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Dossier

InéditLa porte fermée

  • Louise Dupré

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We have to admit that the building has been built with great elegance. Nous hochons la tête, les deux universitaires de Calgary, l’étudiant en histoire d’Oxford, l’intellectuelle flamande, mon compagnon et moi. Personne ne commente, nous n’avons pas assez d’yeux pour regarder, pour nous faire une image indélébile de ce lieu où nous ne reviendrons sans doute jamais. Il y a tant de pays à visiter. Depuis le début de l’après-midi, nous suivons comme des écoliers notre guide Mina dans les rues de Munich, une sculpteure australienne qui nous avoue, Of course, it’s a tour about the Third Reich, but I can’t dissociate art and history. Tout à l’heure, elle a passé un long moment près du musée où avait eu lieu la célèbre exposition de l’art dégénéré, disait-elle en riant, oui, Kandinsky, Klee, Picasso, les peintres qui ne correspondaient pas aux modèles nazis. J’ai pensé à Freundlich, dont on peut admirer les toiles à la Pinacothèque, Freunlich qui avait été exécuté le jour même de son arrivée à Majdanek.

Mina a pris une grande respiration. Elle se rappelait sans doute elle aussi un artiste de l’époque, disparu à cause de ses convictions, tandis qu’elle, elle peut pratiquer tranquillement son art. Travaille-t-elle le bois, le métal, le marbre, ses sculptures se rapprochent-elles de ce qu’on appelle des installations ? Je ne le saurai pas, je ne saurai rien de cette femme qui boucle ses fins de mois en organisant des visites guidées pour des touristes comme nous. Le professeur de Calgary a posé une question, réponse brève mais précise, puis elle a repris sa marche de son pas sautillant, un pas d’adolescente, malgré les pattes d’oie qu’accentuent sa jupe à carreaux et sa veste de cuir. Il fait froid, l’humidité s’infiltre jusqu’aux os, il pleut depuis notre arrivée, Same thing in England, a dit tout à l’heure l’étudiant en histoire.

Docilement nous avons suivi Mina le long des rues, des places, des parcs où nous étions passés à plusieurs reprises ces derniers jours en ignorant ce qui s’y était joué sous Hitler. La visite s’achèvera ici, dans cette école supérieure de musique et de théâtre. Je continuerais à l’écouter toute la soirée, cette femme, toujours émue de visiter un collège ou une université. Déformation professionnelle, un médecin doit être ému quand il franchit le seuil d’un hôpital ou un avocat, celui d’un palais de justice.

Dix-sept heures trente. Les cours sont sans doute terminés ou les vacances, déjà commencées. De rares étudiants traversent le hall, se dirigent vers la porte. Ils ressemblent à mes étudiants, j’aimerais pouvoir leur parler, connaître leur vision de l’art, leur vision du monde, de la vie, de l’avenir. Mais je ne comprends pas un mot d’allemand et je continue ma route, derrière le groupe. Mina nous entraîne dans un magnifique escalier au milieu d’un atrium qui occupe l’espace jusqu’au toit vitré. L’impression d’être dans un film d’époque. Elle a raison, notre guide, l’édifice est dépouillé, d’une élégance rigoureuse, tout engage la réflexion froide plus que la création, on n’imagine pas ici des étudiants donner des concerts ou monter un texte de Heiner Müller. Et je me dis que j’ai de la chance, moi, d’enseigner dans un édifice qui ressemble à un labyrinthe, entre les édifices culturels et les sex shops du centre-ville.

Nous voici maintenant rendus au premier, face au grand escalier, sur la mezzanine autour de l’atrium. Une lumière tamisée filtre du toit, il y a quelque chose de doux et d’oppressant à la fois dans l’air, et la voix de notre guide se dépose lentement dans mon oreille, c’étaient les bureaux des hauts dirigeants nazis ici, imaginons l’atmosphère, tous ces hommes en uniforme qui circulaient dans le grand escalier. Nous fixons les marches de marbre, hallucinés, et l’image de la croix gammée se superpose à celle d’un étudiant qui descend avec son étui à violoncelle. Sait-il ce qui se passait ici, à cinq minutes seulement du quartier général de la Gestapo ? Aucune plaque sur les murs, pas la moindre allusion au passé, mais pourrait-on étudier la musique ou le théâtre si l’on était confronté tous les jours à cette période noire ? Et moi, est-ce que je me verrais donner des cours ici, dans des salles où Goebbels venait sans doute s’entretenir avec Himmler ?

Notre guide se déplace de quelques pas, prend la poignée d’une lourde porte de bois derrière nous, elle la tourne doucement, fait un large sourire. Jour de chance, la porte n’est pas verrouillée, nous pourrons entrer dans la pièce, attendons quelques instants, il y a peut-être des gens, il ne faut pas se faire chasser. Presque aussitôt sort un homme, habit impeccable, cheveux gris, serviette de cuir, la distinction du professeur européen. Une conversation s’engage en allemand entre lui et Mina, elle nous montre de la main droite, semble lui demander si nous pouvons entrer. Il nous regarde, hésite, ouvre la porte, disparaît dans la salle que nous pouvons apercevoir un instant, puis revient. La conférence est déjà commencée, nous ne pouvons visiter la pièce, nous dit notre guide. Et le professeur s’adresse à nous. Anyway, there is nothing to see. It’s a classroom now, a real classroom. It’s no longer Hitler’s office. Et Mina de préciser que oui, c’était bien ici que Hitler travaillait, ici qu’il a reçu Chamberlain, Daladier et Mussolini, ici qu’ont été signés les accords de Munich.

Sensation de vertige. Je cherche fébrilement une plaque commémorative, une mention, mais rien. Seule une affiche, collée au mur. Le titre de la conférence et le nom du musicologue invité. Qu’est-ce qu’on peut raconter sur la musique contemporaine dans le bureau d’Hitler ? Le professeur s’éloigne, le dos voûté, il a dit vrai, confirme notre guide, rien ne subsiste des années trente dans cette salle. Mais si nous le désirons, elle attendra patiemment avec nous la fin de la conférence, nous pourrons entrer. Nous déclinons la proposition, d’un commun accord. Comme si cette porte refermait le gouffre devant nous.

La visite est terminée. De toute façon, j’ai besoin d’air, je veux marcher, même sous la pluie froide qui ne cesse de nous poursuivre. Notre guide se rendra bientôt à Melbourne pour une exposition, je lui souhaite bonne chance, elle me remercie, heureuse de se voir considérée comme une artiste. Puis, dans une sorte de sursaut, elle se met à fouiller dans son sac, elle veut nous montrer des photos de toiles peintes par Hitler en Autriche. Des toiles banales, dit-elle, des reproductions d’édifices du temps, dans le style carte postale. Elle nous demande de bien regarder, qu’est-ce que nous voyons ? Nous ne voyons rien, justement. Et, comme à des écoliers, elle explique doucement, il n’y a presque personne sur ces toiles, c’est l’architecture qui intéressait Hitler. Il a été refusé à l’école des beaux-arts, mais s’il avait fait une demande à l’école d’architecture, peut-être aurait-il été admis. Puis Mina tourne les talons et nous envoie la main, un sourire mi-triste mi-cynique sur les lèvres. Et nous la regardons, immobiles, comme fixés à un socle, sans penser à lui donner le traditionnel pourboire.