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Études

L’amitié de Gaston Miron et Henri Pichette  [1]

  • Pascal Caron

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  • Pascal Caron
    Université de Montréal

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Chez celui qui en cherche l’origine et veut en éprouver, partiellement, l’émotion, toute amitié littéraire suscite un rêve curieux où l’invitation se mêle à l’inquiétude. Quand en plus l’amitié intervient entre deux hommes qui ont été, et qui restent, deux voix majeures de la poésie du vingtième siècle, le rêve risque d’imposer une déférence muette avant d’autoriser l’enquête systématique. Quelles ont été leurs conversations ? Et leurs gestes ? Parlaient-ils poésie au contact l’un de l’autre, ou leurs rencontres devenaient-elles un poème vivant qui se riait de l’écriture ? Ces questions n’auraient aucun lien avec le travail du chercheur si elles ne créaient pas les contours de son objet dès qu’il souhaite préciser les rapports poétiques, épistolaires, mais également amicaux, qui furent ceux des deux hommes. « Le plus souvent ne sachant où je suis ni pourquoi/je me parle à voix basse voyageuse  [2] », écrit Gaston Miron dans les « Monologues de l’aliénation délirante ». Henri Pichette demandait bien avant, à la recherche de l’écho : « Se parlait-il couramment ?/Se parlait-il étranger  [3] ? » Tout en gardant sa part secrète à l’amitié, le dialogue qu’il est possible d’établir entre les oeuvres de ces deux poètes nous donne accès à l’intensité de leur relation, dont nous essaierons de rendre compte ici. Leur correspondance qui couvre, non sans silences, la période de 1958 à 1987, comporte, quant à elle, l’énoncé de projets qui nous impose de revoir la représentation parfois monolithique  [4] du maître d’oeuvre malgré lui de L’homme rapaillé. Poursuivre ce travail amorcé par d’autres chercheurs sera le deuxième espoir de notre analyse.

Miron incarne vite aux yeux d’Henri Pichette le représentant principal d’un Québec en devenir, quand lui-même situe parfois le poète français à une hauteur inaccessible. C’est dire que l’amitié cède à certaines représentations qui la débordent, à des questions de nature sociale et politique qui l’informent, de telle sorte qu’ici, loin d’être un schéma formel qu’il s’agit de remplir, elle reste indissociable des constructions et confrontations identitaires de la France et du Québec. En ce qui nous concerne, il ne s’agit pas d’expliquer une fidélité de longue haleine à l’aide de critères strictement historiques ou contextuels, pas plus que de réduire les poèmes à l’engagement politique. Il s’agit de retracer, peut-être à grands traits, mais avec attention, les contours poétiques que Miron et Pichette se donnèrent et qu’ils se reconnurent, la représentation de l’autre qu’ils aimèrent.

La rencontre : soi-même comme un autre

L’histoire prend des tours et détours qui forment d’étranges boucles et la poésie, plus que toute autre pratique d’écriture peut-être, est susceptible d’annoncer les carrefours avec l’apparence d’une parole prophétique. Rappelons donc, pour mémoire, qui est Henri Pichette au moment de rencontrer Miron, alors qu’il est de passage au Québec avec le Théâtre national populaire (TNP) à la fin de l’année 1958  [5]. Il doit se rendre aux universités Columbia, Brandeis, Yale et Princeton, pour une tournée de conférences. C’est dire combien sa réputation de figure majeure de la poésie française est alors établie. Les épiphanies présentées en France dans la petite salle des Noctambules, dix ans plus tôt, avaient réanimé l’ancienne querelle des tenants de la tradition et des chantres de la rupture. Le Tout-Paris s’était une fois de plus divisé en deux camps qui ne manquaient pas une occasion de s’affronter après la représentation, et la police ne tarda pas à faire le pied de grue devant le théâtre pour calmer les ardeurs, sinon les esprits. Assuré de l’amitié de Gérard Philipe, du metteur en scène Georges Vitaly, secondé par Maria Casarès et par Roger Blin dans le rôle de Monsieur Diable, le poète de vingt-trois ans s’imposait comme une voix incontournable avec laquelle, par griefs ou louanges, il faudrait désormais compter  [6]. En effet, pendant les années 1950, Pichette est pour ainsi dire partout. Il collabore à la revue de Louis Aragon, Les Lettres françaises, dont la ligne éditoriale demeure relativement souple, il donne à Esprit des poèmes qui réagissent directement à l’actualité, il travaille à ses Odes, il écrit plusieurs des textes qui figureront dans Dents de loup, il enregistre Une saison en enfer pour l’Encyclopédie sonore chez Hachette. Comme sa voix devient plurielle lorsqu’il lit un poème, passant de l’invective à la câlinerie, comme il utilise tout son corps en mouvement, « à lui seul un théâtre  [7] » dans la lecture poétique, il est animé par la volonté d’éveiller par tous les moyens les consciences aux atrocités qu’elles entérinent. La guerre a couvé son adolescence et donne son nom à l’épiphanie centrale, la troisième. Pichette est rapidement associé à la révolte ou à la rupture, en tout cas au rejet intempestif d’une société qui trahit les corps en ne cessant pas de les mettre au service du carnage et qui endort les esprits en leur promettant un paradis passif. Sa réponse est claire, qui l’engage complètement et qui forme l’image qu’il devient peu à peu : le moindre geste est soumis à l’émotion du texte quand il lit à voix haute en public ; en multipliant les lieux de publication, il signifie l’ambition unificatrice qui chapeaute en fait son mouvement de rupture.

C’est donc l’image d’un poète agitateur et engagé, livré corps et âme à sa pratique, qui se construit peu à peu autour de Pichette et que finit par indiquer son nom. Nul doute que la publication d’un de ses Apoèmes aux côtés d’une version fort malmenée de l’Histoire entre la groume et Dieu d’Antonin Artaud, en 1946  [8], ait contribué à accentuer la dimension subversive d’une telle représentation. Pourtant, ce fidèle du Littré et amoureux de tous les dictionnaires s’affirme comme un gardien de la langue française, de son trésor, de la richesse de son vocabulaire, bien plus qu’en tant que créateur de néologismes, après l’élan fougueux du Point vélique pourrait-on ajouter  [9]. En témoigne son « Ode aux quatre points cardinaux », datée de janvier 1955. Mais c’est surtout l’ode qu’il va bientôt dédier à Gaston Miron, l’« Ode aux trois règnes », qui porte à son point culminant sa passion du terme exact : elle se taille la plus grande part du lexique qu’il adjoint à l’édition définitive, publiée en 1988, des Odes à chacun  [10].

