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Dossier

Orientalisme et contre-orientalisme dans la littérature québécoise

  • Mounia Benalil and
  • Gilles Dupuis

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  • Mounia Benalil
    Université McGill

  • Gilles Dupuis
    Université de Montréal

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Comment parler de l’orientalisme dans les lettres québécoises ? Faut-il remonter au tout début de la littérature canadienne-française, tenter une sorte d’archéologie de la littérature pour y dépister les références historiques à l’Orient ? Doit-on se contenter d’analyser les traces plus récentes de son discours dans la littérature contemporaine ? On ne saurait trancher cette question comme on a essayé de le faire au sujet de l’orientalisme français, puisque le « topos » de l’Orient est d’apparition récente dans l’espace imaginaire du Québec. Toutefois, quelques rappels historiques peuvent s’avérer utiles.

Dès ses premiers travaux  [1], Pierre Rajotte a montré comment la naissance de l’orientalisme québécois se présentait sous la forme d’une apologie religieuse dans les récits de voyage des ultramontains du dix-neuvième siècle (surtout pendant la période de 1847 à 1900). À une époque où l’Europe, dans toute sa fièvre exploratrice, commence à dessiner une carte du monde et à en organiser l’historicité, le mouvement romantique du dix-neuvième siècle, qui a vu la naissance du tourisme et le début de l’impérialisme, a été aussi déterminant dans l’évolution du récit de voyage. Or, bien qu’il soit important de tenir compte des « chronologies déplacées qui rythment les durées respectives des littératures française et québécoise  [2] », il faut noter, avec Rajotte, que la portée orientaliste intrinsèque des récits de voyage des Canadiens français « reflète la participation à un capital symbolique  [3] » européen qui s’est élaboré bien au-delà d’une tentation de l’Orient. C’est plutôt à partir d’une appropriation utilitariste de l’autre dans ses différences que se justifie une telle tentation.

Pour retracer l’évolution historique du « topos » de l’Orient dans la littérature québécoise, il nous faudrait interroger la continuité (ou non) entre les formes d’orientalisme au dix-neuvième siècle et celles qui apparaissent au début du vingtième, réfléchir au phénomène de la contre-culture des années 1960 et 1970 qui a fait basculer la culture nord-américaine et européenne dans un engouement marquant pour une certaine représentation de l’Orient, puis s’arrêter à l’apport récent des écritures migrantes depuis les années 1980 à la reconfiguration du canon de la littérature québécoise. Par ailleurs, la plupart des textes qui composent le présent dossier concernent la littérature récente — celle que l’on a pris l’habitude de dénommer québécoise, voire « post-québécoise  [4] », par rapport à la littérature canadienne-française —, un article seulement s’attache à une oeuvre (celle de Jean-Aubert Loranger) parue avant la deuxième moitié du vingtième siècle.

Parmi les écrivains qui ont marqué la pratique de l’orientalisme au vingtième siècle, il faut citer, à titre d’exemples  [5], le plus grand poète québécois du voyage, Alain Grandbois, les écrivains Louis Gauthier, Jean Marcel, Marie José Thériault, Lise Gauvin, Yvon Rivard, Robert Lepage et Normand Chaurette, et les écrivains de la migration Naïm Kattan, Abla Farhoud, Anne-Marie Alonzo, Victor Teboul, Ying Chen, Ook Chung, Aki Shimazaki, Wajdi Mouawad et Mona Latif-Ghattas. Ces figures du « passage », pour ne pas dire ces « passeurs culturels  [6] » travaillent à « l’interculturation  [7] » constante du discours littéraire québécois, tout en interrogeant la façon dont le discours social prend en charge la différence de l’autre.

Si la littérature québécoise a connu différentes formes de représentation ou d’évocation de l’Orient depuis les premiers récits de voyage jusqu’aux développements du roman contemporain, en revanche peu d’études ont paru sur la question de l’orientalisme au Québec  [8]. C’est pour tenter de combler cette lacune que nous avons cherché, dans le présent dossier, à saisir la traversée et le fonctionnement du motif de l’Orient comme principe d’écriture littéraire dans la littérature québécoise du vingtième siècle, aussi bien dans ses dimensions idéologiques, poétiques que pragmatiques. Les visions de l’Orient en tant qu’horizon exotique, escale imaginaire ou référent objectif et culturel, permettent de projeter un nouveau regard sur la francophonie québécoise dans sa mise en scène dialogique ou monologique, orientaliste ou contre-orientaliste, colonialiste ou postcolonialiste de son rapport à l’altérité orientale.

