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Introduction

Le milieu de l’édition québécoise, intrinsèquement lié au système canadien de subventions publiques, au bilinguisme officiel du Canada et à son bassin de lecteurs de poésie plutôt réduit, peut pousser les maisons d’édition à entretenir un rapport fragile avec l’édition de poètes étrangers[1] traduits. Lorsqu’elles font traduire de la poésie, c’est souvent sous l’égide d’un programme de subvention du gouvernement fédéral pour la traduction d’auteurs canadiens-anglais en français[2], car peu de soutien est accordé aux publications de poètes étrangers (Claxton, 2005). Pourtant, la publication d’oeuvres de poètes étrangers traduites en français a le potentiel, par sa diversité, d’enrichir le patrimoine littéraire canadien. Comme l’expliquent Louis Jolicoeur (2010) et Gilles Pellerin (2010), la traduction littéraire joue en effet un rôle important au sein d’une littérature nationale en tant que moteur de diffusion et d’enrichissement d’une culture. Pour reprendre les mots de Louis Jolicoeur, « le rôle du traducteur est de faire connaître l’autre chez soi et de faire connaître les siens chez l’autre » (2010, p. 179).

Selon Mylène Dufault, « la traduction au Québec d’ouvrages littéraires d’auteurs issus de l’Amérique hispanique est encore un phénomène marginal. Pourtant, les entreprises de traduction de tels ouvrages se sont faites plus nombreuses au cours des vingt dernières années » (2013, p. i). Nous avons voulu explorer ce qu’il en était en matière de traduction de poésie. D’entrée de jeu, nous avons constaté qu’il existe peu de documentation récente sur le contexte dans lequel les maisons d’édition québécoises qui se consacrent à la poésie publient des traductions de poésie étrangère au Québec[3]. Nous espérons combler en partie cette lacune documentaire, en faisant écho aux publications qui s’intéressent à l’envers de la médaille, soit la diffusion de la littérature québécoise traduite et diffusée à l’étranger[4].

Le présent article propose un portrait de la présence des poètes étrangers traduits en français et publiés au Québec entre janvier 2000 et octobre 2014[5]. Ce portrait a été obtenu : 1) en dressant une liste exhaustive des poètes étrangers traduits; 2) en relevant les tendances observées en matière de langues et de cultures d’origine; 3) en identifiant les maisons d’édition québécoises les plus engagées; 4) en identifiant les traducteurs les plus actifs; 5) en explorant les moyens de financement dont ont bénéficié les ouvrages traduits, le cas échéant. Nous verrons que, malgré l’absence de soutien financier propre à la traduction et à la publication de poésie étrangère au Québec, il s’est publié nombre de titres au cours de la période étudiée, de divers auteurs étrangers, traduits par bon nombre de traducteurs, le tout, chez une poignée d’éditeurs québécois.

Méthodologie

Aux fins de notre étude, nous avons d’abord répertorié les maisons d’édition québécoises francophones actives qui se consacrent principalement à la poésie ou qui lui donnent une place prépondérante dans leur catalogue. Nous avons pour ce faire consulté les banques de données bibliographiques de Bibliothèque et archives nationales du Québec (BANQ) ainsi que les sites d’associations d’éditeurs (Association nationale des éditeurs de livres et Québec Édition) et de regroupements professionnels en poésie et en littérature (Maison de la poésie de Montréal, Union des écrivaines et des écrivains québécois, Association des traducteurs et traductrices littéraires du Canada). L’information recueillie dans ces sources a été validée sur les sites des maisons d’édition en question[6], dans des annonces parues dans les quotidiens La Presse et Le Devoir concernant des prix décernés à leurs auteurs ainsi que sur le site des diffuseurs de ces maisons (Prologue et Dimédia). Au terme de cette étape, nous disposions d’une liste des maisons d’édition québécoises francophones spécialisées dans la publication de poésie.