L’« Ode aux trois règnes », que nous commenterons plus loin, est plus précisément dédiée « à l’ami Gaston Miron » et est datée dans le recueil « Montréal, novembre 1958. Blainville-sur-Mer, août 1959 » (OC, 82). Nous n’avons aucune raison de remettre en question les lieux et moments de son écriture qui témoignent de la rapidité avec laquelle se noue cette amitié. Dès le 28 décembre 1958, Miron, qui « hiberne et hiverne », transmet ses voeux de réjouissances à Pichette et déplore au passage la brièveté de son séjour au Québec  [11]. Ce dernier était parti le 28 novembre précédent. À même leur rencontre, les deux hommes entreprennent de vivre en poésie l’amitié. Le Fonds Gaston Miron contient une « Lettre à bout portant » adressée à Pichette, qui lui fut peut-être montrée en mains propres, datée du 18 octobre 1958, « 9.15 a.m. ». Miron y associe le marasme existentiel d’un pays sans nom à la blessure ouverte par le départ sans doute anticipé de l’ami français : « J’ai peine comme une morsure/douleur de bête à son point d’équinoxe/je suis boeuf avec sa tête intolérable.//La femme a le sein agacé de soif.//Et toi tu n’es pas là  [12]. » Pichette aurait ouvert une faille dans l’enclos physique, géographique, idéologique et politique de l’aliénation, avant de la refermer par son départ, non sans toutefois laisser derrière lui le regret de l’espoir : « Nous ne demandions rien qu’un peu de présence./Nous ne demandions qu’une Parole./[…] Nous ne demandions qu’une Épiphanie. » De la louange poétique à la transfiguration de Pichette en messie, il n’y a qu’un pas.

Un pas difficile à franchir cependant, car s’il est porteur d’une promesse de libération, l’ami est aussi la cible de la « Lettre à bout portant ». Il nous faut imaginer l’exigence et l’ambiguïté de cette rencontre entre le poète québécois qui vit des mois difficiles, qui n’écrit semble-t-il qu’avec sa douleur innommable en guise d’inspiration  [13], et le poète français, dont le père était natif de Saint-Adrien-de-Ham, dans les Cantons-de-l’Est, ce qui autorisera Miron à l’appeler « notre [C]anadien ! » dans une lettre de juillet 1959. Si la création de Nucléa au TNP en 1952, dans une mise en scène de Gérard Philipe, s’est soldée par un échec  [14] (le débat sur l’alexandrin qu’elle a suscité masquant mal les insuffisances théâtrales qu’y virent la plupart des commentateurs), il est improbable qu’elle entacha la réputation du poète au Québec. C’est l’auteur avant-gardiste par excellence qui traverse l’océan, précédé à la Librairie Tranquille par ce morceau d’imprimeur qu’est l’édition K de ses Épiphanies dont Marcella Maltais  [15] ou encore Marcel Sabourin  [16] se souviennent qu’elle les a ébranlés, préludant à leur rencontre respective avec le poète qui allait, dans les deux cas, changer leur vie.

Un regard indirect révèle parfois ce que le face-à-face dissimule, et c’est le cas avec la rencontre de Pichette et de Miron. Ce dernier la mentionne dans une lettre à Claude Haeffely du 21 octobre 1958. On sait que le poète décline ses tourments dans cette correspondance, plus qu’il ne peint son entourage ou ne donne des nouvelles de quiconque. La mention de Pichette, « socialiste et militant » écrit Miron, est alors significative, d’autant plus qu’elle nous rappelle que les convictions politiques ne furent pas étrangères à la fraternisation des deux hommes  [17]. Pichette est près du Parti communiste à cette époque, sans avoir sa carte et non sans professer un socialisme éclairé indépendant de tout dogmatisme. Ses Revendications  [18], qui paraissent cette année-là, contiennent, entre autres, une série d’actes de foi qu’il oppose à l’idéalisme politique. Véritable métier, la pratique de la poésie sera une manière de fraterniser avec les ouvriers de toutes provenances chez qui il reconnaît en réalité, et non par analogie, ses frères de labeur et de devoir. Le livre, le plus volumineux que Pichette commettra notons-le, affirme une conversion matérielle, l’abandon d’une rhétorique négatrice sur laquelle Les épiphanies auraient pu engager l’écriture sans retour. Si les Apoèmes sont repris en ouverture des Revendications, c’est parce qu’il s’agit de donner au lecteur l’intégralité du parcours qui va de la contestation à l’« évolution de la révolution », en passant par les actes de foi ; c’est qu’il s’agit d’ouvrir l’avenir à même le poème et de montrer par ce geste que l’avenir est exigence d’espoir  [19]. Cette conviction poétique représente l’un des traits majeurs de la rencontre avec Gaston Miron.

Comme Pichette s’insurge contre la répression sanglante de la révolte hongroise de 1956 et lui consacre plusieurs pages dans ses Revendications, Miron assigne au poème le devoir de faire entendre l’écho intime de l’événement politique : « la tête de l’humanité/a blanchi cette nuit//je n’entendrai plus/le roucoulement, Imre Nagy,/de la colombe dans tes yeux  [20] ». La colère étrangle la voix et la correspondance avec Haeffely confirme la remise en question des convictions socialistes qu’impose l’attitude de l’Union des républiques socialistes soviétiques. Plus encore pour lui-même qu’à l’adresse de son destinataire, Miron écrit qu’une gauche « de vérité » reste possible, avant d’ironiser sur les textes lénifiants à la gloire des martyres du communisme dont il appréhende la lecture dans Les Lettres françaises  [21]. Pichette de son côté, réaffirme l’allégeance républicaine du socialisme qu’il envisage : « Je reste persuadé que ce sont les forfaits d’une politique communiste par usurpation qui ont conditionné la révolte des Hongrois  [22]. » De fait, sa collaboration régulière à la revue d’Aragon cesse à peu près au même moment. Ses convictions et celles de Miron, quoique élaborées et sans cesse redéfinies dans des contextes différents, subissent donc une seule et même crise au moment de leur rencontre. On peut supposer que les poètes ont été sensibles à la mauvaise conscience qui est alors près de les affliger tous les deux, et il n’est pas exclu qu’ils s’en offrirent l’image réciproque, redonnant par là un sens vivant à l’idée de communauté que les émeutes, concrètement, laissaient à l’état de dépouille.

