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Dossier

Intérieurs et extérieurs de l’Amérique chez Pierre Nepveu

  • François Paré

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  • François Paré
    Université de Waterloo

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Dans Intérieurs du Nouveau Monde, son essai majeur sur les littératures de l’Amérique, Pierre Nepveu exprime dès l’avant-propos des « réticences assez fortes à l’égard de la notion d’américanité » (IN, 7), notion qu’il juge héritée d’une conception romancée des grands espaces continentaux. L’heure est venue, pense-t-il, de rompre avec cette « immense ignorance de l’Amérique et sa réduction à des valeurs stéréotypées » (IN, 7), en faisant appel à de « nouveaux outils » qui permettront de relativiser et de pluraliser une approche aujourd’hui dépassée et univoque. Tel un palimpseste du roman Volkswagen Blues de Jacques Poulin, dont il semble vouloir reprendre le mythe mais cette fois en une traversée des paysages littéraires, la perspective inédite que Nepveu entend proposer dans ce nouvel ouvrage cherchera dès lors à se démarquer de l’« énorme leurre » (IN, 26) qui a conduit les intellectuels québécois à concevoir le continent américain comme un lieu fortement excentré, un lieu de mouvance et d’abandon dominé par l’image de la route, à l’exclusion même des intériorités subjectives qui l’habitent et s’y consument tous les jours.

En ces pages liminaires de son livre, Nepveu évoque pourtant la nécessité des départs ou du moins de leurs représentations passées ou présentes. La littérature est justement cet espace ouvert où se jouent l’altérité et la différence d’un sujet toujours en rupture avec le confort factice de sa naissance. Intérieurs du Nouveau Monde sera un livre soutenu par la présence d’une subjectivité attentive et généreuse. L’ouvrage devra alors appartenir à une lucide autofiction, qui supposera « une habitation radicale du présent, de l’ici-maintenant », dans la continuité même de L’écologie du réel, publié une dizaine d’années auparavant. Comme le note Laurent Mailhot dans des pages consacrées à l’histoire de l’essai québécois, l’écriture essayistique contemporaine sert désormais à déstabiliser le savoir, à « semer le doute sur l’adéquation au réel, sur quelque “salut” que ce soit. Créer la magnifique “illusion” artistique et du même coup la montrer comme construction, représentation, théâtre  [1] ». Chez Nepveu, cette écriture, répondant en quelque sorte aux fictions puissamment mises en jeu par la poésie et renonçant en partie à son apparat universitaire, entraîne le sujet à chercher en lui-même les traces de la différence et les bases d’un nouveau savoir plus inquiet et plus fragile.

Être quelque part

Tout comme dans Le mythe américain dans les fictions d’Amérique, essai très important de Jean Morency  [2] sur lequel Pierre Nepveu prend d’ailleurs explicitement appui, Intérieurs du Nouveau Monde repose indirectement, me semble-t-il, sur la lecture d’un livre dont la réception, plusieurs années après sa publication, reste un curieux phénomène. En 1979, le chercheur français Pierre-Yves Petillon publiait une étude de la littérature américaine dont les propositions générales et surtout le style empreint de lyrisme allaient servir à façonner le concept même d’américanité au Québec. Publié en France et rédigé en français, cet ouvrage n’a guère circulé dans les départements de littérature américaine : c’est par le relais du Québec que le livre a pu acquérir éventuellement un lectorat transatlantique appréciable. On ne saurait sous-estimer l’importance de cette étude, même si certains chercheurs québécois, tels Pierre Nepveu et Jean Morency, ne la mentionnent qu’en passant  [3].

Dans La grand-route. Espace et écriture en Amérique  [4], Pierre-Yves Petillon attirait l’attention sur le caractère spectaculaire de la littérature dans une Amérique où les écrivains comme leurs personnages continuaient d’errer sur la « terre rauque », portant en eux une profonde culture du déracinement et une pensée structurante fondée sur l’apparence. Pour Petillon, la littérature américaine était traversée depuis le xixe siècle par une incessante fascination pour le lieu vacant et la dérive. Cette lecture d’une Amérique déchue avant même de naître, à partir des poèmes de Walt Whitman et du Waste Land de T. S. Eliot, est cruciale, si l’on veut comprendre sur quel arrière-plan conceptuel et rhétorique la notion d’américanité a pu resurgir au milieu des années 1980 au Québec. Chose certaine, cette approche structure profondément la pensée de Morency et de Nepveu sur le rôle dynamique que peut jouer la culture québécoise en regard d’un espace culturel des Amériques désormais envisagé sous l’angle de ses hésitations et de ses défaillances.

