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Il y a deux ans, la romancière et essayiste Nancy Huston publiait un ouvrage remarqué, Professeurs de désespoir [1], dans lequel elle s’en prenait à des écrivains ou philosophes qualifiés de « chantres du néant » (Arthur Schopenhauer, Samuel Beckett, Émile Cioran, Milan Kundera et quelques autres). Elle serait sûrement rassurée de lire quelques-uns des romans publiés récemment au Québec qui prétendent justement sortir des sentiers battus de la désillusion, du désespoir et autres sentiments désagréables. Elle y trouverait en effet un sympathique désir de réconciliation doublé d’une immense gratitude envers la vie, avec toutefois — rien n’est parfait — de malheureux résidus d’angoisse.

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Parmi ces nouveaux « professeurs d’espoir », le plus étonnant est sans contredit Maxime-Olivier Moutier, dont le dernier roman, Les trois modes de conservation des viandes, se présente en quatrième de couverture comme « un véritable antibiotique pour une génération issue de la famille décomposée qui a dû apprendre comment devenir parent dans les livres [2] ». L’auteur avait fait un certain bruit avec ses premiers livres, au milieu des années 1990, qui exprimaient avec colère le désarroi de la « nouvelle génération ». Puis il s’était quelque peu retiré de la scène publique pour y revenir en 2002 avec un manifeste paru sous le titre Pour une éthique urbaine [3] dans lequel il en appelait au sens de la responsabilité. Les trois modes de conservation des viandes constitue en quelque sorte une fiction ou une autofiction à partir de cette même idée d’un engagement concret dans la vie de tous les jours. Les poubelles, le bac à recyclage, la vaisselle, les enfants qu’il faut conduire à la garderie, les courses, la voiture qui va lâcher, les comptes à payer, etc. : tels sont quelques-uns des thèmes abordés par ce roman. Au début, tout va plutôt bien, l’ordre règne, le bonheur semble émaner de la vie elle-même dans toute sa splendeur monotone : « Cent fois par jour, je dis merci. » (9) Si l’écrivain se sent guéri de ses anciennes colères, c’est en grande partie grâce à sa femme qui possède le don du bonheur. En dépit de ses horaires de fou, elle trouve le moyen de lui faire la fête tous les soirs. Elle le comble sur tous les plans, en particulier le sexuel. De quoi se plaindrait-il ? Il ne lui reste qu’à remercier Dieu pour sa bonne fortune, ce qu’il fait dans ce passage qui ressemble à une prière de grâces :

Quand je rentre chez moi, il y a de la lumière, on m’attend,

Grâce et bonheur m’accompagnent

Tous les jours de ma vie

Le Seigneur est mon berger

Je ne manque de rien.

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Mais peu à peu, le doute s’installe derrière ces mots du narrateur qui ont l’air d’être récités comme s’ils n’étaient pas les siens. C’est que, malgré toute la bonne volonté du monde, le néant ne cesse de resurgir, comme un trou d’ombre que le charme de ses enfants ou l’énergie amoureuse de sa femme ne parviennent jamais à soustraire complètement à son regard. Il faudrait être aveugle en tout cas pour croire vraiment que ce roman est un « remède contre la désillusion et le cafard moderne » (quatrième de couverture). Rien de plus fragile, de plus angoissant, qu’un récit qui cherche à évacuer l’angoisse, à lui trouver un « remède ». Est-il certain d’ailleurs que l’auteur soit vraiment convaincu par son plaidoyer pro domo ? Sa foi ressemble à celle du converti : elle exige le zèle et semble condamnée à chasser les pensées noires, qui refluent tout naturellement. Par exemple ceci : « Ma femme et moi nous le savons bien que tout s’effondre. » (107) D’où l’impression que l’heureux père de famille lutte continuellement avec lui-même. La nuit, il panique et doit prendre quelque chose pour l’aider à dormir ; le soir, il s’évade sur sa mobylette et joue avec la mort ; le jour, il téléphone à sa femme pour se rassurer. Et malgré tout, entre deux professions de bonheur, les vieilles angoisses le saisissent à la gorge. Le passé douloureux est là, tout près : le père humilié, la mère psychopathe, le frère cocaïnomane, etc. Quant au présent, il est ce qu’il est :

