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Dossier

Masculinité et maternage dans Le vieux chagrin de Jacques Poulin  [1]

  • Isabelle Boisclair

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  • Isabelle Boisclair
    Université de Sherbrooke

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La définition de la paternité, comme celle de la maternité, est un enjeu des rapports entre les sexes  [2].

Dans son essai Penser le genre, Christine Delphy invite à dénaturaliser la maternité et à l’envisager, tout autant que la paternité, « comme idéologie et construction sociale  [3] ». Selon Thierry Blöss, « la famille est […] un domaine où la confusion entre fonction naturelle et fonction sociale des appartenances de sexe est la plus forte, et donc source de stéréotypes particulièrement difficiles à discerner  [4] ». À la lumière de ces réflexions, je propose une nouvelle lecture du roman Le vieux chagrin  [5] de Jacques Poulin. Je postule qu’il s’agit du récit d’un homme qui devient « mère » ou, plus précisément, qui choisit d’assumer des tâches dites maternelles. Remettant en cause l’association entre femme et maternage, le roman de Poulin s’inscrit en faux contre le récit dominant selon lequel seule la femme est habilitée à materner. Selon cette vision traditionnelle des choses, la « capacité d’enfanter, en tant que caractéristique biologique féminine, rendrait naturelle la répartition des tâches en matière de reproduction et de travail, mais aussi les différences de comportement intimes et affectifs entre femmes et hommes  [6] ». Essentiellement, il s’agit de voir que les dispositifs sociaux actuels rendent possible le fait qu’un homme s’occupe d’un enfant. En effet, à l’heure de la fécondation in vitro et des mères porteuses, on peut désormais, selon Françoise Collin et Françoise Laborie, définir trois types de mères : la mère génétique (celle qui fournit l’ovule), la mère utérine (celle qui assume la gestation) et la mère sociale (celle qui élève l’enfant) [7]. À l’encontre des deux premiers types de mère, le rôle de mère sociale n’exige pas d’être assumé par une femme. Un homme peut en effet élever l’enfant, c’est-à-dire assumer la part de maternage dévolue jusqu’à maintenant à la femme. Homme et femme sont ici interchangeables, puisqu’il s’agit d’assumer des tâches d’encadrement, de protection et de prodiguer des soins (caring  [8]). Dès lors, il est possible d’envisager cette « maternité sociale » comme une « parentalité sociale ». La parentalité sociale peut ainsi être assumée indifféremment par un homme ou une femme, un homme et une femme, deux hommes, deux femmes  [9], car il s’agit de materner — terme qui en soi pose problème  [10] — bien plus que d’être mère. Le terme « maternage » renvoie à l’« ensemble des soins apportés aux enfants en bas âge », tandis que « maternel » désigne « ce qui est propre à la mère », sa « tendresse », mais aussi son « rôle », son « comportement ». Le maternel « a rapport à la mère, quant à la filiation, à la relation familiale », et, enfin, il « concerne les mères, considérées du point de vue social  [11] ». Bref, la dimension relationnelle caractérise la notion de maternel : on est la mère de quelqu’un, on materne quelqu’un. Il s’agit donc, selon une formulation d’Erving Goffman, de fournir des « services […] associés au corps et à la personne  [12] », qui impliquent la prise en charge matérielle (nourrir, soigner, vêtir, loger), affective (accueillir, écouter, consoler) et « mentale  [13] » (prévoir la gestion des besoins, etc.).

Le roman de Poulin met justement en scène cette forme de parentalité sociale. Un homme prodigue des soins à un enfant et joue ainsi un rôle normalement attribué à la mère. Jim prend en charge la Petite en la logeant, la nourrissant, en l’accueillant et en l’écoutant. Mais s’il est aisé pour Jim d’assumer la prise en charge matérielle de la Petite, puisqu’il est déjà autonome sur ce plan, il n’en est pas de même pour la prise en charge affective : son éducation masculine ne l’a nullement préparé à cette tâche. Il devra donc être initié aux rôles maternels relatifs à l’affect. Le roman illustre cette initiation en présentant l’itinéraire de Jim, de la défalcation du masculin à l’apprentissage du féminin — migrant ainsi d’un genre sexuel à l’autre — pour prendre soin d’un enfant : cette trajectoire est celle d’un homme qui devient mère, ou, dit autrement, qui assume les tâches ayant longtemps identifié celle-ci.