Nous faut-il rappeler, en vis-à-vis, qui est Gaston Miron au moment de rencontrer Henri Pichette ? La question est moins rhétorique qu’il ne le semble, car le caractère « militant » que Miron reconnaît chez ce dernier, et qu’il s’attribue du même coup, demeure équivoque. Lorsqu’il résume son parcours dans « Un long chemin », en 1965, Miron fixe à 1962 le passage de l’engagement intellectuel au militantisme concret  [23]. Il résume plus précisément le parcours qui l’a mené à cette forme d’engagement, insiste sur le rôle du voyage en Europe et plus en amont, sur les propos rapportés d’Albert Béguin qui aurait lu une « conscience colonisée » dans le numéro consacré au Canada français par Esprit, en 1952  [24]. On se fera une idée de ce que pouvaient être ces propos en lisant le texte que Béguin consacre à Hector de Saint-Denys Garneau dans la même revue, deux ans plus tard. Méditant, non sans finesse, sur la « psychose d’abandon » qui accable le Canadien français, sur l’isolement dont il se plaint surtout « lorsque son interlocuteur est Français », l’admirateur du Journal soulève ce paradoxe : « Ce peuple qui a réussi à survivre grâce à une très forte volonté commune est pourtant un peuple qui connaît moins la communion entre les êtres que le désir inassouvi de cette communion  [25]. » Sans doute, la formulation est déterminée par les intérêts de l’homme et de la revue, si oecuméniques soient-ils, mais le constat n’est pas sans s’appliquer directement aux deux poètes qui nous occupent. Il fait aussi écho à ce que Miron dit avoir accepté au contact de l’Europe : à savoir qu’à talent égal, les chances sont moindres d’être un bon poète en situation de dépendance coloniale. « J’en témoigne pour l’avoir ressentie existentiellement et concrètement, j’ai trop souffert dans ma tête  [26] », précise-t-il. Cette souffrance, il la porte depuis longtemps au moment de rencontrer Pichette. Difficile en retour de savoir si ce dernier a lu les textes du poète québécois parus dans Le Devoir, dans Amérique française, ou même certains poètes de l’Hexagone. Il n’ignore pas complètement l’activité littéraire du Québec, sa collaboration à Esprit nous le confirme. Mais de là à supposer qu’il rencontre un poète établi en la personne de Miron qu’une représentation institutionnelle ou poétique devancerait, il y a loin.

Le désir de communion entre les êtres anime différemment Miron et Pichette. Il signifie pour le premier un manque fondamental qu’il faudra faire sien par l’action, et par l’action du langage poétique, pour ne plus le concevoir et le vivre sur le mode mineur. Constater l’inégalité des chances et leur dépendance à la situation, ce peut être témoigner pour une certaine idée du matérialisme historique. C’est surtout dégager la voie à l’opération poétique par laquelle, paradoxalement, le plan d’une communauté réelle se découvrira de lui-même. Le chemin ne va pas de l’universel au singulier, mais de la singularité vers la communauté des hommes. Miron fait taire ses « doutes humanistes-démocratiques-pacifistes-universalistes-etc.  [27] » pour que l’espace de sa situation trouve éventuellement son équivalence à tout espace. Pour l’instant, ce sont les amis qui lui offrent l’aire de partage des mots. Tous égaux devant la lettre à bout portant.

L’invitation : du bramage au ramage

Si la plainte du Canadien solitaire vient de loin, comme l’écrivait sans ambages Albert Béguin, et si le père de Pichette grandit à proximité des paysages d’Alfred DesRochers, il nous faut supposer que le fils vient de plus loin encore. Dans la relation épistolaire qu’il entretient avec Miron au cours de l’année 1959, il encourage son correspondant, l’invite au travail, si bien qu’une véritable rivalité amicale s’installe peu à peu. On s’excuse du retard et du temps passé sans écrire à l’ami qu’on n’a toutefois pas oublié, la lettre présente y insistant d’une manière ou d’une autre. La rapidité avec laquelle les deux correspondants passent d’une politesse conventionnelle — à laquelle à vrai dire, ils ne sacrifièrent jamais — au souci de l’autre est étonnante. Le 10 janvier, Henri Pichette regrette à son tour la distance d’un océan qui le sépare de Miron, mais qu’il franchit en pensée pour célébrer de quelques lignes leur rencontre récente : « C’est que ton amitié, je l’ai prise au plus sérieux de la joie humaine. Ainsi avons-nous cette chance, tant pleins d’erreurs et de leurres, de doutes et d’inquiétudes, d’avoir à nous émerveiller par la rencontre d’un ou de quelques êtres encore que nous n’attendions plus ou, du moins, que nous n’osions plus beaucoup espérer. » L’amitié des poètes, qui s’éveille à la trentaine avec plus de décision, remarque Pichette, semble véritablement, d’un côté comme de l’autre, le miracle inattendu d’une incarnation.

Quel poète Henri Pichette a-t-il vu en Gaston Miron ? « Travaille à notre rêve très-réel. Il y a que tu es au monde, et non seulement physique et politique. Certaine géographie de l’âme, peut-être… » Cette lettre est entièrement consacrée, après la célébration, à des exhortations au labeur poétique. Ainsi dès le début de leur relation épistolaire, une polarité s’installe où l’un, Pichette, encourage l’autre, Miron, à se consacrer corps et âme à l’écriture : « Nul n’est irremplaçable, mais personne n’est pleinement remplaçable. Aucun ne sera jamais, au grand jamais, tout toi. » (Pichette souligne) Si le Canadien français donne l’impression « de parler de telle sorte qu’à moins d’être un coeur de pierre, on doive lui répondre que non, il n’est pas abandonné, que oui, on l’aime  [28] », comme l’écrivait encore une fois Béguin, c’est ici Miron qui joue le rôle de l’inquiet, et Pichette, le rôle de celui qui réconforte.

