Chroniques

Légende et marginalia

  • Nelson Charest

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  • Nelson Charest
    Université d’Ottawa

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Cover of Lise Tremblay, Volume 45, Number 3 (135), Spring–Summer 2020, pp. 7-150, Voix et Images

Parfois, un recueil de poèmes se présente comme l’accompagnement d’une démarche qui le précède ; comme la légende d’une oeuvre artistique, d’une photographie, d’une expérience plus ou moins saisissante, comme un texte se situant volontairement en marge d’un morceau de réel. Il n’est pas toujours clair si les poèmes servent de faire-valoir à cette démarche, au point de sembler pâlir au contact de l’entreprise qui les a générés ; ou si, au contraire, la démarche, qui devient alors plus ou moins indifférente, s’efface lentement devant les poèmes qui l’achèvent, la surmontent et la justifient, mais seulement après coup. Cette vision de l’entreprise poétique est si courante qu’elle semble fournir le nerf des subventions en création, qui s’assurent ainsi d’une garantie sur investissement, en évaluant la qualité d’un projet et sa faisabilité. Cette vision favorise le « concept » et fait d’ailleurs converger, dans un but politique avoué, les voies de (presque) tous les domaines artistiques, qu’ils soient plastiques, musicaux, littéraires, numériques, etc. Elle rappelle la faveur pour les performances et les arts in situ, où le concept, la démarche et l’oeuvre se rencontrent en simultané et participent d’un même phénomène, où souvent, d’ailleurs, le récepteur a lui-même son rôle à jouer. Phénomènes qu’un Marc André Brouillette, par exemple, travaille à cartographier, dans sa tangente poétique plus particulièrement. Or une difficulté se pose lorsque la poésie maintient malgré tout son véhicule traditionnel, lorsque vient le temps, autrement dit, de traduire ces expériences performatives dans un (bon vieux) objet-livre ; limites que j’avais moi-même évoquées dans une chronique précédente, concernant le recueil Vers libres. Le raisonnement voulant qu’un recueil bénéficie de la démarche qui le précède s’avère un peu court, car il sous-entend qu’à l’excellence de la démarche corresponde l’excellence du texte qui en résulte. Mais surtout, il semble contradictoire dès sa formulation, car la démarche et le texte se posent, au moins en partie, en compétition et en conflit, car on doit choisir où se situe l’intérêt, et donc, où porter l’attention. Et cela, parce que la poésie n’est pas un langage neutre, purement blanc, qui ne ferait que rendre la démarche, intacte, sans la transformer. Le livre, qui se situe dans un espace-temps différent, qui, même, offre une autre vision de l’espace-temps lui-même (qui devient u-topique et différé), souligne et amplifie le trait qui à la fois rapproche tout en mettant à distance la démarche qui précède. Le livre grossit le fait irréductible que ses mots sont d’un autre matériau que la performance. Un documentaire, par exemple, tente de fournir ce langage neutre. Dans le documentaire, l’événement devient aussi intéressant que le film, ou même, intéressant à cause du film. En poésie aussi, il peut s’agir de documenter une démarche, d’en rendre un témoignage, tout à la fois présent, objectif et réel. Parfois, un recueil ne rappelle pas tant le documentaire lui-même que le scénario ou le sketch qui le précède : intitulés, listes, variations génériques, spatialisation de l’écriture, jeu entre textes et images, écritures cursives, etc. La poésie est bien sûr particulièrement poreuse à ces protocoles, à tel point qu’il devient indifférent de se demander si elle les emprunte ou si elle les possède (si elle les possédait) déjà : dans tous les cas, elle les a en partage avec d’autres médiums. La ligne de démarcation, entre la démarche et le recueil, ne se situe donc pas sur le plan des protocoles formels. On pourrait mieux la comprendre en reprenant la distinction offerte par Agamben, suivant Dante, au fondement de ce qu’il appelle la « dictée de la poésie » : « [L]e lieu de la poésie …

Appendices