Jim, le narrateur, est écrivain. Il commente une période apparemment banale de son existence : un été où il est à écrire un roman. Les événements de sa vie et la rédaction de son roman, esthétique postmoderne oblige  [14], se répercutent l’un dans l’autre. Sa vie est troublée par de multiples parasites, venant tour à tour bousculer son quotidien et questionner les développements du récit auquel il tente de donner forme. Jim évoque tantôt les chats qui partagent sa maisonnée, tantôt les arbres près de sa maison qui abritent une nichée de tamias, les joutes de tennis avec son frère, sa récente séparation d’avec sa femme et l’histoire de la maison qu’il habite. Celle-ci, où il a passé son enfance — c’est-à-dire la maison « paternelle » —, fut jadis déménagée d’une rive à l’autre du fleuve Saint-Laurent. Ces micro-récits sont autant de variations autour du thème de la famille. L’intrigue principale du roman se construit quant à elle autour de l’irruption de trois personnages féminins dans la vie de Jim. Arrive d’abord une certaine Marika (ou Marie K.), qui se serait installée dans une grotte non loin de chez lui — le conditionnel est de mise car le mystère subsiste autour de ce personnage. Survient ensuite Bungalow, une femme qui, « après vingt ans de bons et loyaux services » (VC, 37) maternels, a quitté le foyer familial pour endosser de nouveaux rôles : elle fonde une maison de femmes dans le Vieux-Québec. Enfin, la Petite, une adolescente à la recherche de ses parents biologiques, entre dans l’existence de Jim et emménage chez lui. À la fin du roman, Jim adopte la Petite.

Vu ainsi, le récit raconte le devenir-parent d’un homme seul. En postulant que ce devenir-parent est davantage un devenir-mère qu’un devenir-père, malgré l’identité sexuelle du personnage, je veux suggérer que la parentalité vécue par Jim se rapproche beaucoup plus de l’idée qu’on se fait de la maternité que de la paternité  [15]. En effet, cette parentalité est tout entière placée sous le signe de l’affect. Mais pour assumer ces tâches maternelles, le personnage masculin devra revoir son parcours identitaire et, dans un double mouvement de défalcation et d’intégration, se reconstruire. D’une part, Jim se défait des traits identitaires masculins l’assimilant aux séducteurs/prédateurs sexuels — le roman suggère cette idée en multipliant les figures du prédateur (notamment le premier père adoptif de la Petite, qui a abusé d’elle) —, d’autre part, il intègre les traits associés aux femmes et enseignés aux filles par leur mère. Ce double jeu de dissociation du masculin et d’identification au féminin, contraire à ce qui est socialement prescrit aux hommes  [16], mène le personnage à un désapprentissage — pour quitter le rivage du masculin — aussi bien qu’à un apprentissage — pour aborder la rive du féminin, mouvement à l’origine d’une métaphore centrale du roman, celle du déplacement de la maison.

Pour signifier ce devenir-mère, le récit dispose plusieurs volets, qui constitueront les jalons de ma démonstration. D’abord, je m’arrêterai sur plusieurs scènes associant Jim au féminin. Je montrerai ensuite la présence de plusieurs figures masculines résolument traditionnelles contrastant avec l’identité de Jim. Puis, je relèverai plusieurs métaphores de la migration, qui invitent à lire ces identifications contradictoires comme résultant d’un mouvement migratoire : Jim migrerait. Enfin, je me pencherai sur un dernier motif, celui de la famille, qui, conjugué à ce dispositif qui problématise le genre et la possibilité de migrer du masculin vers le féminin, permet l’interprétation du devenir-mère de Jim.

Je ne considérerai donc pas ici la quête du double ou de l’autre-féminin, d’abord parce que d’autres chercheurs s’y sont déjà intéressés  [17], mais aussi parce que la perspective que je propose fournit une nouvelle piste d’interprétation quant au « mystère » maintes fois soulevé du personnage de Marie K. Deux études particulières suggéraient déjà le devenir-parent de Jim, mais sans envisager la parentalité en lien avec le devenir-femme et le maternage. La première est l’étude de Janet M. Paterson  [18], selon laquelle la relation entre Jim et la Petite aurait une connotation incestueuse. Dans la seconde étude, Jean-Pierre Lapointe posait cette question : « Jim pourra-t-il être père et mère pour sa fille adoptive  [19] ? » En répondant par l’affirmative et en montrant qu’il assume surtout le rôle de mère, je veux souligner ce qu’une lecture alimentée par les théories du genre (« gender ») peut apporter de nouveau.

