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Dossier

Les débuts diaristiques d’Hubert Aquin [*]

  • Isabelle Kirouac-Massicotte

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  • Isabelle Kirouac-Massicotte
    Université d’Ottawa

Cover of Relectures d’Hubert Aquin,                Volume 38, Number 1, Fall 2012, p. 7-178, Voix et Images

Article body

Hubert Aquin amorce la rédaction de son journal dès janvier 1947 ; il est alors âgé de 17 ans et il vient d’entreprendre ses études au collège classique. Entre 1947 et 1949  [1], il rédige cinq carnets, dont quatre sont à ce jour inédits : Feuilles de route (14 janvier 1947-décembre 1947), Odyssée américaine (28 août 1947-13 novembre 1947), le Journal de 1948 (deux carnets : Journal 1948 janvier-mai et Journal 1948 mai-novembre, 3 février 1948-22 novembre 1948) et le Journal 1948-1949 (26 novembre 1948-5 décembre 1949  [2]). À cela s’ajoute un Cahier de citations (sans date) de trente-sept feuilles lignées reliées qui, bien qu’il se rapproche de la définition habituelle du carnet  [3], s’apparente davantage au cahier par sa taille, plus grande, qui lui donne une fonction sédentaire : « Matériellement, le cahier se tient sur la table (le carnet, dans la poche) : il a sa place assignée dans la chambre aux écritures  [4]. » Cette première incursion dans les carnets de jeunesse d’Hubert Aquin, qui s’amorce par une description précise de leurs caractéristiques matérielles, propose un examen de quelques-uns des phénomènes génétiques les plus intéressants, notamment la réécriture, le souci de la forme et de la structure du texte ainsi que la mise en place progressive d’une autobiographie  [5]. Une transcription des premières pages du carnet Odyssée américaine suit cette présentation.

Description des carnets

Feuilles de route n’est pas un carnet proprement dit puisqu’il s’agit de trente-trois feuillets dactylographiés et agrafés entre deux pages cartonnées ; le titre est écrit à la main sur la couverture. Cette reliure, postérieure à l’écriture, témoigne de la volonté d’Aquin de fabriquer un carnet ; sa fonction n’est donc pas, comme c’est le cas pour les carnets déjà reliés, « d’assurer la disponibilité simultanée de [ses] éléments » et de permettre à l’écrivain de tenir le tout « dans le creux de la main  [6] ». Comme les feuillets étaient libres, Aquin a pu changer leur ordre, ne se trouvant pas devant la contrainte de l’ensemble fixe qu’est le carnet. Il en va également ainsi pour Odyssée américaine, qui n’est pas un carnet relié, mais qui est plutôt constitué de feuilles volantes. Ce document, placé dans une couverture de carton portant le titre « New York » de la main d’Hubert Aquin, réunit deux versions : l’une manuscrite et l’autre tapuscrite. Un ensemble de petits feuillets libres colorés constitue le texte écrit à la main tandis que des feuilles blanches de format standard forment la partie écrite à la machine. Ici encore, Aquin a pu instaurer un ordre différent par rapport au classement initial parce qu’il disposait d’un support d’écriture mobile, qui permettait un certain tri. Quant au Journal de 1948, il est composé de deux documents dactylographiés qui comptent respectivement trente et trente-deux feuillets de couleur bleue maintenus ensemble par une agrafe. Il en va autrement pour le Journal 1948-1949 ; d’après la description faite par Bernard Beugnot, il s’agit d’un cahier à papier ligné, à spirale et à couverture noire, qui compte soixante et une feuilles dont les quinze dernières sont restées vierges : cette fois, Aquin a dû respecter l’ordre des feuillets.

Quant au Cahier de citations, le seul qui soit entièrement manuscrit, il est composé de soixante-sept citations tirées de quatorze ouvrages différents qui enrichissent les listes chronologiques des lectures et les notes consignées dans le journal. Plusieurs thèmes abordés dans le Cahier de citations, qui se présente comme un réservoir d’idées où le diariste peut puiser des matériaux pour écrire son journal, sont repris et développés sous forme de réflexions plus ou moins étoffées dans les carnets. Même s’il ne fait pas partie du journal proprement dit, ce cahier constitue un outil important qui s’inscrit dans le projet diaristique d’Hubert Aquin.

Les documents qui forment le journal d’Aquin entre 1947 et 1949 constituent donc un ensemble cohérent non seulement sur le plan chronologique, mais aussi quant à leur forme et à leur parenté thématique ; cependant, leur contenu est hétérogène, car ils comportent tout à la fois de nombreuses réflexions philosophiques, sociologiques ou religieuses, douze poèmes, un certain nombre d’entrées plus strictement biographiques, des critiques de livres et de films, des citations, un important questionnement sur l’écriture de fiction et sur celle du journal ainsi que deux listes qui consignent les nombreuses lectures faites par Aquin en 1948 et en 1949.

