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Dossier

La franco-américanité de Louis Dantin vue à travers son amitié littéraire avec Marine Leland

  • Patricia Godbout

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  • Patricia Godbout
    Université de Sherbrooke

Cover of Louis Dantin,                Volume 38, Number 2, Winter 2013, p. 7-156, Voix et Images

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« Marine Leland clôt la liste des amitiés littéraires de Dantin », écrit Gabriel Nadeau dans le livre qu’il consacre à Louis Dantin  [1]. Alors professeure au Smith College, à Northampton, au Massachusetts, Marine Leland a beaucoup contribué à faire connaître la littérature canadienne-française aux États-Unis. L’examen de cette amitié littéraire et de l’intérêt que porte Leland à Dantin à partir des années 1940 sera ici l’occasion de revenir sur le concept de franco-américanité en lien avec ce dernier. Seront donc présentés d’abord les liens qu’a tissés Marine Leland avec le Canada français et avec Dantin, puis seront réexaminés, à travers le prisme de leur amitié littéraire, le rapport qu’entretenait Dantin avec la Franco-Américanie et la place qu’il y occupe.

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Dans Louis Dantin. Sa vie et son oeuvre, Gabriel Nadeau cite quelques pages de réminiscences de la plume de Marine Leland (dont elle lui a fait part par lettre ?). Dans celles-ci, Leland dit avoir entendu prononcer pour la première fois le nom de Dantin lors d’un voyage qu’elle fit à Québec en septembre 1940, « au moment où [elle] commençai[t] à [s]’intéresser d’une façon sérieuse et systématique à la civilisation canadienne-française et à la tradition française en Amérique  [2] ».

Leland est en fait la première à avoir créé un cours de littérature canadienne-française, inauguré au Smith College en 1941. Dans un article que lui consacre en 1954 Adrien Thério, qui est allé la rencontrer à Northampton, ce dernier note — avec une touche d’auto-ironie — qu’on ne devrait pas se surprendre qu’un cours de civilisation canadienne-française « ait vu le jour pour la première fois en dehors du Canada français  [3] » : « Dans tous les domaines, les Canadiens français ont pris la gageure de se faire damer le pion par leurs voisins  [4]. »

Marine Leland est née au Québec en 1899 de parents américains. Après une enfance de pérégrinations dans plusieurs pays, elle étudie au Radcliffe College de Cambridge  [5] avant de se joindre au Département de français du Smith College, où elle enseigne de 1924 à 1965. Dans une note que fait paraître l’American Review of Canadian Studies au moment de son décès, survenu en 1983, on précise en outre qu’en 1941, elle se joignit à Edward Ham de l’Université Yale et à Séraphin Marion de l’Université d’Ottawa pour créer un groupe de discussion sur la langue et la littérature françaises d’Amérique du Nord au Congrès annuel de la Modern Language Association of America. Elle reçut des doctorats honorifiques de l’Université Laval (1952), de l’Université de Montréal (1962) et de l’Université du Vermont (1967)  [6].

Marine Leland explique elle-même, dans un texte intitulé « Un cours de civilisation canadienne-française aux États-Unis  [7] », que cet enseignement a d’abord porté uniquement sur la littérature canadienne-française, mais qu’il s’est vite étendu à la « civilisation canadienne-française » (histoire, géographie, politique, économie) : « En 1940, à l’époque où j’organisais ce cours, je ne disposais d’aucun budget spécial pour l’achat de livres canadiens-français. Il se trouva que, précisément à cette date, le Département de langue et littérature françaises à Smith College était dans l’impossibilité d’importer des livres de France  [8]. » Il s’agit là d’un autre exemple de l’impact qu’a eu la Seconde Guerre mondiale sur le milieu littéraire et culturel québécois et nord-américain  [9]. On autorisa donc Leland, en tant que membre du département, à consacrer une partie du budget à l’achat de livres canadiens-français. Pour jeter les fondements d’une « bonne collection canadienne », elle fit appel à des bibliophiles canadiens-français renommés, tels Victor Morin (1865-1960), dont elle était très proche et qui se rendra prononcer une conférence au Smith College en 1941, Aegidius Fauteux (1876-1941) et le libraire Gonzague Ducharme (1875-1950). En fait, cette collaboration illustre bien, tel que le soulignait l’American Review, que « [t]hroughout her life, [Marine Leland] maintained close personal and cultural contacts with the major voices of Quebec’s intellectual life of the first half of this century  [10] ».