Association de JIM au féminin : réécriture des partitions

Une première scène suggérant le passage du masculin vers le féminin de Jim  [20] est celle où il se remémore un événement survenu alors qu’il était enfant. Selon certaines écoles interprétatives (notamment la psychanalyse jungienne), la scène de la jeune fille qui se blesse et saigne, récurrente dans les contes de fées, métaphoriserait les premières menstrues, et, par là, le devenir-femme de la jeune enfant  [21]. Poulin réécrit cette scène en substituant à la petite fille un protagoniste masculin. Jim narre à ce moment son plus lointain souvenir d’enfance : « [J]e tombai […] heurtant mon genou gauche contre une roche pointue, et je m’infligeai une profonde entaille au-dessus de la rotule. J’avais la jambe couverte de sang lorsque mon père, averti en toute hâte, me prit dans ses bras pour me ramener chez nous. » (VC, 58) Cette scène identifie le petit Jim à une fillette notamment par le motif des menstruations, actualisé par la blessure et le sang coulant sur la jambe, et par l’assimilation de Jim à une princesse dans les bras d’un prince qui est personnifié par le père. Cette assimilation du père au prince convoque par ailleurs le schéma oedipien établi par Sigmund Freud, référence qui démontre que le petit Jim occupe la place de la fille.

Le schéma oedipien est également au coeur de la scène primitive autour de laquelle s’élabore le deuxième épisode associant Jim au féminin. Telle que conceptualisée par Freud, la scène primitive est « celle où l’enfant se voit assister à des rapports sexuels de ses parents, soit qu’il les ait observés réellement, soit qu’il se les ait représentés sur un mode fantasmatique  [22] ». L’enfant, lorsqu’il voit — ou imagine — ses parents en train de faire l’amour, perçoit l’acte « comme un affrontement, un combat entre les parents, où le père jouerait un rôle sadique  [23] ». S’ensuivrait un phénomène d’« identification aux partenaires  [24] ». Sans insister sur la justification de l’agressivité masculine  [25] que ce discours a pu produire historiquement, arrêtons-nous au mécanisme d’identification. Ainsi, lorsqu’une petite fille assiste à une telle scène ou se la représente, elle s’identifie à la femme et introjecte sa victimisation future lors de l’acte sexuel. Si c’est un petit garçon, il s’identifie à l’homme et incorpore le rôle d’« agresseur ». C’est le programme que réaliserait une adhésion/identification inconsciente à ce schéma.

S’appropriant la scène primitive comme matériau hypotextuel, Poulin opère plus d’un déplacement en la réécrivant. Dans cette nouvelle scène, Jim et Bungalow sont dans la cuisine et la Petite est sous la douche. La jeune fille appelle Bungalow, qui va la rejoindre. Resté seul, Jim demeure tout « imprégné de la présence de Bungalow  [26] » (VC, 77 ; je souligne) : « Elle était toujours dans la salle de bains, d’où venaient à présent des murmures, des chuchotements, des frottements, des rires étouffés, de petits cris… Puis la voix de la Petite s’éleva : — Est-ce que l’écrivain pourrait venir nous voir ? » (VC, 78 ; je souligne) Jim répond à l’invitation :

En entrant dans la salle de bains, je vis que Bungalow avait laissé ses chaussures au milieu de la pièce. Elle était dans la douche avec la Petite, qu’elle tenait enveloppée dans une serviette. C’était une très grande serviette de bain, sur laquelle on voyait un lion qui avait l’air aussi doux qu’un chat  [27] ; il ressemblait d’ailleurs à Chagrin. La Petite disparaissait presque sous la serviette : on apercevait seulement ses cheveux ébouriffés et un oeil qui émergeaient par le haut. Bungalow, appuyée au mur de céramique bleue dans un coin de la douche, entourait la Petite de ses bras et lui frottait doucement le dos et le haut des fesses. La Petite leva un peu la tête. — Viens ! dit-elle d’une voix très faible. J’avançai jusqu’au milieu de la pièce. — Viens plus près, dit-elle. Je m’approchai encore et elle me demanda d’entrer dans la douche, ce que je fis après avoir retiré mes running shoes. Il faisait très chaud dans la salle de bains. — Il faut que tu regardes bien, dit la Petite. — Bien sûr, dis-je. Mais pourquoi ? — Pour voir comment on fait pour me frotter le dos, dit-elle. La Petite reposa sa tête sur la poitrine de Bungalow, et de nouveau je ne vis plus que ses cheveux en désordre qui dépassaient de la serviette. Je l’entendais ronronner comme un chat tandis que la femme la serrait contre elle et lui frottait le dos.