Sans doute le lecteur de l’oeuvre de Miron se trouve-t-il en terrain connu ; les incertitudes du poète face à sa propre pratique sont célèbres. Elles ont toutefois ceci de particulier qu’elles préludent non seulement à l’amitié, mais constituent la repartie à ce qui semble un besoin de dévouement. Pichette ne se disait-il pas face à la guerre, objecteur de conscience ? Il tend ici à être directeur. Le 8 juillet 1959, Miron adresse une véritable lettre-confession à Pichette, où ses malaises physiques et spirituels sont littéralement mis à nu. Elle côtoie de peu la « Note d’un homme d’ici » et son individu Miron en tant que maladie. « Je fus seulement une présence poétique entre 1951 et 1958 » souligne également le poète, d’une formule remarquablement ambiguë grâce à laquelle les malaises personnels et la situation professionnelle se répondent. Il vient d’apprendre qu’il a obtenu une bourse du Conseil des arts pour le perfectionnement dans le domaine de l’édition, et qu’il pourra donc se rendre en Europe avant la fin de l’année. Il conclut tout de même cette lettre troublante sur l’envie de pleurer qui le tient, la crainte de la folie qui le guette.

La pression amicale est donc lourde quand Pichette lui répond, un mois plus tard, le 16 août. Comment réagit-il ? Il refuse d’abord de répondre point par point à la lettre, se qualifiant lui-même de « mendiant » tout à l’attente du « don total » de l’ami. Il détaille plutôt le programme du voyage futur, lieu par lieu, avec enthousiasme, en rappelant Miron à l’ordre : « Il existe un objectif simple et formidable : ton âme poétique. À sauver à tout prix ! Les pauvres de ton genre ont des fortunes éternelles… » Les pauvres comme celui que Miron dira être dans une entrevue publiée par Le Devoir… le 22 août de la même année. Pichette s’affirme là un lecteur aguerri et pénétrant ; nul doute qu’il ait décelé, malgré la brièveté de son premier séjour au Québec, la fortune poétique du « cheval de trait » (HR, 146) et de la « pauvreté anthropos » (HR, 145) incarnés devant lui.

Une note encadrée dans le coin supérieur gauche de la lettre résume mieux que tous les encouragements l’attention de Pichette : « Je suis sur le point de terminer l’Ode aux trois règnes, qui t’est dédiée », écrit-il comme s’il chuchotait. Manière d’être présent malgré la distance, la dédicace donne une nouvelle dimension à l’ode, qui devient là une main tendue vers Miron. Il faut toutefois rappeler qu’une large part de l’oeuvre d’Henri Pichette est dédicacée ou, pour mieux dire, offerte. Ainsi des Odes qui le sont tantôt à Charles Péguy, tantôt au laboureur, tantôt à chacun, ou encore à la poésie même. Ainsi surtout, des Poèmes offerts, dont les pièces sont dédiées, entre plusieurs autres, à Béguin, à Artaud, à Adrienne Monnier, à Alexander Calder, à Pierre Perrault et à Yolande  [29]. De ces offrandes, un trait poétique fondamental se dégage. Toute l’oeuvre de Pichette est adressée à quelqu’un, ce qui revient à dire qu’elle ne nous entretient jamais de et à partir de l’impersonnel, qu’il soit abstraction, notion, concept, dieu. Le théâtre offrait ainsi à la poésie un espace où s’incarner sans trahir son principe et, partant, le statut dramaturgique des Épiphanies n’est rien moins qu’incertain si l’on accorde au poème le droit au dialogisme. Quand une ode est dédiée à la Terre, ce ne sont pas tant des accents panthéistes qui résonnent, qu’un appel vigoureux vers ce qui fut vécu et la reconnaissance d’une présence qui jamais n’est personnifiée : « Terre humaine, salut ! ton âme est ma parente.//Je fus avoine aux doigts des javeleurs, j’ai bu/À la treille le sang, et, tout à mon début,/Homme le plus enfant qui fût, j’aimai la terre  [30]. » Le vers est une adresse perpétuelle qui préfère au clavier du symbolisme et de la suggestion la sincérité d’une célébration offerte à la Terre, sans médiation, exactement comme l’amitié se célèbre par écrit dans la correspondance. De même, n’est-il pas nécessaire de se lancer dans l’enquête biographique pour démontrer que le pronom dans l’« Ode à elle », défendu déjà par la minuscule initiale, n’a rien d’allégorique : « Notre amour me point le coeur,/Je tremble pour toi et toi,/Je traverse la grand-peur/De te perdre toi et toi  [31]. » Selon Henri Pichette, la poésie peut bien être « une salve contre l’habitude  [32] », elle est aussi et surtout, dès son « Apoème I », un cri avide d’écoute et de reconnaissance. Le poème finira par inclure cet appel dans sa lettre même, retrouvant sa substance dans l’autre, faisant sienne sa parole, et lâchant peu à peu l’interjection pour le chant  [33].

L’« Ode aux trois règnes » peut être lue, d’une part, à la lumière de l’amitié avec Gaston Miron, et d’autre part comme un des exemples les plus complexes de cette poétique de l’adresse. Quels sont les trois règnes ? L’ode ne se divise pas à proprement parler en parties distinctes ; le titre ne désigne pas sa structure matérielle. N’associons pas non plus ces règnes à la sainte trinité, car si la correspondance chrétienne est loin d’être exclue chez le poète qui enregistra la Messe sur le monde de Pierre Teilhard de Chardin, elle n’apporte ici aucun outil herméneutique. Tout au plus pourra-t-on l’évoquer sur un plan spéculatif  [34]. C’est plutôt le foisonnement du divers que la matérialité du poème présente à l’oeil, grâce à des vers pairs et impairs, isolés, regroupés par deux ou en quatrains, avant que le souffle ne s’allonge et ne parvienne au mouvement ample de l’ode dans les 66 derniers vers. Les 44 vers précédents ressemblent à des coups répétés ou à autant de pas successifs risqués avec précaution sur le chemin de l’unification avec l’ensemble de l’être qui couronne l’ode. Mouvement d’amplification, donc, que celui des trois règnes qui ne s’accumulent pas plus qu’ils se superposent parfaitement au sein d’une unité fermée sur elle-même.