Les liens que noue Marine Leland avec plusieurs membres de l’élite intellectuelle du Canada français de cette époque remontent en fait à sa jeunesse, du temps où elle étudiait au collège Villa Maria, à Montréal : c’est là, en effet, qu’elle fit notamment la connaissance d’Anne Bourassa, la fille d’Henri. Comme le note André Senécal, qui l’a bien connue,

elle avait ses entrées dans le beau monde du Montréal astiqué de l’époque. Elle faisait partie du monde intellectuel qui se donnait rendez-vous chez le libraire Ducharme. Quand elle se rendait à Montréal, elle descendait toujours au Windsor. Elle comptait aussi parmi ses connaissances Jean Éthier-Blais et Alain Grandbois  [11].

C’est également grâce à elle que le Smith College avait embauché Paul Morin durant la Grande Guerre.

Marine Leland semble animée de la volonté de combattre un certain nombre de préjugés tenaces qui étaient entretenus à cette époque aux États-Unis à l’endroit du Canada français, notamment que les francophones de la province de Québec formaient une population ignare, arriérée, attachée frileusement à son clergé et parlant un patois inintelligible. On décrivait même le parler canadien-français comme un mélange de langues amérindiennes, d’anglais et de français du xviie siècle. Dans un texte intitulé « French Canada : An Example of What America Is Learning », Leland écrit que cela est tout simplement faux : « To use the word “patois” to describe the speech of the French Canadian […] is a proof of ignorance  [12]. » Leland souligne plutôt la lutte menée pour conserver le français en Amérique du Nord et donne comme preuve de la valeur des hommes de lettres canadiens-français l’exemple de Robert Choquette. Ce dernier a pu, grâce à une bourse de la fondation Rockefeller, être écrivain en résidence au Smith College en 1942. Entre autres collaborations durant son séjour, Choquette a prêté « généreusement ses lumières au cours de Script Writing que le Département d’art dramatique était alors en train de mettre sur pied  [13] ». Dans les années 1950, tel qu’en témoigne Thério dans son article, Marine Leland continuera de recevoir un invité chaque année : Thério souligne notamment le passage, au Smith College, de Paul Beaulieu, cofondateur de La Relève, qui fut en outre consul du Canada à Boston de 1949 à 1952.

Marine Leland profite de la tenue à Boston, du 26 au 28 décembre 1940, du Congrès de la Modern Language Association « pour aller rendre visite à l’écrivain canadien dont on [lui] avait parlé avec une singulière admiration à Québec  [14] ». Lors de cette première visite, elle parle à Dantin de la collection d’oeuvres canadiennes qu’on est alors en train de recueillir au Smith College, ainsi que du cours de littérature canadienne-française qu’elle compte créer. Ils conviennent tous deux que cette littérature est peut-être chétive, mais qu’elle existe : « Vers la fin de cette première entrevue, affirme Leland, Louis Dantin m’offrit sa bibliothèque canadienne pour le Smith College  [15]. » En examinant plus tard ses livres et en lisant les dédicaces qu’ils portent, « [elle] pu[t] [s]e rendre compte de l’estime, de l’affection profonde qu’ont eues pour lui nombre d’intellectuels canadiens  [16] ».

