Chroniques

Le retrait de l’image du poème[Record]

  • Stéphane Inkel

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  • Stéphane Inkel
    Université Queen’s

Dans sa dernière chronique, consacrée à la tendance lourde de l’interdisciplinarité affectant les études littéraires, Robert Dion se demandait s’il y avait encore quelqu’un pour se désoler de la difficulté grandissante de publier des monographies sur des auteurs uniques « sans [les] renvoyer à tout [leur] “environnement” culturel  ». C’est à une semblable préoccupation que Frédérique Bernier, enseignante au cégep de Saint-Laurent et membre du comité de rédaction des cahiers Contre-jour, semble faire écho dans les premières lignes de son essai La voix et l’os. Imaginaire de l’ascèse chez Saint-Denys Garneau et Samuel Beckett , lorsqu’elle affirme que le rapprochement de ces deux oeuvres « peut sembler un geste à première vue étonnant, voire frivole » (9). Étonnant, peut-être, si l’on s’en tient précisément à la différence du contexte culturel dans lequel chacun a élaboré son oeuvre, mais frivole ? Force est de constater que cet ouvrage, portant sur le rapport existant entre une poétique de l’ascèse que Saint-Denys Garneau partage avec l’écrivain irlandais, fait au contraire la preuve de sa grande pertinence, tout comme de celle de la perspective comparatiste qui est la sienne. Pour saisir un premier aspect de cette pertinence, il faut commencer par rappeler qu’une partie non négligeable de la critique garnélienne a fait du christianisme (qu’il soit perçu de manière positive ou négative) et de la modernité des « paradigmes mutuellement exclusifs » (17) que l’auteure cherche précisément à réconcilier à partir du prisme esthétique de l’idéal ascétique propre à l’art moderne, notamment mis en lumière par Charles A. Riley . Interroger ce qu’il y a d’intrinsèquement moderne dans l’ascèse chrétienne et ses représentations du corps constitue l’un des intérêts de cette relecture qui mesure avec justesse la réussite aujourd’hui indéniable de Garneau, mais aussi ses limites, cette sorte de « piétinement » (239) qui l’aura laissé sur le seuil d’une révolution littéraire réalisée par Beckett. Certains se souviendront d’une remarque allusive mais éclairante de Jacques Brault, en préface d’une réédition des poèmes de Garneau : « Pendant trois ou quatre années, en pleine jeunesse, Saint-Denys Garneau va vieillir, littéralement, à l’instar des personnages beckettiens, pour finir, sculpture imprévue de Giacometti, en colonne vertébrale ébranchée, “Debout en os et les yeux fixés sur le néant” . » On se rend compte immédiatement à la lecture de La voix et l’os de la justesse de l’intuition, que l’on pense aux nombreuses figures de dédoublement et de recommencement, à leur « réflexivité autodestructrice » (10) ou aux effets ponctuels de cassure syntaxique et rythmique de leurs oeuvres, sans parler du minutieux travail de démembrement des corps toujours plus insistant chez ces deux contemporains, un dépouillement qui va jusqu’à l’os, de la colonne vertébrale « ébranchée », chez Saint-Denys Garneau, à la réduction au crâne dans les derniers textes de Beckett. Mais par-delà ces thèmes ou procédés d’écriture communs, c’est l’entreprise de dénuement qui affecte la voix et l’image que cherche à cerner Frédérique Bernier, réduction qui s’effectue de part et d’autre par l’entremise d’une « appropriation esthétique d’un héritage chrétien » (24), en particulier du geste paradoxal de la « kénose » paulinienne, ce dépouillement de soi-même que l’auteure repère jusque dans le détournement des images chrétiennes elles-mêmes, et qui permet de donner à la négativité garnélienne une tout autre portée, loin de celle que l’on a pu attribuer aux débats intérieurs propres au Journal. La décrépitude du corps, particulièrement visible dans son théâtre, est en quelque sorte l’étendard de l’oeuvre de Beckett, avec ses rampants, ses paralytiques et autres troncs plantés dans une jarre comme des fleurs. Le tableau est plus modeste chez Saint-Denys …

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