« C’est la beauté simple exposée/Par la bonté simple reçue,/Le pré fin perlé de rosée,/La virginale fleur conçue  [35]. » Ce quatrain d’envoi, lisons-le pour l’instant dans le prolongement de la dédicace. Le programme du poème est exposé à l’ami qui devra y trouver une sorte de rétribution, gage de reconnaissance dirions-nous pour ce « [b]on germe de terre hospitalière » (v. 10) qu’a été sa rencontre. La répétition de « c’est » en début de vers scande d’abord la désignation d’éléments naturels, animaux, plantes, mouvements : « poussin du jour sur le fumier pailleux » (v. 11) ; « musaraigne qui fait gille » (v. 13) ; « quelque archipel, quelque théorie/De nénuphars blancs sur une onde coite » (v. 16-17) ; « vol ramé d’oiseaux à grand-erre » (v. 20). La beauté simple n’est pas tant une physis, qu’il s’agit de fractionner en espèces, qu’une nomination chaque fois entière et entièrement équivalente à ce qu’elle nomme. Pichette offre à l’ami et au lecteur une réalité irréductible à l’action du regard ou au phénomène. Il travaille ici encore à une multitude d’épiphanies où le mot et la chose surgissent simultanément à la vue. Aussi l’amplification ne signifie-t-elle pas l’achèvement d’une totalité imparfaite au départ. Chaque désignation est célébrée sans regret, sans désir de complétude. Il n’est alors pas étonnant qu’elle s’élève au « soleil artisan/De l’arbre en veine de fleurs » (v. 21-22), puis de la « lumière pervenche » (v. 25) à l’amour, sans qu’on puisse parler d’un processus d’abstraction ou de sublimation :

C’est l’amour qui vermillonne
Pucelle s’abandonnant,
Et le jour que femme donne
Heureuse en travail d’enfant.

C’est la peine choisie
De certaine Folie.

v. 29-34

Folie qui n’a pu qu’interpeller Miron… Choisir son tourment, ses misères spirituelles et physiques, c’est ce que ne cesse de lui répéter Pichette. Nous avons remarqué qu’il a été un admirable lecteur du poète inquiet au moment même de leur rencontre. Faisons l’hypothèse que cette lecture a pu s’exercer avec autant de justesse sur les poèmes de Miron. Celui qui a dit avoir trop souffert de la dépendance coloniale pour passer outre situe le plus souvent, en effet, la douleur dans la tête. Qu’on relise L’homme rapaillé en y portant attention, et l’on constate que bien peu d’accès au corps nous sont offerts, sinon par cette tête dont la solitude désigne même parfois la plainte d’un être acéphale. Tout ce qui pourrait donner un corps au poète est tantôt confondu avec le paysage, tantôt le lieu de l’errance ou de l’absence  [36]. Avant d’identifier cette errance à la recherche du pays — espace où les pieds et le corps posés, ils pourraient être nommés — soulignons qu’elle donne lieu, curieusement, à un drame d’enfermement. « Ce corps noueux/ce regard brisé/ce visage érodé/ce feu aux cheveux//ces mots dehors », c’est bien toi continue le poème, toi qui n’a de pas que « futurs » (HR, 28). Dira-t-on que dans « La petite suite en lest », par exemple, le poing se tend et le locuteur se tient debout ? En effet, mais jamais au présent, et enfin pour mieux se rêver couché dans une mort qui sera corps et présence. Un poème comme « Tout un chacun » passe près de décliner autant de corps personnels qui communieraient dans une appropriation unique. Mais les pieds, les pas, les yeux, la main, le cou n’apparaissent là que pour les isoler cruellement, jusqu’à leur fin : « chacun ses os/au cimetière » (HR, 45).

Voilà l’exact contraire de la valeur qu’Henri Pichette prête au pronom. « Chacun », c’est la joie redécouverte de se savoir lié à tous en vertu d’une participation à l’effort qui est un. La parole poétique s’assigne pour tâche de prouver cette unité, rivalisant avec la richesse de ces aspects dans une longue énumération des métiers, s’inventant protéiforme jusqu’à l’euphorie verbale. « L’Ode à chacun » s’ouvre d’abord sur cette résolution :

Je ne suis plus l’animal seul
À se lamenter entre deux néants,
Ni l’insane qui songe à déserter le sol.
Parmi les hommes à la peine
Je m’instruirai. Touché, je haïrai la haine.
Je participerai plein de coeur aux efforts
De la verte forêt toutes feuilles dehors.
L’espoir, voici l’espoir, le grave espoir lucide
Qui veut qu’âme, ombre et chair on se décide.

OC, 9-10

Que Pichette offre une de ses Odes qui sont toutes, enfin, placées sous le signe de chacun, voilà qui témoigne de la finesse de son attachement et de la profondeur à laquelle il a pénétré dans le tourment de l’ami. La dédicace est l’acte par lequel il encourage Miron à se décider, c’est-à-dire à imposer le silence à ses doutes et à affirmer, sans plus attendre, dans le poème, la communauté des corps qu’il souhaite douloureusement. Aussi l’« Ode aux trois règnes » parie-t-elle, pour convaincre l’ami, sur une douceur particulière qui n’a peut-être rien à voir avec le caractère décisif de l’« Ode à chacun », mais qui comporte en définitive la même nécessité, celle de l’ouverture.