Il semble que Dantin ait fait un tri dans ses livres pour ne retenir, comme il l’écrit dans une lettre à Leland datée du 1er janvier 1941, « que des oeuvres ayant une certaine valeur littéraire  [17] ». On se demande un peu quelles sont ces « complètes nullités » qu’il dit avoir éliminées de la liste des titres à donner au Smith College. Dans une lettre du 7 février 1941, il se dit persuadé que Marine Leland trouvera dans les ouvrages dont il lui a fait don « des sources très utiles d’information  [18] » pour le cours qu’elle va dispenser sur la littérature canadienne-française. Lors de sa première visite, Marine Leland emporte également des exemplaires d’oeuvres de Dantin que celui-ci lui a gracieusement offerts. Le 6 janvier 1941, elle lui écrit qu’elle les a lues « avec enthousiasme » : « je me demande si vous n’êtes pas le meilleur poète du Canada ». Dans ses oeuvres de critique, elle « admire la modération, la justice et le courage de [ses] jugements sans en omettre leur courtoisie  [19] ».

Marine Leland rendra visite à Dantin au cours des deux années suivantes chaque fois qu’elle ira à Boston. Elle aura également l’occasion de lire le manuscrit du roman Les enfances de Fanny de Dantin. Les remarques qu’elle fait à Nadeau à propos de ce texte montrent à quel point elle a pu être décontenancée par cette oeuvre, qu’elle qualifie de « remarquablement naïve, enfantine presque, qui étonne de la plume d’un intellectuel qui, dans le domaine des idées pures, n’avait absolument rien d’un naïf ». Selon elle, le très grave défaut de ce livre est « de ne point refléter le caractère et la situation des Noirs que l’auteur cherchait précisément à dépeindre  [20] ». On est cependant en droit de se demander ce qui lui permet d’en juger. Selon Nadeau, Dantin souhaitait quant à lui dans ce livre « faire sentir à un public indifférent que la couleur n’influe en rien sur les sentiments humains des Noirs et n’excuse aucunement la façon dont ceux-ci sont traités par les Blancs  [21] ». Pour Leland, il s’agit d’« idéalisme ».

Dantin confie à Nadeau, à propos du manuscrit de ce roman (qui ne paraîtra qu’en 1951) : « Ce livre ne verra jamais le jour ; il causerait un scandale. Voyez l’agitation soulevée par le roman de Lillian Smith  [22]. » Il rappelle à son ami que ce livre, « c’est une tranche de [s]a vie » : « J’ai bravé alors les conventions du monde, et aujourd’hui je ne rougis pas de cet attachement […]. “Fanny”, c’est une dette de reconnaissance. En la payant, j’ai achevé de me dépouiller et de mettre mon coeur à nu  [23]. » Il s’agit, comme on le sait, d’un roman semi-autobiographique, car Dantin a eu une relation avec une femme noire, Frances Fields-Johnston, au cours des années 1920  [24].

Dantin et les franco-américains

La question de savoir ce qui est franco-américain et ce qui ne l’est pas en matière littéraire est au coeur de la recension que fait Marine Leland de La littérature française de Nouvelle-Angleterre  [25], par Soeur Mary-Carmel Therriault, qui paraît en 1946. Le fait d’intituler son étude Littérature française de Nouvelle-Angleterre ne permet pas, selon Leland, de situer cette littérature « dans son ambiance intellectuelle véritable   [26] », qui est celle du Canada français davantage que celle de la France. Il ne s’agit pas de nier la tradition française dans la littérature franco-américaine, affirme-t-elle, mais c’est, à son avis, « de l’âme canadienne-française, plus que de tout autre source, que s’inspirent les poètes de langue française en Nouvelle-Angleterre  [27] ». Pour elle, Dantin est Canadien français ; il « n’a fait que vivre et mourir à Boston » — ce qui est quand même beaucoup. Elle ne classe donc pas l’oeuvre de Louis Dantin dans le corpus littéraire franco-américain : « il est difficile de retrouver, dans ses oeuvres, du moins dans celles qui ont été publiées, la moindre trace de son séjour en Nouvelle-Angleterre  [28] ». Mlle Leland savait, pour avoir lu le manuscrit des Enfances de Fanny, que cette oeuvre avait un ancrage complet dans la Nouvelle-Angleterre de Dantin. Mais au moment où elle recense l’ouvrage de Soeur Mary-Carmel, ce roman est encore inédit. La difficulté de catégoriser l’oeuvre de Dantin tient autant aux contours flous du concept de franco-américanité littéraire qu’au fait que, de par son parcours particulier (comme nous le verrons plus loin), il échappe largement à toute velléité de classement.