VC, 78-79

Assistant à cette scène, Jim s’identifie à Bungalow, ce qui lui permettra par la suite de la remplacer, plutôt que de l’initier aux rôles sexués  [28] : la scène l’initie au rôle maternel. Ainsi la scène primitive est-elle réécrite et détournée pour servir non plus l’identification d’un enfant qui doit intégrer les schèmes du comportement sexuel hétéronormatif en s’identifiant à une personne du même sexe, mais bien celle d’un homme qui est invité à apprendre d’une femme les schèmes du comportement maternel. Ce détournement de la fable, du sexuel vers l’affectif, est majeur. Or, Jim est précisément préoccupé par ce déplacement du sexuel vers l’affectif dans son roman. Les personnages de son récit explorent « des façons nouvelles de communiquer entre eux » (VC, 85) : « En quoi consistaient ces façons nouvelles [se demande l’écrivain-narrateur], je l’ignorais complètement. Je devinais qu’elles ne devaient pas être du domaine de la sexualité : elles devaient être différentes, inédites et originales. » (VC, 85) La philosophe féministe Judith Butler nous rappelle que « les normes sociales qui constituent notre existence sont porteuses de désirs qui ne sont pas fondateurs de notre individualité  [29] ». Les désirs associés aux hommes par la culture (notamment le caractère irrépressible de leur sexualité) ne seraient donc pas innés. Dès lors, un travail supplémentaire est nécessaire pour échapper aux formes dominantes et inventer les siennes. Jim se livre à un tel exercice, tout comme Poulin, par la réécriture du schéma freudien.

Les figures masculines : contrastes et glissements

Ces scènes qui suggèrent l’identification de Jim au féminin et au maternel sont renforcées par la mise en place de figures masculines traditionnelles présentées dans leur acception de séducteurs/chasseurs/prédateurs. Ces figures servent de repoussoirs à Jim, ou du moins de schémas négatifs, puisqu’il est incapable de s’y identifier. J’en souligne ici deux : le chat, prénommé Chagrin, et Ernest Hemingway.

Chagrin est présenté comme un irréductible pourchasseur de femelles  [30]. Il laisse partout une odeur insupportable de mâle s’appropriant tout le territoire, en opposition à la sensibilité de Jim. Alors que celui-ci espère la venue de l’inconnue fantasmatique de la grotte, qu’il imagine en amoureuse — inspiré en cela par les scénarios dominant de la rencontre hétérosexuelle —, il aperçoit une personne en imperméable se diriger vers sa maison. Or, à ce moment, la maison empeste l’urine de chat. La réaction de Jim ne se fait pas attendre : « En un bond, je fus dans la salle de bains. J’attrapai la canette de Florient […] et, me plaçant à l’entrée de la cuisine, je vaporisai un long jet parfumé à la lavande en direction de Chagrin et quatre jets plus brefs en direction des quatre coins de la pièce. » (VC, 34) Visiblement, l’odeur du mâle dérange Jim, et il la masque (à l’aide de jets) d’une odeur bien moins virile.

Hemingway est également évoqué, tantôt en séducteur, tantôt en chasseur. Jim se remémore une photo sur laquelle l’écrivain porte une « veste de chasse, un ceinturon bourré de cartouches et un fusil à double canon sous le bras, et [pose] fièrement à côté d’un buffle abattu durant un safari » (VC, 100). Si, en tant qu’écrivain, Jim s’identifie à Hemingway, il ne se reconnaît cependant pas dans cette image virile. Mais, à l’instar du lion « qui avait l’air aussi doux qu’un chat » (VC, 78), cette posture d’Hemingway en prédateur est déboutée par une anecdote rapportée par Jim, illustrant encore une fois le passage d’une virilité destructrice vers le caring : un jour, Hemingway « rate » un hibou qu’il voulait tuer, puis il choisit de le soigner (VC, 101). Ainsi, même le mâle le plus mâle peut faire taire le prédateur en lui. À ce titre, Hemingway illustrerait la possibilité qu’un homme puisse afficher des comportements associés au féminin. De ce glissement résultent des modèles identitaires composites, transitoires, moins univoques que les métarécits du genre ne les ont façonnés  [31].