Nous avons ensuite consulté les catalogues de ces maisons d’édition afin de recueillir les données relatives à la publication de poètes étrangers traduits. Ces données ont été comparées à celles qui sont répertoriées dans l’Index Translationium de l’UNESCO, dans les bases de données de BANQ et de Bibliothèque et Archives Canada ainsi que sur le site Amazon.ca. Cela nous a permis d’assembler les données manquantes ou incomplètes.

Le profil sommaire des auteurs et des traducteurs a pour sa part été dressé à partir des fiches biographiques figurant sur les sites des maisons d’édition et dans le répertoire des membres de l’Association des traducteurs et traductrices littéraires du Canada.

Nous avons de surcroit distribué un questionnaire aux représentants des quatre maisons d’édition ayant publié des poètes étrangers en traduction française entre janvier 2000 et octobre 2014. Cette étape avait pour objectif de confirmer les données recueillies au préalable et d’obtenir des renseignements sur le mode de financement de la production des titres du corpus, le processus de sélection des traducteurs et des auteurs traduits, ainsi que sur les autres modes de soutien à la publication. Certains éditeurs nous ont transmis leurs réponses par courriel. C’est le cas de Benoît Chaput, directeur général et littéraire de L’Oie de Cravan, de Paul Bélanger et Patrick Lafontaine, directeurs littéraires des Éditions du Noroît, ainsi que de Louise Trépanier, directrice administrative des Éditions d’art Le Sabord. Delphine Lefèvre, directrice administrative aux Écrits des Forges, a pour sa part répondu au même questionnaire lors d’une entrevue semi-dirigée réalisée au téléphone.

Les données relatives à la publication de poètes étrangers traduits, aux poètes en question et aux traducteurs ont ensuite été compilées à l’aide de tableaux synthèses, ce qui a permis de dégager des tendances en matière de pays d’origine des auteurs traduits, de langue source et de nombre de publications du corpus par éditeur, et de dresser un profil sommaire des traducteurs et des auteurs traduits. Cette série d’analyses a permis d’établir un constat de la publication de poètes étrangers en traduction française par les maisons d’édition québécoises.

Par ailleurs, nos recherches documentaires au sujet des auteurs visaient à dégager certains facteurs pouvant expliquer leur traduction. Sont-ils des auteurs contemporains ou du passé? Ont-ils reçu des prix? Quelle importance donne-t-on à leur oeuvre dans leur pays ou au Québec? Pour les traducteurs, nous voulions dresser un portrait sommaire de leur profil, à commencer par savoir s’ils étaient aussi ou surtout auteurs, s’ils étaient membres de l’Association des traducteurs et traductrices littéraires du Canada et s’ils entretenaient un lien privilégié avec la maison d’édition (collaboration ponctuelle ou régulière), ayant en tête l’hypothèse que certains de ces facteurs pourraient influencer le choix des maisons d’édition de collaborer avec eux. Plusieurs autres éléments du profil des traducteurs auraient pu être relevés et pourraient faire l’objet d’une autre étude.

Les maisons d’édition

D’après nos recherches, vingt maisons d’édition ont publié de la poésie au Québec entre janvier 2000 et octobre 2014. De ce nombre, sept sont beaucoup plus actives que les autres et contribuent à bâtir le paysage québécois en matière de publication poétique. Il s’agit des maisons suivantes : les Écrits des Forges, les Herbes Rouges, l’Hexagone, les Éditions du Noroît, Poètes de brousse, Triptyque et le Lézard amoureux. Sept autres maisons d’édition publient aussi uniquement de la poésie, ou celle-ci fait bonne figure dans leur catalogue, bien que dans une moindre mesure : les Éditions d’art Le Sabord, Boréal, Cornac, les Éditions de l’Écrou, les Éditions du Passage, L’Oie de Cravan et La Peuplade. Finalement, nous avons relevé quelques oeuvres poétiques dans le catalogue de six autres éditeurs québécois de plus petite taille ou qui donnent à la poésie un rôle secondaire dans leur démarche éditoriale : Christian Feuillette, De Courberon, la Grenouillère, Neige-galerie, Rodrigol et Ta mère[7]. Cette liste vise à dessiner un portrait actuel de l’édition de la poésie au Québec, selon les données auxquelles nous avons eu accès.