Dans Intérieurs du Nouveau Monde, Pierre Nepveu contestera la linéarité sans fractures des paysages américains inventoriés par Petillon. Si Nepveu tient à préserver le mouvement du voyageur et le tracé incontestable de sa route, c’est pour les réorienter vers la conscience de l’origine qui leur a donné forme. Alors que les « vagabonds » recensés par l’essayiste français emportaient dans leur « cavale » toute permanence et tout désir d’appartenir à demeure aux lieux déchus de leur naissance, les figures d’intériorité convoquées par Nepveu, sans jamais renoncer aux perspectives conflictuelles qui coexistent au sein de l’espace américain, ne cessent de fantasmer leur enracinement, leur domiciliation, dans un ensemble ouvert aux autres et réconcilié avec les tracés multiples de l’histoire. Chez Petillon, la lecture de Whitman et d’Emerson révélait une subjectivité exorbitée où « tout [était] dehors, tout dans la devanture, tout dans le masque et la mascarade  [5] ». Pour sa part, Nepveu imagine, adossée à cette subjectivité déchirée par la vastitude de l’espace, une américanité intérieure, orientée par la difficile logique des appartenances. Le personnage, parfois égaré, son « esprit halluciné » (IN, 123), sait pourtant qu’il est quelque part et que cette Amérique qui semble fuir sous ses pas est en fait le soutènement d’une présence possible au monde et d’une parole engagée dans le présent.

Comme le héros de Volkswagen Blues, l’essayiste se déplace, emporté par le vide devant lui, tout en restant en sa personne même le lieu d’un recueillement. En ce sens, Intérieurs du Nouveau Monde s’arrime parfaitement au dernier chapitre de L’écologie du réel dans lequel Nepveu avait invité son lecteur à lire l’aventure de Jack Waterman et de sa compagne autochtone comme une allégorie du Québec moderne où il « faudrait peut-être alors concevoir le vieux Volks de Poulin comme une métaphore même de la nouvelle culture québécoise : indéterminée, voyageuse, en dérive, mais “recueillante”, un peu selon la définition qu’Heidegger donnait du langage dans son célèbre entretien avec un Japonais, dans Acheminement vers la parole » (ÉR, 217). À la lecture d’Intérieurs du Nouveau Monde, on se rend compte que l’herméneutique heideggerienne, vue moins comme une méthode de lecture que comme une prise de position existentielle du sujet dans sa singularité holistique, est devenue pour Nepveu, dix ans plus tard, le coeur du travail interprétatif.

Le Nouveau Monde n’est donc plus concevable comme le lieu d’un commencement absolu, car il est toujours nourri par une pensée rétrospective, une mémoire, une sorte d’afterthought qui l’institue dans son histoire propre. Zygmunt Bauman affirme dans les toutes premières pages de Society under Siege qu’étant donné la fluidité des espaces socioéconomiques contemporains, il n’est plus guère possible d’imaginer l’enracinement des groupes humains en dehors d’une prise de conscience de leur diversité et de leur ouverture  [6]. À la confluence de l’ontologie heideggerienne et de la sociologie contemporaine, Intérieurs du Nouveau Monde cherche à saisir une subjectivité québécoise en situation, attentive aux possibilités régénératrices du territoire élargi de l’Amérique, l’espace étant vu désormais comme « une manière d’être » (IN, 27). L’essayiste reste ainsi toujours présent à son objet : tout en lui participe d’une « socialité concrète, non fusionnelle » (ÉR, 218), dans laquelle la recherche de l’ailleurs devient une quête de soi (et inversement).

