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Dossier

InéditLe jeune homme sans avenir. Premières pages du sixième volet du cycle Soifs

  • Marie-Claire Blais
Cover of Marie-Claire Blais,                Volume 37, Number 1, Fall 2011, p. 7-179, Voix et Images

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Ce serait donc toujours ainsi, l’émergence de ces sons, ces images, quand, pensait Daniel, tout spectacle de la douleur vous pénètre, fût-elle celle que subissait un moineau, un poussin appelant sa mère quand le balayait la poussière des rues, tout enfant si petit soit-il, de cet univers souvent en détresse, réclamait le coeur aussitôt perforé de Daniel, son regard haletant, cette patience bien qu’inutile, laquelle semblait sans limites, de voir et de souffrir par l’autre, même l’infiniment petit dans sa lutte, ainsi dans cet aéroport dont on venait d’annoncer la fermeture, les vols sans départs ni arrivées, on ne savait encore pour combien de temps, mais Daniel n’avait-il pas l’habitude qu’il en fût ainsi, c’était un homme de son temps, pensait-il, rivé à peu de pesanteur bien que tout lui parût souvent si lourd, ne tournait-il pas lui-même autour de la terre, comme s’il fût cette plume de l’oiseau, aucun vol, pour l’instant, il ne suffisait que d’attendre, ce serait plus tard, oui, pourquoi se souvenait-il encore de lui, cet oiseau emprisonné dans les câbles d’un quai de gare, à Madrid, oui pourquoi, pourvu qu’il n’y eût pas de tels retards au retour, lorsqu’il irait voir Mai, bien qu’on ne puisse jamais rien prévoir de certain, pas même la visite de sa fille, à son Collège, oh, si loin, si loin de ses parents, de tous, pouvait-il même être sûr qu’elle était encore sa fille, de quoi était-il quelque peu certain, ce moineau des champs de Madrid, ses cris, tel le poussin ce matin, ses cris, ses pépiements minables, les marchands debout devant leur boutique, bras croisés, impassibles, il serait balayé par la poussière des rues, à peine né sous l’or de ses plumes, quand Daniel ne cesserait d’entendre l’imploration de chacun de ses cris, pépiements, songeant qu’il avait dû abandonner à son sort le moineau des champs dans les câbles d’un quai de gare, à Madrid, qu’il les abandonnait tous à leur sort, qu’ainsi agissions-nous tous, c’était sans doute pour notre malheur sans le savoir, les aéroports, les gares, des déserts d’acier, de béton, mais de celui-ci on voyait la plage, la mer qui était calme, alors pourquoi avait-on annulé tous les départs, et de son lit, de la porte entrouverte de sa chambre, Petites Cendres vit Mabel qui parlait à ses perroquets sur la véranda, eux lui répondaient par des cris stridents, ils semblaient dire, le loyer, tu es en retard pour le loyer Petites Cendres, Petites Cendres voyait leurs becs recourbés dans l’ombre, Mabel irait bientôt exhiber ses perroquets, ou bien vendre ses roses, tu en as de la chance disait Mabel la patronne de la maison de chambres, oui, qu’une personne gracieuse paie pour toi le logis et le pain, par le Seigneur Jésus, toi Petites Cendres qui refuses de te lever depuis bientôt deux semaines, au point qu’on pourrait faire des nattes avec tes cheveux, et tes ongles qui poussent crasseux, n’en parlons pas, tu as de la chance Seigneur Jésus qu’une personne gracieuse ait fait de toi son protégé, on ne sait pourquoi, car tu n’es pas meilleur qu’un autre, pendant que je m’échine à présenter mes perroquets à la foule, à vendre des roses, et qu’y a-t-il à l’intérieur des pétales écarlates, dis-moi Mabel, pas un peu de poudre pour moi, ou seulement pour tes clients, jamais pour moi, hein, non par le Seigneur Jésus lui eût dit Mabel, jamais pour toi, tu n’en connais pas le prix, dans ma digne maison tu vis comme un pouilleux, tu déchois tel un mendiant, sans cette personne gracieuse qui refuse de divulguer son nom, tu serais déjà à la rue, rue Bahama, oui, mais toujours cette personne me remet l’argent et dit c’est pour lui, Petites Cendres, bien que cette personne refuse de dire son nom, ou que je le trahisse, non tu n’en sauras rien, Petites Cendres voyait ces becs recourbés des perroquets dans l’ombre, et leurs blanches paupières duveteuses lorsque l’un d’eux s’endormait sur l’épaule de Mabel, eux, ces Blancs en ville, disait Mabel, ils maltraitent en les exhibant aux touristes leurs perruches, leurs grands oiseaux percheurs volés au Brésil, tiens, j’en ai vu un d’une couleur d’un rose éteint qui semblait avoir la dengue sur sa barre, tant sa tête tanguait d’un côté et de l’autre, qui a dit si tu fais du mal à des plus petits que moi, tu me fais mal