Nous concentrerons notre étude sur les publications des quatre maisons d’édition où sont parues, entre janvier 2000 et octobre 2014, l’ensemble des traductions recensées[8] : les Écrits des Forges (Trois-Rivières; diffuseur Prologue), les Éditions du Noroît (Montréal; diffuseur Dimédia), L’Oie de Cravan (Montréal; diffuseur Dimédia) et les Éditions d’art Le Sabord (Trois-Rivières; diffuseur Dimédia). Nous avons recueilli les données suivantes au sujet des oeuvres de notre corpus : titre des oeuvres traduites et (si possible) originales; nom et profil des poètes traduits; nom et profil des traducteurs; pays d’origine et de résidence des auteurs et langues sources des oeuvres. Cela nous a permis de dresser un portrait de la poésie étrangère traduite et publiée au Québec et de montrer, entre autres choses, la force de présence de certaines langues et de certains pays d’origine des auteurs traduits.

Les poètes traduits et le nombre de publications par maison d’édition

Nous avons compté 445 poètes étrangers traduits et publiés en français au Québec entre janvier 2000 et octobre 2014, dans 139 oeuvres. Voici la répartition par maison d’édition[9] :

Écrits des Forges

403 poètes, dont 109 publications individuelles, deux publications signées par deux coauteurs et 290 poètes regroupés en huit anthologies, pour un total de 119 oeuvres, dont 88 en édition bilingue

Éditions du Noroît

36 poètes, dont 12 publications individuelles (trois du même poète), 25 poètes regroupés en deux anthologies (dont un aussi publié individuellement), pour un total de 14 oeuvres

L’Oie de Cravan

quatre poètes en publication individuelle, pour un total de quatre oeuvres

Éd. d’art Le Sabord

deux poètes en publication individuelle, pour un total de deux oeuvres

Nous observons que les Écrits des Forges est la maison qui a le plus investi dans la traduction de poésie étrangère depuis 2000, avec 119 publications[10]. Les Éditions du Noroît font aussi bonne figure avec 14 publications. Cette maison d’édition, bien qu’elle n’ait pas publié autant de poètes étrangers que les Écrits des Forges au cours de la période ciblée (403 poètes aux Écrits des Forges contre 36 pour le Noroît), est bel et bien engagée dans la publication de poésie étrangère, comme en témoigne sa collection Dialogues, qui « propose une rencontre entre des poètes du monde entier par le biais de la traduction »[11]. L’Oie de Cravan et les Éditions d’art Le Sabord ne sont pas des joueurs importants, ayant respectivement publié seulement quatre et deux poètes étrangers en traduction française au cours de la période étudiée. Nous les avons tout de même incluses dans notre étude, compte tenu de la petite taille de l’échantillon de maisons d’édition potentielles. Elles contribuent à valider ou à nuancer les données relatives aux Écrits des Forges et au Noroît.

Des auteurs étrangers traduits, nous notons très peu de récurrences dans les publications du corpus, sauf pour ceux qui suivent (entre parenthèses le nombre de livres du corpus dans lesquels ils sont inclus) : Antoni Clapés (2); Tatiana Chtcherbina (2); Valerio Magrelli (2); Mercedès Roffé (3); Charles Simic (2).