En ouverture de ce dossier, Pierre Rajotte propose une étude panoramique de soixante-sept récits de voyage en Orient (Proche, Moyen et Extrême) écrits par des Québécois au cours de la seconde moitié du vingtième siècle. Contrairement au récit de voyage du dix-neuvième siècle et du début du vingtième, marqué par l’ethnocentricité, les récits de voyage parcourus par Rajotte gravitent autour de l’affranchissement et du détachement à l’égard de sa propre culture, où le regard de l’autre devient opératoire dans le (re)positionnement de soi. Chez des voyageurs comme Michel Lemieux, Eugène Cloutier, Jacques Hébert, Georgette Lamoureux, Jean-Claude Dussault, Charles Pelletier et Roch Carrier, la déconstruction idéologique des clichés hérités sur l’Orient ouvre des perspectives sur de nouvelles expériences interculturelles. Ainsi, l’Orient mythifié (ou exoticisé) devient un espace inconnu à saisir et à comprendre historiquement dans le présent et dans l’avenir des conflits actuels. Aussi, l’inversion des rôles et des attributs de l’altérité devient-t-elle une démarche contre-orientaliste qui vise la relativisation de la culture de soi et du discours sur l’autre mis à l’épreuve du voyage.

Rachel Bouvet étudie deux effets de lecture dans Hypatie ou la fin des dieux de Jean Marcel, l’un lié au temps et l’autre à la superposition des personnages d’Hypatie et de sainte Catherine d’Alexandrie comme énigme matrice du roman. L’enquête historique menée pour la résolution du mystère multiplie les niveaux de lecture du roman, de sorte que la réécriture de l’Histoire par la fiction décentre la véracité du savoir, même lorsqu’il s’agit de fixer le récit de vie et de mort d’Hypatie, autrement dit « la mémoire de tout un monde » s’étalant du cinquième siècle au vingtième. La confusion qui entoure l’appartenance du personnage principal du roman à la culture grecque ou chrétienne du cinquième siècle et « la configuration antagoniste » de l’espace méditerranéen jouent sur la dichotomie qui sépare ces deux cultures, l’une étant représentée comme païenne et raffinée, l’autre austère et donc à l’image du désert. Si elles partagent des traits en commun, Hypatie et Catherine représentent une figure féminine du double et de l’altérité orientale « intraitable » qui assure le passage tumultueux du paganisme au christianisme.

L’article de Mounia Benalil analyse le fonctionnement du motif oriental par rapport à la question féministe dans Les demoiselles de Numidie de Marie José Thériault. Alors que l’Occident est représenté par un vaisseau marchand du milieu du vingtième siècle, l’Orient est figuré par une nef errante de femmes, mi-moyenâgeuse, mi-renaissante, qui surgit pour désorienter le trajet de « l’autre » vaisseau. L’article déconstruit la binarité stéréotypée entre un Occident masculin en quête d’aventure et un Orient féminin — berceau d’une sexualité explosive — pour montrer l’échec de la rencontre entre ces deux altérités. La tentation de l’Orient, qui ne répond ici qu’à une soif d’exotisme, n’a pas la même signification que celle mise en valeur dans les récits analysés par Rajotte. La vengeance féminine rend impossible toute fusion amoureuse entre les altérités, car l’Orient rêvé comme une utopie ne se révèle finalement qu’une illusion.

Après le Proche et le Moyen-Orient, les quatre textes qui suivent accostent le rivage extrême de l’Orient. Comme l’a souligné Tzvetan Todorov dans son introduction à l’ouvrage d’Edward W. Saïd consacré à l’orientalisme  [9], l’auteur palestinien n’a pas abordé ce territoire lointain, bien que ses conclusions concernant l’invention de l’Oriental par l’Occident y soient tout aussi valables. Or, rien de comparable à la critique décapante de l’orientalisme par Saïd n’existe pour démystifier la représentation de l’Asie en Occident. Dans un ouvrage paru originalement en 1998, The Chan’s Great Continent, China in Western Minds  [10], l’historien américain Jonathan D. Spence amorce une telle critique, mais dans une perspective occidentalisante qui reconduit, plus qu’elle ne les déconstruit, les clichés de la sinité. La même remarque valait déjà pour L’empire des signes  [11] de Roland Barthes, qui révèle davantage la fascination sémiologique du critique français pour le Japon qu’une réelle tentative de démythifier la japonité. C’est dans les études ponctuelles, comme celles qui nous sont proposées ici, que l’on peut voir poindre une critique de « l’extrême-orientalisme » ou entrevoir, à tout le moins, un traitement original de ses lieux les plus communs.