Ouverture au monde, aux aspects formidablement multiples de la nature, de l’effort des hommes, ouverture de la tête poétique : « En mon cerveau remis/ Rêve et Réalité sont deux amis. » (v. 39-40) Ces vers constitue la principale articulation de l’« Ode aux trois règnes », cheville après laquelle la désignation par « c’est » n’est plus de mise. Pour que le souffle s’amplifie, le dilemme, romantique si l’on veut, est très précisément résolu sur le mode de l’amitié. Ce n’est pas outrepasser les limites du vers que de le constater : le terme « ami » n’apparaît pas ailleurs qu’au vers 40 et qu’en la dédicace. Pichette associe Miron au mouvement de réunification que l’ode chante, il semble lui chuchoter : vois, cette célébration que je vis continuellement, tu en es un peu responsable. Pratique-la donc toi aussi sans attendre, « [p]assionne-toi, raison, pour ce qui marche, saute, vole, vogue ! » (v. 45)

Il faudrait citer en entier le chant des 66 derniers vers où, comme dans l’« Ode à chacun », Pichette utilise l’énumération sans établir de rapport hiérarchique entre les éléments. La voix poétique rayonne dans tous les sens, se découvre dans tous les êtres, jouit également de leur multiplicité et de la diversité des mots. Nul renoncement du poète à lui-même, comme s’il fallait bannir un anthropomorphisme de mauvaise réputation. Sa présence apparaît au contraire dans la moindre pointe de l’être. L’ami n’est, bien sûr, pas exclu de ce mouvement :

Nous sommes à la perle, aux loges de l’orange,
Aux pointes de l’oursin, aux piquants de la bogue,
Aux rémiges du fou, aux nageoires de l’ange,
Au duvet de l’oison, aux soies du sanglier,
Au front grave et crineux du cheval de collier.

v. 46-50

De vers en vers, l’ouverture s’élargit, le poème aspirant à réunir toutes les régions du réel. Le « fou » du vers 48, c’est bel et bien le fou de Bassan dont Pichette détaillera les noms dans son lexique, du « margau » québécois au « mouskoul » de Cornouaille, en passant par Ouessant et par les côtes picardes et normandes. Les parades et les danses de l’oiseau n’échapperont pas non plus à l’enquête qui montre, finalement, le mariage de l’érudition et du souffle lyrique, le chant visible de la passion de la raison (OC, 136-142).

Nouvelle invitation au voyage, l’ouverture que prône le poème n’est pas sans adresser d’autres clins d’oeil complices à Miron. Dans les vers suivants, une expression typiquement québécoise introduit une évocation où il est difficile de ne pas reconnaître l’expansion gestuelle que pratiquaient celui qui « pagayait » des bras et celui dont le corps en lecture faisait office de théâtre : « Nous sommes “aux oiseaux” et nos coudées sont franches,/Les beaux soirs de frairie./C’est nous, qui gestoyons comme dix mille branches/En bourgeons ou fleuries. » (v. 73-76) Après le règne végétal, après le règne animal où le pitchou côtoie la loutre, l’écureuil et le daim, le règne minéral fournira au poème prétexte à son élévation finale. Mais au lieu de le clore, soufre, émail, silex et porphyre élargissent l’empan du domaine poétique jusqu’à exorciser l’angoisse d’une mort qu’ils pourraient trop facilement signifier : « Nous avons fait le pas/Du granit des brisants/Au granit des gisants,/Et nous n’ignorons pas, et nous ne savons pas. » (v. 99-102) Au centre des trois règnes, entre ignorance et savoir, la communauté tant recherchée entre les êtres et les choses surgit pure de doute. Le « nous » du poème se découvre en la Terre elle-même, vivant de ce qu’elle porte et nourrit, de la vigne ou du labour, tout autant que des morts qu’elle abrite : « terre d’os », « terre d’ombre  [37] ».

La seule élévation proprement spirituelle que comporte l’ode, grosse de ses trois règnes, ce sera finalement aux derniers vers ce « nous » qui les englobe et qui forme une boucle avec la dédicace, réalisant en fait l’équivalence de la raison qui se passionne pour tout ce qui l’entourait, en quoi elle a fini par s’habiter, et de la communauté humaine : « Et de par la fraternité jamais éteinte/Nous sommes terre sainte. » (v. 109-110) La traversée des trois règnes est un chemin de terre qui mène au plus profond témoignage d’amitié qu’on puisse offrir, ce lieu de rendez-vous perpétuel qu’on porte en soi, grâce à l’autre, comme une terre inaliénable.

L’échange : « fermés pour inventaire »

La lecture de l’« Ode aux trois règnes » que nous venons de proposer n’a aucune prétention totalisante ou réductrice. Retenons que le poème contribue à installer une certaine polarité entre les deux hommes, disposition ponctuelle des appels et des invitations que la correspondance rejoue, dans les années suivantes, sans toutefois la reproduire ou la perpétuer à l’identique. On verra le poète des « Monologues de l’aliénation délirante » s’opposer au tumulte de la ville en désignant son propre enfermement : « moi je gis, muré dans la boîte crânienne », ou encore en évoquant « le délire [qui] grêle dans les espaces de [sa] tête » (HR, 93). Mais on verra surtout, au cours de l’année 1959, Henri Pichette souhaiter impatiemment l’arrivée de Gaston Miron en France et ce dernier prévenir l’ami des changements d’horaire qui préludent à son départ. Peu importe le tourment de la tête poétique, l’invitation au voyage trouve une réponse concrète quand Miron s’embarque pour Le Havre en septembre de cette même année.

À ce voyage répondra peu après le deuxième séjour du poète français au Québec, de décembre 1961 à la fin de l’année 1964. Henri Pichette y entreprend, entre autres travaux, le volet canadien-français d’une anthologie malheureusement inachevée sur le thème de « la paix et la guerre » et dont les pièces rassemblées dans ses archives témoignent de l’ampleur pour le moins ambitieuse, sinon monumentale  [38]. Dès avant ce voyage, Miron écrit faire « rayonner » l’oeuvre de Pichette au Québec (lettre du 18 juin 1961). Il lui envoie sans faillir les articles de journaux qui signalent la parution de ses livres, comme cette étude de Pierre de Grandpré, « Odes à chacun : Pichette, poète de la vie », parue dans Le Devoir du 19 février 1961, où le poète français se voit attribué indûment un grand-père forgeron. Miron endosse presque la méprise, s’en excuse et assure l’ami que son futur biographe corrigera l’erreur. Cette attention amicale soulève une question parmi toutes : quels obstacles Miron rencontra-t-il dans son travail volontaire de diffusion ? Il semble qu’ils furent nombreux.

Dès le mois de décembre 1959, il est prévu que des poèmes et une étude de Pichette paraîtront en février de l’année suivante dans les Écrits du Canada français  [39]. On ne trouve aucun texte de l’auteur dans la revue, ni en 1960 ni après. Miron s’excuse donc à nouveau au moment de solliciter la collaboration de Pichette, pour Liberté cette fois, le 6 juillet 1961, promettant au passage que l’expérience des Écrits du Canada français ne se reproduira pas. On ne trouvera pas de poème de Pichette dans cette revue non plus. A-t-il omis de livrer les textes demandés ? L’allusion aux déboires précédents faite par Miron contredit cette hypothèse. À ce stade de nos recherches, nous sommes réduits à de trop vagues hypothèses sur les entraves éditoriales pour arrêter quelque interprétation que ce soit.