Effigie de l’enfant disparu

Entre le dernier chapitre de L’écologie du réel en 1988 et le prologue d’Intérieurs du Nouveau Monde en 1998, une même herméneutique de l’espace semble donc prévaloir. Un jour, par hasard, cet observateur engagé qu’est l’essayiste n’est-il pas lui-même parti à la découverte du continent, comme d’autres l’avaient fait avant lui ? Ce voyage vers les confins de l’habitable n’annonçait-il pas déjà le saisissement du retour, comme s’il avait fallu se perdre pour savoir qu’on ne s’était pas perdu ? Dans Mahler et autres matières, publié quelque quinze années avant Intérieurs du Nouveau Monde, Pierre Nepveu avait déjà formulé ces interrogations :

Chaque été, un nouveau pays s’ouvrait à moi, m’arrachait à mes décisions et mes chances de salut. [. . .] J’étais sûr de ne plus me posséder et que le monde avait changé les lois qui président à notre exécution. […] Je rentrais dans ma ville que je ne connaissais pas, je criais de toutes mes forces au milieu de ma chambre. Je savais que cette fois encore, je ne m’étais pas perdu.

MM, 14

Ainsi, la littérature, telle que l’entrevoit Nepveu, modifie les lois qui permettent au sujet de s’exécuter dans le monde. C’est pourquoi, à divers moments, l’essai prend le relais de la poésie pour retracer la part d’habitabilité et la centralité des figures de l’origine au coeur d’un imaginaire singulier voué autrement à la migration et au déplacement.

Une épiphanie de la filiation retrouvée, que Nepveu associe de façon surprenante à l’enfant disparu dont il voit chaque jour au cours de son voyage l’avis de recherche sur les berlingots de lait, constitue le fondement symbolique de l’essai sur le Nouveau Monde. Où donc est passée cette enfance emblématique ? De quel enlèvement du sens relève-t-elle ? Questions essentielles que celles-là, car tout commentaire sur l’Amérique en appelle à la disparition inexplicable de l’innocence et à « cet égarement intérieur qui succède parfois à l’ivresse des espaces traversés » (IN, 26). Tout n’est pas perdu, car, dans les replis de l’essai, la quête de l’ailleurs reviendra toujours à soi, selon le parcours de Jack Kerouac que Nepveu dit apercevoir encore comme une faible figure tutélaire aux abords de sa « petite ville natale de Lowell » (IN, 26) au Massachusetts. L’égarement nécessaire surviendra en divers points de ces espaces culturels entrecroisés qui constituent l’Amérique et où s’écrivent depuis assez longtemps maintenant les formes jumelées de la perdition et de la rédemption. Si, selon la phrase bien connue de Jean-François Chiantaretto, « il n’y a pas d’archive sans sujet  [7] », cette leçon du psychanalyste des témoignages s’applique ici entièrement à la lisibilité et à l’interprétabilité d’une subjectivité lucide toujours en équilibre entre le mouvement et le repos.

Pour Nepveu, l’américanité est a priori une figure de l’habitable, difficile certes, impossible même, mais essentielle, si l’on veut inventer pour le Québec « une autre manière d’être dans le Nouveau Monde » (IN, 27). Tout dans le déracinement, tant ses formes que sa matière fugitive, converge vers l’origine ! Cette part de L’écologie du réel n’avait pas été comprise : il fallait la reprendre, en faire la démonstration. Voilà pourquoi l’espace, investi par le sujet et par son histoire, accueille en lui la différence. Il ne s’agira pas pour l’essayiste de dénoncer l’étranger dans la maison, mais à la manière de Caroline Lepage dans son étude de la littérature cubaine actuelle, de saisir la part de soi dans ce qui se déploie comme une série d’espaces étrangers  [8]. Dépayser la littérature québécoise, pour en refonder la légitimité, aura été le grand projet quasi aquinien de Pierre Nepveu du milieu des années 1980 jusqu’à maintenant.