Pays d’origine ou de résidence des poètes traduits

Aux Écrits des Forges, on compte 74 publications dont les auteurs résident au Mexique[12], cinq dont les auteurs sont nés aux États-Unis ou y résident depuis un bon nombre d’années, quatre d’auteurs qui résident en Russie, quatre d’auteurs qui résident en Espagne, quatre d’auteurs qui résident en Argentine, en plus d’une ou deux publications d’auteurs provenant de l’un des 16 pays suivants : Australie, Allemagne, Belgique (oeuvre originale en néerlandais), Chili, Chine, Colombie, Corée du Sud, Égypte, Grande-Bretagne, Grèce, Islande, Italie, Macédoine, Roumanie, Uruguay et Vénézuéla. Aux Éditions du Noroît, on trouve cinq publications dont l’auteur est né ou réside aux États-Unis depuis nombre d’années, trois auteurs qui résident au Mexique, deux auteurs qui résident en Espagne, deux en Italie, une publication dont l’auteur réside en Inde et une publication dont l’auteur réside en Corée. Aux éditions L’Oie de Cravan, on compte deux publications dont l’auteur est originaire des États-Unis, une dont l’auteur réside en Grèce et une dont l’auteur réside en République tchèque. Enfin, aux Éditions d’art Le Sabord, les deux publications répertoriées sont d’auteurs provenant des États-Unis. Notons que 55 % des publications du corpus (77 sur 139) sont d’auteurs originaires du Mexique, 10 % des États-Unis (14 sur 139), 4 % de l’Espagne (6 sur 139) et 31 % (49 sur 139) dont les provenances sont réparties entre l’Allemagne, l’Australie, la Belgique, le Brésil, le Chili, la Chine, la Colombie, la Corée, Cuba, la France, la Grande-Bretagne, la Grèce, l’Islande, l’Italie, la Macédoine, la Roumanie, la Russie et l’Uruguay. En somme, il existe une diversité de pays d’origine des poètes traduits (25), et la provenance la plus marquée est le Mexique (et 96 % des poètes mexicains traduits au Québec entre janvier 2000 et octobre 2014 l’ont été aux Écrits des Forges, réalité due aux partenariats et aux coéditions avec des éditeurs mexicains que les Écrits des Forges ont mis en place). Par ailleurs, chez l’ensemble des éditeurs du corpus, les États-Unis demeurent une source importante d’auteurs traduits; il s’agit même du lieu d’origine de l’entièreté des auteurs traduits aux Éditions d’art Le Sabord et de la moitié des auteurs (deux publications sur quatre) traduits chez L’Oie de Cravan.

Les langues sources

On compte pas moins de 14 langues sources traduites par les quatre éditeurs du corpus. Tous éditeurs confondus, les langues traduites en ordre décroissant selon le nombre de publications se déclinent comme suit : espagnol (99), anglais (14), catalan (4), russe (4), italien (4), coréen (3), allemand (2), grec (2), macédonien (2), roumain (2), chinois (1), islandais (1), néerlandais (1) et portugais (1). Il est à noter qu’une publication du Noroît est signée par un poète originaire de l’Inde, mais que ce dernier a écrit l’oeuvre originale en langue anglaise. La même chose se produit chez L’Oie de Cravan, où un auteur qui réside en République tchèque a écrit en langue anglaise. Malgré la diversité de langues sources (14) dans le corpus, l’espagnol se démarque nettement comme la langue la plus traduite, provenant principalement du Mexique, et l’anglais comme deuxième langue dominante, provenant surtout des États-Unis, mais aussi, de façon moins importante, de l’Australie (une anthologie), de l’Inde (une publication) et de la République tchèque (une publication).

Tendances : profils et choix

Les profils des poètes traduits par les maisons d’édition sont divers. Ce sont parfois des auteurs contemporains, parfois des icônes du passé. Par exemple, les Écrits des Forges privilégient les poètes actuels. En effet, cette maison collabore avec des maisons d’édition mexicaines et des organismes du Mexique afin de dynamiser les échanges entre les littératures mexicaines et québécoises actuelles, entre autres par le Festival de poésie de Trois-Rivières et le prix Gatien-Lapointe-Jaime-Sabines. Ce prix s’adresse aux auteurs actuels qui ont à leur nom au moins un ouvrage de poésie traduit dans le pays partenaire. Ce prix suscite la publication d’auteurs mexicains par les Écrits des Forges (souvent en coédition avec une maison mexicaine en édition bilingue). Ces activités n’empêchent pas les Écrits des Forges de publier certaines oeuvres de poètes marquants du passé[13], comme le montre notre corpus avec la présence, entre autres, de Jaime Sabines et Pablo Neruda. Les Écrits des Forges publient aussi des anthologies de poètes actuels peu diffusés hors de leur propre culture (provenant de l’Islande et de la Chine, par exemple).

