activité ethnologique la traduction est partout et (presque) nulle part. Du fait que l'ethnologue travaille en principe chez des populations de langues autres que la sienne, et du fait que, depuis Malinowski, l'éthique oblige l'ethnologue à apprendre la langue de ses informateurs, les transferts linguistiques font obligatoirement partie du travail sur le terrain. Du fait aussi que l'ethnologie est la discipline où se pose de façon la plus aiguë et la plus centrale les grandes questions de l'altérité humaine, de l'universel et du relatif, le concept de la traduction comme équivalence dans la différence est évidemment primordial.

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Cela ne veut pas dire pour autant que la traduction apparaît chez la plupart des ethnologues comme un élément problématisé. En fait, le plus souvent la traduction est reléguée à une question pratique de méthode, de technique de travail sur le terrain, assimilée au protocole d'interview par exemple (Voegelin, 1960). Là où elle est plus probléma-tisée, c'est en tant que "métaproblématique", quand le théoricien s'interroge sur le rôle spécifique de la langue comme objet d'étude et sur son propre langage comme véhicule du savoir (ce qu'Antoine Berman appelle "l'être-en-langue" du savoir, 1987).

Encore faut-il convenir que, dans l'histoire de l'ethnologie, l'objet-langue a pris diverses formes. Si c'est V énoncé qui intéresse l'anthropologie linguistique américaine, c'est le concept qui a été au coeur de la réflexion de l'anthropologie sociale britannique et le texte la préoccupation des mythologues et ethnopoètes. Les impératifs et les complexités de la traduction seront abordées de façon très différente selon l'objet choisi.

En fait, c'est le concept qui jusqu'ici a eu la carrière la plus visible dans l'histoire de la discipline, et notamment à l'intérieur de l'anthropologie sociale britannique des années 1950 à 1970 (Assad, 1987). Le titre du recueil dédié à Evans-Pritchard en 1972, Translating Culture, en est révélateur. Un ensemble de travaux dont le plus remarquable est sans doute Belief, Language and Experience de Rodney Needham (1972) font de la question de la traduisibilité des concepts l'enjeu majeur de l'anthropologie. L'acte de traduction devient le moment constitutif du savoir anthropologique, mais ce savoir est dorénavant contingent, parce que fondé dans une indétermination radicale: "Since there is an irremovable indeterminacy in translation, the lack of finality in semantic investigations should not be surprising." (Crick, 1976, p. 165)

Ce questionnement essentiellement inspiré de la philosophie ...