Dès lors, Intérieurs du Nouveau Monde est structuré par l’ambiguïté même du mot « hôte », les « intérieurs », résolument pluriels, désignant à la fois l’ici et l’ailleurs : « Comment et à quelles fins des textes ayant pour projet explicite l’écriture de l’histoire », se demande encore Chiantaretto, « ont-ils recours à des écrits relevant de la littérature personnelle ? Cette double question traverse la littérature comme l’ensemble des sciences humaines et engage des enjeux éthiques et politiques (au sens étymologique du terme) déterminants pour le présent et l’avenir  [9]. » C’est dans ce contexte autofictionnel particulier que se donne à comprendre, dès l’avant-propos d’Intérieurs du Nouveau Monde, un itinéraire littéraire que Pierre Nepveu juge lui aussi « déterminant pour le présent et l’avenir ». Au cours de ce voyage, où s’ouvrira dramatiquement l’univers familier de Jack Waterman dans le roman de Poulin, le palimpseste forçant ici l’hypotexte québécois à se dépasser, l’essayiste entrecroise de façon vertigineuse les références aux multiples cultures de l’espace continental. Chacun des corpus sera appelé à se nourrir et à témoigner de la cohabitation. Autant dans La lettre écarlate de Nathaniel Hawthorne ou dans l’oeuvre « aérienne » de Saint-Denys Garneau que dans les « espoirs totémiques » de certains écrits autochtones ou dans l’épuisement catastrophique de l’espace chez le poète franco-ontarien Patrice Desbiens, Nepveu entrevoit les « éclats essentiels, tous réunis » (IN, 353) d’une Amérique enfin réconciliée avec son américanité proprement québécoise.

La face de l’autre

C’est d’abord dans l’écriture, et surtout dans la matière des textes sacrés du christianisme, que se sont forgés les territoires culturels de l’Amérique. Dans la première partie d’Intérieurs du Nouveau Monde, au sortir de son analyse du mysticisme chez Marie de l’Incarnation, Nepveu consacre un chapitre entier au puritanisme qui, à ses yeux, s’est nourri de « l’incroyable tension psychique » qu’a pu représenter pour les nouveaux arrivants en Nouvelle-Angleterre et en Nouvelle-France une « pareille transplantation » (IN, 45) hors des repères familiers. Comment trouver « consolation » dans cet au-delà du « grand vide océanique et céleste dont on ne parvient plus à guérir » (IN, 65) ? De part et d’autre de la frontière coloniale, au moment où se construisent les éléments de deux nationalismes parallèles, Nathaniel Hawthorne et Henri-Raymond Casgrain conçoivent la littérature comme une archive privilégiée de l’abordage en terre d’Amérique, une « réinvention du commencement » (IN, 46) et le lieu d’une « nostalgie lancinante et mystérieuse » (IN, 65).

L’oeuvre de Hawthorne est l’exemple même de cette déchirure et de cette étrange genèse d’un ailleurs que la littérature ne cesse d’interroger comme un ici. Nepveu reconnaît que la société québécoise du xixe siècle ne pouvait autoriser une quête de l’intériorité subjective comme celle qui hante les personnages de La lettre écarlate de Hawthorne. Mais le récit de l’écrivain américain continue de représenter pour les lecteurs actuels un « antidote [. . .] à une conception trop courante de l’américanité, tournée vers l’espace, la grand-route, le nomadisme sans repos — conception tronquée qui ne saisit que la moitié de la vérité et reste aveugle à des questions que l’abbé Casgrain, avec son esprit des croisades, avait déjà entrepris de refouler, dès le xixe siècle » (IN, 46-47). Au contraire de Casgrain chez qui le mythe de l’origine conduit à des représentations figées de l’espace et du temps, Hawthorne aperçoit déjà, dans la lecture borgésienne que fait Nepveu de La lettre écarlate, l’impossible récit génésique d’un continent dont on doit toujours retourner l’histoire à l’envers.