Une caractéristique commune semble se dégager chez l’ensemble des auteurs traduits : ils ont été jugés importants au sein de leur propre littérature nationale, soit parce qu’ils ont écrit une longue liste d’ouvrages, soit parce qu’ils ont reçu une forme de reconnaissance (prix), soit parce qu’ils jouissent déjà d’une renommée internationale (Edgar Allan Poe, par exemple). Aux Éditions d’art Le Sabord, les deux poètes traduits, Ilya Kaminsky et Mariela Griffor, entretiennent un lien privilégié avec leur traducteur, Guy Jean. En effet, Mariela Griffor a publié, au sein de sa propre maison d’édition aux États-Unis (Marick Press), une oeuvre originale de Guy Jean, dans une traduction d’Ilya Kaminsky. Lorsqu’interrogés sur la façon dont se faisait le choix des auteurs étrangers à publier, les représentants des Écrits des Forges ont affirmé que les propositions venaient soit d’une recommandation de leur réseau concernant une oeuvre de grande qualité, ou encore de recommandations d’une maison d’édition étrangère, partenaire de diffusion. Les représentants des Éditions du Noroît ont affirmé que la plupart des publications du corpus étaient nées d’une démarche initiée par un traducteur. Aux Éditions d’art Le Sabord, la publication des deux oeuvres a été influencée par une amitié littéraire entre le traducteur et les auteurs, et entre l’éditeur de l’époque et le traducteur. Dans le cas de L’Oie de Cravan, son directeur littéraire nous confiait que les projets s’étaient d’abord présentés

au fil des amitiés. Dans le cas des poèmes de Poe, il s’agit d’une réédition d’un livre d’abord paru en 1997 aux éditions Le temps qu’il fait. Alice Becker-Ho m’a proposé de le rééditer, ce que j’ai accepté avec plaisir. En ce qui concerne Katerina Iliopoùlou, un poète ami (Jean-Yves Bériou) m’avait parlé de cette poésie, pratiquement inédite en français. Il m’a mis en contact avec le traducteur Michel Volkovitch qui a eu la gentillesse de traduire le livre. […] Je connaissais depuis longtemps la traduction de Alice Becker-Ho et je l’appréciais. Michel Volkovitch est sans doute le principal traducteur de poésie du grec à la langue française en ce moment, ce fut un honneur de travailler avec lui.

Chaput, mars 2015[14]

Les traducteurs

Les traducteurs d’oeuvres littéraires étrangères sont nombreux au Québec. Nous avons relevé 70 traducteurs dans le corpus : 42 actifs aux Écrits des Forges entre 2000 et 2014, dont 17 ont travaillé en équipe; 23 aux Éditions du Noroît, dont quatre ont travaillé en équipe et 16 ont participé à une anthologie; quatre aux éditions de L’Oie de Cravan et un seul aux Éditions d’art Le Sabord[15]. De ce nombre, les plus actifs sont aux Écrits des Forges : Françoise Roy (avec 38 traductions), le duo Émile et Nicole Martel (compilant 20 traductions individuelles ou en équipe); Dominique Soucy (sept traductions), François-Michel Durazzo (six traductions), Denys Bélanger (quatre traductions). Le nombre de collaborations permet de dégager un lien de fidélité entre ces traducteurs et les Écrits des Forges. Les Éditions du Noroît entretiennent aussi un lien de fidélité avec certains traducteurs du corpus : Nelly Roffé et Daniel Canty (trois traductions chacun), François-Michel Durazzo et Francis Catalano (deux traductions chacun). La taille réduite du corpus de cette maison pourrait nous faire douter du caractère éloquent de ces chiffres; cependant, le représentant de la maison nous a confié que les directeurs littéraires travaillaient en étroite collaboration avec des gens de « leur famille littéraire », des traducteurs en qui ils ont confiance et avec lesquels un lien est déjà établi. Le corpus des éditions L’Oie de Cravan et des Éditions d’art Le Sabord ne permet pas l’analyse de la présence d’un lien de fidélité entre les traducteurs et l’éditeur. Nous avons, en outre, relevé seulement trois traducteurs qui ont travaillé dans plus d’une des maisons d’édition du corpus. En effet, Francis Catalano, François-Michel Durazzo et Nelly Roffé ont tous trois traduit pour les Écrits des Forges et le Noroît. Le passage d’une maison d’édition à l’autre semble donc plutôt rare, du moins, en ce qui concerne les éditeurs du corpus, ce qui soutient le concept de famille littéraire énoncé par le représentant des Éditions du Noroît.