à moi, qui a dit cela, hein, ces comédiens ventripotents sous leurs colliers, il faut voir comment ils vous traitent mes perroquets chéris, sans respect, criant aux passants, une photographie messieurs mesdames une photographie en compagnie de nos oiseaux des savanes tropicales, voici comment ils vous traitent, ces imposteurs qui vous ont volés à la jungle, disait Mabel, et toi Petites Cendres as-tu oublié que nous lui ferons une fête, à Dieudonné, ton médecin, à son retour, que tout le Choeur Ancestral Noir lui fera une fête à Dieudonné, l’homme de Dieu, oui, qui ne demande jamais un sou aux pauvres en les soignant, pourquoi lui fallait-il partir dit Petites Cendres, dans la nonchalance de son lit, oui pourquoi, n’a-t-il pas déjà trop à faire dans sa clinique, sans partir, oui, pourquoi, dit Petites Cendres tout à sa malencontreuse paresse, qu’allait-il faire bénévole là-bas, quand nous, ici, quand nous, une fête oui pour Dieudonné, poursuivit Mabel de sa voix creuse et chantante, nasillarde, par instants, il aura la médaille d’honneur de la ville, notre docteur des insouciants comme toi, des âmes qui n’ont pas réussi, le directeur de deux hôpitaux et hospices, c’est la directrice de notre chorale qui lui remettra de ses mains aux longs ongles rouges la plaque d’honneur, ce docteur qui dit que l’idéal d’un homme comme lui n’est pas d’accumuler une fortune mais de sauver des vies, il a même beaucoup aidé notre Choeur Ancestral, il lui faudra se vêtir d’un smoking noir lui qui déteste cela, Eureka notre directrice de la chorale sera si fière ce jour-là et la Révérende Ezéchielle nous invitera tous à chanter dans son église, l’Église de la Communauté où échouent si souvent les vauriens et les chenapans, car nul n’en voudrait ailleurs dans son temple ou son église, non nul n’en voudrait qu’elle la Révérende Ezéchielle, elle qui assume et supporte tout, dont le coeur est magnanime, on le sait, elle se souvient, la Révérende, de Dieudonné, l’immigrant de Haïti, rejeté des universités parmi les premiers étudiants noirs, c’était pourtant un étudiant blanc, un futur médecin lui aussi, qui le défendrait, toujours aux côtés de Dieudonné, quand aux portes des dortoirs on planterait des croix en flammes, toujours cet ami serait là, comme s’il eût dit, je suis prêt à brûler avec toi, Dieudonné, sous le feu de ces torches, dans l’empoisonnement de l’acide jeté à nos visages, car il en faut un pour être avec toi, Dieudonné, cet autre médecin portait le nom de Valdez et toujours il serait aux côtés de Dieudonné, et il serait honoré par la ville lui aussi, tu es trop jeune pour te souvenir de tous ces faits, Petites Cendres, ou bien tu feins l’indifférence tel un ingrat, et Petites Cendres dit à Mabel de se taire, qu’il se lèverait oui, pour honorer Dieudonné à son retour, quand Mabel était déjà dans la rue, ses perroquets agrippés à ses épaules, elle passait avec fierté, silhouette pleine et ronde, devant les affalés de la rue Bahama, pensait Petites Cendres, ces jeunes gens aux mains sales sur leur guitare, leurs chiens toujours assis couchés, l’allure crevée et morne, fainéants, au travail leur dirait Mabel. Insolents qui ne faites rien de vos dix doigts, quand moi qui ai trois fois votre âge, quand moi, quand moi, répétaient les perroquets, quand moi, de leurs échos stridents, on veut goûter à la saveur âpre de tes roses, tu n’as rien pour nous, demanda un garçon au visage terreux lequel semblait encombré de ses cheveux comme d’une toile d’araignée, lorsque je vendrai mes roses ce soir, cette nuit, dit Mabel, je peux vous l’affirmer, ce seront des roses honnêtes, ne contenant rien de plus que leurs pétales et leur suc, rien de plus, je vous dis, je ne veux pas aller en prison comme Marcus, le pauvre innocent, car il ne voulait qu’aider son prochain, cet Herman, qui continue de délirer sur scène, le malheur voulut qu’il fût fouillé, séquestré, ce pauvre Marcus c’est ainsi en ce monde lorsqu’on veut aider les autres, on est puni, Petites Cendres n’est toujours pas levé, demanda le garçon dont les cheveux striaient le visage tel un voile ou une toile d’araignée, faut-il que j’amène mon orchestre dans sa chambre pour le réveiller, il ne dort pas, dit Mabel, il peut t’entendre d’ici quand tu joues si bien de ta flûte traversière, tes sonatines le font pleurer, il se demande bien comment tu as pu si mal tourner, Fleur, vous tournez tous mal, c’est ce que je disais à Petites Cendres ce matin, je ne m’en consolerais pas si j’étais votre mère, Fleur écoutait, songeur, sa flûte traversière sur les genoux, d’une main il caressait