On ne saurait trop insister sur cette extraordinaire récupération du texte de Hawthorne dans l’essai de Nepveu. Chez l’écrivain américain, nulle distinction entre l’histoire et la fiction n’est entièrement possible, puisqu’il semble du ressort de l’écrivain de réexaminer les événements historiques à la lumière de figures issues de l’imaginaire. Selon Alison Easton, c’est à cette intersection de l’historique et du littéraire que peut se situer une conception particulière de la subjectivité, désormais hantée par la rencontre en elle de profondes discontinuités et pourtant saisie dans sa constante évolution. Easton fait remarquer jusqu’à quel point La lettre écarlate s’appuie sur une remise en question des catégories d’énoncés narratifs  [10]. Pour sa part, Pierre Nepveu oriente sa lecture du personnage de Hester Prynne sur la valeur sémiologique de la lettre A, lettre inaugurale d’une culture américaine déjà stratifiée par l’alpha de la Loi : « Ce que dit d’entrée de jeu l’inventeur de Hester Prynne, c’est que ce qui naît sur les rives de cette Amérique ne ressemble ni à Vénus ni à l’Éden : c’est un nouvel ordre social qui advient et qui se définit comme toutes les cultures entre les sombres bornes de la Mort et de la Loi. » (IN, 50) Rapprochée de l’abbé Casgrain et des tenants du messianisme québécois, l’héroïne créée par Hawthorne se démarque par sa terrible lucidité. Bien plus, la lettre qui, brodée sur son vêtement, témoigne de son exclusion est de l’ordre de la culture et, en ce sens, elle peut être historicisée et éventuellement renversée. Cette lettre de l’indignité brille comme le premier élément d’une sémiologie de l’intériorité dont le récit de Hawthorne évoque en filigrane la nécessité.

Dans ce chapitre important d’Intérieurs du Nouveau Monde, Pierre Nepveu insiste surtout sur le cheminement individuel de l’héroïne, laissant de côté ce qui fait d’elle, surtout en fin de récit, la victime de l’ordre social et de la malveillance de ses représentants. L’essayiste insiste sur la pluralité des voix narratives et sur la construction du mythe, tel qu’il se déploie, multiple et chatoyant, à la face de l’héroïne. Pourtant, le narrateur de La lettre écarlate ne cesse jamais de porter un jugement sur ce qu’il observe et de s’assurer qu’en fin de parcours sa perspective sur les événements domine entièrement le récit. Certes, la « conscience narrative » est en mouvement, elle se déplace, comme le note Easton, mais le narrateur ne s’abstient jamais de manifester ses choix indignés et de les imposer au lecteur  [11]. Or, ce qui intéresse Nepveu, ce n’est pas tant cette démonstration de force que la mise en jeu d’une subjectivité intensément préoccupée par sa destinée singulière au sein de la collectivité puritaine, car la femme marquée du sceau de la lettre ne fait que mimer le rôle de l’écrivain dans ses rapports d’ambivalence avec l’ordre social : « Dans ce monde raréfié, appauvri, plus rien ne saurait distraire le sujet de son propre abîme. Être “rien” ni “personne”, sentir en dedans son âme rétrécir […] : telle est l’autre route, plus tordue et plus aride, vers l’immensité. » (IN, 56) On ne peut manquer de le remarquer ici clairement, l’imaginaire auquel fait appel Nepveu dans Intérieurs du Nouveau Monde est celui de la pauvreté existentielle, comme si le personnage de Hester Prynne dans son dénuement stratégique annonçait à sa façon la « morbidité » et « l’absence de prise sur la réalité » qui marqueraient l’écriture de ces poètes jumeaux que sont à leur tour, dans l’esprit de Nepveu, le Québécois Saint-Denys Garneau et l’États-Unien T. S. Eliot.

À l’inverse de William Carlos Williams, dont Nepveu dit admirer la ferveur, il est difficile de voir en Saint-Denys Garneau le propagandiste d’une américanité clairvoyante et plurielle. Le poète de Regards et jeux dans l’espace semble bien être aux antipodes de ce Nouveau Monde « enflammé », lui qui en de multiples passages de son recueil fait appel à un imaginaire christique proche du mysticisme. Mais on sent que Nepveu tient absolument à inclure l’oeuvre poétique de Saint-Denys Garneau dans l’économie des paradoxes dont l’espace continental est porteur. Si, d’un côté, cette écriture résiste à sa destinée continentale, ne peut-on conclure, de l’autre, que cette résistance même permet de tracer une des frontières explicites de l’Amérique ? Car la culture québécoise ne peut entièrement se résorber dans l’imaginaire états-unien. Elle en constitue une limite fraternelle, mais une limite tout de même. Opprimée par une sorte de colonisation à la fois externe et interne, cette culture s’est longtemps refusée aux discontinuités formelles et à l’éclatement idéologique dont témoignent des écrivains comme Williams et Eliot.