Odyssée américaine

Odyssée américaine se distingue des autres documents par le récit de voyage que ses pages contiennent, mais surtout parce qu’il est le seul carnet dont les versions manuscrite et tapuscrite sont disponibles, ce qui permet d’aborder la question de la réécriture du journal  [7]. Par ailleurs, la datation du carnet (27 août 1947-1er septembre 1947) révèle que l’écriture d’Odyssée américaine s’imbrique dans celle du tout premier carnet du diariste, Feuilles de route (14 janvier 1947-décembre 1947) ; ces deux documents entretiennent donc des liens étroits. Même partielle, une « étude morphologique » de ce journal de voyage permet « d’observer, sur le plan quantitatif, la longueur des entrées et surtout leur distribution dans le temps, et sur le plan du contenu, d’identifier les chaînes cohérentes (les constances, les apparitions ou les disparitions des thèmes) et leur entrelacement  [8] ». Elle permet également d’étudier la nature et la fonction d’Odyssée américaine, mais aussi de comprendre sa portée et de repérer les nombreux échanges et recoupements qui s’effectuent entre Feuilles de route et ce journal de voyage et qui révèlent une certaine similarité sur les plans thématique et énonciatif. En outre, la datation et la fréquence de rédaction des notes donnent à voir les différents changements qui s’opèrent au fil de l’écriture diaristique, notamment un plus grand nombre d’entrées, qui sont également plus longues.

Ce carnet de onze feuillets dactylographiés, qui contiennent un petit nombre de corrections manuscrites et tapuscrites, rassemble les notes prises par Aquin lors d’un séjour à New York en compagnie de son ami Louis-Georges Carrier ; c’est à l’invitation du père Maurice Vigneault, qui leur enseigne alors le grec et le latin au Collège Sainte-Marie, qu’ils se rendent à destination en autostop. Ce voyage durera près de dix-sept heures  [9]. Le carnet s’ouvre sur une longue note rédigée au moment de sa dactylographie, le 13 novembre 1947, qui est suivie d’un itinéraire détaillé. Les onze entrées qui forment Odyssée américaine sont réparties sur six journées : le mercredi 27 août, le jeudi 28, le samedi 30, le dimanche 31, le lundi 1er septembre et le jeudi 13 novembre 1947 ; cette dernière note est donc postérieure au voyage.

Tout au long de la rédaction, le diariste adopte un point de vue quasi sociologique et cherche à se faire une opinion sur le peuple états-unien. Il observe et analyse par exemple la psychologie des quatre jeunes hommes qui les accompagnent, Louis-Georges Carrier et lui, dans leur périple en autostop ; certains éléments de la conversation avec l’un deux, qui porte sur la religion catholique, se retrouvent dans les notes. Outre une description particulièrement sensible des différents quartiers de la métropole, Hubert Aquin commente la toile Hide and Seek  [10], de même que les films Les visiteurs du soir (1942) et Les enfants du paradis (1945) de Marcel Carné qu’il a vus à New York. Dans une sorte de conclusion, Aquin effectue un rapprochement entre la civilisation des États-Unis et celle du Canada français ; il clôt son carnet de voyage sur une citation tirée d’un article du Figaro (1937) qu’il utilise pour appuyer ses propres observations :

Réserve formidable d’idéalisme actif et prosaïque, sain, direct, souvent réduit au service des affaires et d’une vie terre à terre, l’Amérique profonde est, aujourd’hui, la masse d’hommes la plus respectueuse de l’homme, la plus hostile d’instinct à tout ce qui soumet la liberté de l’individu à des mythes abstraits ou à des sacrifices décoratifs, moins soucieuse des conditions de l’État que des façons de vivre des êtres.

OAT, 11

S’il ne fait référence ni au support d’écriture ni au genre du journal, le titre Odyssée américaine procure toutefois une certaine symbolique au séjour new-yorkais et semble même lui donner un sens littéraire, car il est fortement lié à L’Odyssée d’Homère, mais aussi à Ulysse de James Joyce, oeuvre qui influencera Aquin dans les années à venir. En outre, si l’on compare la rédaction de ce carnet à celle du premier, Feuilles de route (14 janvier 1947-décembre 1947), on remarque que la fréquence de l’écriture est de loin supérieure dans Odyssée américaine ; effectivement, Hubert Aquin écrit tous les jours pendant son séjour new-yorkais. Les entrées sont non seulement plus nombreuses, elles sont aussi plus longues ; la plupart comptent plus de trente lignes et la plus importante, cent huit : le voyage, par le déplacement et la nouveauté qu’il implique, stimule l’écriture diaristique. La première entrée du carnet est datée du mercredi 28 août 1947 ; il est intéressant de noter que le diariste entreprend cette partie de son journal avec une date erronée puisqu’il s’agit en fait du mercredi 27 août. Il en va de même pour l’entrée du 30 août, qui a plutôt été rédigée le 29. Comme Hubert Aquin est en mouvement, la datation de ce carnet est forcément plus floue que celle de Feuilles de route, mais elle a peut-être aussi beaucoup moins d’importance.