Nous avons noté qu’au moins huit des 23 traducteurs des Éditions du Noroît sont aussi, sinon surtout, des poètes maintes fois publiés. Parmi ceux-ci, mentionnons Normand Baillargeon (essai, poésie et ouvrages critiques), Daniel Canty (dramaturgie, fiction télévisée), Francis Catalano (poésie), Denise Desautels (poésie, livres d’artiste et récit), Antonio d’Alfonso (poésie), François-Michel Durazzo (poésie et essai), Pierre Nepveu (poésie et essai) et Louis Jolicoeur (roman, récit, essai et nouvelles). Plusieurs des traducteurs actifs aux Écrits des Forges sont eux aussi poètes ou écrivains. Mentionnons, entre autres, Christine Balta (poésie), Pierre Des Ruisseaux (poésie), André Doms (poésie et essai), François-Michel Durazzo (poésie et essai), Émile Martel (poésie et conte), Nicole Martel (roman), Jean Portante (poésie), Françoise Roy (roman et poésie). Le seul traducteur associé aux Éditions d’art Le Sabord, Guy Jean, est un poète d’expérience qui traduit peu. Notons aussi que des 70 traducteurs du corpus, seulement quatre étaient membres de l’Association des traducteurs et traductrices littéraires du Canada (ATTLC) lors de la collecte initiale de données en octobre 2015[16] : Francis Catalano, Antonio d’Alfonso, Charlotte Melançon et Nelly Roffé. En date du 27 mai 2017, ces quatre traducteurs n’étaient plus membres de l’ATTLC. De notre corpus, seul Louis Jolicoeur figurait au répertoire de l’ATTLC à cette date[17]. Un portrait plus détaillé des traducteurs littéraires pourrait faire l’objet d’une étude complémentaire à celle-ci.

Sources de financement

Les quatre éditeurs du corpus ont affirmé avoir principalement financé leurs publications de poètes étrangers traduits en français à même leur fonds de roulement. Ils y ont injecté leurs ressources sans soutien spécifique de l’État, hormis à quelques occasions (non quantifiées par les représentants des maisons d’édition), soit par une petite subvention (aucun détail donné) ou une réaffectation d’une partie des subventions reçues pour le fonctionnement ou d’autres projets, qu’ils ont pu réattribuer à la publication d’une traduction. Ce geste demeure rare selon les éditeurs du corpus. Les Éditions du Noroît bénéficient aussi du Club des amis du Noroît[18], qui les « aide en partie à faire les frais d’un livre par année »[19]. La publication des oeuvres du corpus tient donc surtout, selon les Écrits des Forges, les Éditions du Noroît et de L’Oie de Cravan, d’un engagement dans leur rôle d’éditeur et d’acteur de la littérature. Les copublications réalisées par les Écrits des Forges et les Éditions du Noroît avec des maisons d’édition du Mexique ou de la France sont en fait des codiffusions d’auteurs issus de leur littérature respective. Ces partenariats ne contribuent pas financièrement à la publication de poètes étrangers[20]. Des quatre éditeurs du corpus, trois ont clairement émis le souhait qu’un soutien financier soit mis en place pour appuyer ce type de parutions et que les options de financement, si elles existent, soient mieux diffusées auprès d’eux[21]. Delphine Lefèvre, directrice administrative aux Écrits des Forges, commente notamment :

Le gouvernement devrait augmenter ce soutien, car il est enrichissement de notre littérature. Les échanges avec le Mexique ont créé une certaine « poésie de l’échange » entre le Québec et le Mexique. Ces régions du monde ont en commun énormément en matière de poésie, et en facteurs de vie, et ces échanges ont fait croitre cette poésie. Plusieurs sujets traités sont communs, comme les langues, les frontières, les indigènes… Sans l’action de notre maison d’édition, ces liens n’auraient pas existé, et ces deux littératures n’auraient pas été autant stimulées. Ces échanges ne peuvent que faire accroitre la qualité de la littérature des deux côtés, et celle du monde.