Il n’en demeure pas moins que même l’oeuvre littéraire que Louis Dantin publie de son vivant contient certaines traces de sa « vie américaine ». Certes, nombre de ses contes ont le Québec pour cadre et mettent en scène des personnages aux prises avec divers problèmes et cas de conscience. Certains textes, toutefois, montrent que Dantin commence à se laisser gagner par des thèmes, voire par un mode de narration, états-uniens. C’est le cas notamment du conte de Noël La comète, d’abord publié en 1929  [29]. Celui-ci raconte l’histoire d’un banquier nommé Van Dighen vivant avec sa famille dans une ville non identifiée mais qu’on suppose être située aux États-Unis : « C’était un homme d’affaires qui aimait sa famille, mais le lui témoignait surtout en lui gagnant beaucoup d’argent  [30]. » Ce banquier décide à la veille de Noël de recourir aux services de l’« Agence des Noëls Faciles ». Le gérant de l’agence explique au banquier qu’il s’agit d’une manière de rajeunir la tradition et d’harmoniser la fête de Noël « avec notre âge de méthodes progressives  [31] ». L’agence fournit l’arbre, le décore, achète les cadeaux, envoie un représentant jouer à Santa Claus pour distribuer les étrennes aux enfants, et enfin fait le ménage une fois les célébrations terminées. « La famille a joui de tout sans avoir à lever un doigt  [32] », explique le gérant. On reconnaît bien ici à l’oeuvre l’esprit d’entreprise à l’américaine, qui consiste à offrir tous les services imaginables et à vendre l’illusion de la facilité et du confort. Car il s’agit bien ici d’une illusion, les représentants de cette fausse agence se révélant être de petits bandits qui ont usé d’un stratagème pour détrousser cette famille bien nantie. C’est en tout cas un conte de Noël d’une autre eau que certains contes que Dantin avait écrits auparavant.

Dans un article publié en 1994, l’historien américain Charles Stewart Doty  [33] explique que jusqu’à la Seconde Guerre mondiale, la plupart des intellectuels de ce qu’il appelle la « Quebec diaspora » se percevaient comme appartenant à un même territoire et à une même culture. Le territoire commun était constitué des centres québécois et acadien, de même que des régions diasporiques de la vallée de l’Outaouais et des villes manufacturières de la Nouvelle-Angleterre franco-américaine. Où que l’on résidât dans ce territoire, on était Canadien. Ses leaders intellectuels étaient en quête de la survivance de la langue, de la religion et des moeurs. Ils écrivaient à peu près uniquement au sujet de ces choses qui les concernaient, comme si tout ce qui survenait en dehors de ce territoire commun était de peu d’importance. Une exception notable à ce phénomène, observe Doty, c’est la trajectoire de Louis Dantin.

Il souligne d’abord que, comme la plupart des intellectuels de la diaspora, Dantin a commencé sa carrière littéraire en traitant de la culture commune ; « [h]e ended it, however, by being an interpreter of American life and culture to the Quebecois  [34] ». Ce faisant, de manière claire et nette, il ne s’identifiait pas comme un Franco-Américain partageant la culture commune de la diaspora, mais plutôt comme un Américain qui écrivait en français des textes destinés à des lecteurs québécois.