L’utilisation de la première personne, beaucoup plus présente à partir de l’entrée du 12 mai 1947, est conservée dans tout le carnet de voyage. Le « je » est surtout employé pour relater les actions du diariste et ses impressions par rapport à la ville : « Mon premier contact avec New York provoqua en moi comme une nausée, un réel mouvement de dégoût » (OAM, 6). La présence du « je », dans un tel contexte, s’explique par la violence de l’effet que produit la métropole sur Aquin, qui est confronté à une réalité qui lui était jusqu’alors inconnue. Un « nous » personnel, qui inclut son compagnon de voyage, Louis-Georges Carrier, est à l’occasion employé dans la description des activités et des événements marquants : « Après un repas copieux avec le père Vigneau, nous avons pris une promenade le long du Central Park et sur la 5th avenue [sic] » (OAM, 7). Dans la dernière note du document, un autre « nous » est introduit : « Je m’intéresse passionnément à la destinée de cette civilisation si près de la nôtre — et dont nous faisons partie » (OAM, 20-21) ; pour la première et dernière fois dans le journal, ce pronom représente l’ensemble des Canadiens français. Aquin adopte pour ainsi dire une posture de reporter, comme c’est souvent le cas dans les articles qu’il écrit à la même époque, notamment dans « Sur la liberté » (M1, 20-22). Cependant, les passages impersonnels demeurent nombreux : « Le goût de l’amusement caractérise bien l’américain [sic] et surtout son intense désir d’exalter sa joie, de l’exubérer dans le partage communautaire » (OAM, 9) ; ce type d’énonciation, propice aux questionnements moraux, était déjà présent dans Feuilles de route.

La comparaison des versions manuscrite et tapuscrite du carnet Odyssée américaine révèle un nouveau mode d’expression qui s’imposera dans les carnets ultérieurs : celui de l’autobiographie. Elle permet aussi d’analyser un autre aspect qui témoigne de l’intention de l’auteur de modifier la fonction et la forme du carnet et qui confirme l’intérêt génétique du document : le souci de littérarité. Le tapuscrit résulte d’une réécriture du manuscrit ; comme l’indique la première entrée dactylographiée, Hubert Aquin réécrit son carnet le 13 novembre 1947, c’est-à-dire plus de deux mois après la fin de son voyage. Dans cette sorte de préface, le diariste expose à un éventuel lecteur les faiblesses du manuscrit qui justifient, du moins en partie, cette réécriture :

Arelire [sic] ces notes de voyage, je suis tout surpris du peu de lyrisme qui s’y trouve. Je ne peux pas croire qu’un voyage qui résumait en moi une telle exaltation sentimentale et que j’avais amplifié de tant de désirs, d’attentes et d’angoisses, ne m’ait suggéré un plus grand lyrisme verbal.

OAT, 2

Même si le regard très critique qu’Hubert Aquin porte sur son journal de voyage est déterminant pour sa réécriture, celle-ci est prévue dès la rédaction du document original. La version manuscrite comporte en effet de nombreuses annotations marginales concernant les éléments que le diariste ajoutera au texte de la version dactylographiée ; il en va par exemple ainsi d’une note qui concerne l’indifférence des États-Uniens face au spectacle de la nature. Le diariste se soucie donc de la forme que prend son journal et il déplore que ce carnet soit « sans poésie » (OAT, 2) ; il souhaite donner une qualité plus littéraire à ce document, qui renferme notamment ses premiers commentaires portant sur des oeuvres diverses, qu’il s’agisse d’oeuvres d’art ou encore des longs métrages qu’il a vus à New York  [11]. Une remarque sur l’art, qui prend prétexte d’un commentaire sur Les enfants du paradis, est ainsi développée dans la dactylographie :

Aussi : traduit l’inquiétude fiévreuse, l’angoisse qui se sont emparées de notre époque, de nous surtout, la jeunesse, et qui en ont redoublé l’élan effréné vers la liberté, et la tragique passion du plaisir. Monde bouleversé, agité dans ses bases mêmes. Âge des bâtards, des crimes de passion, d’amour, âge des suicides, des grands désespoirs.

OAT, 9  [12]

Aquin insérera aussi un « petit poème écrit dans une […] grande ville… » (OAM, 14).