Métaphores de la migration

La multiplication de métaphores qui disséminent ce processus de glissement, de migration, de traversée consolide l’idée que Jim migre du masculin vers le féminin. La plus significative de ces métaphores est certainement celle du déménagement, lors de l’enfance de Jim  [32], de la maison familiale de la rive nord vers la rive sud du fleuve, d’un village à un lieu isolé.

Une autre déclinaison de la migration est importante, celle accomplie par le personnage de Bungalow (notons au passage qu’elle porte le nom d’un type de maison). Celle-ci a en effet délaissé le maternage pour assumer le « paternage ». Tout en enseignant à Jim le maternage comme un héritage qu’elle lui lègue, Bungalow se déleste de ce rôle féminin et arbore de plus en plus de traits traditionnellement masculins : elle « port[e] des jeans et des bottes de caoutchouc noir » (VC, 34) et assume des tâches masculines (c’est elle qui répare le toit de la maison). De plus, elle possède une maison de femmes dans le Vieux-Québec. Or, le statut de propriétaire, en plus d’avoir été longtemps l’apanage des hommes, était étroitement lié à celui de père de famille  [33]. Ce parcours migratoire constitue l’antithèse de celui de Jim ; tandis que celui-ci figure un homme féminin qui accueille un enfant, le personnage de Bungalow illustre une femme masculine qui a laissé ses enfants  [34].

Le roman recèle plusieurs autres motifs liés à la migration. Par exemple, les bateaux (tant le voilier ancré dans la baie que le traversier Québec-Lévis) et le camion Volks s’apparentent à des maisons mobiles effectuant de multiples allers-retours. Il en va de même des nombreux passages où Jim fait les cent pas. Enfin, de façon plus générale, le texte abonde en illustrations bivalentes : les références intertextuelles nous amènent de Hemingway (VC, 24) à Colette (VC, 32), et les indications entre le haut et le bas sont abondantes, « entre deux livres » (VC, 73), entre les deux rives, entre la maison et la caverne, entre la cave et le grenier, entre la gauche et la droite, entre la fiction et la réalité, entre le père et la mère. Cette oscillation maintes fois réitérée surdétermine l’idée de migration du masculin vers le féminin. Enfin, ce dispositif (composé des associations de Jim au féminin, des illustrations des figures viriles repoussoirs et des motifs de la migration) s’accompagne de la dissémination de nombreuses déclinaisons du motif de la famille.

La famille

Le motif de la famille, surmultiplié, s’actualise d’abord à travers les références au père, à la mère de Jim et à la présence de son frère, mais également par l’évocation des situations familiales de Bungalow et de la Petite. Celle-ci en a même deux, sa famille « biologique », sans tendresse, d’une grande pauvreté affective, et sa famille adoptive, composée d’un père agresseur sexuel et d’une mère soumise. En outre, le roman met en scène les familles des chats gravitant autour de Jim, des suisses occupant son environnement, de Schéhérazade et aussi celle créée par les femmes dans le Vieux-Québec. Enfin et surtout, le récit se clôt sur la formation d’une nouvelle famille, celle qui résulte de l’adoption de la Petite par Jim. Cette importante dissémination de la famille et sa situation en clôture atteste qu’il s’agit d’un motif-clé dans l’économie globale du récit.