Le fait que Dantin vivait à Boston et à Cambridge (et non à Manchester ou à Woonsocket, par exemple, où résidaient d’importantes communautés franco-américaines), son travail modeste, exténuant et mal payé de typographe (alors que la plupart des autres intellectuels de la diaspora étaient prêtres, journalistes, avocats ou médecins), ainsi que les relations qu’il a entretenues avec la communauté africaine-américaine de Roxbury ont contribué à lui donner une perspective unique sur la vie américaine. Enfin, précise Doty, contrairement à plusieurs intellectuels nord-américains de langue française, Dantin était nettement hostile aux idées de la mouvance française profasciste. Sa vie avait nourri chez lui une conscience de classe, pas une conscience ethnique. En somme, la vie qu’il vivait était celle d’un Américain, pas celle d’un Franco-Américain typique de la diaspora.

Je trouve cette analyse très probante pour essayer d’éclairer le « cas Dantin ». Il est évident que, de manière générale, l’oeuvre de Dantin appartient aux lettres canadiennes-françaises. Mais il est tout de même frappant de constater à quel point il était en voie de devenir du point de vue littéraire un Américain d’expression française à partir de la fin des années 1930. De plus, comme le souligne Doty, son milieu et ses habitudes de vie, tels que décrits notamment par Nadeau dans le dernier chapitre de son livre, sont ceux d’un modeste ouvrier. Plusieurs signes ne trompent pas : la « maison de prolétaires  [35] » où il habite ; le « vieux paletot maculé et déchiré aux manches » qu’il enfile pour aller casser la croûte avec Nadeau lors d’une visite que lui fait celui-ci en avril 1944 ; la gargote où ils se rendent et où Dantin va régulièrement prendre ses repas, « une de ces cafétérias sombres et sales où les planchers ne sont jamais décrassés  [36] ».

Gabriel Nadeau reconnaît lui aussi que Dantin est dans une catégorie à part du point de vue de l’activité littéraire de la Franco-Américanie : « On connaissait mieux Dantin au Canada qu’en Nouvelle-Angleterre  [37] », note-t-il. « Il vivait à Cambridge depuis des années, depuis 1904, et chez nos compatriotes [c’est-à-dire chez les Franco-Américains] personne ne le savait, sauf deux ou trois écrivains comme Rosaire Dion-Lévesque et le Dr Georges Boucher  [38] », dont Dantin a préfacé le recueil de poèmes intitulé Je me souviens  [39] paru chez Beauchemin en 1937.

Selon Nadeau, les conditions d’existence de Dantin ont rendu difficiles ses activités littéraires : « Pendant qu’il assemblait des caractères d’imprimerie [durant son travail de typographe, le jour], il faisait des vers ou le plan d’un article dont la rédaction attendrait la veillée. Il prenait des notes sur des bouts de papier qu’il emportait chez lui  [40]. » En plus de mener ses activités d’écriture, Dantin, qui travaillait six jours par semaine jusqu’en 1938, partageait donc les préoccupations matérielles et immédiates des travailleurs et petits salariés américains dont il faisait partie.

Comme le note Doty, à partir du début des années 1930, bon nombre des textes que Dantin fait paraître dans L’Avenir du Nord et dans Le Jour portent sur les États-Unis et la littérature américaine  [41]. Il ne recevait pas en service de presse ces livres américains qu’il recensait : il devait les payer de sa poche, ce qui lui procurait toutefois la pleine liberté de choix. Outre Gone with the Wind de Margaret Mitchell et Grapes of Wrath de John Steinbeck, il recense par exemple une biographie de Benjamin Franklin, un ouvrage sur Henry David Thoreau, ainsi que des titres répondant aussi peu à l’horizon d’attente du lectorat des journaux canadiens-français auxquels il collaborait que A Puritan in Voodoo Land d’Edna Taft (1938), sur un voyage fait par une Américaine en Haïti, ou Tell My Horse de Zora Neale Hurston (1938), étude des rituels africains et vaudous en Jamaïque et en Haïti écrite par une auteure associée au mouvement littéraire et culturel « Harlem Renaissance ».

