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Book Reviews / Comptes rendus

Brigitte Le Normand. Designing Tito’s Capital: Urban Planning, Modernism, and Socialism in Belgrade. Pittsburgh : University of Pittsburgh Press, 2014, 320 pp.

  • Nari Shelekpayev

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  • Nari Shelekpayev
    Candidat au doctorat en histoire, Université de Montréal

Cover of Environmental Nuisances and Political Contestation in Canadian Cities,                Volume 44, Number 1-2, Fall 2015, Spring 2016, p. 5-87, Urban History Review

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L’ouvrage de Brigitte Le Normand découle de sa thèse de doctorat et porte sur l’histoire de l’aménagement urbain moderniste de Belgrade, capitale de la République fédérative socialiste de Yougoslavie (1945-1992). L’investigation couvre la période de la fin des années 1940, quand le modernisme s’est cristallisé comme une idéologie dominante de l’aménagement urbain, jusqu’en 1972, lorsque le nouveau plan directeur de la ville (master plan) a été adopté. Celui-ci a été basé sur des calculs informatiques et ne suivait plus les prescriptions modernistes qui dominaient la pensée des planificateurs dans les années 1950 et 1960.

Depuis quelques générations, les idéaux et les produits de l’aménagement urbain inspirés par la Charte d’Athènes ont fait l’objet d’études et de critiques de plusieurs chercheurs. Les travaux de J. Jacobs (1961), J. Holston (1989) et J. C. Scott (1998) ont démontré que les espaces créés selon les préceptes de Le Corbusier avaient produit un effet déshumanisant sur leurs habitants. En cherchant à améliorer la circulation et obtenir une meilleure fonctionnalité des espaces publics, le fonctionnalisme moderniste a détruit l’interaction naturelle entre les habitants. De plus, les villes postcoloniales comme Brasília ou Chandigarh sont devenues des espaces d’exclusion, car seules les élites ont eu accès aux quartiers et bâtiments planifiés, laissant les gens moins privilégiés vivre à l’extérieur de ceux-ci. Le cas de Belgrade est particulièrement révélateur, car la Yougoslavie, en tête du Mouvement des non-alignés depuis 1953, se déclarait hors des camps soviétique et occidental. Cette situation eut un impact non seulement sur sa politique et son économie, mais aussi sur les idées et les pratiques de ses planificateurs. En indiquant au début de son ouvrage que les pays non-occidentaux ont été attirés par le modernisme pour des raisons bien différentes que leurs homologues en Occident (p. 11), Le Normand démontre que, dans le cas de Belgrade, le fonctionnalisme moderniste n’a pas été abandonné parce qu’il produisait des quartiers invivables, mais surtout parce qu’il a graduellement perdu le soutien des dirigeants et des planificateurs municipaux. Voilà pourquoi ce livre, qui affirme que l’implantation de la Charte d’Athènes n’a pas eu de traits universels, ajoute un cas fort original à l’historiographie de l’aménagement urbain moderniste, et ce dans un contexte global. Dans le cas de Belgrade, son (in)succès ne dépendait pas que de qualités et de défauts du modernisme tel quel, mais surtout de la fluctuation des stratégies économiques et sociales de l’État qui le mettait en pratique.

Les chapitres 1 à 4 portent sur la conception du premier plan directeur de Belgrade et explorent comment ses auteurs se sont appropriés et ont mis en oeuvre la planification fonctionnaliste moderniste. Selon l’auteure, la Charte d’Athènes s’est avérée être un modèle parfaitement adaptable (p. 102). Conçue comme l’instrument d’une autorité centrale forte, elle pouvait traduire un ordre social décentralisé et organisé en communautés résidentielles. Malheureusement, la concrétisation du nouveau plan dut attendre jusqu’à la fin des années 1950. Les particularités de la planification économique de la Yougoslavie firent en sorte que le gouvernement avait d’autres priorités que l’aménagement de sa capitale. Enfin, lors de sa construction, la Nouvelle Belgrade (le territoire sur la rive gauche du fleuve Sava adjacent à la vieille ville et au coeur du nouveau plan directeur) est devenu davantage un quartier modèle, avec des standards de vie élevés, qu’un morceau du territoire symbolique monumental. Ensuite, lorsque, dans les années 1960, l’Etat yougoslave a adopté le socialisme de marché comme nouvelle stratégie de modernisation, le concept de Nouveau Belgrade s’est transformé, passant d’un paradis égalitaire des travailleurs à un paradis de consommation.

Les chapitres 5 à 7 traitent des diverses raisons de la désaffection de la Charte d’Athènes comme modèle de planification urbaine. En fait, les individus ont commencé à construire des habitations de manière illégale parce qu’ils ne pouvaient pas se permettre d’acheter un logement construit par la ville. L’Institut d’urbanisme a à la fois reconnu et essayé d’ignorer l’impact des constructions informelles jusqu’à ce qu’il décide de coopérer avec les constructeurs au milieu des années 1960 afin de développer des parcelles d’habitation sur les bords de la ville. Par conséquent, la crise d’habitation, les inégalités sociales, la lenteur de la construction, et l’émergence des « favelas socialistes » (p. 176) ont toutes contribué à la discréditation et à l’abandon d’un modèle moderniste pour le nouveau plan directeur de 1972.

Notons quelques lacunes mineures de l’ouvrage. La recherche est bien documentée (l’auteure s’appuie sur l’étude des diverses archives au niveau municipal, la presse écrite et des entrevues), mais cette richesse est peu visible dans le texte, car il ne contient que très peu de citations directes. De plus, les notes de bas de page se situent à la fin du livre, ce qui ne simplifie guère l’identification des citations. Le titre de l’ouvrage nous promet une histoire d’une capitale, construite par (ou pour ?) Josip B. Tito, qui dirigeait la Yougoslavie depuis 1945. Pourtant, la recherche a été menée au niveau municipal et ses protagonistes sont les planificateurs, les urbanistes, ainsi que les habitants de Belgrade. L’auteure fait mention d’un nouveau plan directeur à Skopje, capitale de la Macédoine, créé par l’architecte japonais Kenzo Tange – un cas fort intéressant, d’autant plus qu’il fut déposé dans le même pays et durant la même période –, mais elle ne fait aucune comparaison. Est-ce que les plans directeurs de Belgrade et de Skopje (comme les plans d’autres capitales des États de l’ex-Yougoslavie) se ressemblent ? Sont-ils comparables ? Quelques autres villes dont les projets ont été inspirés par la doctrine moderniste sont mentionnées, sans plus. Il est clair que l’auteure n’a pas envisagé une recherche comparative, mais elle aurait pu mieux contextualiser son cas, en le faisant sortir d’un cadre strictement municipal. La recherche fort pertinente initiée par Le Normand invite ainsi à des enquêtes comparatives, tant au niveau régional qu’inter- ou transnational.