Dossier

Jack Kerouac anachronique

  • Pierre Anctil

This document's content is inaccessible due to copyright reasons.

par Pierre Anctil, Institut québécois de recherche sur la culture

[...] je crois qu'il existe des hommes anachroniques faiseurs de procès-verbaux des collectivités en voie de disparition [...]. Victor-Lévy Beaulieu, Jack Kerouac: essai-poulet, p. 233.

On the Road, le livre qui allait rendre Jack Kerouac célèbre et faire de son auteur une des figures dominantes de la contre-culture américaine des années soixante, fut écrit en 1951 dans des circonstances devenues légendaires. Après plusieurs mois passés à parcourir le continent d'un bout à l'autre, en compagnie de personnages sans le sou comme lui, après avoir goûté la vie des vagabonds et des déracinés, Kerouac avait produit en quelque trois semaines d'efforts ininterrompus d'écriture une oeuvre narrative criante de vérité. L'auteur, à travers son expérience concrète, au fil de ses aventures et de ses déboires, avait enfin trouvé un style littéraire qui collait à une certaine génération de laissés-pour-compte, de ratés, en qui se perpétuait en pleine période de prospérité le désespoir des années trente, du dust bowl et de la colère qui couvait dans The Grapes of Wrath. Enfin surgissait la route, long ruban goudronné sillonnant les immensités désertiques des Grandes Plaines, et seul face à elle, l'individu sans le sou cherchant le nirvana de la Côte Pacifique et de ses paradis illicites. Cette image allait devenu-la métaphore clé d'une quête de liberté nouvelle propre à l'après-guerre. Kerouac avait compris un des premiers que le parcours mythique et inlassable d'une Amérique des petites villes et des back room bars deviendrait l'exutoire, l'antidote pour toute une génération confrontée à une société mégalomane, et pour qui le pire asservissement était la sédentarité des banlieues et la certitude d'une vie paisible. L'avait-il vraiment compris, ou est-ce que On the Road avait surgi de sa plume comme une chronique fidèle de sa quête personnelle du Graal, sans arrière-pensée, comme on livre en toute candeur les épisodes et les tourments de savie?

Plusieurs années passèrent pendant lesquelles le manuscrit de On the Road reposa au fond d'un de ces sacs que Kerouac amenait avec lui lors de ses pérégrinations diverses, et pendant longtemps, le récit de ses allées et venues avec Dean Moriarty, de New York à San Francisco, en passant par l'Oklahoma et le Nevada était resté lettre morte. Kerouac avait eu le temps d'écrire plusieurs autres manuscrits... Puis l'inévitable - ou l'inimaginable - se produisit, et en septembre 1957, précisément cette année où les voitures de série américaines

avaient pris des allures si élaborées, et bien avant qu'on entende parler du Vietnam, On the Road faisait, sur le marché littéraire américain, l'effet d'une bombe. Pour un homme qui avait été habitué aux greasy spoon restaurants depuis Wichita au Kansas en passant par Des Moines et l'Iowa, ou qui avait appris à fréquenter les seedy joints du Lower East Side à New York, le succès fut une descente aux enfers. En l'espace de quelques semaines, Kerouac devint successivement l'enfant chéri de la presse américaine, puis le bouc émissaire de la critique. Avec un seul livre, l'auteur se gagna un auditoire immense, composé en grande partie de nantis que la perspective d'une vie rangée effrayait, et que, bientôt, un mouvement de protestation sociale et politique rejetterait du côté de l'opposition, en réaction aux poussées impérialistes du gouvernement américain: Kerouac had no idea that he had written a book that would turn on an entire generation1. Peu à peu, l'épopée kérouacienhe entra dans les moeurs américaines et le mode de vie de ...