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Dossier

InéditLe démon de midi

  • Claire Martin

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Midi, c’est le milieu de la vie, mais comment savoir quand on est à son milieu à soi ? Si vous êtes destiné à ne vivre que trente ans, votre midi c’est vers quinze ans (il est vrai que nos jeunes gens commencent à avoir leurs tentations tout jeunets), et voilà un démon qui doit se trouver un autre possédé, ce qui est sans nul doute mal vu aux enfers. Lucifer le traite de tous les noms, il dit qu’il a la vue courte comme un politicien, et hop ! un bon coup de fourche dans le bas du dos si tant est que les démons ont ça. Personne n’en a jamais vu, même un seul, mais nous les avons beaucoup connus par les propos terrifiants que les adultes nous tenaient dans nos enfances : les bons, oui, mais les mauvais surtout, précipités, à grands coups d’épées de feu, du ciel aux enfers où ils sont devenus noirs et où leurs ailes de plumes blanches furent changées en ailes de chauves-souris grand modèle pour les plus altiers qui tombaient du plus haut jusqu’aux chétifs angelots qui ne sont destinés qu’à induire les petits enfants des hommes. Ceux qui sont destinés à s’occuper du midi sont choisis, je le crois fermement, parmi les plus jolis. On dit que toutes castes et tous ordres confondus, ils étaient, le jour de la précipitation, huit cent mille à être culbutés. Où ça ? Bien bas, croyez-moi !

Bref, le décor étant planté, c’est de Modeste Tardif qu’il s’agit et des cinquante ans qu’il venait de fêter. Cinquante ans, c’est le midi optimal, en général optimiste aussi la plupart du temps. Il était à un tournant de l’espèce épingle à cheveux, sa femme l’avait largué, comme disaient nos bons voisins, je dis qu’elle l’avait quitté. Il lui semblait bien, pourtant, que rien n’était changé entre eux, toujours le même train-train, c’était peut-être ça, au fond, le fond du fond de l’histoire. En revenant du bureau, un soir, il avait trouvé la maison vide et même vidée quant à la chambre qu’elle occupait seule. Sur la table, une petite note : « Les locataires ont payé les mois en retard et celui qui commence. Le chèque est à mon nom. » Il avait mis la note dans sa poche et avait inspecté le réfrigérateur pour voir si elle avait laissé de quoi dîner. Il avait regretté qu’il n’y eût pas de poires. Personne n’a su s’il avait éprouvé d’autres mécontentements.

Le soir même, il avait transporté le téléviseur dans la cuisine, vaste la cuisine, fermé le salon, la salle à manger et la chambre de madame pour se constituer une sorte de garçonnière avec la salle de bains et sa chambre. Depuis lors, en rentrant, il s’asseyait devant l’écran où il découvrait avec étonnement des canaux, jusqu’alors ignorés, peuplés de jolies femmes aux appas visibles sous des vêtements vagues mal retenus aux épaules et inexistants par endroits. Il découvrit qu’il pouvait louer des films qui ne comportaient à peu près rien d’autre, au reste il ne remontait jamais le son.Heureux !

Au bout de quelques mois de ce régime, il crut combler d’autres appétits en se laissant entraîner, un samedi, par des camarades de bureau, dans une tournée d’établissements où l’on pouvait voir des danseuses dans le simple appareil, leur parler et même un peu plus pour un léger supplément. Hélas ! trois fois hélas, comme on disait au théâtre il y a longtemps, ce qu’on lui donnait à voir n’avait rien de semblable à ce que l’écran généreux lui accordait chez lui. Son voisin lui murmura en désignant les autres « messieurs » qui remplissaient la salle : « Ils sont comme nous, c’est le démon du midi qui les taquine. »

Modeste Tardif ne trouva rien à répondre. Était-ce bien son ange noir qui l’avait mené là, devant ces créatures exhibant de pauvres attraits pour, qui sait ? acheter du pain à leurs enfants ? Cette triste raison doit bien être vraie de temps en temps. Entre le démon de midi, son démon à lui, et ces pauvres filles aux seins défraîchis, aux jambes courtaudes, ce que dans son village — je m’en excuse — on appelle des petites bas-culs, il n’y avait rien de commun. En partant, il laissa un bon pourboire, cadeau d’adieu sans doute.

Modeste rentra chez lui et s’assit, tout seul, devant l’écran tout grouillant de jambes longues, de bras fins, comme des lianes qui s’enroulaient autour de son rêve.

À chacun son démon de midi, se dit-il en souriant, c’est celui-là que je chéris. Il me mènera bien jusqu’à celui de minuit !