Les lettres[Record]

  • Fernand De Lauzières

FERNAND DE LAUZIÈRES Les lettres

J'aurais bien voulu cacher tout cela: la vie que je menais comme le nom de la revue pour laquelle je travaillais; mais, dans les circonstances, je ne le pouvais pas. J'avais reçu, quelques semaines plus tôt, une première lettre anonyme me prévenant que, si je n'obtempérais pas au plus vite, on allait dévoiler mon identité. C'est ainsi que depuis quelques jours, dans une sorte de fébrilité que seule une comparaison avec les émois sexuels pourrait rendre compréhensible, je me suis mis au travail. Mais voilà, au beau milieu de cette tension erotique de l'écriture qui me permettait enfin d'étaler mes pulsions, tels des organes mis à nus sur une feuille blanche et lisse comme un lit, "je reçus une autre lettre (...), mais le nom (...] m'était inconnu. C'était une écriture populaire, un langage charmant. Je fus navré de ne pouvoir découvrir qui m'avait écrit1". Cette fois-ci, on me mettait en garde contre tout désir de me nommer clairement, contre cette intention légitime de laisser quelques traces, quelques signes qui puissent aider tout lecteur perspicace à m'identifier réellement. À force de devoir ainsi me cacher, me nier moi-même, m'abstraire moi-même dans l'anonymat que ces lettres, elles-mêmes anonymes, m'ordonnaient de respecter, je craignais sincèrement de n'être plus rien, de disparaître. Or, "un nom, c'est tout ce qui reste bien souvent pour nous d'un être, non pas même quand il est mort, mais de son vivant2". J'ai craint tout à coup de sombrer dans une sorte de léthargie affolée. C'est subitement que la solution m'est apparue, fulgurante. Et si j'allais ne rien écrire, ne pas répondre à ces lettres, à ces ordres, si je me tenais dans un silence mortel, sans doute personne n'aurait-il une quelconque raison de me reprocher de faire du nom. Alors, c'en est fait, vaut mieux le silence, après tout, que le risque trop grand de se voir, un jour, reconnaître pour ce que nous ne sommes pas.

1. Marcel Proust: "La Fugitive", dans À la recherche du temps perdu, tome 3. Paris Gallimard, "Bibliothèque de la Pléiade", 1954, p. 591.

2. Ibidem: "Le Temps retrouvé", p. 966.

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