Chez Garneau, l’effacement du récit au profit de l’image allusive renvoie à la « forme longtemps privilégiée et teintée de nostalgie de notre rapport à l’Amérique » (IN, 161), à ce que Nepveu appelait déjà, dès 1988, dans L’écologie du réel, « un respect des formes et des traces […] sans rien forcer ni violenter […], une véritable conscience éthique » (ÉR, 217). Comment ce choix de Garneau s’explique-t-il, alors que tout dans son oeuvre poétique semble refuser l’« horizon américain qui est le nôtre » (IN, 175) ? Pour comprendre ce parti pris, il faut retracer la place exceptionnelle accordée à ce poète au sein de l’institution littéraire et dans le milieu universitaire québécois à partir du milieu des années 1990. Car, en de multiples lieux de convergence, Intérieurs du Nouveau Monde réinterprète sous l’angle élargi de l’espace américain un ensemble de lieux communs sur l’histoire littéraire du Québec. Si la présence de Garneau semble nécessaire, c’est qu’elle assure à elle seule la pertinence de l’herméneutique du sujet que Nepveu cherche à mettre en oeuvre et qui lui semble fonder un nouveau rapport à l’américanité : « Garneau manifeste une remarquable aptitude à saisir le paysage comme une aventure de l’esprit, comme un mouvement qu’il est possible d’accueillir et d’épouser, selon une parfaite continuité entre l’extérieur et l’intérieur. » (IN, 169) Chez Paul-Marie Lapointe, Jacques Brault ou encore Yves Préfontaine, Nepveu continue d’apercevoir les signes d’une réconciliation avec l’autre dans sa différence. Comme Préfontaine, l’essayiste espère le surgissement d’une subjectivité en qui se résumerait l’hétérogénéité de la culture :

Surgir de soi
face à la face de l’autre
et dépourvu
affronter cette face
étrangère et soeur
dans la guerre,
dans la plénitude aussi
de la rencontre entre soi et cette face
où s’entremêlent et se lisent
la même soif d’étoiles,
la même soif des sources
d’un monde qui déjà
n’est plus là  [12].

Si la « face de l’autre » importe tant dans l’espace culturel des Amériques, c’est qu’elle reste le plus souvent occultée envers et contre la littérature. Au moment d’aborder les lieux plus obscurs du continent, Nepveu fait encore de la poésie l’ultime domicile d’une terre « purifiée du poids de l’histoire » (IN, 202), qui reste pourtant marquée par la souffrance. C’est dans ces pages centrales d’Intérieurs du Nouveau Monde que le pronom « nous » affleure, comme si l’interprétation de la poésie ne pouvait se faire sans cet appel à la mémoire collective : « nous sommes un morceau meurtri de l’Amérique », écrit Nepveu au moment de citer Paul-Marie Lapointe et le désir du poète de « posséder la terre » et d’épouser la figure à la fois enracinée et aérienne de l’arbre (IN, 205). Ces quelques mots sur l’histoire « inessentielle » du Québec forment la ligne de partage du livre de Nepveu, car les derniers chapitres (« Partitions rouges », « La vocation du vide » et « Le complexe de Kalamazoo ») en constitueront maintenant l’extériorité douloureuse. Ici, dans les marges de la marge, l’habitable n’arrivera jamais tout à fait à se constituer dans la plénitude du sens et dans « l’euphorie du nouveau » (IN, 207).

Nepveu réserve ses phrases les plus lancinantes pour les cultures autochtones dont les « noms propres » ponctuent l’Amérique d’autant de « lettres écarlates ». Si l’alphabet ne leur appartient plus depuis longtemps, ces cultures restent dépositaires du souffle de l’origine hors duquel nulle américanité n’est éthiquement pensable :

Les Amérindiens nourrissent de ce point de vue, même dans leur absence, le chant profond du continent : basse continue de l’anéantissement, présence fantomatique qui anime le moindre paysage et lui donne sa déchirante mélancolie. Parler des Amériques, c’est forcément, tôt ou tard, en venir à parler d’eux, mais aussi à eux, comme s’ils tendaient éternellement l’oreille à nos discours et nos chants, comme s’ils étaient le foyer auditif du Nouveau Monde.