Si ce n’était du premier dispositif, dont la triple articulation suggère le glissement du masculin vers le féminin de Jim, on pourrait simplement conclure que Jim devient le père de la Petite. Mais en plus des multiples illustrations du devenir-femme de Jim déjà évoquées, deux détails empêchent, à mon avis, cette interprétation  [35]. D’abord, Jim ne lui donne pas son nom  [36], ce qui, historiquement, fondait la paternité  [37]. Ensuite, il ne s’agit pas d’une adoption légale. En effet, en guise de procédure, Jim écrit simplement sur un bout de papier : « Chère petite, je t’adopte. » (VC, 156) Il s’agit là d’un geste non juridique, donc littéralement hors-la-loi (a fortiori hors la loi-du-père, dont la transmission du nom est le symbole). Ce geste se réalise par l’écriture ; il met donc à l’avant-plan la portée performative de cet acte, et, par-delà, la dimension performative de la parentalité elle-même, s’opposant du même coup à sa version institutionnelle, historiquement configurée par le patriarcat  [38]. S’y ajoutent encore les nombreuses références à une éthique maternelle — ou maternante —, notamment ce passage où il est question de l’avènement, par l’écriture, d’un monde de paix (VC, 139), ou encore l’évocation des berceuses chantées par la mère  [39] (VC, 79, 154).

Maints autres passages significatifs en ce sens pourraient être cités, dont l’allusion relative à une « entr[ée] dans un Nouveau Monde » (VC, 109). La féminisation de ce Monde, contrairement à l’Ancien placé sous le signe du masculin-patriarcal, transparaît dans une scène où, en rêve, Jim est avec une femme et qu’ils ne font pas l’amour : le narrateur affirme savoir qu’ils ne peuvent « être mieux qu’en ce moment » (VC, 129). En plus d’instaurer de nouveaux rapports hommes-femmes, non fondés exclusivement sur la rencontre sexuelle — cette rencontre ayant longtemps été ordonnée selon l’expression exclusive du désir masculin —, Jacques Poulin déconstruit ici le mythe du caractère irrépressible du désir masculin.

Au-delà du fait que Jim porte le titre de père ou de mère, il faut considérer la particularité du rapport établi entre un homme d’âge mûr et une fille jeune. Il s’agit d’un rapport parental, là où prend plutôt forme, habituellement, un rapport de séduction  [40]. Cette relation incite Jim à redéfinir son rôle : de séducteur, il devient maternant. Car la parentalité résulte d’une situation relationnelle, fondée sur l’expérience « d’être des adultes vis-à-vis des enfants  [41] ». À ce titre, elle implique peu l’identité sexuée. Mais nous sommes toujours les héritiers des rôles sexués forgés par l’histoire… Si je suggère que Jim devient la mère de la Petite, c’est précisément pour mettre en exergue qu’il endosse les rôles historiquement dévolus à la femme-mère, dérangeant ainsi l’ordre du genre.

Un éthos maternant

Au début du roman, Jim s’introduit dans la caverne « en se faufilant par une brèche très étroite » (VC, 9). Il a alors l’impression d’avoir « violé l’intimité » (VC, 11) de la personne s’y étant installée. Cette métaphore de l’entrée dans un monde (voire un corps) féminin est presque trop simpliste. Dans ce contexte cependant, le « viol » qu’a l’impression de commettre Jim ne repose pas sur l’appropriation du corps de l’autre, mais concerne plutôt « l’intimité », comme le dit le texte (VC, 11) : c’est un éthos féminin que Jim s’approprie. De là, il plonge en lui-même et finit par accepter qu’il puisse prendre soin de la Petite.

En mettant l’accent sur le rapport à l’Autre, l’incipit et l’excipit — l’ouverture sur le mode interrogatif, la clôture sur le mode affirmatif —, centrent le roman sur cette problématique de l’adoption, par les hommes, d’une posture bienveillante et altruiste. La trajectoire accomplie par Jim prend alors tout son sens : lors de l’ouverture, Jim cherche quelqu’une sans la voir alors qu’à la fin du roman, sa relation avec la Petite recompose son identité. Lorsqu’il se pense séducteur et agit en tant que tel, la situation achoppe ; lorsqu’il envisage le rôle de parent, elle donne lieu à une réalisation effective. Ainsi vue, Marie K. serait précisément la Petite, s’étant d’abord installée dans la caverne avant d’investir la maison de Jim. D’abord mystifié par les rôles obligés de la condition masculine, Jim imagine l’autre en amoureuse, comme s’il s’agissait de l’unique relation concevable entre un homme et une femme. À cette relation, Poulin en substitue une autre, en associant « homme » et « maternage ». Jim transgresse donc les rôles de genre dans la parentalité. Par ailleurs, cette hypothèse de lecture voulant que la Petite soit Marie K. explique nombre de scènes autrement difficiles à comprendre — par exemple l’embarras des proches de Jim (notamment son frère et Bungalow), qui semblent se demander à quoi joue Jim, étant donné l’évidence.