Lefèvre, mars 2015

Louise Trépanier, responsable administrative, distribution et diffusion aux Éditions d’art Le Sabord, a pour sa part affirmé qu’aucune autre publication de traduction étrangère ne serait envisagée par son équipe éditoriale tant qu’un financement approprié ne serait pas offert, car les ventes de tels livres ne couvrent pas les investissements engagés :

Les ventes de poésies sont déjà difficiles avec nos propres auteurs québécois, les ventes de poètes inconnus ici encore plus. Il n’existe aucun soutien financier actuellement, ce qui nous empêche de continuer à réaliser de tels projets, car la survie de la maison d’édition serait menacée. Les seuls poètes étrangers qui pourraient être publiés (pour couvrir leurs frais) seraient les très grands poètes reconnus, et encore.

Trépanier, mars 2015

Toute l’activité éditoriale que nous avons recensée ici semble donc être le fruit de l’engagement des éditeurs dans l’enrichissement de la littérature de leur milieu, quelques fois motivée par des amitiés littéraires.

Conclusion

Le portrait de la poésie étrangère traduite et publiée au Québec entre janvier 2000 et octobre 2014 se présente donc ainsi en quelques chiffres : 139 oeuvres publiées, 445 poètes étrangers, 25 pays d’origine ou de résidence et 14 langues sources. Les publications qui permettent la diffusion des poètes étrangers se présentent comme suit : 7 % sont des anthologies; 71 % sont des traductions de l’espagnol et 10 % de l’anglais; 55 % sont d’auteurs qui résident au Mexique, 10 % sont d’auteurs qui résident aux États-Unis. Sur les 70 traducteurs du corpus, dix ont plus d’un titre publié. Par ailleurs, 119 des 139 oeuvres du corpus (86 %) ont été publiées par les Écrits des Forges, et 14 (10 %) l’ont été par les Éditions du Noroît. Il semble qu’aucune subvention spécifique ne soit allouée à ces projets.

Il existe donc une pratique réelle de publication de poésie étrangère au Québec qui donne à lire une certaine diversité d’auteurs étrangers, actuels ou du passé. Cette pratique a plusieurs teintes et elle couvre tous les continents. Elle est rendue possible grâce à l’engagement financier et artistique d’un petit groupe d’éditeurs actifs et de traducteurs engagés, souvent liés soit aux auteurs traduits ou à la culture/langue d’origine. Nos observations permettent aussi de souligner la situation particulière des Écrits des Forges dans le paysage québécois ainsi que leur rapport étroit avec le Mexique et le lien privilégié qu’ils ont tissé avec les traducteurs littéraires qu’ils publient. Les Écrits des Forges ont une pratique de coédition avec le Mexique, qui est pour les Écrits des Forges un partenaire de diffusion biculturelle très actif[22]. Il existe un certain vide quant au financement de ce type de publications au Québec actuellement[23], vide que les éditeurs des Écrits des Forges, des Éditions d’art Le Sabord et de L’Oie de Cravan souhaitent voir comblé[24]. Cette étude préliminaire sème des pistes pour d’autres études qui soutiendront la création d’un portrait détaillé de la traduction d’oeuvres poétiques étrangères au Québec depuis 2000. Nous souhaitons que le constat du manque de documentation sur le contexte de la publication de poésie étrangère au Québec, ainsi que celui du manque de soutien financier offert à ce type de publications permettent à d’autres chercheurs de s’appuyer sur des chiffres pour explorer plus à fond ce terrain de recherche et éventuellement soutenir une prise de conscience collective de l’importance de ce type de publication et des conditions dans lesquelles elles sont réalisées. Ultimement, ces recherches pourront contribuer à stimuler l’évolution positive des conditions de la publication de poètes étrangers traduits en français au Québec.