Dans sa lettre du 6 janvier 1941, Marine Leland se donne aussi la peine de commenter une recension d’un livre américain — Mark Twain In Eruption — qu’a faite Dantin pour Le Jour, alors dirigé par Jean-Charles Harvey. On se rend compte à quel point les lectures américaines de Dantin serrent de près l’actualité littéraire des États-Unis au bénéfice du lectorat canadien-français quand on constate que ce recueil d’inédits de Twain recensé le 4 janvier 1941 dans Le Jour avait fait l’objet d’un compte rendu à peine quelques semaines plus tôt dans le New York Times (du 28 novembre 1940). Pour que de telles recensions paraissent au Jour sous la plume de Dantin, il fallait compter sur sa présence sur place aux États-Unis, sa capacité de lire ce titre en anglais et d’en faire la recension critique comme il le fait alors depuis des décennies pour la littérature canadienne-française. Marine Leland le complimente sur ce compte rendu, qu’elle trouve « juste et plein de compréhension  [42] ». Dans sa réponse, datée du 11 février 1941, Dantin confie à Leland : « [Au Jour,] je passe pour un radical effréné ; mais je ne suis qu’un philosophe observant les iniquités du monde et incapable, par tempérament, d’en prendre mon parti  [43] ».

Ce rôle de Dantin comme « médiateur culturel ayant favorisé une meilleure connaissance des auteurs américains  [44] » a été signalé par Jean Morency, qui en relève des traces dans la correspondance qu’entretient Dantin avec Olivar Asselin, Rosaire Dion-Lévesque et Alfred DesRochers. Dès le début des années 1930, Dantin traite aussi de politique américaine avec ses nombreux correspondants. Il s’intéresse par exemple aux politiques de Franklin D. Roosevelt dont il parle en termes élogieux mais réalistes à Alfred DesRochers. Il écrit à ce dernier, le 26 juillet 1933 :

[J]’espère que vous profitez au Canada du léger intermède à la « crise » que nous éprouvons ici grâce aux efforts surhumains de Roosevelt. Efforts pas très logiques, puisqu’il s’agit de faire embrasser capitalisme et socialisme et de sauver celui-là par celui-ci ; mais très intéressants tout de même, et qui pourraient fournir un sursis de vie aux vieilles institutions croulantes s’ils avaient seulement un demi-succès  [45]

Les opinions socialisantes de Dantin au sujet de la misère des chômeurs, notamment, lui attireront d’ailleurs quelques ennuis. Dans une lettre en date du 2 juin 1939, il écrit à son fils qu’un autre collaborateur au Jour [Édouard Le Doret] voudrait rayer d’un trait de plume toute forme d’aide octroyée aux chômeurs, laissant ceux-ci à leur sort : « Ce qui est, bien entendu, une idée ridicule, et je me suis employé à le lui faire savoir  [46]. » Le 16 avril 1940, il apprend à Joseph Adéodat qu’il a abandonné une série d’articles intitulée « La vie américaine » qu’il avait commencé à publier dans Le Jour en janvier de cette même année, en alternance avec une série sur « Les livres américains », entamée en 1938, parce qu’on a censuré un de ses textes où il critiquait les capitalistes qui se plaignaient constamment de l’oppression que leur faisait subir le « New Deal ». Il a donc résolu de s’en tenir à ses recensions de livres dans lesquelles il trouve encore des manières d’énoncer un certain nombre de vérités  [47].

