Chroniques

Le sens de l’histoire[Record]

  • Martine-Emmanuelle Lapointe

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  • Martine-Emmanuelle Lapointe
    Université de Montréal

Le dernier roman de Louis Hamelin, La constellation du Lynx , contredit bien des lieux communs sur la littérature contemporaine. Loin des autofictions et autres récits de filiation qui privilégient le quotidien et l’intime, il renoue avec la politique, couvre plus de six cents pages, s’avère touffu, polyphonique. Véritable fresque romanesque, il se mesure aux vertiges de l’histoire québécoise et revisite les événements d’oc- tobre 1970. Ce ressac de l’histoire politique québécoise n’est pas sans rappeler certaines des oeuvres majeures des années 1960-1970 — de Prochain épisode d’Aquin à L’homme rapaillé de Miron, en passant par Les ordres de Brault et le « Speak White » de Lalonde. Contrairement à ses prédécesseurs, cependant, Hamelin se présente non pas comme le chantre de la désaliénation collective, mais plutôt comme une sorte d’archiviste-écrivain — ou d’enquêteur, c’est selon — qui se serait attribué le mandat de corriger les faits de l’Histoire, d’en dévoiler les failles, les ratés et les mensonges, mais aussi de les transformer en fiction, de les rejouer sur le mode romanesque. On ne peut affirmer que la politique a complètement disparu du roman québécois contemporain, mais elle ne semble plus conduire comme jadis à des expériences de pensée ou à des engagements radicaux. Loin de l’action révolutionnaire et de ses mots d’ordre, la littérature contemporaine aurait sa propre utilité , constituerait un indispensable répertoire de leçons éthiques et philosophiques, réfléchirait sur le « problème de vivre  ». Aussi les romans récents proposant un retour réflexif sur les années 1960-1970 le font-ils presque toujours en affichant l’incommensurable distance qui sépare le contemporain des embrasements idéologiques du passé. On peut penser ici à L’oeil de Marquise de Monique LaRue, à J’ai l’angoisse légère de Francine Noël et à Nous étions jeunes encore de Gilles Archambault . Les trois écrivains fictifs mis en scène dans ces romans, tous nés un peu avant ou après la Deuxième Guerre mondiale, considèrent que l’engagement politique est chose du passé, tout comme les combats auxquels ils ont pu souscrire dans leur jeunesse. Or, l’originalité du roman de Louis Hamelin réside entre autres dans son refus de la nostalgie. Le présent, aussi anémique soit-il sur le plan idéologique, n’est guère éclipsé par le passé ; au contraire, il l’éclaire et le nourrit. Certes, le personnage de Sam Nihilo — alter ego d’Hamelin — est fasciné par les événements d’octobre 1970 au point de leur sacrifier parfois sa vie intime. Mais s’il mène obstinément l’enquête, il ne se projette pas dans le passé de manière à compenser la vacuité politique de son époque . L’obsèdent davantage les différents épisodes d’un récit qui, malgré les enquêtes successives et les recherches historiques, demeure insaisissable. Formé à l’UQAM en études littéraires, Sam Nihilo est d’abord et avant tout un herméneute. Il s’agit pour lui de relire le passé, de le décrypter, d’où l’attention particulière qu’il accorde aux textes de l’époque, coupures de journaux, manifestes, archives, notes et messages divers. À la fin de son enquête, il découvre « toute une histoire », évoque « la couverture narrative » de la CATS, parle de « fabrication », de « spectacle » (556), termes qui traduisent clairement la manipulation des faits et l’artifice des versions officielles de l’Histoire. Sam Nihilo a hérité sa fascination pour les événements d’octobre 1970 du Chevalier de Branlequeue, son ancien professeur de littérature. Ce dernier est le fondateur du groupe des Octobierristes rassemblant des « gens de lettres » dont « la vocation est de déchiffrer » (127). Leur sujet de prédilection est bien sûr la crise d’Octobre 1970 et ses multiples sous-textes, voire « l’infrahistoire » (128). …

Appendices