Les promesses non honorées ne semblent pas entamer l’amitié des deux poètes, et la reconnaissance qu’ils se portent reste hors de portée des aléas éditoriaux. Plus encore, ils feront front et prendront successivement parti pour l’oeuvre de l’ami, réclameront justice ou rétribution quand ils jugeront que l’un d’eux aura été trompé ou plus simplement malmené. Ainsi voit-on Miron écrire à Marc Thibault, directeur du Service des émissions éducatives et des Services publics de Radio-Canada, le 14 octobre 1958, pour lui faire part de son indignation : l’émission de « Télé-conférence » qui devait être consacrée à Pichette n’a pas eu lieu, aucun accord n’ayant été conclu sur la question monétaire. Miron considère que seule une mauvaise foi délibérée a pu priver les auditeurs d’une des voix « les plus autorisées de la poésie française contemporaine ». Il est vrai que Pichette n’était pas sans exiger parfois des traitements qui convenaient peu à la situation. Par exemple lorsqu’il soumet son projet d’anthologie au Conseil des arts du Canada, recommandé par Gaëtan Picon (directeur général des Arts et lettres de la République française), Charles Lussier (délégué général du Gouvernement du Québec) et Guy Frégault (sous-ministre des Affaires culturelles de la province de Québec), il exige le salaire d’un professeur titulaire de l’université et le remboursement de tous ses frais de déplacement. La subvention qu’il obtiendra, environ 1 500 dollars par trimestre, sera loin des sommes espérées.

Le deuxième séjour de Pichette au Québec mériterait à lui seul une étude approfondie. Observons pour l’instant qu’il oriente de manière concrète l’intérêt du poète pour la terre paternelle. Le 11 mars 1965, soit peu après son retour en France, alors qu’il corrige inlassablement ses Épiphanies, Pichette soumet à Miron une proposition d’envergure. Après neuf ans de silence, il vient de revoir Aragon, les différends politiques cédant devant le projet d’une nouvelle participation aux Lettres françaises. L’amitié avec Miron et le voyage au Québec ne sont pas étrangers à cette « renouaison », comme il l’écrit lui-même. Aragon propose de consacrer un dossier au Québec et Pichette s’assigne le rôle matériel et idéologique d’« intercesseur » dévoué aux « poètes du fraternel Québec de la république espérée ». À nouveau, il encourage Miron au travail : « Toi, un beau grand texte lyrique, n’est-ce pas ? Car la poésie n’a pas à avoir honte de toi. Ne te limite pas. J’agirai en fonction de ton souffle. — Et je t’en prie avec une pointe d’ordre, sois présent, je veux dire que tu ne peux pas ne pas être représenté. » Le rôle titre de poète militant pour la lutte révolutionnaire incombe naturellement à Miron selon Pichette qui compte également sur la collaboration de Paul Chamberland, de Michel Beaulieu, de Gatien Lapointe, et si possible de Pierre Perrault.

La sensibilité à un socialisme de vérité qui présida à la rencontre des deux hommes ne cherchera plus au loin, en Hongrie par exemple, le terrain de son engagement. La cause d’un Québec indépendant condense la reconnaissance plus générale des différences culturelles, nécessité que la poésie de Pichette affirme depuis longtemps et que le droit des peuples à leur autonomie incarne au plan politique. Quant aux positions épistolaires, elles restent inchangées malgré le déplacement des préoccupations militantes vers la cause québécoise, et bien que la compréhension de cette cause et de ses conditions de possibilité diffère de la France au Québec. En témoigne le dossier François Schirm et Edmond Guénette, ces membres de l’Armée révolutionnaire condamnés à mort par le juge André Sabourin, le 21 mai 1965, après que leur tentative de vol au dépôt de l’International Fire Arms de la rue Bleury se soit soldée par l’assassinat de deux hommes  [40]. Pichette multiplie les efforts pour que la peine ne soit pas appliquée, plaide auprès de Georges Vanier et de Jean Lesage, n’hésite pas à évoquer ses ascendants québécois pour toucher le coeur autant que la raison. L’énergie qu’il déploie est proprement admirable et culmine dans une pétition, rédigée par lui-même, qui rassemble plus de quarante signataires, d’Aragon à Pierre Boulez, de René Char à Michel Leiris en passant par Joseph Kessel  [41]. Tous les appelés ne donnent toutefois pas leur accord. Nombreux sont ceux qui remarquent que la peine de mort n’est plus appliquée au Canada et qu’elle sera peut-être même abolie avant l’exécution de Schirm et de Guénette, ou qui s’autorisent de l’avis d’un ami québécois pour affirmer, tout simplement, que la France n’a pas à franchir l’océan pour se mêler d’une affaire intérieure.

L’écart idéologique entre la France et le Québec est ainsi énoncé de différentes manières et la relativité des notions de dépendance, d’indépendance ou de révolution devrait infliger au dévouement sincère l’épreuve de l’équivoque. Pourtant, il n’en est rien. Pichette place au-dessus de la différence culturelle l’universalité des droits et libertés et la nécessité d’une indignation authentique qui réponde à l’injustice. Encore une fois, le poète analyse moins qu’il n’élève la voix, préférant la rétribution ou même la rémission à la prophétie. Motif de mésentente tout autant que d’engagement peut-on supposer, le point de vue universel, parce qu’il est appuyé sur une conception unitaire des prérogatives légales, révèle peu à peu, dans ce cas précis, lmort d’une poétique et d’une relation d’amitié.