Une identité littéraire en mutation

Au nombre de ses « dernières confidences  [48] », Dantin affirme à Nadeau : « [I]l n’existe pas de littérature franco-américaine et il n’en existera jamais  [49]. » Il ne croit pas, en outre, à « cette survivance qu’on nous prêche » : « combien y croient encore véritablement ? se demande-t-il. Nous nous dispersons tous les jours ; nous sommes enlisés jusqu’au cou et cet enlisement n’est pénible qu’à quelques hommes de coeur  [50]. » Pour lui, les quelques livres qui paraissent appartiennent aux lettres canadiennes « et à cause de cela [leurs auteurs] n’auront pas travaillé en vain  [51] ». André Senécal souligne pour sa part que Marine Leland

lisait la littérature « franco-américaine » mais comme elle était d’une grande perspicacité elle y avait vu une imagination québécoise. Elle aurait donc rangé l’oeuvre de Dantin ou celle des [Dion-]Lévesque avec celle du poète Choquette, sur les rayons de la littérature québécoise. Par ailleurs elle discernait bien l’appartenance américaine (au sens d’« éthos des États-Unis ») de Kerouac ou de Grace Metalious [Marie Grace de Repentigny, 1924-1964, auteure de Peyton Place] qui, justement, écrivaient en anglais  [52].

Les chroniques américaines de Dantin n’en signalent pas moins un certain déplacement dans sa position. De plus en plus, il écrit en tant qu’Américain d’adoption qui veut faire connaître aux Canadiens français certaines réalités sociales, économiques et littéraires de leurs voisins du Sud. Quant à Marine Leland, il importe également de souligner qu’on retrouve sous sa plume, dès 1942, l’adjectif « états-unien  [53] » pour se référer à la culture et à la littérature des États-Unis. La connaissance qu’elle avait de la culture du Canada français, comme d’ailleurs de celle de l’Amérique latine, l’aura rendue sensible à la question de l’emploi problématique des mots « Amérique » et « américain » pour désigner les États-Unis. C’est donc une conscience continentale qui l’amène, dans « La vie intellectuelle au Canada français », à faire des rapprochements entre « l’histoire de la littérature canadienne-française » et celle « des pays qui constituent les Amériques  [54] ». À propos de la production romanesque des Amériques, elle écrit ainsi :

Le roman canadien-français ne peut se comparer, ni du point de vue de la qualité ni de celui de la quantité, à la poésie ou à l’histoire canadienne. Il ne peut se comparer non plus au roman états-unien. L’Amérique du Sud, il est vrai, a produit un nombre de romans beaucoup plus considérable que le Canada français, mais là encore, tout comme dans le Québec, ce genre littéraire n’en est qu’à ses débuts  [55].

Leland souligne « la ténacité des intellectuels canadiens-français » grâce à laquelle « le continent américain possède aujourd’hui une culture d’origine française  [56] ». C’est dans cet esprit, note-t-elle, que « Louis Dantin, l’admirable critique-poète canadien-français, a consacré, en 1933, deux volumes aux poètes de l’Amérique française  [57] ». Jean Morency a souligné lui aussi que le titre de Poètes de l’Amérique française marquait « en lui-même non seulement l’élargissement continental de la conscience identitaire des Canadiens français » mais aussi « la prise en compte des autres francophonies de l’Amérique ». Ce faisant, Dantin « prenait ses distances avec le champ littéraire canadien-français, jugé mesquin et étouffant  [58] ».

Louis Dantin aura entretenu cette amitié littéraire avec Marine Leland jusqu’à la fin, au moment où, devenu presque complètement aveugle, il n’avait plus la capacité de lire et d’écrire. Quelle croix pour un vieil amoureux de l’écriture tel que lui, peut-on lire dans une lettre datée du 1er janvier 1944 et rédigée en anglais par une autre main d’écriture que la sienne. Il dit avoir terminé son roman et c’est à la fatigue indue que ce travail acharné lui a causée qu’il attribue son état, sans s’en plaindre toutefois. Il dit ne pas croire, en effet, que « the world is losing the light of the sun as my little candle has been dimmed under a bushel  [59] ». Il se réjouit des projets dont son amie lui a fait part pour promouvoir l’intérêt à l’endroit de la littérature canadienne-française. Au bas de la lettre, une signature, la sienne :

Louis Dantin

(Je puis encore, comme par instinct, griffonner mon nom)

Parties annexes