Cette lecture dénoue même une aporie  [42], à savoir l’éventuelle ambiguïté de la relation entre Jim et la Petite, soit l’hypothétique dimension incestueuse  [43] de leur rapport. Puisque Jim parvient à reléguer en arrière-plan aussi bien l’impératif de séduction que l’obligation de la consommation de l’acte sexuel qui définit l’horizon des rapports hommes-femmes, la relation qu’il noue avec la Petite n’est pas ambiguë. Parce que Jim adopte un comportement plus maternel que paternel, la Petite est rassurée et l’adoption peut avoir lieu.

*

Il est difficile de changer le modèle, mais cela n’est pas impossible. Une raison objective permet de le postuler : cette construction mentale s’est construite en fonction des connaissances et des moyens d’observation des humains des origines  [44].

Poulin déconstruit les métarécits patriarcaux par la réécriture de deux scènes : la scène primitive de Freud et celle symbolisant les menstrues dans les contes de fées. En plaçant au centre de ces scènes un homme, ainsi qu’en multipliant les métaphores de la migration et de la famille, Poulin questionne la socialisation masculine qui fait l’économie des enseignements de l’affect. Enfin, il construit un récit où l’homme endosse le féminin pour intégrer en lui des aspects du maternel. Ce faisant, il invite à réécrire les partitions identitaires figées que proposent les métarécits.

Même si, à travers la trajectoire de Jim, le masculin semble parfois dévalué au profit du féminin, il n’est pas dévalorisé en soi, mais uniquement aux yeux du personnage de Jim, et seulement en regard des comportements liés à la séduction, au rapport à l’autre-féminin. En effet, les autres personnages masculins ne sont pas rabaissés, au contraire : Hemingway est objet de vénération malgré sa réputation de séducteur-macho-chasseur, peut-être parce qu’il sait également se montrer sensible. Ainsi, le dispositif fictionnel ne questionne pas tout l’échafaudage du genre mais surtout, à travers lui, le mythe du caractère irrépressible de la sexualité masculine qui confine les hommes à l’identité de séducteur-consommateur.

Au-delà de ces identités sexuées redéfinies, se dessinent de nouveaux rapports  [45]. Ici, Poulin propose un rapport homme-jeune fille fondé sur la mise en veilleuse de la virilité et sur la prise en charge de l’affect (caring) ; une relation homme-femme non médiatisée par l’érotique. En annulant la potentialité qui fait de l’homme un consommateur de la femme, voire un prédateur, Poulin lui permet d’exprimer une autre posture relationnelle. Mieux, il abolit carrément le schéma prédateur/proie, qu’il remplace par des sentiments bienveillants. C’est à cette éthique du soin que nous convie Le vieux chagrin.

Ainsi, le roman nous indique que la parentalité, loin d’être une expression naturelle, « est une construction sociobiographique, une pratique socialement différenciée  [46] ». Selon Blöss, les transformations des dernières décennies, même si elles ont réformé les rôles, n’ont « pas fait disparaître la subordination des femmes aux tâches parentales  [47] » au point où « la maternité […] demeure dans les esprits comme plus essentielle ou plus indispensable que la paternité  [48] ». En effet,

la distinction des rôles paternel et maternel fait […] partie de ces évidences que l’on tient pour invariables et universelles. Les qualificatifs de sens commun ne manquent pas pour souligner l’importance des différences de qualités qui existent entre un homme et une femme en matière de parentalité. Ces identités sexuelles supposées s’appuient sur des prétendues dispositions naturelles (d’autorité pour l’homme, d’affection pour la femme) qui masquent ou contribuent à reproduire une économie domestique inégalitaire  [49].

Le roman de Poulin nous aide à repenser « l’idéologie de maternage  [50] », en aménageant autrement les identités sexuées, les rapports hommes-femmes, de même que les liens entre adultes et enfants. En effet, il permet de penser la paternité au-delà des charges économique (le « male breadwinner model  [51] ») et symbolique (l’autorité, le Nom du Père), en lui intégrant davantage la charge affective. Poulin parvient ainsi à traduire la maternité au masculin ; or, comme il le suggère lui-même, la traduction est une histoire d’amour  [52].

Parties annexes