On accordera au poète français que l’énoncé des espoirs d’indépendance, du côté québécois, n’est pas sans prêter flanc à la critique. Si l’on peut considérer qu’une tradition française sous-tend les propos de Pichette sur la république québécoise à venir, si le poète la conçoit selon un modèle de valeurs européennes difficilement transposables à l’identique sur la situation du Québec, le chemin inverse a bien avant été franchi par d’autres. Yvon Dionne appelle de ses voeux une « république française en Amérique », dans le premier numéro de Parti pris. L’immobilisme idéologique est comparé au régime féodal du Moyen Âge par Jean-Marc Piotte, parce nous « n’avons pas subi les heureuses conséquences de la révolution française  [42] ». Autant d’indices qui justifient par avance l’implication extérieure et qui témoignent de l’ambiguïté d’une affirmation communautaire dont la langue est le critère autant que l’espace de son aliénation. Et quelle langue ? La tentation reste vive d’appuyer les espoirs sur une veine souterraine qui relierait la France et le Québec puisque la rupture historique n’aurait pas été volontairement consommée, de croire que d’un côté, un état de langue plus authentique survit, que de l’autre, un modèle idéologique adéquat est offert qu’il suffit de « rattraper ». De l’appel de sympathie lancé par Jacques Berque vers la gauche française  [43] à la visite du général Charles de Gaulle, la France ressemble à un allié plus qu’à un repoussoir. Mais également, la célèbre exclamation du Général précède d’un an, à peine dirait-on, la suspension de la parution de Parti pris  [44]. Entre reconnaissance et sentiment d’intrusion, les relations franco-québécoises hésitent magnifiquement.

Ainsi de Miron qui n’a toujours pas répondu à la proposition de Pichette un mois après qu’elle lui eut été adressée. Ce dernier revient à la charge, le 12 avril 1965, précisant par avance qu’un refus le laissera « cruellement atterré ». Il n’a aucune réponse, non plus, de Chamberland, et celle de Perrault n’a fait que soulever des doutes en lui. Malgré le silence, Pichette redouble d’ardeur et fait part à Miron d’un projet qu’il prépare déjà pour Gallimard, intitulé le « Cycle du Québec », où figureront une préface au film de Perrault, Pour la suite du monde, l’anthologie que nous avons évoquée, rebaptisée « Anthologie de la poésie française du Québec, de l’Acadie et du Manitoba, sur la guerre et la paix, la Révolution et la Liberté », et, finalement, une série d’articles qui traiteront de questions politiques, linguistiques et poétiques. Somme en plusieurs volumes… dont le second devrait être, suivant l’architecture projetée, celui des poèmes de Gaston Miron préfacés par Henri Pichette.

Reste à voir si le principal intéressé est d’accord. Pichette s’efforce de prévenir les arguments que pourra lui opposer l’ami : « En outre, la publication en France de tes poèmes d’amour, de patrie et de libération ne serait pas une atteinte à ta dignité nationale ; tu le sais, tu le sens ; et n’empêcherait pas une diffusion au Québec, loin de là même, si l’on y réfléchit bien. » La parution simultanée à La Nouvelle Revue française et dans une maison d’édition québécoise des poèmes d’un phare du Québec « en chemin de libération » contribuerait stratégiquement à la cause. C’est ce que laisse entendre Pichette, qui souligne avant tout que ce travail amical le comblerait d’enthousiasme.

La réponse tombera nette et sans appel quatre jours plus tard. Miron explique qu’il est sans travail depuis un an et demi, non seulement sans ressources matérielles, mais sans trésor spirituel. Sa pensée comme son action sont si paralysées qu’il lui est impossible d’envisager quelque labeur que ce soit. Il aura beau remercier Pichette, dans la même lettre, pour les efforts consacrés à la défense de Schirm et de Guénette, souhaiter que d’autres poètes québécois soient en meilleure posture afin de donner forme au projet, les travaux préparatoires du « Cycle » finiront aux archives. Il ne fait aucun doute que la participation de Miron était nécessaire aux yeux de Pichette. Plusieurs de ceux qui ont connu ce dernier se souviennent de son honnêteté, et de son intransigeance qui passait parfois de la susceptibilité à la violence. Après une carte de voeux envoyée par Miron à l’occasion du nouvel an de 1967, aucun échange épistolaire n’a lieu pendant les vingt années suivantes.

Pourtant, l’amitié survit. Pour mieux dire, elle se glisse dans des formes qui nous échappent, s’agirait-il du silence qui n’est jamais négatif qu’en apparence. Pichette signe une pétition en faveur d’un Québec autonome en 1980 et bien que son nom soit supprimé du journal Le Monde parce qu’il tient à le faire suivre de la mention « poète et anticommuniste déclaré », son amitié pour la cause du Québec reste acquise. Et non seulement pour la cause. C’est avec son assentiment qu’est reproduit dans le premier des Cahiers qui lui sont consacrés un télégramme de Gaston Miron, daté du 23 juin 1990, où on lit en guise d’hommage que s’il est poète français, il est aussi poète québécois « par son nom et son ascendance  [45] ». Le même Cahier annonce d’ailleurs, dans la liste des oeuvres espérées, un « Québec, je me souviens ». Mais de quoi se souvenir ? D’ancêtres aussi fantasmatiques que réels, d’une découverte du continent pour ainsi dire à nouveau mise en scène ? D’avoir parié avec hâte sur l’amitié et la force du sang pour que se réalise l’harmonie de la solitude et de la communauté humaines ?

Miron et Pichette ont peut-être vécu d’une même crise disions-nous, à laquelle il faudrait donner le nom d’amitié. Le premier confiait au second en 1961 son regret de ne pouvoir passer trois ou quatre années en France afin de « ressourcer la possession de la langue ». Après le référendum de 1980, Pichette inscrivait dans ses notes : « Je crois d’y [sic] voir le signe que la France est entrée en agonie. » Estime réciproque qu’il semble aisé d’articuler sur le rêve d’une filiation unique comme sur un organisme, pour autant que ce rêve et que cet organisme soient collectifs. Mais si la foule masque l’ami ? Les deux poètes ont débusqué en l’autre la forme d’une vérité, celle d’une langue maîtrisée chez Pichette regardé par Miron, celle du destin de la France chez Miron regardé par Pichette. Autant dire qu’un drame était prévu. Ce destin est agonique, et si Pichette est poète québécois, c’est que la « pauvreté existentielle » coule en lui « portée jusqu’à la perfection », écrivait Miron (lettre du 8 juillet 1961). La vérité était donc un désir, désir d’une pureté qui remédierait à l’aliénation collective. En secret, un métissage intime nous échappe peut-être. La poésie et l’amitié ne se résument pas aux mots.

Parties annexes