Tout va bien. On vous paye un salaire adéquat. Vous avez de beaux enfants à haute teneur en mercure (qui grandissent bien), une femme superbe, une maison solide. Pourtant, le désir vif et honteusement intéressé de vous venger fulmine en vous. Vous venger de qui ? Pourquoi ? Un soubresaut hors savoir. L’impression poétique que tout est injuste. La conviction claire que dans tout et partout, quelque chose toujours manquera.

82-83

On croirait lire du Michel Houellebecq, cet autre « chantre du néant » qui fait partie de la liste des écrivains nocifs dressée par Nancy Huston. Au bout du compte, le roman de Maxime-Olivier Moutier oscille entre une ironie indécidable (présente dès le titre qui s’offre au lecteur comme une énigme) et une sincérité non moins indécidable. Il hésite aussi entre le récit de soi et l’exposé d’opinions, et finit par trancher pour ce dernier genre avec une charge à l’emporte-pièce contre les pères irresponsables qui abandonnent le foyer familial. C’est sans doute très répréhensible d’abandonner les siens, mais il est difficile de ne pas se dire que c’est très exactement ce qu’aurait fait le personnage de ce roman si l’écrivain lui avait laissé la liberté de son propre destin.

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Le ton est apparemment plus serein chez Jean-François Beauchemin, auteur relativement peu connu qui a pourtant écrit depuis 1998 une demi-douzaine de romans, dont plusieurs pour la jeunesse. La fabrication de l’aube [4] est un récit écrit au lendemain d’une maladie grave dont il a bien failli mourir. L’épreuve, dit-il, l’a « confirmé dans son métier d’écrivain » (62). Il cite Gabrielle Roy en exergue et semble s’identifier à l’auteure de La détresse et l’enchantement. Il y a en effet quelque chose de celle-ci dans certaines pages où l’émerveillement alterne avec les images de ténèbres. Mais chez Beauchemin, l’aube l’emporte assez facilement sur la nuit, grâce notamment à la littérature pour laquelle il manifeste, depuis longtemps, une foi profonde et naïve : « Sans doute ai-je dès cette époque commencé le grand arbre imaginaire auquel je grimpe, depuis, chaque fois que je fabrique un roman ou un conte pour enfants. » (63) Entre le roman et le conte pour enfants, la distance est parfois assez réduite, comme on le voit dans les passages où il rend hommage à son père qui l’a appelé pour lui dire « je t’aime » (44), à sa mère, « incarnation du jour » (43), et bien sûr à sa femme. Il pratique la littérature comme d’autres le yoga, pour rester jeune (« l’écriture est un acte de jeunesse » [60]) et pour développer une vie intérieure. Celle-ci avale tout sur son passage, y compris les grands événements de l’heure comme l’effondrement des tours du World Trade Center : « Cet événement d’une violence presque inouïe dans l’histoire de l’humanité m’a beaucoup fait penser, par ricochet, à maman. J’étais heureux qu’elle n’ait pas assisté, comme nous tous, à cette chose si laide. » (85)