Le journal de voyage constitue donc pour Aquin un lieu où l’apprenti écrivain « s’exerce et fait ses gammes  [13] » ; les carnets servent en effet de banc d’essai pour l’écriture. Si Hubert Aquin réécrit son carnet, c’est pour donner plus de relief à de nombreux passages, mais aussi pour que le récit corresponde davantage aux émotions vécues à New York. Le travail de réécriture altère cependant sa pratique diaristique : « pour que le “voyage” puisse être considéré comme un journal, il faut qu’il ait été tenu au jour le jour […] et que l’auteur ne lui ait pas trop fait subir, après coup, de remaniements où risquent de disparaître aussi bien la trace de la quotidienneté qu’une certaine immédiateté de la sensation  [14] ». Hubert Aquin semble vouloir faire disparaître ces « traces » en éliminant plusieurs repères temporels. L’inscription dans le temps est donc moins lisible dans la réécriture qui vise aussi à éliminer une grande partie de la spontanéité des observations du diariste en supprimant notamment de nombreux passages répétitifs. En outre, des notes plus intimes ne seront pas reprises dans le tapuscrit, ce qui a également pour effet d’effacer les marques de l’écriture diaristique. Aquin réécrit donc le carnet comme il le ferait pour un texte, c’est-à-dire en s’attardant à la structure, en condensant certains éléments et en supprimant les redites inutiles. Mais le travail d’Aquin n’aboutit pas : « je sais très bien que tous les mots dont je pourrai affubler cette escapade unique me laisseront insatisfait et ne serviront qu’à ternir la pureté de mon souvenir. J’aurais peut-être dû me convaincre de ce fait avant le départ et de cette façon j’aurais moins écrit » (OAT, 2). Selon Hubert Aquin, l’émotion est donc mieux rendue dans l’après-coup, c’est-à-dire par le biais de la réécriture. Tandis que le diariste rédige une nouvelle version de son carnet, il change pour ainsi dire de mode d’expression. Le journal prend donc la forme d’un « récit construit après coup. C’est donc le fait d’écrire après l’événement, largement après et avec un écart plus ou moins important, qui permet de donner aux faits une organisation, une “logique”, qu’ils ne peuvent acquérir s’ils sont relatés au jour le jour  [15] ».

Quand Hubert Aquin recompose son carnet à la lumière du présent, l’écriture se rapproche en effet de l’autobiographie : l’aspect rétrospectif, généralement absent du journal, lui permet de donner à l’ensemble de ses notes une cohérence qui ne pouvait exister au moment de la rédaction de la première version, alors qu’il tentait de noter sur le vif les nombreux événements vécus. L’écart temporel, difficile à imaginer dans la pratique habituelle d’un journal — les diaristes ne disposant d’aucun recul quant à l’écriture des faits — rend possible la mise en place d’une structure. L’autobiographie, que l’on retrouvera dans toute l’oeuvre romanesque d’Hubert Aquin, sert en quelque sorte de pont entre l’écriture diaristique et le roman ; à l’hétérogénéité des entrées du journal succède, par le biais de la réécriture, une cohérence certes plus linéaire, mais où le style, plus soigné, tend davantage au lyrisme  [16]. L’autobiographie, qui émerge de la réécriture, est une stratégie employée par Hubert Aquin pour se rapprocher de l’obsession présente dans ces carnets : l’oeuvre à faire. En effet, les carnets de jeunesse révèlent qu’ils constituent pour ainsi dire son premier chantier romanesque et qu’ils sont le lieu où se révèle précocement sa posture d’écrivain. Alors qu’Aquin n’a publié que quelques articles et récits, le journal semble constituer dès 1947 une oeuvre provisoire.

+

Seules deux amorces d’analyse concernent l’écriture diaristique aquinienne : l’introduction de Bernard Beugnot à son édition du journal d’Aquin (1992) et le mémoire de Richard Daniel (1998)  [17]. L’apport du journal pour l’étude de l’oeuvre d’un écrivain est pourtant attestée ; il est en effet « un réservoir d’idées, de projets ; de thèmes qui seront utilisés ailleurs  [18] ». Le journal est du reste un genre qui traverse toute l’oeuvre d’Aquin. Les archives et plus particulièrement les carnets de 1947-1949 en témoignent ; ils sont le lieu privilégié où se révèle le travail de celui qui très tôt a souhaité devenir écrivain. Si le carnet Odyssée américaine enrichit le journal publié, c’est parce qu’il le complète — le journal de voyage a été rédigé en août et en septembre 1947 alors que la portion connue du journal d’Aquin débute en novembre 1948 — mais aussi parce qu’il permet de jeter un nouveau regard sur l’écriture diaristique de l’écrivain. En effet, ce carnet est le seul qui permette une analyse approfondie de la réécriture ; or cette pratique, présente dès les carnets rédigés de 1947 à 1949, a sans doute été utilisée jusqu’à la clôture du journal en 1971.

Parties annexes