Dans un article consacré à la présence discrète de haïkus dans la poésie de Jean-Aubert Loranger, Luc Bonenfant s’attache à comprendre à quelle esthétique renvoie une telle pratique, dans le contexte de la querelle entre les régionalistes et les exotiques du début du vingtième siècle. Si la querelle historique sert de trame de fond à l’entreprise orientalisante de Loranger, Bonenfant suggère que le poète dépasse cet antagonisme pour trouver, par l’orientalisme français, une forme nouvelle de poésie qui convienne à la sensibilité moderne. Chez Loranger, la pratique du haïku — qu’elle respecte ou non les règles strictes du genre (l’esprit du haïku se retrouvant dans d’autres formes d’écriture) — serait « un exercice de plus en vue de déplacer les rapports entre poésie et prose », en accord avec « une conception moderne de la brièveté poétique » qui culmine dans « le désir de la poésie ».

Cécile Hanania s’intéresse à un cas inusité : la représentation du Japon chez un auteur qui n’est ni Oriental ni Québécois d’origine, et qui ne se reconnaît pas plus sous la figure blanche de l’Occidental. En analysant le deuxième roman de Dany Laferrière, Éroshima, qu’elle compare à un « récit d’anti-voyage » en raison de l’immobilité du narrateur, elle tente de montrer comment la situation paradoxale de l’écrivain d’origine haïtienne — tiers exclu de la japonité, mais inclus dans une « québécité » d’emprunt — lui a permis de récupérer les lieux communs du japonisme pour fonder une « esthétique du cliché ». La japonité fétichisée et très stéréotypée de Laferrière n’est que l’envers du décor durassien. À l’image de Hiroshima, dont le nom entre dans la confection du mot-valise qui sert de titre au roman, le Japon inconnu de l’auteur demeure absent dans Éroshima. Sur le mode ludique de la parodie, Laferrière n’a fait que transposer dans sa fiction l’engouement de Barthes pour « l’empire des signes », en affectant la transposition du simulacre d’une forte charge érotique.

Dans son article consacré à Aki Shimazaki, Lucie Lequin, connue pour ses travaux sur la littérature migrante des femmes au Québec, aborde la saga familiale de cette écrivaine d’origine japonaise. Si elle s’intéresse avant tout à une « écriture où le dire est voilé et retenu », c’est plus particulièrement aux hiatus narratifs, qui surviennent entre la mémoire vive des narrateurs de Shimazaki et le récit atténué qu’ils en font, qu’elle accorde son attention. À la question : « Ce dire retenu, en contre-jour, arraché, est-il oriental ? », Lequin répond en esquivant le piège trop tentant de l’orientalisme. En rappelant que l’écrivaine migrante « n’insiste pas sur l’expérience du déracinement, du croisement des cultures », mais sur « l’exil intérieur, des blessures identitaires, du refus de l’invention, du conformisme, du racisme », elle souligne plutôt la portée universelle de son oeuvre.

En clôture de ce dossier, Gilles Dupuis a choisi comme leitmotiv analytique un des lieux les plus communs de la sinité, le topos du Chinatown, afin d’étudier quatre romans écrits par des écrivains québécois d’origines diverses, tous polarisés par la représentation ou l’évocation de l’Extrême-Orient (Chine, Corée, Japon). Les lettres chinoises de Ying Chen, L’enfant chinois de Guy Parent, Kimchi d’Ook Chung et Tsubame d’Aki Shimazaki sont traités successivement, mais également en parallèle, pour montrer comment se profile derrière le paravent du cliché une même volonté de désorientaliser le discours de l’orientalisme au Québec. En insistant sur le caractère « désorientant » de cette stratégie pour les narrateurs, les personnages, voire les lecteurs, Dupuis s’interroge in extremis sur l’avenir du contre-discours orientalisant au sein de la littérature québécoise. De l’appartenance à la migrance, la littérature d’ici et d’ailleurs lui semble maintenant vouloir transmigrer vers des territoires non balisés par la fiction de l’origine.

À poser l’orientalité comme dimension récente de la québécité littéraire, de la même façon que l’américanité a été posée par certains critiques comme pôle d’opposition à la « francité » ou même à la « canadianité » du roman québécois  [12], c’est-à-dire comme manière de particulariser l’expérience et l’expression de l’appartenance québécoise au Nouveau Monde, il demeure un danger dont il faut se garder : le préjugé trop nettement favorable, cette autre forme de discrimination, quand bien même positive, qui culmine dans la fascination exotique. L’orientalisme québécois cherche à proposer de nouveaux moyens de penser la socialité et l’identitaire sans toutefois échapper aux contradictions et aux pièges de la représentation et de la stéréotypie. Pour reprendre les mots de Pierre Rajotte, « cette ruée vers l’autre » est devenue tout aussi suspecte que sa négation séculaire. Elle nous incite à suivre les nouveaux voyageurs qu’il évoque en conclusion de son étude : « Autant dire qu’après être partis à la recherche du même, puis de l’autre, les voyageurs partent maintenant à la recherche d’un autre soi-même ». Dans un sens, tous les textes qui constituent ce présent dossier ont été guidés par cette quête de soi, du « soi autre », en suivant l’étoile de l’Orient.

Parties annexes