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Le monde extérieur existe davantage chez Louis Hamelin qui revient à la fiction après un silence de cinq ans. Sauvages [5] est son premier recueil de nouvelles, et le romancier y semble quelque peu à l’étroit, lui qui aime les longues dérives, les images filées et les vastes décors. Mais la nouvelle lui permet surtout de brosser une série de portraits comme autant d’hommages rendus à ceux qu’il appelle des « sauvages », vaste catégorie à laquelle appartiennent Amérindiens ou Blancs, vagabonds du Nord ou habitants de la grande ville, analphabètes ou écrivains. L’auteur de La rage [6] semble apaisé. Les images de guerre et le style tonitruant de ses premiers romans sont transformés par l’immense tendresse que lui inspirent ces personnages à la fois naïfs, violents et extraordinairement vivants. La phrase elle-même s’est épurée, même si la tentation d’en rajouter se fait sentir à l’occasion. Mais cela fait partie maintenant du style « américain » de l’auteur, comme on le voit dès la première nouvelle, « Bonjour l’air », qui se passe dans le milieu littéraire de Montréal, autour d’un personnage-écrivain qui semble avoir traversé tout le Nord de l’Amérique. Cet écrivain appelé Norm est abordé à travers un autre écrivain, une sorte de double de l’auteur, le bien-nommé Sam Nihilo, qui revient dans plusieurs autres nouvelles pour donner une unité au recueil. Sam éprouve autant d’affection que d’admiration pour le poète-clochard qu’est Norm dont l’écriture très nord-américaine dégage cette sorte de poésie rude et baroque qui fascine Louis Hamelin : « [U]n français tout croche qui sent le juke-box et la bière tiède, le restaurant chinois et le skidoo. » (14-15)

La générosité affichée à l’égard de personnages comme ce poète errant ressortit à une sorte d’idéalisme inversé, l’écrivain sauvage étant élevé comme par magie à la hauteur du génie (il est d’ailleurs comparé à Wolfgang Amadeus Mozart). Un tel idéalisme était sans doute déjà là en filigrane dans les romans précédents, mais il se perdait dans le style véhément de l’écrivain et dans la colère qui caractérisait les personnages. On assiste, dans Sauvages, à un changement de ton dont témoigne encore davantage la dernière nouvelle, « Regarde comme il faut ». Le personnage principal, un habitué du Festival western de Saint-Tite et du Festival de poésie de Trois-Rivières, va aider ses parents vieillissants à fermer le chalet en octobre. Son père aborde avec lui le délicat sujet des arrangements funéraires et l’atmosphère a quelque chose de grave, comme si le fils prenait conscience de la mort prochaine de ses parents. Un demi-siècle d’amour s’achève, sent-il. C’est pourquoi il « regarde comme il faut » le paysage de son enfance, en particulier le lac où il entend des centaines d’oies décoller en même temps dans le brouillard de l’aurore. La scène est très belle, presque irréelle, puisque les outardes sont invisibles. L’homme s’en va ensuite, littéralement gavé de bonheur, porté par la musique de son enfance qui le ravit presque autant que l’allegretto de la Septième de Ludwig van Beethoven. Comment expliquer qu’ici la magie opère pleinement, libre de toute intention ? On est en présence d’une joie inexplicable qui tire sa beauté de sa fragilité. Le temps se cristallise en une image qui s’impose d’elle-même, par la seule force du langage et non par quelque sympathie obligée. C’est dans ces moments de rare poésie que Louis Hamelin se révèle un écrivain véritable.

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Il n’y a pas d’équation possible entre l’espoir professé ou non par un écrivain et la qualité littéraire de son texte. Mais il y en a une entre le ratage et l’excès d’intentionnalité, ou, si l’on veut, entre l’échec esthétique et le désir de persuasion. La ligne de partage imaginée par Nancy Huston ne se situe pas, en définitive, entre les écrivains optimistes et pessimistes, entre ceux qui aiment les enfants et les cyniques célibataires, entre les défenseurs de l’espèce humaine et les misanthropes, entre les croyants et les désespérés : elle s’établit entre les écrivains qui jouent aux professeurs et les autres qui ne professent pas. À lire les deux premiers titres examinés dans cette chronique, on peut raisonnablement craindre qu’à partir du moment où l’écrivain cherche à donner une leçon de bonheur, à administrer un remède à son lecteur, il ne coure à la catastrophe. Il y a là une forme de trahison de la littérature que l’époque actuelle encourage de mille manières et qui tend à donner raison à ceux qui voient se multiplier les signes de la fin de la littérature, y compris au Québec.