IN, 210-211

Devant cette présence absolue de l’autochtone, il semble que l’herméneutique soit paralysée et qu’il faille chercher le sens de l’histoire au-delà de toute textualité. Pour Nepveu, l’Amérique abrite des « peuples disparus » qui persistent tout de même à inscrire leur présence-absence dans cet espace hégémonique du continent où ils ont été annexés pour toujours. L’effigie de Louis Riel résume ainsi pour l’essayiste ce déplacement fondamental du sens, puisque rien ne subsiste de sa « parole visionnaire et délirante » (IN, 214). Ce vide — problématique à bien des égards puisque Nepveu prive à son tour Riel de sa place légitime dans l’écriture amérindienne — vient confirmer la négativité ontologique qui seule permet de sanctionner la modernité des cultures de l’Amérique. Les « partitions rouges » n’autorisent pas l’émergence d’un « pluralisme fort » qui « expose les différences […], les mesure et les interroge, les traverse comme un incessant problème… » (ÉR, 215) Au contraire, il semble que, dans ces « intérieurs du Nouveau Monde », la blessure autochtone ne puisse qu’accabler l’individu et le soustraire à toute conscience herméneutique. Que faire de ces voix qui sont aujourd’hui incapables d’extériorité, assourdies au point de ne plus pouvoir se projeter dans l’espace ?

Dans un chapitre crucial intitulé « Le complexe de Kalamazoo », Pierre Nepveu s’intéresse encore aux espaces minoritaires francophones à l’extérieur du Québec. L’existence de ces communautés dispersées aux quatre coins de l’Amérique appartient d’emblée à l’histoire migrante des Québécois eux-mêmes. L’essayiste ne sait trop que penser de cette Amérique canadienne-française, excentrée et poussiéreuse, que nulle poésie ne semble en mesure de soulever. Il y a donc un nulle part, « et rien, absolument rien, ne saurait soulager la détresse qu’il y a là, et qui tourne en rond » (IN, 286). Dans ces passages dysphoriques, Nepveu cherche à désigner l’extériorité absolue du Nouveau Monde, car, contrairement aux cultures autochtones au moins portées par la nostalgie de la voix, le Canada français n’est plus qu’une blessure aussi terrible qu’insignifiante. C’est « le degré zéro de l’habitation et de la pensée » (IN, 287). Nepveu admire pourtant l’écriture à ras de terre de Patrice Desbiens en qui il reconnaît la lucidité décapante de William Carlos Williams. Chez les deux poètes, ce « nulle part » qu’est l’Amérique en certains de ses confins donne malgré tout naissance à une parole existentielle. Mais aucune intériorité subjective ne semble pensable chez Desbiens, car celui qui parle dans le poème y est en lui-même sa propre altérité. Ici, l’américanité n’est plus un concept opératoire, comme si l’Amérique elle-même et tout son potentiel heuristique avaient basculé, en un lieu près de Timmins, dans le non-sens et l’artifice.

La notion d’américanité comportait donc des limites. Mais, de L’écologie du réel à Intérieurs du Nouveau Monde, une pensée de l’habitable a permis de réunir les contraires, sans pour autant nier la part de perte et de tristesse que comporte toute pensée du paradoxe. L’Amérique, dès son commencement, a signifié la fin d’un monde. Sa naissance a été une fantastique blessure. Cette destinée incomparable ne cesse de se rejouer dans toutes les littératures du continent. De 1988 à 1998, l’oeuvre essayistique de Pierre Nepveu, l’une des plus complexes du Québec contemporain, a permis de concevoir la littérature comme une force de transformation identitaire permettant de penser sur le mode de la différence les grandes fictions qui fondent l’américanité au sens large. Il y avait là, dans ce grand travail herméneutique, une volonté d’épuiser la durée pour mieux faire voir, en un vaste tableau peuplé d’étranges personnages, rassemblés en un seul espace de tensions, les figures apparentées, mais jamais confuses, du dehors et de l’habitable.

Parties annexes