son berger allemand, quand on pense à ce que tu étais, toi, Fleur, on se demande bien oui, Mabel ne pouvait saisir le regard du garçon sous la protection croulante des cheveux, et c’était bien ainsi, pensait Fleur, elle ne devait rien voir ni percevoir de ses yeux en colère, de son corps qui tressaillait de rage, cette rage pensait-il n’était-elle pas surtout contre lui-même, sous son manteau à capuchon, déjà n’enfouissait-il pas la tête, dans le capuchon, des habits pour l’hiver quand l’automne était tiède chaud, soudain torride à midi, mais les mots s’élançaient toujours vers le coeur du jeune musicien, comme s’il eût entendu sa propre voix dans la voix de Mabel, qu’as-tu fait de lui, le précoce, le virtuose Enfant-Fleur, pour n’être plus désormais que cette Fleur piétinée des rues, cette loque sous ton capuchon, hein, dis-moi, tu pues l’alcool le rhum de ces cocktails que sert ta mère, dans un pub, près de la mer, quand le samedi soir des familles d’illégaux viennent danser sur la plage et que ta mère n’hésite pas à leur servir gratuitement de ces boissons qui les assomment, quand ton père ils sont divorcés maintenant, ton père, ton grand-père sont toujours sur leurs terres, en Alabama, des terres pauvres, ne t’ont-ils pas tous fait régresser, rétrécir avec eux, quand tu pouvais partir à Vienne étudier, les plus grands conservatoires du monde, les plus grandes écoles de musique qui t’attendaient, eux ne disaient-ils pas, non, Enfant-Fleur ne pars pas, tu es si jeune, un enfant ne quitte pas ses parents à onze, douze ans, ce qui serait ta chance, poursuivait Mabel, ce serait de participer au programme d’enseignement de la musique, ici, rue Bahama, oui mais tu ne veux pas, on ne te donnerait rien, pour les leçons, violoncelle ou flûte traversière ou piano, mais tu pourrais manger tous les jours, Garçon-Fleur, tu te souviens, c’était ton nom, et on venait de partout pour t’entendre jouer au piano une sonate de Bach ou te voir diriger un orchestre de jazz, Garçon-Fleur est mort, c’était une imposture, une illusion, murmura Fleur d’une voix sombre, ou peut-être ces mots avaient-ils pesé à son front, à ses lèvres sans qu’il eût la fermeté de les prononcer, car il ne voyait rien sous son capuchon rabaissé sur ses paupières, ce serait bientôt le soir, la nuit, dormir tel Petites Cendres, son chien allongé près de lui, cachant dans son manteau la flûte traversière, dormir, pensait Fleur, et que je ne les entende plus, ne les voie plus, jusqu’à demain, si je joue encore bien de tous les instruments, quelle illusion et imposture aussi, c’est à cause de cette passion dont je ne puis me détacher, une passion désormais mécanique pour les sons les plus élevés, c’est en moi comme pour me tuer, Bach, Schubert, telle était la réflexion de Fleur, mollement assis contre le mur, rue Bahama, et cette jeune violoniste coréenne, ils avaient alors le même âge, ils étaient les révélations de l’année, dans cette salle de concert de New York, elle n’avait pas, comme Fleur, interrompu sa carrière parce que d’ignorants parents l’aimaient trop, non, bien qu’elle eût grandi, fût une femme maintenant, on l’écoutait encore avec respect, vénération, c’était un éblouissement disaient les critiques, oui, de l’entendre, un éblouissement, en un monde où s’épuise si vite le talent, les étoiles s’alignaient dans le ciel pour quelques-uns, pas tous, pour Ky-Mani Marley, fils d’un musicien légendaire, toutes les étoiles étaient allumées, le père n’avait pas dévoré ou anéanti le fils par sa disparition, qui sait si ce n’était pas aussi le contraire, le père de Fleur ne possédait aucune connaissance de la musique, il peinait sur une terre aride, c’était un agriculteur, astrologiquement oui, les étoiles étincellent pour quelques-uns pour Ky-Mani Marley il faut que j’aille l’écouter ce soir, l’entendre chanter Dear Dad, nous portons nos cheveux de la même façon, sauf que je n’ai pas de barbe, c’est de la musique vive, cher père, je pourrais au moins faire l’effort de jouer au Festival de la musique nouvelle, ou d’y faire jouer par mes musiciens de jadis ma Nouvelle Symphonie, si j’avais un peu plus de volonté, ce que dirait ma mère, il faut vouloir, fils, il faut vouloir, et elle s’essouffle la grosse femme à son pub, court vers ses clients, pourtant encore belle, ils la courtisent, elle ne veut pas, aucun homme depuis le divorce, elle n’aime que le fils malfamé, que lui, Garçon-Fleur, elle m’appelle encore ainsi sans savoir combien elle m’offense, Fleur, cela suffit, m’man, Fleur parmi les crachats de la rue, tu ne veux donc rien comprendre m’man […]