I - Culture, institution et réception

Les stratégies de traduction dans les cultures : positions théoriques et travaux récents[Record]

  • José Lambert

Théorie et histoire

En 1983, un théoricien bien connu se déclarait convaincu que l'étude historique des traductions n'est d'aucune utilité pour la théorie.

Seul l'essor des théories depuis les années 1960 ainsi que l'orientation plutôt formaliste de ces théories peuvent expliquer une telle prise de position. Entre temps les positions théoriques dominantes ont évolué au point que les modèles appliqués à la question des traductions sont devenus nettement plus fonctionnels. On accepte généralement, désormais, que les techniques utilisées par les traducteurs répondent à des options culturelles, ou à des normes,1 au point qu'on leur applique le terme "stratégies": les traducteurs individuels et collectifs choisissent entre différentes options, qui se situent souvent à l'intérieur d'un schéma de possibilités. Il devient ainsi essentiel, du point de vue théorique et du point de vue historique, de mieux connaître les relations entre les traditions en matière de traduction, d'une part, et les situations culturelles, d'autre part. Les travaux historiço-descriptifs cessent par la même occasion d'être du seul ressort des "Études de traduction"; elles relèvent de l'histoire des langues, des littératures, de la théorie de la littérature, de l'anthropologie, voire des études politiques ou économiques, etc. Une meilleure compréhension du caractère interdisciplinaire des travaux en matière de traduction amène par ailleurs les spécialistes à opposer de manière moins mécanique les traductions "littéraires" et les autres, voire même à renoncer à des oppositions trop étroitement binaires (littéraire/technique; théorique/historique). Bref, l'assouplissement des positions théoriques et des positions histori-cistes a eu pour effet de replacer la question des traductions au sein des études culturelles.

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Les cultures d'antan: travaux actuels

La linguistique générale et la théorie de la littérature sont restées plutôt fermées, jusqu'ici, à la question des traductions. La littérature comparée, par contre, et même une certaine histoire des littératures, qui ont été vivement critiquées sous cet angle voici une dizaine d'années, ont tendance à accorder à la traduction une place privilégiée. L'Association internationale de littérature comparée et de multiples sociétés nationales de littérature comparée lui réservent un pourcentage élevé de leurs publications et de leurs rencontres. En même temps, les méthodes appliquées ont évolué considérablement. Des groupes relativement homogènes partagent au moins la conviction que la recherche historique ne saurait survivre sans une mise au point de ses bases théoriques, et sans une redéfinition de son objet. Dans l'ensemble, c'est l'Europe - si nous exceptons le Canada et Israël - qui se concentre le plus systématiquement sur le rôle joué par les traductions dans les littératures et les cultures. La connaissance de la carte culturelle de l'Europe a fait des progrès énormes en quelques années.2

Étudiée jusqu'à récemment comme un aspect particulier de la question des langues (la sociolinguistique ne manque pas d'y contribuer) ou de celle des littératures, la traduction est désormais étudiée, d'un point de vue interdisciplinaire, comme domaine sui generis. La prise en considération de la traduction comme objet de recherche à part entière -et non plus comme prétexte ou comme digression - est le signe évident d'un changement des mentalités.

Ce fait se confirme par la reprise et la mise au point d'anthologies de textes théoriques3 et par la mise au point d'anciens travaux de synthèse sur la traduction à travers l'histoire.4 Comme il est rajeunissant pour une discipline de voir que ses classiques vieillissent vite! A l'instar des histoires littéraires classiques, la plupart des "Readers" d'autrefois portaient sur les sommets des théories, ce qui excluait le contact avec ...